‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 37 sur 200 · Révolutions de Paris, t. XVII, p. lU · texte numérisé non relu

Révolutions de Paris, t. XVII, p. lU

bl) L AFFAIRE J.-J. ROUSSEAU

laiiioLix les doctrines dos jurisconsultes protestants, tandis que d'autres, derrière M. Jules Vuy ', y reconnaissent des traces des anciennes franchises accordées par les évoques de Genève, que d'autres encore découvrent des sources ignorées auxquelles Rousseau aurait largement puisé, que quelques-uns même affirment gravement qu'il ne lit que copier son ouvrage dans tel ouvrage oublié'-. Il est bien certain que si personne n'avait pensé avant Jean-Jacques, il n'aurait pu concevoir son Contrat social; que les idées qu'il y développe ne plongent pas toutes leurs racines dans son seul cerveau ; qu'il lésa souvent tirées de ses devanciers ou recueillies autour de lui, — parce qu'on ne fait rien avec rien; et cela est plus vrai peut-être du Contrat socla/(\ue d'Emile, parce que celui-là traite de matières que 1 histoire a plus circonscrites. Sans vouloir entrer ici dans le détail de cette question, nous constaterons que le Contrat social est une œuvre éminemment genevoise, inspirée en partie par les institutions de Genève, et, presque autant que la Lettre à cfAlefnôerts pensée, conçue, composée avant tout pour Genève, comme Rousseau a pris soin de nous le dire dans le troisième de ses dialogues Rousseau juge de Jean- Jacques. Son influence devait s'étendre bien au delà

\ Origines des idées poliliqucs de Rousseau, 2" édit.. in-lS. Genève, 1889. — M. Alexéief a également étii(iié de très près le rapport des théories de Rousseau avec la politique genevoise et spécialement avec les idées de Micheli-Du Crest{Èti(desur lioiisseau, 2 vol. in-8°, Moscou. 1887, H, 3*= part., ch. V.

2. Voir, sur cette question d'origines, le chapitre ii de Vlnlroduction de M. Beaulavon à son édition du Contrat social lin-lS, Paris, 1903'i; — A. Berirand, le Texte primitif du <-. Contrat social » ;Paris, 1891); et l'édition et Vlntrochictiou de .1. Drcvfus-Hrisac (gr. in-S". l'nri^, 189i;).

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lies IVonLii'i'i's (le (icnèvc ; rd'uvre n'en (H;iiL pas moins ij;('novoise, avant Iniit, et c'est pour cela sans doute (jirelle suscita à (lenève des troubles plus immédiats, siuou plus pi'oloiif^és (|U(i dnns \v. reste du moïKie. Mali^n'c' l'évidence de son caractère genevois, on ne p(uit cc^pondant pas l'examiner par rapport à, Genève seule, pas plus qu'on ne [lourrait examiner les institutions de (lenève, si particulières (ju'eiles fussent, c^n les isolant complètement de l'ensemble du système politique du xvui" siècle. Les institutions d'un pays ont toujours quelques atlaches avec celles des pays voisins. De même (ju'aujourd'hui, par exemple, on ne saurait parler lie l'une quelconque des monarchies de l'Europe occidentale sans tenir compte des infiltrations qu'y font pénétrer les démocraties voisines ; de même, au moment où nous sommes, on ne peut considérer la république mixte de Genève, sans se rappeler que la prédominance des tendances absolutistes dans les Etats ambiants, et plus particulièrement le voisinage immédiat de la France et de l'oligarchie bernoise, y devaient contrarier le développement normal de la démocratie. Aussi, tout en suivant spécialement à Genève l'action exercée par le Contrat social, penserons-nous quelquefois à celle qu'il eut sur les destinées du grand pays voisin.

