‹ L'affaire marocaineChapitre 26 sur 26 · Livre jaunes p · texte numérisé non relu

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réformes du Chérif... Mais le lecteur aperçoit comment la perfidie du Maghzen — ou d'un autre — permettra de dénaturer les paroles de notre ministre, quand on aura besoin de mensonges pour excuser rincartade de Guillaume II, dont on ne veut pas avouer les raisons véritables.

Cette perfidie du Maghzen — ou d'un autre — est bientôt facilitée par la confiance un peu naïve avec laquelle M. Saint-René Taillandier tombe en un piège de procédure. Il est envoyé auprès du Chérif, accrédité auprès du Maghzen; il sait la duplicité deTun et la faiblesse de Tautre. Il devrait peser tous ses mots, ne parler môme que le moins possible et seulement dans le tôte-à-tôte qui convient à des entretiens diplomatiques. Il n'a pas été envoyé pour faire des conférences au peuple marocain, mais pour convaincre le Chérif et gagner le Maghzen. Or il écrit le 23 février 1905 :

Les fêtes de TAïd el-Kebir ont retardé Touverture des négociations officielles relatives à notre programme de réformes. Ces négociations ont commencé hier, 22 février, dans des conditions très exceptionnelles déterminées par le Sultan lui-même. C'est devant tous les membres du Makhzen, accompagnés chacun d'un secrétaire et réunis chez le Grand Vizir, Si Feddoul Gharnit, que j'ai renouvelé l'exposé général que j'avais déjà présenté au Sultan et qui forme la préface de nos propositions de réformes. Quinze délégués spéciaux, choisis par le Sultan dans les villes principales de l'empire et dans Fez^ême, assistaient également à cette réunion, mais sans être autorisés à y prendre la parole. L'idée d'admettre à notre conférence, comme auditeurs muets, ces délégués spéciaux, appartient en

propre à Abd el-Âziz. Dans un de mes entretiens avec lui, j'avais écarté l'idée de négocier avec tous autres que ses ministres. Sous cette réserve, je ne m'étais pas refusé à exposer, s'il le jugeait utile, devant des délégués de son choix, la pensée du gouvernement de la République, me bornant à le mettre en garde contre les inconvénients qui pourraient résulter de l'intrusion dans ces débats de personnes étrangères au maniement des affaires publiques. Le Sultan m'avait répondu que, dans l'intérêt des réformes, il voyait plus d'avantages que d'inconvénients à ce que les délégués m'entendissent : ses choix n'avaient porté que sur des hommes exempts d'hostilité contre l'esprit de réforme; mon langage ferait tomber bien des préventions. Si, d'ailleurs, des résistances déraisonnables se produisaient, il se réservait de les faire céder.

Par une anomalie qui semble indiquer que le Sultan veut garder pour lui-même le premier rôle dans les négociations, ce n'est ni le ministre des Affaires étrangères, ni le Grand Vizir, mais le Qaïd Mechouar qui a porté la parole dans notre réunion d'hier. Il s'est borné à constater, en quelques paroles courtoises, qu'une réunion aussi exceptionnelle était un signe manifeste de l'attention que le Gouvernement chérifien s'apprêtait à donner aux conseils amicaux de la France. Prenant à mon tour la parole, j'ai développé les vues générales que j'ai déjà résumées à Votre Excellence dans mon télégramme du 15. J'ai été écouté par tous les membres du Makhzen et les Relégués avec une attention extrême.

Que Ton note bien la correspondance des dates. C'est le 20 ou le 21 février que le Chérif a fait appeler le consul d'Allemagne et lui a posé la question « du mandat général » ; il n'a pas dit que M. Saint-René Taillandier eût invoqué ce mandat (la calomnie allemande ou maghzénienne n'est pas encore forgée); mais il a exprimé « sa satisfaction de ce que l'Aile-

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magne ne participait pas à Faction de la France ». C'est le 22 février, — donc après cet entretien du Chérif et du consul allemand, — que M. Saint-René Taillandier commence ses discours imprudents : ses intentions et ses propos vont être dénaturés sans peine par cet auditoire qui guette « avec une attention extrême » tous les mots à mal comprendre, — et quel orateur est sûr de ne jamais laisser échapper une parole ou maladroite ou inexacte?

M. Saint-René Taillandier télégraphie les 10 et 18 mars :

J*ai eu des entretiens prolongés avec le Sultan le 4, le 5 et le 7. J*ai parlé, le 6 et le 9, devant le conseil des Vizirs et les quinze délégués. Au cours de ces cinq séances, j*ai poursuivi et terminé, d'abord devant le Sultan, puis devant le Medjliss, sans entrer d'ailleurs dans des détails techniques, Texposé général de nos conseils et de nos propositions. J'ai montré quelle était Tépreuve où la patience de TAIgérie était mise par le voisinage d'une région perpétuellement troublée. J'ai étudié les différentes questions administratives, économiques, financières, dont la situation présente imposait Tétude et la solution au Makhzen. J'ai passé en revue les moyens qu'aurait le Gouvernement chérifien d'accroître certains de ses revenus et de s'en créer de nouveaux, avec les réformes qui rétabliraient la sécurité et donneraient satisfaction aux plaintes du commerce.

Sur ma suggestion, le Sultan m'a demandé de faire établir par M. Regnault : {^ une note sur les conditions dans lesquelles la délégation des porteurs pourrait exercer effectivement le droit de contrôle douanier inscrit au contrat d'emprunt; 2^ un projet de firman chérifien organisant la répression de la fraude en matière douanière. J'ai recommandé instamment Fadoption d'un plan d'ensemble tendant à améliorer dans tous les ports et suivant la mesure

actuellement nécessaire, les services de batellerie et de magasinage, sous Tautorité et au profit du Makhzen. J'ai expliqué la nécessité de relever et de stabiliser la valeur de la monnaie marocaine, par la création d'une banque d'État où le Makhzen trouverait en outre des avances lui permettant de pourvoir aux plus pressantes réformes, ce qui le mettrait à môme d'éviter un nouvel emprunt et de garder la jouissance du 40 p. 100 des recettes douanières. En matière administrative, j'ai indiqué que l'anarchie gouvernementale avait abouti à créer, dans les villes de la côte, un régime intolérable pour les Européens et qu'il était urgent d'y remédier par un meilleur choix des gouverneurs et par l'organisation d'un service de police indigène.

D'après mes renseignements, cet exposé, qui dissipait de dangereuses légendes, a produit sur la majorité des délégués une impression favorable ; mais si les délégués ont à émettre une opinion, elle leur sera dictée par le Makhzen et c'est au sein même du Makhzen qu'il existe une coalition d'intérêts personnels contre toute limitation des abus.

Fez, le 18 mars 1905.

Je viens d'entretenir le Conseil de l'ensemble des questions relatives à la région frontière. Le Sultan m'avait fait exprimer son désir de me voir aborder ce sujet dès maintenant. Il trouvait préférable, m'a déclaré Ben Sliman, qu'il en fût ainsi, afin que, sur une matière en étroit rapport avec les autres chapitres de notre programme, je pusse préciser les idées jusqu'ici très confuses de la plupart des vizirs et des délégués avant d'entreprendre l'examen plus détaillé de ce programme.

J*ai montré que la contiguïté de nos possessions et de l'Empire chérifien nous place vis-à-vis de ce dernier dans une situation unique, à tel point que les puissances plus particulièrement intéressées, après nous, aux affaires du Maroc, nous ont reconnu le droit et par là même imposé le devoir d'y inspirer seuls les réformes nécessaires. Retraçant ensuite l'historique des relations franco-marocaines

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dans ces dernières années, notamment depuis le début de Tinsurrection, j*ai fait ressortir le prix du concours que nous n*avons cessé de prêter au Makhzen, la bienveillance et la loyauté que nous avons apportées dans Tapplication d'accords que le Gouvernement marocain, tout en en profitant largement, est impuissant à exécuter de son côté.

Après avoir insisté sur l'anomalie qu'offre une frontière qui sépare deux régions dont Tune s'organise chaque jour davantage, grâce & nos efforts et nos sacrifices, tandis que, dans l'autre, s'aggrave un état d'anarchie dommageable pour notre commerce, et dangereux pour notre sécurité, j'ai énuméré les attentats qui se multiplient sur nos contins, sans que rien soit fait pour les réparer et en prévenir le retour. On devait donc comprendre les impatiences et les exigences de l'Algérie en présence d'une pareille situation.

