Corresp., CCCGXLIX (26 mars
LA rONDAMXATIOX 459
donne tonjours ra|)j)aren('e d'avoir raison : x Vous avez deux objets dans votre niandc^menl : Tiin de censurer mes livres ; Tautre, de décri(M- ma personne. Je croirai vous avoir bien répondu, si je prouve que partout où vous m'avez réfuté, vousavez mal raisonné, et que partout où vous m'avez insulté, vous m'avez calomnié. » Et sadiscussion commence, serrée, ardente, irréfutable, éloquente. Tantôt il suit pbrase àphrase le mandement, (juis'elFrite sous ses coups. Tantôt il reprend ses propres idées, les explique, les développe, en montre l'armature ouïes étais. Il rectifie, corrige, soupèse le sens des mots, remonteà leurs origines, rétablit les faits historiques, interprète les textes, avec toutes les ressources d'une critique dont l'érudition et la sagacité déconcertent; tandis qu'en d'autres morceaux, sa pensée se dégage de ces précisions, pour planer à grands coups d'aile sur le débat.
L'eiîet de cet ouvrage fut énorme. Du côté des amis de Rousseau, c'est de l'enthousiasme. Celui de Moultou, par exemple, confine au délire^ : il ne trouve pas assez d'exclamations pour l'exprimer; tout le monde lui demande cette « lettre », fameuse avant d'être lue, et qu'il a reçue — quelle satisfaction pour son amour-propre ! — avant les libraires; il ne la communique qu'à ceux dont il est sûr, aux amis qui n'en feront pas « un mauvais usage », c'est-à-dire, je suppose, qui ne s'aviseront pas de la critiquer : car je ne vois pas quel autre « mauvais usage » on peut faire
1. Streckeisen-Moultou, Amis et Ennemis, I, p. 77-79, lettres du 23 et du 30 mars.
(l'un document imprimé; il en partage, naturellement, toutes les idées. Pourtant, d'accord avec De Luc, il se hasarde à demander un u carton », du moins pour l'édition de Genève. Les deux hommes ont été froissés d'un jeu de mots sur VEéloïse et rAloïsia, et aussi de la phrase : (( On sait, j'en conviens, qu'il y a peu de prêtres qui croyent en Dieu », — phrase qui leur paraît excessive, — et ilsinsistent pour qu'elle soit supprimée. De Luc ajoute :
« Je suis convaincu que cette inimitable lettre, sans rien perdre de sa force, en auroit plus d'efficacité. Je le suis aussi qu'en général vous vous fériés, ainsi qu'à la chose, un très grand bien, si partout où vous parlez du public, des auteurs, des chefs, etc., vous laissiés quelque porte ouverte par laquelle les honnêtes gens pussent sortir de la foule... ^ •'
Que ses amis conseillaient mal Rousseau! Leur médiocre esprit d'intrigue ne percevait pas que dans une telle polémique, un écrit ne peut être fardé de la sorte sans compromettre son auteur. Rousseau, qui savait ce qu'il devait à sa renommée, en eut le sentiment : sans s'opposer absolument à la confection d'un carton « pour Genève en particulier' », il veut leur laisser la responsabilité du maquillage, convaincu d'ailleurs que sa cause n'y gagnera rien: (( Les Genevois m'ont fait trop de mal pour ne pas me haïr, dit-il; et moi, je les connois trop pour ne pas les mépriser. Je prévois mieux que vous l'ertet de la lettre. J'ai honte de porter encore ce même
1. Alexéietf, II; Appendices, cxxv-cxxvi. 1. Corresp., CCGCLV (à Moult ou, 21 mars).
tilrc dont je m'iionorois ci-(l(;vnnt; dans six mois (Tici je ('oni|)U' en (Hi'o dt'livre'. ->
Quant aux adversaires, la letli'(; ne lait (}ne les l'ortilier dans leur hostilité. Ils la jugent insolente, paradoxale, s'éloniicnl de la hMiacilf' de .lean- Jaeqnes, s'indignent de son andaee, Irouvent ses arguments faibles, son (diristianisme suspect, sa morale vacillante et corruptrice; et ces prolestants si hostiles à TEglise, si violemment « anticléricaux », ne sont pas très loin de prendre le parti de l'arche vôque-^.
Cette fois, le nouvel écrit de Rousseau prcjvoqua une intervention du résident ; mais on ne recourut pas, comme pour Emile et le Contrat social^ à l'exécuteur de haute justice, et l'on ne fît pas à l'ouvrage un procès périlleux : on se borna à défendre de l'imprimer à Genève, — un bon mois après qu'il V eut été mis en circulation*^.