Le Contrat social ne fut pas poursuivi dès son apparition à Genève, où d'ailleurs il ne précéda Emile que de quelques jours '. 11 ne semble pas

1. Lo 10 m;ii. Moultoii écrit k Rousseau : « Ah! que j attends avec impatience votre Contrat social! » {Amis et Ennemis, I. p. 32). VA le \j juin : « Il me larde de pouvoir vous apprendre le succès du

(jiio les lecteurs de ce petit livre, aride, écrit dans une langue admirablement solide, mais sévère et sans ornements, l'aient tout de suite jugé dangereux pour leur ordre social K Un seul chapitre les excita d'emblée : le dernier, celui sur la « Religion civile ». Charles Bonnet s'en montre indigné :

(' Que dirons-nous de notre Rousseau, écrit-il à Haller-, qui, dans sont Droit politique, que je viens de parcourir, entreprend de prouver que la religion chrétienne est incompatible avec quelque gouvernement que ce soit!... Il est honteux à un protestant de Genève de méconnaître à ce point le véritable esprit de sa propre religion, et il plus honteux encore d'en parler comme il le fait, après s'être déclaré bon chrétien et bon protestant devantla commission de notre Consistoire. Il nous autorise à le regarder désormais comme un fia ne hypocrite 3. »

Contrat social à Genève... Le commis de Duvilard m'a apporté vos livres, et m'a dit que son maître avait reçu deux cents exemplaires du Contrat social, et je crois que, dans huit jours, il n'en aura pas un seul à vendre, je vous le dirai... Votre livre sur Téducation arrive aujourd'hui... » [Id.. p. 33.)

1. « ... !.e Contrat social ne fit pas grande sensation lors de son îipp.tvition en Europe, où il fut, considéré comme un de ces livres de pliilosophie du droit, que leur profondeur empêche d'exercer une frrande action sur les masses Ce n'est qu'à Genève, dont la constitution avait reposé à son origine sur la base tie la souveraineté du peuple, que ce livre fut condamné et brûlé par la main du bourreau. » (Viridet, Documents officiels et contemporains, etc., p. 20, note.)

1. Le lo juin. Cite pir E. Ilitter, Ëtrennes clirétiennes de 1893, p. 198-199.

3. Bonnet est si rempli de cette idée, qu'il la reprend le lendemain dans une lettre à Keate, en faisant une confusion : « Dans un ouvrage qu'il vient de publier sur le droit public, il nous avance ([ue la religion chrétienne est incompatible avec tous les gouvernements, et qu'elle n'est propre qu'à faire des esclaves ou des hommes inditlerents à tout. Ce livre dangereux a été brûlé à Paris par la main du bourreau, et l'auteur a été décrété de prise de corps. Je n'ai rien lu en ce genre de plus obscur ni de plus alaïubiqué. » (Bibliot. de Genève, Mss. Ch. Bonnet, copie de lettres.)

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Mais, (|ii;iii(l l'^imlc paniîl, (juarKl los deux oiivi'a^cs srclairciil I iiii I aiili'c, (jiiand le (Iciixiriiuî \i(Mil a[>|)uyei', des prcslijj^es de son ('docjucncc, les idées expriiiK'cs dans le pi-crnicr avec, nne socIk;r(3sse voulue, lous (•oinpi'cnncnl \(\ \)vv\\ cl les ciiiiloheiil dans la inènie liori'eiii' '.

.le rappelle (jue (Jeuève était un h^tal mixte, où une oligarchie, (jui retenait de fait le pouvoir, avait à se délendie contre^, les entreprises d'une démocratie alors vaincue, mais vivace et (jui la

I. L'no Irllre de Léonard Uslcri A M"" Ciirchod, on date du 2.-) lévrier 17(1:^, montre très bien (jue si ce fut Emile (jui déchaina la tempête, le Conh'dl. l'avait préparée :

« ... Je suis très llatté. Mademoiselle, par le sniïraîre ([ue vous donnez à ma dernière lettre eoneernant K... H me ferait heaueoiip de peine si Ion eût (jiielques raisons à ne former que des subcons contre le caractère de mon ami, et je ne vois pas i\\\ Emile en donne aucun. Si l'on en voudroit former absolument par malice, on ferait bien mieux de les appuier sur le dernier ctiapitre du Contrat social qui, je l'avoue, me parait montrer beaucoup d'amertume contre une certaine classe du clergé et contre une certaine espèce de religion, mais aussi cette amertume nesl-elle que troj.» bien fondée, car, comment se pcnl-il (|ue, sans la i)lus forte indignation, on remarque de combien de laçons la vérité a clé altérée et comment chacun raccommode à son propre intérêt et à ses vues, jusffu'à faire le Iléau de la société de ce qui en devait être la plus solide base, et qui en devait faire le i)lus grand agrément. Je crois même qu'il y a peu de société ou (pi'il ny en a point où cette conception ne soit glissée plus ou moins, et que c'est également la faute des magistrats et du (-lergé. Au reste, je verrai avec bien du plaisir que ce chapitre sera examiné, et criticpié et môme réfuté si l'on veut, et (pie cela se peut faire, pourvu que cela soit l'ouvrage d'un liomme qui aime autant la vérité que je l'aime, et qui n'ait d'autre but que d'en instruire les hommes. Un ouvrage comme celui-ci ne saurait être que d'un grand avantage et nous formerait des idées bien nettes sur l'Etat et sur la religion. Quoiijue jusqu'ici, Mademoiselle, vous n'ayez pas eu le loisir de me faire part de vos idées sur ces objections qu'on peut faire ou qu'on a faites contre le caractère de il., j'espère pourtant que vous me ferais le plaisir de me les apprendre et je les attends avec bien de l'empressement. » (Arcb. du château de Coppet.)