J'ai énoncé le montant des indemnités que demande le Gouvernement général de l'Algérie pour le règlement de ses réclamations.

Je n'ai pas cru devoir aborder dès maintenant l'étude des dispositions à prendre pour remédier à l'état de choses actuel.

Dans la forme, M. Saint-René Taillandier est sorti, je crois, de son rôle : il n'avait pas à se faire le speaker ou le leader des réformes devant ce parlement réduit que le Maghzen avait réuni pour Tentendre et pour le mystifier. Mais c'est le Chérif lui-même qui avait convié, presque obligé notre ministre à ces discours peut-être dangereux, et dans le fond, pas un mot de ces discours ne peut légitimer la double accusation, que la diplomatie allemande a essayé d'accréditer.

Si M. Saint-René Taillandier a mis sur le même pied d'égalité intérêts français et intérêts européens, jamais il n'a songé à ifnettre sur un pied semblable

les droits de la France et les droits de FEurope : se dire le mandataire de l'Europe eût été le contraire de son devoir, puisque nous avons toujours proclamé que les seuls droits de la France nous semblaient suffisants à légitimer notre entreprise marocaine.

Quant à ce mot de tunisiflcation que les Allemands ont toujours à la bouche, avons-nous jamais essayé une expédition militaire, prélude nécessaire à tout établissement par la force, ou avons-nous jamais demandé l'installation à Fez d'un résident, organe nécessaire de tout protectorat à la mode tunisienne ou égyptienne?

M. de Biilow, dans sa dépêche aux ambassadeurs impériaux du 12 avril 1905, affirme avec son assurance ordinaire :

Puisqu'il faut maintenant compter avec la possibilité d'un protectorat français sur le Maroc, c'est-à-dire avec Téviclion complète des entreprises économiques non françaises, ainsi que cela s'est fait à Tunis, les intérêts particuliers des étrangers se voient menacés dans leur totalité et une Conférence serait plus que jamais indiquée. C'est là une issue qui ne saurait léser la juste sensibilité de personne, puisqu'il s'agit uniquement de recourir à un expédient souvent déjà employé.

C'est la seule définition précise que le Livre blanc donne du mot tunisification : « éviction complète des entreprises économiques non françaises, ainsi que cela s'est fait à Tunis ». Or le môme Livre blanc (p. 9) résume ainsi les intentions de la France au sujet des entreprises :

On fera dresser des plans et établir des devis pour les concessions possibles dans chaque port, et Ton tiendra 5 millions de pesetas prêts en vue des travaux. Les travaux seront donnés en soumission saiis pré férence pour une nation ou une autre. Le consul Regnault présentera un ingénieur français pour Télaboration des plans, qui fera sur place, ensuite, avec un ingénieur marocain, les études nécessaires.

Si les adjudications doivent être faites « sans préférence pour une nation ou pour une autre », que penser encore de ces affirmations allemandes, sous chacune desquelles le lecteur du L/yre blanc découvre une contre-vérité?

Comme suite au discours impérial, M. Bihourd télégraphie le 5 avril 1905 que les journaux allemands « préconisent un accord entre toutes les puissances signataires de la Convention de Madrid pour le règlement de la question marocaine ».

Aussitôt, M. Delcassé demande à M. Bihourd de w rectifier les assertions erronées, répandues par la presse allemande et d'après lesquelles le cabinet de Berlin n'aurait pas été mis au courant de nos intentions et de nos accords » ; mais il demande surtout à M. Saint-René Taillandier une explication des termes que la presse allemande accuse notre ministre à Fez d'avoir employés pour se targuer d'un mandat européen. M. Saint-René Taillandier proteste :

En réponse aux allégations dont la presse allemande s'est armée contre nous, Votre Excellence peut affirmer

de la façon la plus catégorique, que, ni auprès du Sultan, ni auprès du Makhzen, je n'ai jamais invoqué un prétendu mandat européen. Si j'ai signalé au Makhzen le danger de mécontenter le commerce universel par la mauvaise organisation de ses ports, je n'ai fondé notre droit de donner des conseils au Gouvernement chéri flen que sur notre situation propre, récemment consacrée par des accords conclus avec les Puissances les plus voisines du Maroc et les plus intéressées dans les affaires de ce pays.

Cette protestation, transmise à Berlin, ne produit aucun effet. Même aujourd'hui, depuis dix mois bientôt que la France a communiqué ce démenti formel, on sait que les journaux et le chancelier luimême n'ont pas cessé de répéter cette calomnie.

La septième dépêche du Livre blanc est un démenti donné, — dit le consul allemand — par le Sultan lui-même au démenti de M. Saint-René Taillandier :

N** 7. — Rapport du Consul impérial à Fez au Ministre impérial à Tanger.

Fez, le 21 avril 1905.

Les explications que M. le ministre Delcassé a données en réponse à une question du sénateur Decrais au Sénat français sur les affaires marocaines ont soulevé ici, lorsque la nouvelle en arriva, l'attention générale. J'entends dire que le sultan s'est montré particulièrement irrité du passage où M. Delcassé déclare que le gouvernement marocain a sollicité les conseils de la France et a déclaré, ces conseils une fois donnés, qu'il voulait s'y conformer.

Dans une audience que j'eus aujourd'hui auprès du Sultan, celui-ci revint sur le même sujet et s'emporta jusqu'à s'écrier : t Mais ce sont là de pures contre-vérités ». Je lui

déclarai aussi que les Français niaient la nouvelle d'après laquelle M. Saint-René Taillandier eût invoqué ici un mandat européen. Le sultan remarqua alors : c C'est à moi-même que les Français ont parlé dans ce sens ». Gomme je lui demandais qui avait parlé ainsi, le Sultan répondit : « M. Saint-René Taillandier lui-même », et il ajouta : «J'ai demandé alors : quelles sont donc ces nations? puisque je savais que TAIlemagne ni Tltalie n'avaient point donné un pareil mandat. Là-dessus M. Saint-René Taillandier ne répondit rien, et j'en ai tiré mes conclusions, conclusions que la suite des événements a confirmées ». Le Sultan m'a autorisé à communiquer ceci.

Du Sultan ou de M. Saint-René Taillandier, lequel peut avoir intérêt à mentir? du consul allemand ou du ministre français, lequel peut avoir intérêt à prêter certain sens aux paroles plus ou moins vagues du Sultan? M. de Kiihlmann — un autre Allemand — nous disait plus haut être l'interprète de M. de Bûlow, chargé de « déclarations » officielles, et Berlin démentait aussitôt les paroles « attribuées » par nous, disait-on, à son chargé d'affaires. Tout à l'heure, nous allons encore voir à l'œuvre la bonne foi de M. de Tattenbach...

Alors s'ouvre en France la crise du départ de M. Delcassé. Le 13 avril, M. Delcassé va présenter au prince de Radolin de loyales explications et une offre de dissiper tout malentendu : l'ambassadeur d'Allemagne répond « qu'il transmettra la question à Berlin, n'ayant pas d'instructions pour y répondre ». Le vouloir de l'Allemagne est évident : elle est bien décidée à ne plus négocier à Paris avec M. Delcassé.

Nous essayons de négocier à Berlin. M. Bihourd écrit le 18 avril :

Voici le résumé de l'entre tien que je viens d'avoir avec le sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères. J'ai commencé par exposer que j'étais chargé de rechercher si un malentendu n'existait pas entre nos pays au sujet de la question marocaine et de renouveler en ce cas les assurances que Votre Excellence avait données au prince de Radolin, à la fin de sa récente conversation. J'ai donné lecture du résumé de cette conversation. M. de Miihlberg m'a écouté très attentivement et m'a prié de lui remettre le texte que j'avais entre les mains.

M. de Miihlberg m'a ensuite exposé les inquiétudes qu'avait éprouvées son Gouvernement en apprenant que notre ministre à Fez avait parlé au Sultan « au nom des étrangers ».

Dix jours se passent sans que Berlin daigne répondre, et voici les explications que M. Bihourd entrevoit à ce silence. Il écrit le 28 avril :

Le Gouvernement impérial ne se hâte pas de répondre à la question que successivement Votre Excellence à Paris et moi à Herlin nous lui avons nettement posée. En adoptant cette attitude, on a teau d'abord à donner une éclatante satisfaction à l'amour-propre national, ensuite à apaiser, par un dédommagement, les plaintes de l'industrie et du commerce, qui se disent sacrifiés dans les récents traités de commerce. A cette situation clairement définie, correspond, dans les rapports de la France avec sa puissante voisine de l'Est, une crise délicate et périlleuse.

