‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 36 sur 200 · W.,GGLXX11 (24 juillet · texte numérisé non relu

W.,GGLXX11 (24 juillet

2. « ... Depuis peu nous en avons eu trois à quatre [fêtes] qui nous ont bien confirmé dans ces itiées. Quoirpielies fussent toutes plus nombreuses que cy devant. Tordre, l'union, la douceur, la franchise, la cordialité, y étoient beaucoup mieux connus. Et ce ((ui s'y fiisoit encore considérablement remarquer, c'est que dans toutes ces fêtes vcms êtes nommé, souhaité, désiré. Dans la dernière dormée pour l'installation du commandeur du jeu de l'Arc, et où nous étions 120 personnes, votre Santé y fut portée avec les transports les plus vifs et les plus vrais. Il est. Monsieur, une chaîne invisible entre vous et nous, qui vous attache bien sincèrement tous vos concitoyens. » (Mss. de Xeuchâtel.)

52 L AFFAIRE J.-J. HOCSSEATI

l'œuvre de Rousseau ce qui pouvait servir leur cause, — et lui pardonnait le reste.

Si les personnalités que nous venons de réunir sont suffisamment représentatives des diverses classes de la société genevoise, nous pouvons, d'après leur attitude, nous faire une idée moyenne des opinions qui couraient à Genève sur Rousseau, avant l'arrêt dont il fut frappé. Les pasteurs lui restaient favorables, bien que la plupart d'entre eux eussent blâmé la Nouvelle Rèlo'he, parce qu'ils comptaient sur lui pour défendre la religion et les défendre eux-mêmes contre les attaques de Voltaire et des philosophes. Les gens du monde lui gardaient rancune de la Lettre à cTAlemhert el plus généralement de son rigorisme, de son mépris de la société, de ses attaques contre la civilisation: ils n'y mettaient d'ailleurs aucune aigreur et ne demandaient qu'à s'amuser de ses paradoxes. Les tendances mêmes qui lui aliénaient leur groupe restreint lui valaient au contraire les sympathies unanimes des bourgeois, que séduisaient en outre ses idées égalitaires et son civisme à la romaine. Enfin, les femmes l'admiraient avec passion, parce qu'il avait admirablement et sérieusement parlé de l'amour qui se desséchait alors dans une littérature factice, vide et libertiae, et parce qu'il maniait avec une extraordinaire maîtrise cette arme de l'éloquence, qui aura toujours une prise irrésistibh^ sur leurs cœurs et sur leurs nerfs.

i.K coyriiAr siiciAL v/v kmile

Puissance rôvohitionnairc de ces deux ouvi"i;/cs. — I . Le i'oii- Irat social : traits qui parurent danj^ereux aux magistrats genevois ; idées de l'égalité dans le pacte et de la souveraineté populaire; allusions directes aux alîaires de Genève; le chapitre de la lleligion cirile et ses conséquences. — II. Emile : tendances (iéinocrali(|ucs de l'ouvrage; sa critique religieuse; comment elle devance les conclusions ultérieures de la théologie protestante ; ap[)lication du principe du libre examen.

Je ne me propose pas d'analyser ici ces deux ouvrages, ni de discuter les questions complexes qu'ils soulèvent. Mon but est seulement de les examiner par rapport à la condamnation dont ils furent frappés à Genève : c'est-à-dire d'y chercher les traits qui provoquèrent et qui expliquent cette condamnation. Publiés à long intervalle Tun de l'autre, peut-être n'eussent-ils pas soulevé les mêmes orages. Paius presque en môme temps, ils produisirent im effet convergent d'autant plus intense, que l'un complétait l'autre : si bien qu'il faut un artilice d'analyse pour séparer leur action et leur sort respectifs.

