AVANT- PROPOS
Le sujet de cet ouvrage n'est qu'un épisode dans riiistoire de la vie de J.-J. Rousseau et dans celle de sa ville natale. Cet épisode est assez court, si on l'enferme comme nous le ferons dans les limites que lui assigne l'histoire littéraire; il serait beaucoup plus long, si l'on en voulait suivre les conséquences éloignées à travers l'histoire politique. Nous arrêterons notre étude au moment où Rousseau quitte Tîle Saint-Pierre, parce qu'il cesse dès lors d'être un facteur essentiel dans le mouvement dont il fut l'initiateur involontaire. Mais ce mouvement continue, en renouvelant ses éléments à travers des crises et des accalmies, en sorte qu'il n'est point excessif de dire que la condamnation d'Emile et du Contrai social fut l'incident qui provoqua la fin du régime oligarchique dans la République de Genève, peut-être la chute même de cette république. Aussi cet épisode — (( tempête dans un verre d'eau », comme Ta
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qualilié Desiioireslerres, — a-t-il une certaine importance historique. Je l'avais remarqué il y a une quinzaine d'années. J'avais alors si peu l'intention de m'en occupei-. que je le signalai à plusieurs jeunes gens en quête de sujets de «thèses» et lis même présent, à l'un de mes confrères, d'un document assez curieux qui s'y rapportait et dont j'étais possesseur. Plus tard, certaines ressemblances avec des événements actuels, dont je n'ai point cherché à le rapprocher, me le remirent en mémoire. Pendant plusieurs années, je consacrai mes loisirs à l'étudier, jusqu'à l'été de 1904 où, ayant eu l'honneur d'être appelé à faire un cours à l'Université de Lausanne, j'essayai d'en esquisser l'histoire devant un auditoire très bienveillant. Je le reprends ici dans une forme plus serrée.
A mesure que j'étudiais de plus près cet épisode, l'intérêt s'en dégageait davantage à mes yeux. 11 me semblait dépasser de beaucoup Tétroitesse de son cadre historique, pour prendre un sens plus général. Dans ce milieu très circonscrit, dans cette république minuscule qu'on a si souvent et si justement comparée à une fourmilière, dans cet État en miniature où bouillonne la naissante démocratie, ce ne sont pas seulement deux partis locaux que nous voyons aux prises, représentés l'un et l'autre par des hommes qui n'ont pas
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laissé de traces éclalariles dans la grande histoire, et dont la lutte n'attira l'attention des historiens que parce que Rousseau en fui la cause ou le prétexte et que Voltaire s'y mêla : ce sont les deux forces qui se heurtent sans trêve dans le développement des sociétés modernes, celles que les gens de parti appellent avec horreur ou vénération, selon les opinions qu'ils professent, le progrès ou la réaction, la lumière ou les ténèbres, l'ordre ou le désordre, le spectre rouge ou le spectre noir. En nous efforçant de les considérer sous un angle moins immédiat, nous y reconnaîtrons simplement l'esprit de conservation et l'esprit de transformation ; et nous partirons de ce point de vue, — d'aucuns l'appelleront peut-être « le point de vue de Sirius », — que ces deux forces ont toutes deux leur raison d'être et sont toutes deux nécessaires dans le développement normal d'un Etat. Dans les temps calmes, elles existent parallèlement, se mêlent, contribuent ensemble à l'évolution régulière des mœurs, des institutions et des idées, sans que leur hostilité naturelle se manifeste avec violence. Dans les temps de crise, elles s'irritent, s'exaspèrent, et leurs conflits produisent des troubles, la haine civile, des révolutions, des réactions. La condamnation d'E7nileei du Contrat social ûi précisément éclater une de ces crises. C'est pour cela que cet
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épisode est presque symbolique d'une lutte éternelle. On y peut surprendre des traits d'àme ou de tactique qui sont de tous les temps. C'est une courte page d'histoire, mais qui recommence sans cesse, que chaque génération d'hommes, ou presque, a l'occasion de vivre avec plus ou moins d'intensilé. J'ajouterai que l'étroitesse même du cadre facilite l'étude détaillée des phénomènes : Rousseau le vit bien, lorsqu'il traça les lignes que nous avons prises pour épigraphe.
Il serait surprenant qu'un sujet d'un tel intérêt fût resté inaperçu des historiens. Aussi n'est-ce en aucune façon le cas. Il a été effleuré ou traité dans nombre de monographies, dont on trouvera l'indication dans mes notes, et dans toutes les histoires de Genève, ou de la littérature de la Suisse française, comme aussi dans toutes les biographies de Rousseau et de Voltaire L 11 m'a semblé cependant qu'il pouvait être repris une fois de [dus, non seulement pour tâcher d'en renouveler le récit, mais surtout pour en chercher le
1. Parmi les ouvrages que j'ai consultés avec le plus de fruit, je tiens à c-iter spécialement :
Tableau historique et politique des Révolulio7is de Genève^ par Mr , Genève, in-8", 1782;
Histoire de Genève racontée aux jeunes Genevois, par Jullien. Genève, in-S", 1889.
La Constitution de la République de Genève, par H. Fazy. Genève, in-16, 1890;
Bibliographie historique de Genève au XVIII' siècle, par E. Rivoire, dans les Mémoires et Documents, publiés par la Société d'histoire