Les conseillers belliqueux ne font sans doute pas défaut dans l'entourage du souverain ; ils ne manquent certainement pas de prétendre que la Double Alliance a reçu en Mandchourie une atteinte grave. Dans ces conjonctures, ils ont beau jeu à signaler l'heure présente comme propice à une lutte armée contre la France.

M. Delcassé prend l'Europe à témoin de nos efforts à la conciliation et des refus impériaux. Il écrit aux ambassadeurs de la République le 30 avril :

L'ambassadeur de la République à Berlin a remis au sous-secrétaire d'État de l'Empire le texte de ma conversation du 13 avril avec l'ambassadeur d'Allemagne, au sujet du Maroc. Il lui a offert en même temps le texte de l'entretien, que j'avais eu, le 23 mars 1904, avec le prince de Radoiin. M. de Muhlberg a décliné l'offre comme superilue, « cet entretien ayant été jadis complètement rapporté par l'ambassadeur d'Allemagne à Paris ».

Vous apprécierez toute l'importance de cette déclaration en la rapprochant des griefs invoqués tout d'abord et d'après lesquels l'Allemagne aurait été tenue dans l'ignorance de l'accord franco-anglais.

C'est dans le Livre Jaune, la dernière dépêche de M. Delcassé au sujet de nos relations avec Berlin. Il quitte les affaires; M. Rouvier le remplace.

Le Livre blanc nous apprend que M. Rouvier, — lié depuis longtemps avec les banques allemandes par des combinaisons personnelles, — n'avait pas attendu le portefeuille des Affaires étrangères pour négocier avec T Allemagne à Tinsu de M. Delcassé. Entre autres perfidies, le Livre blanc a celle de nous révéler ainsi la petite trahison dont M. Rouvier s'est rendu coupable envers son collègue et la grave infraction qu'il a commise à toutes les règles parlementaires et constitutionnelles : M. de Bûlow écrit le 28 avril 1905 au prince de Radoiin (c'est le moment où Berlin refuse toute réponse à notre ministre des Affaires étrangères comme à notre ambassadeur) :

Berlin, le 28 avril 1905.

Exprimez en mon nom mes remerciements au ministreprésident pour ses déclarations conciliantes. Je crois pouvoir en conclure qu'il se rend compte de la situation dans laquelle l'Allemagne se trouverait si des tiers disposaient des intérêts allemands sans nous consulter. En admettant cette façon d'ignorer l'existence d'une grande puissance, ladite puissance s'attirerait dans l'avenir des désagréments, pour ne pas dire des dangers. La valeur matérielle des intérêts menacés ne vient ici qu'en seconde ligne. Je crois pouvoir conclure des ouvertures que le ministre-président a faites à Votre Altesse que la pensée d'une solution unilatérale et brutale de la question d'intérêt est aussi éloignée de son esprit que de celui du gouvernement de Sa Majesté l'Empereur. Le gouvernement impérial a conscience que ses intérêts dans cette question sont identiques à ceux d'un certain nombre d'autres États. Il est à espérer que la tension actuelle cessera et se résoudra d'une façon satisfaisante, grâce à la participation de tous les intéressés. Nous sommes tout disposés à y aider.

M. de Bûlow écrit encore le 22 noiai 1905 (M. Delcassé ne quittera les affaires que le 8 juin) au prince de Radolin :

Les premières nouvelles données par le comte de Tattenbach à Fez ne sont point propres à modifier l'opinion concernant le caractère impétueux de la politique marocaine suivie jusqu'à présent par M. Delcassé.

Tout d'abord, le fait que M. Saint-René Taillandier s'est donné à Fez pour le mandataire des puissances européennes est confirmé de plusieurs côtés, et tout particulièrement par le sultan en personne qui s'exprime làdessus très énergiquement.

En outre, le comte de Tattenbach mande, à la date du

17 de ce mois, textuellement ceci : « Le ministre français a déclaré, immédiatement après mon arrivée à Fez, sur Tordre de M. Delcassé, que le gouvernement français considérerait comme une atteinte portée à ses intérêts la communication des propositions de réformes françaises aux diverses puissances signataires; le droit d'intervenir dans les affaires marocaines n'appartiendrait à aucune autre puissance »,

Il en résulte que le représentant de la France entend mettre le Maroc sous séquestre et interdire au Sultan tout commerce avec les divers États signataires de la convention. D'après les déclarations faites jusqu'à présent par M. Rouvier, je me crois autorisé à admettre que le ministreprésident désapprouve cette façon d'agir.

Cette trahison de M. Rouvier (je voudrais trouver dans la langue française un autre mot; mais noire peuple, chatouilleux sur les questions d'honneur et de bonne foi, désigne du même terme l'infidélité aux amis, camarades ou collègues, et la méconnaissance ou l'abandon du devoir national; contre M. Delcassé, et contre la politique de la France, les secrètes intrigues de M. Rouvier sont une déloyauté), donc cette trahison de M. Rouvier va livrer à ce minisire des Finances, président du Conseil, le portefeuille des Affaires étrangères. Berlin, qui tient M. Rouvier par ces papiers et relations un peu louches, ne deviendra pas plus traitable : le chancelier complera même abuser du terrible instrument dont il peut disposer contre l'imprudent politicien. Aussi noire ministre changé, la politique allemande ne change en rien.

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M. de Tattenbach, qui de 1890 à 1896 fut l'organe des intrigues allemandes au Maroc, a été renvoyé à Tanger, puis à Fez. Il a pour première mission de mettre dans la bouche du Sultan le « mandat européen » et la « tunisification », puisque toute la querelle que Berlin nous a cherchée repose sur ces deux mots. Le n° 10 du Livre blanc est le premier rapport de M. Tattenbach :

J'ai eu aujourd'hui avec le Sultan un entretien d'une heure auquel Ben Sliman a assisté. Le Sultan déclara ce qui suit :

« Depuis des siècles, le Maroc est un État indépendant et n'a pas été soumis à des vicissitudes comme l'Egypte, Tripoli et Tunis. La déclaration faite par M. Delcassé à la Chambre des députés, après la visite impériale, h savoir que le gouvernement marocain avait accepté en principe les propositions dans la forme française, répond aussi peu à la vérité que l'affirmation du ministre français d'agir au nom de l'Europe. Dès le commencement, le Sultan avait mis en doute l'exactitude de cette affirmation, et il avait éprouvé une vive joie de ce que l'affaire avait été dans l'intervalle tirée au clair. Jusqu'à présent, il n'avait pas fait aux Français la moindre concession. Il avait au contraire attendu mon arrivée pour traiter à fond toutes ces questions. Sitôt après la fête du Mouloud qui aura le 17 de ce mois, les discussions pourront commencer. Le Sultan est apparemment pénétré de la conviction qu'il s'agit actuellement pour lui et pour son Empire d'une question d'existence ou de non-existence, et que la responsabilité et la décision incombent à lui seul. »

Dès lors, il est bien visible que le Sultan n'est plus qu'un jouet entre les doigts habiles de M. de Tattenbach : cette mainmise sur le Maghzen, que Berlin reprochait sans raison à notre diplomatie, c'est le ministre allemand qui l'accomplit, et il va en user, non pas, comme M. Saint-René Taillandier, pour la défense ou le service des intérêts français et européens et suivant les traités et conventions antérieurs, mais pour le profit des seules combinaisons allemandes, en violant ou en faisant violer par le Sultan tous les engagements et toutes les signatures. En face de cette diplomatie en casque et gantelet, que pourra la courtoisie et la blanche main de M. Saint-René Taillandier?

M. de Tattenbach exige que le Maghzen lui donne une copie des demandes françaises, que le Livre blanc reproduit. Il n'est pas un mot dans ses demandes qui puisse prouver ce « mandat européen » ni la « tunisification ». M. de Tattenbach est obligé de reconnaître que môme « après un retravail » du Maghzen, la forme de ces demandes ne peut être critiquée : il se rejette alors sur les « intentions » et il nous prête les intentions qui sont justement le contraire de toutes nos déclarations et de tous nos actes :

Fez, le 30 mai 1905.