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surveillait. Or, le Contrat social est la Bible de la démocratie pure. Vainement, Rousseau a essayé d'en dissimuler la portée par quelques phrases de précaution semées avec une adresse assez naïve ; vainement a-t-il cru se garder à carreau contre la France, en déclarant que la démocratie ne convient qu'aux petits Etats ; vainement a-t-il cru que si la hVance repoussait son ouvrage, sa patrie au moins le supporterait, puisqu'il Tavait écrit pour elle. L'inverse arriva : le Gouvernement genevois se sentit plus profondément atteint que le Gouverment français.

Ce n'est pas l'idée fondamentale de l'ouvrage (jui produisit un tel effet : cette idée — celle du pacte social — n'était point nouvelle ^ Ce qui était plus nouveau à la fois et plus hardi, comme l'a (h'montré M. Beaulavon dans sa lumineuse Introduction-, c'était de faire de ce pacte un pacte (le tous arec tous, dans lequel chaque contractant s'engage en même temps qu'il reçoit l'engagement des autres, tous se trouvant au moment du contrat sur un pied d'égalité complète, sans qu'il y ait entre eux aucune distinction de maître à sujets. Une telle conception du contrat primitif de la société conduisait directement à la reconnaissance de la souveraineté populaire, puisqu'elle en faisait découler toutes les institutions ; et celles que le courant des âges avait établies à son détriment se trouvaient caduques, puisqu'elles n'existaient qu'en violation du pacte

1. Voir In belle étude de M. Emile Fagiiet, dans son XVIII' siècle. O-^ édit. in-18, Paris, 1890. p. ;î91 ol siiiv.

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l'ondjinuMilal. On jxmiI ai'i^iicr, cl l'on a ar^çiié, cl j(» ci'ois incnic (jnc c'csl N'ollaii'c, (juc ce raisonnomoiil |)la(;ail les inslilnlioiis sociales dans la (Ié|)(Mulanco (run acle su[)[)osé anilicnliqiio <jni ne s'étaitjamais produit, piiis({uc l'Iiistoire ne conserve aucune trace d'aucune^ sorle de serment public prêté à aucun moment selon la l'ormule qne Houssean devait nn peu plus tard proposer aux (torses ^ ; qu'en fait, les institutions sociales n'ont jamais résulté d'un accord primordial entre les habitants d'une même contrée, mais se sont formées peu à peu (^n s'adaptant à leurs besoins ; et même que l'idée de droi/, qui pourrait seule donner une sanction à ce prétendu contrat, ne s'est précisée qu'assez tard dans le développement de l'espèce humaine. Mais ces arguments réalistes sont évidemment sans })ortée contre une doctrine qui ne prétend point s'appuyer sur les faits ni sur Texpérience, qui s'est, au contraire, formée dans l'abstrait, selon la méthode cartésienne, et dont toutes les conséquences seront déduites par la même méthode.

Or, l'idée de la souveraineté populaire, implicitement contenue dans celle d'un pacte social dont tous les contractants ont des droits égaux, se révèle à Rousseau — losicien comme le diable de Dante — dans sa forme la plus catégorique, la plus absolue, la plus intransigeante. Il la montre innliénahle -, de sorte que, si le peuple voulait se donner un maître, il ne le pourrait pas, puisque le corps

1. Œuvres et Correspondances inédites de J.-J. Rousseau, publiées par G. Stcckeiser-Motiltou, in-8, Paris, 1861, p. 116-117.

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