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denreicii^ Personne ne juge excessive une telle sévérité contre un écrit privé, dont tout le crime est de discuter un acte officiel. Quelques-uns même trouvent qu'on est fort modéré : pendant que la procédure suivait son cours, Charles Bonnet remarquait qu'autrefois, au lieu de se borner à faire rôtir les livres de Rousseau, on Teût fait rôtir luimême'; Haller, à qui il envoie cette judicieuse observation, Haller qui passe pourtant pour un grand esprit, qui est un savant, qui est un poète, lui répond sur le même ton de satisfaction : « ... Je ne brûlerais pas Rousseau, mais je ne lui accorderais jamais de liberté qu'il ne donnât caution de ne plus écrire que sous la censure d'un corps sensé de théologiens^ ! »
Cependant, les plus clair voyants parmi les membres du parti déuiocratique commencent à comprendre que ces excès de sévérité, que ces illégalités, que ces fautes leur fournissent des armes pour recom-
1. Il paraît trouver que la peine est légère, et s'étonne surtout de Tiridulgence que les pasteurs conservent à Rousseau :
« Si nos ministres avaient jugé Rousseau et ses livres, Pictet et sa lettre, ils n'auraient pas osé les en remercier, mais sûrement ils n'auraient ni brûlé ni condamné. On dirait que l'intérêt de la religion est ce qui les touche le moins, ils sont contents pourvu que leur vanité et leur orgueil soyent satisfaits. Ils font consister leur plus grand plaisir à dire : Genève est la seule ville où l'on ne reçoit pas des comédiens, c'est nous qui Ven)peschons. Rousseau a écrit contre les comédiens, c'est notre chevalier, il peut tout dire et tout écrire même contre la religion. Pictet insulte Voltaire, lennemi né de la superstition, de l'abus de la religion, do l'intolérance et par conséquent de tous les ecclésiastiques du monde, donc Pictet peut sans crime répandre les libelles séditieux contre le Conseil, » (Archiv. du château de Monnaz.)
2. A. Haller, 16 juillet, publié par Ritler : Elrennes chrétiennes de 1893, p. 202.
moncei' la liiKc inl('n()inj)ue di'piiis un (jiiail de sii'clc. Lf» 30 jiiillot, Marcel; adresse à Rousseau uno nouvelle lellre ' (|ui ne manque pas d'élévation et témoigne d'un sens politiciue assez lin : il a déjà ridée de recourir au seul moyen que Tédit ait laisséaux mécontents, à une lirprésoiitation soumise au ('onseil; mais les arguments que Rousseau lui a suggérés, bons pour un avocat qui ne pens(îrait qu'à rintc'rèt de son client, ne sauraient appuyer utilement une démarche publique. Une telle démarche, en etîet, ne peut s'inspirer que de l'intériM général, ne peut discuter que la légalité de l'arrêt. Et l'arrêt ne lui paraît pas légal, puisqu'il a frappé des livres (c imprimés chez l'étranger )^ Il sait d'ailleurs que cet arrêt a été dicté par des raisons d'Etat plus positives que les prétextes derrière lesquels il s'abrite :
<( L'article de la religion n'est pas tant la cause de la condamnation du Contrat que le prétexte. En 1707, le Conseil i^'énéral fixa des assemblées générales tous les cinq ans à jour nommé et de droit. — Les conseils que ces assemblées effrayaient, proposèrent dans celle de 1712 de les abolir pour l'avenir, la supériorité des sufî'rages fut de leur avis. Pour la plus grande perfection d'un gouvernement, vous proposez des iissemblées périodiques de droit. Ne semble-t-il pas que vous voulez faire regretter à vos concitoyens de n'en avoir point et de les avoir perdues par leur faute 2, et en même temps de reprocher aux Conseils d'avoir proposé de les abolir? »
i. Mss. de Xeuchâtel. — Cette lettre, déjà citée à la page 142, a été publiée, en partie, par M. Alexéietl, dans ses appendices,
II, CLH-III.
2. Ce fragment se trouve dans Alexéietf, qui a lu « reTetter avec conscience » au lieu de « regretter à vos concitoyens » et « leurs fautes ^> au lieu de « leur faute ^ (I, cuii).
Tandis qu'il dégage et serre ainsi la question politique, Marcet ajoute en post-criptum qu'il a feuilleté les Ordonnances ecclésiastiques et qu'il y a découvert un article établissant l'illégalité de l'arrêt, du moins pour ce qui concerne la religion'. 11 a donc trouvé ce qu'il cherche : une base de droit à l'action publique qu'il voudrait provoquer, non seulement dans l'intérêt de Jean-Jacques, mais dans celui de son parti. Comme Rousseau ne se presse pas de répondre, il revient à la charge, le 3 août, avec insistance-. La lettre qu'il reçoit enfin, datée du 10^, est peu encourageante : le proscrit se dit fatigué, souffrant, et d'ailleurs résolu à renoncer à ses droits de citoyen;
1. C'est l'article LXXXVIII sur lequel roulera dans la suite la partie essentielle de la discussion, qui est ainsi conçu :
« S'il y a quelqu'un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu'il soit appelé pour conférer avec lui : s'il se range, qu'on le supporte sans scandale ni dilFàme; s'il est opiniâtre, qu'on l'admoneste par quelques fois pour essayer de le réduire. Si on voit enfin qu'il soit besoin de plus grande sévérité qu'on lui interdise la Sainte-Cène et qu'on en avertisse le magistrat afin d'y pourvoir. »
Après avoir transcrit cet article dans le post-scriptum de sa lettre, comme s'il l'avait découvert au dernier moment, Marcet conclut :
« De cet exposé, il résulte que le magistrat s'est attribué un droit qu'il n'a point et qu'il attaque celui du Consistoire contre la volonté du souverain et sa loi. Comme j'ignore quelles sont vos dispositions sur tout cela, je n'en dirai pas plus, afin donc de me mettre en état de vous donner quelque conseil salutaire, dites-moi bien présentement votre résolution, s'il est nécessaire, j'agirai seul, je me croirai bien plus fort avec la loi que de tout secours humain...
« ... Quand votre dessein ne serait pas de revenir dans votre patrie, je ne crois pas qu'il vous convienne de laisser subsister le jugement, surtout pour ce qu'il y a de personnel. Je ne fais presque aucun doute que je n'en vienne à bout moi tout seul. » (Mss. de Neuchàtel.)