Je viens d'obtenir par Tintermédiaire du ministre des Affaires étrangères les documents concernant Tétat des négociations françaises qui devait m'étre remis par Tentremise spéciale du Sultan. Ces documents consistent en notes qui ont été prises au cours des conférences que

M. Saint-René Taillandier a faites aux notables et des entretiens que le ministre français a eus, en outre, avec les ministres marocains. Le ministre des Affaires étrangères a fait retravailler ces notes de façon à en former un exposé synoptique. En ce qui concerne la réforme militaire, le résultat des négociations y est mêlé dans la forme où le gouvernement marocain consentait à les admettre au cas où les autres puissances signataires auraient donné la garantie qu'en les exécutant aucun empiétement et aucun abus de pouvoir n'auraient été commis. En ce qui concerne les réformes économiques, il y a de courtes notices sur la conférence du ministre en présence des notables et en outre diverses notices qui ont été rédigées au cours des négociations ultérieures. Dans la justification générale de ces propositions, le ministre s'est efforcé de légitimer les conclusions des accords français concernant le Maroc.

Ces accords visaient le maintien de la souveraineté du Sultan, le rétablissement de sa puissance et l'introduction des réformes à accomplir par la France, réformes qui tiendraient compte des usages religieux et des anciennes coutumes du pays....i

Une menace formelle termine cette captalio benevolentiœ rédigée en termes aimables et d'une portée générale. La patience des autorités fï'ançaises à la frontière algérienne, la patience des étrangers sur toute l'étendue de la côte septentrionale et occidentale, est épuisée. Au cas où le gouvernement ne s'entremettrait pas en vue d'une amélioration de l'état de choses, et au cas où le ministre français se verrait obligé de quitter le pays sans rien obtenir, la France serait obligée d'effectuer elle-même ces réformes et de prendre des mesures qu'elle n'envisage point volontiers aujourd'hui.

Le poids de cette menace est accentué par cet avis que les combats près d'Oudjda, lesquels ne sont point sans inconvénients insupportables pour l'Algérie, ont à vrai dire écarté de Fez le danger provenant de la révolte, mais que la révolte serait rejetée de nouveau du côté de Fez, au cas où une action française devrait intervenir.

Il en résulte que le conseil donné d'accepter les réformes équivaut pratiquement à une contrainte.

Dans tout cet exposé de M. de Tattenbach, ce ne sont jamais les demandes de la France, ce sont toujours nos intentions qui sont mises en cause. Et le chancelier lui-même doit penser que ces arguments ne sont pas de poids légal; il doit même réclamer de son ministre à Fez quelques documents plus valables, quelque preuve écrite, car M. de Tattenbach écrit le 6 juin :

Sur les propositions de réformes qu'ils ont présentées, les Français n'ont jamais fourni spontanément aucune explication écrite. Le ministre a soumis oralement son plan d'ensemble au Sultan, au cours de plusieurs audiences. Il a, sur mandat du Sultan, tenu à Ben Sliman, à Torrès et aux notables des conférences toujours uniquement orales. Les Marocains les ont consignées par écrit et elles ont été notifiées à chacun des notables. Le ministre déclina les prières répétées qui lui furent faites de rédiger ses réclamations. Sur l'ensemble des négociations, le gouvernement marocain m'a remis un exposé dont j'ai minutieusement indiqué le contenu le 30 du mois dernier.

Comme le gouvernement impérial continue de faire état des calomnies contre notre ministre à Fez, M. Rouvier écrit à M. Saint-René Taillandier le 10 juin 1905 :

Vous avez connaissance des faux renseignements qui se sont répandus au sujet de votre action à Fez et dont le Gouvernemand allemand a fait état. Vous savez, d'une part, qu'il a été dit que nous avions menacé le Sultan d'occuper militairement ses États et que, d'autre part, il est allégué, dans la communication allemande du 6 de ce mois

aux Puissances, que nous avions manifesté Tintention de prendre en main ]a direction des affaires intérieures et extérieures du Maroc, aux mêmes fins qu'à Tunis.

Réponse de M. Saint-René Taillandier, le 15 juin 1905:

A aucun moment de ma mission, ni directement, ni indirectement, je n'ai rien formulé qui ressemble à un ultimatum. Non seulement il est inexact que j'aie rien fait qui ressemble à un pareil acte, mais il est inexact que le bruit en ait couru à Fez. Quant à la communication allemande du 6 de ce mois, elle appelle de notre part une rectification tout aussi catégorique. Mon langage n'a jamais indiqué ni laissé entendre que nous ayons l'intention de prendre en main la direction des affaires intérieures ou extérieures du Maroc.

En môme temps, M. Rouvier écrit à M. Bihourd :

J'ai eu hier un entretien avec le prince de Radolin au sujet des affaires marocaines.

« Nous avons promis au Sultan, m'a-t-il dit, de maintenir son indépendance ; de même nous lui avons dit que les réformes devraient être réglées par voie de conférence internationale. Si les Puissances refusent cette conférence, il faudra rester dans le statu quo. Il vous appartient de voir, a-t-il ajouté, si, pour une question de forme, il faut risquer de ne pas améliorer les relations entre la France et l'Allemagne. »

J'ai répondu : « Je vous ai toujours déclaré que je n'inclinais pas à l'idée d'une Conférence. La réflexion n'a pas modifié mon opinion. Mais admettons pour un instant que nous en acceptions le principe. On ne saurait envisager cette idée qu'à la condition de prévoir un accord préalable

entre nous. Or, si nous nous sommes mis préalablement d'accord, on ne voit plus la raison d'être d'une Conférence. Elle apparaît même alors comme une complication plutôt que comme une solution. On peut craindre qu'une Conférence qui n'aboutirait pas ne crée une situation plus mauvaise qu'avant. »

A la fin de cet entretien, le prince de Radolin m'a répété : « Nous tenons pour la Conférence. Si elle n'a pas lieu, c'est le statu quo et il faut que vous sachiez que nous sommes derrière le Maroc ».

A lire cet entretien, il semblerait, si les mots veulent dire quelque chose, que les désirs de l'Allemagne peuvent facilement se concilier avec nos projets. « Pour une question de forme^ dit le prince de Radolin, faut-il risquer de ne pas améliorer les relations entre la France et l'Allemagne? »

Dans l'esprit de M, Rouvier, il ne faut pas que cette forme compromette ou retarde le fond, qui est la réconciliation durable de deux gouvernements. Allons à la conférence avec TAllemagne; mais allons-y, comme nous en voulons revenir, c'est-à-dire réconciliés; mais pour nous unir, expliquons-nous, entendonsnous. Loyalement, ouvertement, que chacun expose tous ses désirs et projets.

Le prince de Radolin répond, en une note du 16 juin, que l'Allemagne ne peu^ entrer avec la France en délibérations sur le programme et sur les buts de la conférence, qu'après que notre gouvernement aura accepté d'une manière formelle l'invitation à la conférence.

Le Livre blanc (n° 19) nous fait connaître ce que Berlin cachait dans le piège de la Conférence; ce n'était ni plus ni moins que Tinternationalisation du Maroc ou quelque condominium dans lequel TAUemagne imposerait au Chérif et à la France son intervention prépondérante.

L'armée et la police devraient tout d'abord être internationalisées en ce sens que la Conférence, ainsi que M. Rouvier Ta justement fait ressortir, aurait à décerner un mandat pour Taccomplissement des réformes nécessaires. Cette tâche, en tant qu'il s'agit des districts confinant à l'Algérie, réviendrait naturellement à la France seule, par quoi le vœu principal de la France serait rempli, autant que les déclarations de M. Rouvier le laissent prévoir. En revanche, il n'y aurait pas de raison pour que l'on donnât à la France seule le mandat dont il s'agit dans les régions lointaines, tout particulièrement dans les territoires confinant à l'océan Atlantique. Pour ces régions-là, il serait beaucoup plus conforme à la nature des choses que les réformes policières, estimées nécessaires dans les différents districts, fussent confiées à diverses puissances. Les réformes financières seraient avant tout internationalisées en ce sens que la banque d'État à créer suivant le programme de réformes français ne serait pas constituée avec les seuls capitaux d'un groupe de banques françaises, mais de banques de différents pays. De plus, les situations directoriales à remplir, ainsi que le capital à verser, devraient être, autant que possible, également répartis.

Réplique de M. Rouvier par une note du 21 juin : avant d'accepter la conférence, il tient à dissiper tout malentendu en faisant connaître les propositions que nous avons présentées au Maghzen :

Nous n'avons tenté d'obtenir du Sultan ni la direction des affaires intérieures et extérieures de son empire, ni la

mainmise sur son système militaire. Nous n'avons nullement cherché à introduire au Maroc un régime analogue à celui qui n'a été d'ailleurs appliqué dans la Régence de Tunis qu'avec le consentement de l'Allemagne.