S'il ne s'agissait que d'établir la puissance révolutionnaire des deux livres, nous pourrions la mesurer aux faits, en observant leur intluence peiuhnil 1(1 période qui pi'épare la Ixévolution fran-

b4 LAKKAllU': J.-J. RULSSEAi:

raise. puis clans les diverses phases de la Kévolutioii, et plus loin encore, à travers les vicissitudes politiques et les crises les plus aiguës du xix" siècle. Nous verrions leur auteur salué comme un des initiateurs essentiels de la Révolution par les penseurs (|ui s'eiTorcent de distinguer les causes de la tempête', par les principaux chefs du mouvement, et par la Convention nationale elle-même, dans cette séance du 29 fructidor 1791, où, sur un grandiloquent rapport de Lakanal, elle décida de le glorifier"-'. Nous pourrions l'entendre céléhrer avec un égal enthousiasme par Robespierre, dans \^ Dédicace que nous a conservée sa sœur-', et par Courtois, dans le Rapport où il piétine le vaincu de Thermidors Nous pourrions collationner les épithètes délirantes

1. De J .-J . Rousseau considéré comme l'un des premiers auteurs de la Récolution, par Mercier. 2 vol. in-8", Paris, juin 1191.

"2. Imprimé par ordre de la Convention nationale : « ...\Le Conh'ut social semble avoir été fait pour être prononcé en présence du f.>enre humain asseuiblé, pour lui apprendre ce qu'il a Ole et ce (|u'il a perdu. I/auteur immortel de cet ouvraye s'est associé en (juclque sorte à la gloire de la création du monde, en donnant à ses habitans des lois universelles et nécessaires comme celles de la nature; lois qui n'existaient que dans les écrits de ce grand homme, avant que vous en eussiez fait présent aux peuples.» (P. 4.)

3. Voir, dans le Journal de Génère du 28 uiars 190i, Tintéressant article de M. liuifenoir, (jui connaît si bien tout ce qui se rapporte à Rousseau : Robespierre et, J.-J. Rousseau.

4. «...Une maxime de Rousseau, trop dédaignée jusqu'à ce jour, c'est qu'il ne faut pas, si l'on veut fonder une république, comuieucer par la remplir de mécontens. Qu'eût dit le philosophe do Genève, den voir uue qu'on avoit remplie de ricfimes.' lîobespierre et ses partisans ont professé d'autres principes que Rousseau, et toiis out été conséquens. Rousseau voulait que les houmics aimassent la liberté: il la leur fallait donc rendre aimable. Robespierre voulait ramener les liomuies à la tyrannie; il leur devait, en conséquence, reudre la liberté odieuse. » {Rapport fait au notn de la Co7nmissio7i chargée de Veccamen des papiers trourés chez Robespierre, Paris, an 111 de la République, p. o et 6.)

MO u CONTHAT SOCEAL » ET « VMllA: '» lili

que les gazettes et les painpiilels aecolent à sou nom, ti'anscrire les dithyrambes dont ils Taecablimt, les redondantes prosopopées ([iTils lui adressent. Nous verrions sa pauvreté glorieuse invoquéecomme nu argument décisif contre le « marc d'argent' ». Nous trouverions ses doctrines, défigurées mais reconnaissables, à l'origine, des pires excès de la Terreur, comme nous les trouverions encore aujoui-dMîui à la base de la politique jacobine, à laquelle elles prêtent parfois comme une fausse apparence de solidité philosophique et de générosité sociale. Mais quand parurent ces deux livres, on n'en pouvait deviner FelTet : ils étaient deux graines inconnues, apportées par le vent, dont on ne sait quelles plantes surgiront; ou. si l'on préfère, ils tombèrent dans la petite agglomération genevoise comme deux obus qui n'éclatent pas tout de suite, que des passants imprudents considèrent avec un mélange de curiosité et d'elTroi...

Cet elTet — dont il n'existe peut-être pas d'autre exemple dans l'histoire littéraire — n'a point empêché certains critiques de démontrer que le Contrat social n'est pas une œuvre nouvelle, et que ses principes et ses postulats sont empruntés à des jurisconsultes du passé; encore que sur cette question d'origines ils n'aient pas réussi à se mettre d'accord, puisque beaucoup croient retrouver dans le traité

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