La France s'est bornée à demander qu'on voulût bien reconnaître que sa situation de pays limitrophe du Maroc, ayant avec lui une grande étendue de frontières communes, rend légitime le souci particulier qu'elle prend du maintien de l'ordre dans l'Empire, de la bonne administration du pays et de sa prospérité. Les propositions qu'elle a faites n'ont pas d'autre but, et si ce but est atteint, toutes les puissances sont appelées à en tirer avantage; la civilisation générale en profitera. En prenant en main cette cause, la France s'est inspirée des intérêts, qu'elle regarde comme solidaires, de toutes les puissances civilisées. Les accords qu'elle a déjà conclus avec certaines d'entre elles sont venus de là.

S'il n'y a pas eu jusqu'ici une entente semblable avec le gouvernement allemand, il résulte des déclarations mêmes de ce dernier que ses principes, loin d'être en opposition avec ceux du gouvernement de la République, sont avec eux en parfaite harmonie. Les deux gouvernements ne peuvent différer que sur la meilleure manière d'en assurer l'application. Le gouvernement impérial croit la trouver dans la Conférence ; un accord direct serait à nos yeux un procédé plus simple et destiné à aboutir à un résultat plus prompt et plus sûr.

Cette note, dit le prince de Biilow à M. Bihourd, est « une surprise et une déception » pour le gouvernement impérial. Au lieu de reconnaître et d'aider les loyaux efforts de M. Rouvier pour éviter tout malentendu, M. de Bûlow recourt à ses procédés ordinaires, les promesses lointaines et la menace actuelle : « Aujourd'hui Ton vend, demain Ton donne d^ disent

certaines enseignes de la foire; M. de Bûlow étrangle aujourd'hui, en promettant d'embrasser demain.

Si l'empereur voulait connaître les raisons véritables qui ont fait l'impopularité de l'Allemagne dans le monde entier, et non pas en France seulement, il n'aurait qu'à relire les déclarations de M. de Btilow, que M. Bihourd transmet le 23 juin :

J'ai trouvé le prince de Bûlow très courtois, mais il est revenu plusieurs fois à la charge pour me signaler la nécessité de ne pas laisser traîner cette question « mauvaise, très mauvaise », et de ne pas s'attarder sur un chemin « bordé de précipices et même d'abîmes ».

Le prince de Bûlow a largement marqué son désir du rétablissement de très bonnes relations avec la France ; il m'a expliqué comment, selon lui, la Conférence conduirait à ce but; sans vouloir récriminer ni attaquer personne, il m'a déclaré que « l'Allemagne ne pouvait faire aujourd'hui ce qu'elle aurait certainement pu faire il y a un an », et, a-t-il ajouté, en souriant, « ce qu'elle pourrait peut-être faire dans un an ». Il estime que la question marocaine ne saurait être la cause ni le prétexte d'un conflit entre nos deux pays : ce conflit ne pourrait venir que d'une cause plus générale.

Par contre, le Chancelier m'a assuré que, si nous acceptions la Conférence, la diplomatie impériale adopterait, dans les négociations ultérieures, une attitude dont nous aurions lieu d'être satisfaits.

Note du 24 juin : le gouvernement impérial « aime à espérer que le gouvernement de la République voudra bien subordonner ses doutes actuels contre la Conférence aux avantages durables que la réalisation des réformes amènera pour le Maroc, ainsi que pour la tranquillité du monde ». M. de Bûlow, le 25 juin.

422 L* AFFAIRE BfAROGAINE

commente cette note à M. Bihourd avec les mêmes promesses lointaines et les mêmes menaces présentes, qu'il enjolive d'engagements protecteurs :

« La Conférence ne tend pas à procurer à la diplomatie allemande une misérable satisfaction d'amour-propre, ni à porter atteinte à la dignité d'une grande nation, mais simplement à sortir d*une situation mauvaise. L'Empereur, après s'être engagé vis-à-vis du Sultan, ne saurait l'abandonner; mais l'avenir appartient à qui sait attendre. Il faut que l'indépendance du Sultan soit proclamée (le traité proposé par M. Saint-René Taillandier au Sultan et communiqué par ce dernier la supprimait en réalité) et qu'une organisation soit tentée par l'intervention des puissances. Si l'expérience échoue, comme il est très possible, alors la France pourra assumer le rôle qu'elle souhaite. » Le Prince a appuyé sur ce point.

Il est urgent d'agir, car le Sultan s'agite, multiplie ses offres à l'Allemagne, ses demandes aussi, et un incident peut survenir qui rendrait peut-être fatale une situation actuellement grave et que conjurerait la présence de diplomates autour d'un tapis vert à Tanger... Le Chancelier m'a alors solennellement déclaré que ni lui ni l'Empereur, qui avait été consulté, ne consentiraient à ce que la moindre humiliation nous soit réservée à la Conférence de Tanger.

Ce qui domine cette longue conversation, c'est, d'une part, la protestation que l'Allemagne ne poursuivait pas l'humiliation de la France et qu'elle entendait laisser intacte, pour l'avenir, notre position au Maroc, et, d'autre part, l'affirmation pressante qu'il était indispensable de mettre au plus vite fin au conflit actuel.

Étrange résultat des négociations officielles avec l'Allemagne! M. Rouvier, maintenant qu'il est à la place de M. Delcassé, le voilà pris des mêmes inquié-

LE DÉSACCORD FRANGO-ALLEMAND 42a

tudes que son prédécesseur! Il répond le 26 juin à M. Bihourd :

Le résumé de la conversation que vous avez eue, hier, avec le Prince de Bûlow reproduit une parole du Chancelier que je ne m'explique point. C'est celle-ci : « le traité proposé par M. Saint-René Taillandier au Sultan et communiqué par ce dernier la supprimait en réalité » (il s'agit de l'indépendance du Sultan). A aucun moment nous n'avons proposé de traité au Sultan, et je n'aperçois pas quelle serait celle de nos propositions de réformes à laquelle on pourrait attribuer un pareil caractère.

Quant aux assurances que le Prince de Biilow vous a données sur les dispositions que le Gouvernement Impérial apporterait à la Conférence et qui seraient de nature à écarter tout froissement, j'en apprécie l'intention. Nous n'aurions pu nous rendre à une réunion qui aurait risqué d'aboutir à mettre en cause la dignité de France.

M. Rouvier, pour ne point « risquer de mettre en cause la dignité de la France », hésite devant la conférence, comme M. Delcassé a hésité devant la notification. Le prince de Biilow insiste. A plusieurs reprises, il redit à M. Bihourd « son désir de voir l'acceptation de la conférence mettre fin aux surprises dangereuses, qui peuvent toujours sortir d'une situation incertaine et énervante »; de nouveau, il « accentue le contraste entre la résistance qu'il croit devoir, avant la conférence, opposer à nos demandes et la facilité avec laquelle il acceptera nos légitimes prétentions, si Ton se fie à ses paroles et si la conférence se réunit » (8 et 9 juillet 1905).

C'est le 8 juillet seulement que M. Rouvier, à défaut de négociations écrites, se contente de con-

424 l'affaire marocainr

Tersations et d'un échange de paroles où la France accepte la conférence, tandis que rAIlemagne consent à quelques spécifications. Lettre de M. Rouvier au prince de Radolin :

Le Gouvernement de la République s'est convaincu, par les conversations qui ont lieu entre les représentants des deux pays tant à Paris qu'à Berlin, que le Gouvernement Impérial ne poursuivrait, à la Conférence proposée par le Sultan du Maroc, aucun but qui compromît les légitimes intérêts de la France dans ce pays, ou qui fût contraire aux droits de la France résultant de ses traités ou arrangements.

En conséquence, le Gouvernement de la République laisse tomber ses objections premières contre la Conférence et accepte de s'y rendre.

La lettre du prince de Radolin n'est que la répétition dans les mêmes termes de cet engagement réciproque. Le 10 juillet^ M. Rouvier annonce à la Chambre française que « l'entente est donc formelle sur les principes essentiels dont le maintien au Maroc a pour la France, puissance limitrophe, un prix tout particulier; de même est reconnu l'intérêt spécial que nous avons au maintien de Tordre dans l'Empire chérifien, tout état de trouble au Maroc pouvant avoir une répercussion parmi les populations musulmanes, sujettes de la France ». Donc, en route pour la conférence.

Mais deux jours après cette déclaration, un incident remet tout en cause.

Depuis deux mois, M. de Btilow a souvent promis à notre ambassadeur que, si nous acceptions la conférence, l'Allemagne ne chercherait aucun avantage particulier au Maroc et que, nos propositions de réformes cessant à Fez (ce qu'une dépêche de M. Rouvier a ordonné le 10 juin 1905), les Allemands ne feraient aucune démarche qui pût engager les décisions de la conférence. Or, le 12 juillet, — quatre jours après notre acceptation, — notre ministre à Fez télégraphie :

Le Ministre d'Allemagne est sur le point d'obtenir définitivement pour la maison allemande Borgeaud-Reuteman la concession des travaux du port de Tanger. Depuis le moment où le Sultan avait fait à ce sujet au comte de Tattenbach une première promesse verbale, les Vizirs lui avaient représenté qu'il se mettait en contradiction avec lui-même, s'il se liait par un engagement particulier au au sujet du port de Tanger, après avoir invité les Puissances à examiner avec le Makhzen les réformes que réclame l'intérêt général. Une réponse dans ce sens avait été faite au comte de Tattenbach. Mais vivement pressé par lui, le Sultan lui a renouvelé en dernier lieu sa promesse et nous devons nous attendre à ce que, d'un jour à l'autre, elle revête une forme écrite.

M. Rouvier attend huit jours la confirmation de cette nouvelle; puis il signale, le 20 juillet, Tincorrection d'un tel procédé, dans un entretien où il pose à l'ambassadeur d'Allemagne des questions précises qui veulent une réponse ; l'ambassadeur d'Allemagne ne daigne pas répondre ; il faut une lettre de M. Rouvier, huit jours plus tard, le 29 juillet :

426 L'AFFAIRE IfAROGAINB

Au cours de notre entretien du 20 juillet dernier, j*ai appelé votre attention sur les démarches que poursuivait le comte de Tattenbach à Fez pour faire concéder à une maison allemande les travaux du port de Tanger. Je vous ai rappelé que nous avions proposé, au cours des pourparlers qui ont amené les accords du 8 juillet, de suspendre toutes négociations particulières avec le Sultan, à dater du moment où la Conférence serait acceptée; j'ajoutais que notre ministre à Fez s'était rangé spontanément à cette attitude, la seule que comportât la mission commune que nos deux représentants ont à remplir auprès du Makhzen. Je vous ai demandé que des instructions en ce sens fussent données au comte de Tattenbach.

Sans réponse de vous à ce sujet, je suis avisé aujourd'hui que le comte de Tattenbach aurait obtenu la signature du contrat accordant à la maison Borgeaud et Reuteman les travaux de construction d'un môle et de magasins à Tanger. Il rechercherait, en outre, de semblables avantages pour d'autres ports du Maroc ; une commande de bateaux, un emprunt, seraient en voie de négociations. L'œuvre économique des réformes, dont la Conférence aura à s'occuper, serait ainsi, par avance, préjugée pour une large part au bénéfice de l'Allemagne.

Le prince de Bûlow, au cours de deux entretiens avec M. Bihourd, avait insisté sur ce point qu'entre autres avantages, l'acceptation de la Conférence aurait celui de mettre fin à une situation incertaine, de prévenir les surprises du gouvernement chérifien, notamment celle provenant des offres qu'il faisait à l'Allemagne. Me référant à ces déclarations, je ne m'expliquerais pas que des négociations, si peu conformes aux vues qui ont été exprimées par le Chancelier et dont les accords du 8 juillet se sont évidemment inspirés, aient pu se conclure et puissent encore se poursuivre.

Le prince de Radolin nie les agissements du comte de Tattenbach, et M. Rouvier doit lui écrire à nouveau le 31 juillet :

Je vous remercie de la communication que vous m'avez fait faire ce matin par M. de Lucius, et d*après laquelle votre gouvernement tient « pour une grande partie inexacts et pour le reste très exagérés » les faits signalés par la presse concernant les démarches actuelles du comte de Tattenbach auprès du Makhzen.

Les informations, que je reçois aujourd'hui du Maroc et qui sont sans doute de date plus récente que les renseignements de la chancellerie de Berlin, ne me donnent malheureusement pas d'apaisement. Ce ne seraient plus seulement des travaux de port et des commandes de bateaux que le comte de Tattenbach solliciterait avec instance, mais aussi la fourniture et rétablissement d'un câble entre Tanger et la côte atlantique.

S'il en était ainsi, c'est bien, comme je le disais hier, l'œuvre économique dont la Conférence doit étudier le mode de réalisation qui serait préjugée par avance. Le gouvernement impérial considérera certainement, comme moi, que de telles démarches seraient incompatibles avec l'entente établie entre nous le 8 juillet et qui implique pour les deux pays l'obligation d'observer, jusqu'aux décisions de la Conférence, une réserve à défaut de laquelle ces décisions risqueraient d'être, pour une grande part, sans effet.

Le 1*' août, notre chargé d'affaires à Tanger annonce que les Allemands ont obtenu « le contrat relatif à la construction d'un môle et d'un entrepôt : le chargé d'affaires d'Allemagne m'a confirmé que le prix était de un million trois cent mille marks ». Ne pouvant rien tirer du prince Radolin, M. Rouvier envoie M. Bihourd demander des explications au chancelier.

Comme d'habitude, — sous le ministère Delcassé ou sous le ministère Rouvier, l'ambassadeur de France a toujours pareille malchance, — le chancelier est

absent, le secrétaire d'État invisible, et c'est le soussecrétaire d'État, M. de Mûhlberg, qui se charge de donner des paroles vagues ou de faux démentis : « M. de Tattenbach a reçu Tordre, répond-il à M. Bihourd, d'observer une réserve conforme aux promesses » de son gouvernement.

Mais, le 2 août 1903, M. Saint-René Taillandier annonce qu'après le port et le câble, M. de Tattenbach négocie un emprunt. Le Maghzen, avec sa bonne foi ordinaire, a peut-être invoqué, sûrement encouragé cette demande de l'Allemagne, puis il est venu dénoncer au ministre de France cette exigence du « bon ami ». Note de protestation, remise le 4 août par M. Rouvier au prince de Radolin; comme toujours, l'ambassadeur allemand se dérobe et M. Rouvier doit s'adresser à Berlin; il écrit le 7 août à M. Bihourd :

Le prince de Radolin m'a fait remettre, le 4 août, une Note en réponse à nos réclamations au sujet des demandes du comte de Tattenbach : au cours de cette note, il est dit que « le Gouvernement Impérial a empêché des maisons de banques allemandes, qui ont oiîert au Sultan de lui avancer un acompte de dix millions de marks pour ses besoins urgents sur le prochain emprunt du Maroc, de faire dépendre cette avance de concessions économiques ou administratives ». La Note ne conteste donc pas qu'il y ait une négociation en cours pour un emprunt.

Je vous prie d'entretenir de cette question M. de Mûlhberg au cours de l'audience diplomatique de demain. Vous voudrez bien appeler son attention sur la clause de préférence inscrite au profit du consortium des banques françaises dans l'article 33 du contrat de l'emprunt de 1904.

Il ne suffirait pas que Topération tentée ne soit pas liée à des concessions ou ait le caractère d'une simple avance sur emprunt futur pour que le Makhzen puisse contrevenir à ses engagements dont voici le texte : « Si le Gouvernement Impérial du Maroc désire contracter un emprunt ou acheter ou vendre des titres, il en fera part aux banques contractantes ainsi qu'à d'autres, et à prix égaux la préférence sera accordée aux banques contractantes ».

Comme toujours, c'est M. de Miihlberg qui est chargé des réponses inexactes ou dilatoires. Il insinue, — écrit M. Bihourd le 8 août — qu' « il ne s'agissait pas sans doute d'un emprunt proprement dit, mais d'une opération d'un autre caractère » et il déclare « que la nécessité d'obtenir des renseignements de M. de Tattenbach entraînera probablement un retard d'une quinzaine de jours ». Durant ces quinze jours, les Allemands poussent leur emprunt. Le 13 août, notre chargé d'affaires à Tanger annonce la conclusion. Lettre de M. Rouvier à M. Bihourd :

Il s'agirait d'une somme de deux cent cinquante à cinq cent mille livres sterling au plus, gagée par les biens du Makhzen situés à proximité de Tanger et d'un ou deux autres ports qui ne sont pas désignés. Cette opération revêtirait, en apparence, un caractère exclusivement commercial et serait présentée comme destinée à permettre au Makhzen de parer au plus pressé, en attendant les décisions de la Conférence.

Même ramenée au chiffre de cinq cent mille livres sterling, une opération de ce genre est considérée par les hommes d'affaires comme ayant surtout pour objet de masquer des visées politiques sur le littoral marocain.

Le secret dans lequel cette affaire a été engagée, le fait reconnu par le prince de Radolin, dans sa note du 4 août,

430 L'AFFAOU MABOCADfB

qne les avances projetées ont été non demandées par le Sultan^ mais Ini ont été offertes, et enfin la circonstance qne ces offires émanaient de banques qui sont notoirement en rapport avec le Gonvernement allemand, tout démontre qne cette négociation n*apa se sai^re sans la participation directe ou indirecte du Gouvernement Impérial.

D*aatre part^ je ne puis pas ne pas être frappé de ce fait, qne les apaisements que je reçois dans cette question de l'emprunt et dans celle des concessions ne me parviennent que sous une forme qui n'engage pas le Gouvernement allemand ou rengage le moins posâble. c*est verbalement ou par des notes non datées ni signées qu*ils me sont donnés et non, jusqu'à présent, par lettres en réponse aux miennes. Contrairement aux assurances formelles qni vous avaient été exprimées par le prince de Bûlow, on prolonge ainsi le plus qu on peut la période d*incertitude et Ton n'exclut pas la possibilité de nouvelles surprises.

Alors, — 14 août 1905, — on envoie le chargé d'affaires allemand à Tanger expliquer à notre chargé d'affaires que cet emprunt n'est pas un emprunt :

Le Gouvernement allemand, fidèle à la parole donnée, est intervenu pour détourner les banquiers d'étndier une combinaison plus importante. U a seulement admis que leur concours fftt prêté au Sultan sous forme d'une avance impérieuse dans l'état actuel du trésor chérifien... Le gage affecté aux nouveaux créanciers du Makhzen, et que mon collègue a évité de préciser, tombera alors de lui-même. Les banquiers intéressés n*attachent d'aillenrs pas grande importance à ce gage, et la meilleure preuve en est qu'au lieu de verser intégralement au Sultan le montant nominal de leur prêt, ils retiennent les sommes nécessaires au payement des intérêts pendant une certaine période. Aussi n'est-ce pas sans résistance qu'ils ont seulement conclu, à la demande du Gouvernement Impérial, une affaire si peu rémunératrice.

LE DÉSACCORD FRANCO-ALLEBiAND 431

A Berlin, M. de Mûhlberg donne encore de bonnes paroles à M. Bihourd, qui ne veut pas s'en contenter et insiste pour « une réponse aussi prochaine que possible ». M. Rouvier obtient enfin du prince de Radolin copie d'un télégramme envoyé par l'ambassadeur à son gouvernement : ce télégramme débute en protestant « que les attaques de la presse française à cause de l'avance faite par des banques allemandes au Sultan reposent sur une altération tendancieuse de la vérité et tendent à créer des difficultés à la politique de M. Rouvier », et la suite du télégramme, reprenant « l'histoire de l'affaire » explique que le Sultan a reçu de l'argent des banques allemandes, mais que les banques n'ont pas fait de prêt au Sultan. M. Rouvier à son tour ne se contente pas d'une telle explication. Alors M. de Tattenbach nie purement et simplement. M. de Radolin écrit le 21 août à M. Rouvier :

Le comte de Tattenbach, invité à s*expliquer sur son attitude au sujet des questions de concessions, vient de répondre que pendant son séjour à Fez il n'a demandé ni obtenu des concessions, soit du Sultan, soit du Gouvernement marocain. Il n*a pas appliqué ses instructions à la construction du port de Tanger, parce qu'il s'agissait dans ce cas d'une commande à exécuter un plan de construction tout arrêté, commande qui avait été donnée à l'industrie allemande contre remboursement plusieurs mois avant notre entente avec la France, et à laquelle il ne s'agissait que de donner une conclusion formelle.

D'après ces renseignements, Votre Excellence voudra bien se convaincre que les nouvelles concernant des prétendues démarches de la part du comte de Tattenbach

en vue d'obtenir des constructions de port, des concessions de câble et des commandes de navires, ne sont pas fondées.

M. Rouvier n'a pas de peine à prouver que, pour le port de Tanger comme pour l'emprunt, M. de Tatienbach a violé les engagements pris par le Chancelier... Mais à quoi bon entrer aujourd'hui dans le détail de ces notes et contre-notes qui tiennent les pages 279 à 290 du Livre jaunel Laissons aux historiens le soin d'exposer par le menu le rôle, dangereux pour l'honneur allemand, que prit en toute cette affaire la diplomatie impériale.

Le Livre blanc lui-même a renoncé à excuser la conduite de M. de Tattenbach. Car si ce Livre blanc fait une tentative pour expliquer les affaires du môle, il est d'un silence complet, d'un silence prudent, sur l'affaire de l'emprunt. Pour le môle de Tanger, il voudrait établir que les négociations allemandes ont précédé la mission de Tattenbach. Cette date est nécessaire pour ne pas mettre le chancelier en posture de flagrante erreur; M. de Biilow, en effet, a télégraphié le 5 août 1905 :

Votre Altesse a porté naguère à la connaissance de M. Rouvier le fait que nous n'avions point encore donné suite aux offres du gouvernement marocain tendant à nous assurer au Maroc des privilèges spéciaux, tant que nous pouvions espérer une entente avec la France. Votre Altesse aura dit à M. Rouvier que nous nous en tenions à ce point de vue. D'après des avis reçus de Tanger, deux maisons allemandes ont été tout récemment, à la suite de négociations qui durent depuis une série de mois, chargées de la cons-

truction d'un môle à Tanger, d'une valeur d'environ 60 000 livres. On ne sait rien ici d'une collaboration quelconque du comte Tattenbach à cet accord^ ni de son intervention dans les tractations concernant toute autre concession. Toutefois, le ministre a été prié d'envoyer un rapport à ce sujet et jusqu'au moment où ce rapport sera parvenu, le gouvernement impérial réserve la question de l'attitude prise vis-àvis du contrat concernant la construction du môle. A différentes banques allemandes qui se proposaient de faire au Maroc, pour l'aider dans ses difficultés actuelles, une avance de 10 millions de marks sur le prochain emprunt, nous avons donné le conseil de ne point faire dépendre l'avance en question de concessions d'ordre économique ou administratif.

Le 13 août 190o| M. de Tattenbach envoie son rapport. Il en résulte que pour les câbles et pour la fourniture de bateaux , le ministre allemand a bien négocié avec le Maghzen. Mais voici Texcuse après le démenti :

Lorsque les Français, à la suite du refus opposé à leur projet de réformes, refusèrent de laisser passer désormais tous convois de vivres, armes et munitions entre Lalla Marnia et Oudjda, le sultan me déclara son intention de parachever le port d'Adjeroud et de faire poser un câble entre cette dernière localité et Tanger. Je lui répondis que la pose de ce câble ne manquerait pas d'irriter les Français. Il était préférable de relier par un câble la côte entière de Mogador à Adjeroud. L'exécution de ce projet ne saurait être considérée comme une manœuvre dirigée contre la France et serait favorablement regardée par les autres nations. Il n'a pas été question de confier ces travaux à des maisons allemandes.

C'est encore un résultat de la situation créée par les Français eux-mêmes, si le Sultan a exprimé le désir de posséder un ou deux vapeurs pour le transport des troupes,

afin de n'être point trop dépendant des Français. Lorsque, peu après, les diverses mesurés restrictives mentionnées furent abrogées, il n'a point été question des projets cidessus.

Pour le môle de Tanger, M. de Tattenbach nie avoir jamais trempé dans TafTaire, et il fournit deux pièces, Tune signée de M. de Kûhlmann, l'autre signée de Ben-Sliman, prouvant que la maison allemande Borgeaud, Reutemann et C*' a demandé les travaux de Tanger le 21 février 1905 et que le Maghzen les lui a accordés le 26 mars. Voilà de bons billets et une excellente excuse. Mais si le 26 mars les Allemands obtenaient des travaux publics au Maroc, que reste-t-il du grief fondamental de Berlin contre nous? L'empereur, écrivait M. de Bûlowle 12 avril, n'est intervenu que le jour où notre « tunisification » fermait le Maroc à toute entreprise économique des autres puissances. La maison Borgeaud obtient l'entreprise de Tanger le 26 mars, et c'est le 31 mars que Guillaume II vient à Tanger I... Bismarck, je crois, aurait mieux tenu compte des dates, s'il avait eu à « fabriquer » ce Livre blanc.

En septembre 1905, M. Bihourd, mettant à profit « un passage de M. de Biilow à Berlin », parvient enfin à entretenir le chancelier. Outre la question des réformes,

la question du môle de Tanger et celle de l'emprunt marocain ont été abordées. Le prince de Bûlow a représenté ces entreprises comme insignifiantes, celle du port était un de ces cadeaux du Sultan qu'il cherchait à

repousser. « A votre place, m'a-t-il dit, je me ferai§ octroyer une concession analogue. » J'ai répondu que nous n'entendions pas déroger à nos engagements réciproques. J'ai demandé à mon interlocuteur si M. Rosen était autorisé à donner des preuves effectives de son esprit de conciliation et s'il allait annoncer que l'entreprise ^u port et de l'emprunt serait suspendue jusqu'à l'ouverture des travaux de la Conférence.

Je n'ai pu obtenir une réponse précise malgré mon insistance.

Admirable réponse d'un galant homme : « J'ai violé mes engagements : violez aussi les vôtres et nous serons quittes ». Et le Chancelier s'étonne « du ton plus agressif de la presse française dans ces dernières semaines » ! Toutes preuves données par nous de la mauvaise foi du Maghzen et des empiétements du comte de Tattenbach, il faudra que nous incorporions ces deux affaires de l'emprunt et du port dans le débat général de réformes marocaines, pour que l'Allemagne consente à ne pas nier les droits indiscutables qu'elle nous avait reconnus.

C'est ensuite à Paris, entre MM. Révoil et Rosen, dans le secret, que se débat le sort de nos projets marocains : on dit que dans le tête-à-tête de ces conférences, les procédés allemands ne furent envers M. Revoil que ce qu'ils avaient été envers MM. Delcassé et Rouvier...

Quand les deux négociateurs se seront mis d'ac-

cord, il faudra que nous acceptions de la conduite de M. de Tattenbach Tétrange explication consignée dans rarrangement du 30 septembre :

Il a été admis que TaTance que le groupe allemand s*était proposé de consentir au Trésor chérifien n'avait pas le caractère d'emprunt^ mais était une simple ouverture de crédit à court terme, utilisable en compte-courant. Dans ces conditions, elle ne mettait pas en cause la question du droit de préférence du consortium français.

Les titres produits par la maison Borgeaud-Reutemann et par la Compaizaie marocaine (française) semblent établir une sorte d'engagement pris par le Gouvernement chéritien à Tégard de la première société, dès le 26 mars 1905, pour Texécution de travaux dans le port de Tanger. Antérieurement, la Compagnie marocaine n'aurait reçu, à la date du 15 février 1905, qu'une autorisation de procéder à des études et de dresser des pi-ojets et devis relatifs au même port.

Résumant toute cette affaire Tattenbach, M. de Bûlow avait encore le front de dire le 4 octobre au correspondant du Petit Parisien : « La France a reconnu légitimes les opérations, secondaires d'ailleurs et qu'il est difficile de qualifier autrement, traitées entre le Magbzen et des banquiers ou des entrepreneurs allemands »,

De toute cette négociation franco-allemande, nous avons retiré, nous autres Français, la leçon qui convenait, je crois, et il semble que Topinion du monde civilisé ait tiré les mêmes conclusions de la lecture des Livres blanc et jaune. En mars 1905, le monde pouvait se demander quelles raisons majeures nous avions de redouter pour la dignité française une négociation

intime avec Berlin : clairement, aujourd'hui, la justesse de ces raisons apparaît. Si Tempereur et la nation allemande tiennent vraiment à notre estime, ils doivent comprendre que c'est travailler contre leur intention que donner leur confiance à cette diplomatie que M. de Biilow vantait dans son discours au Reichstag du 14 avril 1904 :

Je voudrais dire au comte Reventiow, — qui me paraît avoir un penchant pour la diplomatie, — que si Ton veut créer partout des surfaces de frottement, on ne doit pas le crier sur tous les toits. Frédéric le Grand a peut-être çà et là exécuté dans la politique un coup d'échec machiavélique, mais il a auparavant écrit V Anti-Machiavel.

La France et le Maroc. — Tunisifîcation. — Turcs et Protectorat. — Le Chérifat. — La loi des garanties. — L^anarchie berbère. — L'unité religieuse. — Le Miramoiin. — Chérif édriside. — Miramoiin almoravide et almohade. — Agamemnon mérinide. — Chérif saadien et hassani. — L'Algérie et le Chérif. — L'alliance algéro-marocaine.

Nous avons commis des fautes très graves dans la conduite de cette affaire marocaine : nous en avons payé chèrement les conséquences. Mais puisque s*ouvre le règlement définitif devant les représentants des puissances, il est pourtant difficile de méconnaître que dans la forme seulement, nous nous sommes trompés : dans le fond, c'est nous seuls qui, durant deux années, avons sauvé Texistence môme du Maroc; c'est grâce à nous que le Chérif n'a pas succombé sous les attaques du prétendant, que le Maghzen a conservé une ombre de pouvoir dans quelques parties de Tempire, que l'anarchie n'a pas étendu ses batailles et ses brigandages jusque dans les ports ouverts au commerce européen; sans nous, tout Tempire chérifien ne serait aujourd'hui qu'un Blad-

es-Siba, où l'Europe ne serait pas plus écoutée que le Chérif .

En échange de ces grands services, qu'avons-nous reçu? et qu'avons-nous demandé? rien qui nous fût profitable à nous seuls, rien qui ne pût servir la cause de la civilisaîion et les intérêts du commerce mondial, rien qui n'allât au rétablissement de Tordre maghzéEiien et de l'autorité chérifienne. Par la bouche de l'Allemagne, le Maghzen peut nous accuser aujourd'hui d'avoir voulu la « tunisification » du Maroc : si le protectorat à la mode tunisienne eût été dans nos intentions, vingt occasions s'offraient d'une expédition contre les Khroumirs de la frontière algéromarocaine.

Il est certain que les journaux d'Oran ont souvent réclamé cette intervention militaire et qu'Alger, un instant, se laissa presque persuader. Il n'est pas moins certain que jamais Paris ne se laissa séduire ni entraîner et que le seu homme qui eût le droit de parler et d'agir en notre nom, notre ministre des Affaires étrangères, s'inspira toujours des instructions qu'il donnait à ses agents et des déclarations qu'il faisait au Parlement et au Conseil des ministres. En pleine affaire Perdicaris, quand, à la demande officieuse de toute l'Europe, — l'Allemagne comprise, — il envoie des bateaux devant Tanger, il écrit à M. Saint-René Taillandier, le 26 juillet 1904 :

Demain appareillent pour Tanger le croiseur-cuirassé Klffher et le croiseur de 3« classe Galilée. En demandant ces bateaux au Conseil des Ministres, j'ai dit qu'ils doivent, par

leur présence, rassurer la population inquiète et affirmer notre nouvelle situation. Rien n'est plus loin de notre pensée, de notre politique et de nos intérêts que de rechercher l'occasion d'un coup de force.

Si donc, par iunisification, on entend conquête ou promenade militaire, jamais nous n'avons voulu, même avec l'assentiment tacite de l'Europe, recommencer au Maroc ce que nous avions fait, avec l'assentiment formel de l'Europe, en Tunisie. Mais si, par tunisification^ on entend un régime de protectorat direct et fermé, — enfermant le Chérif sous la prise de notre résident et sous le monopole de nos intérêts", — jamais nous n'avons été assez ignorants de la nature du pouvoir chérifien pour méditer pareille sottise.

La vérité est que nous avons toujours vu la différence que le « chérifat » met entre le Maroc et certains autres pays musulmans.

En d'autres régions de l'islam, un conquérant turc, ou persan, ou afghan, ou turcoman, avait imposé sa domination militaire aux populations arabes, syriennes, iraniennes, sartes ou barbaresques : il en était résulté qu'en cet islam turquifîé de Tunis, d'Egypte, de Téhéran ou de Bokhara, il pouvait suffire de mettre la main sur le chef militaire, sur le dey, bey, khédive ou khan, pour imposer en son nom la volonté européenne; en pays turc, le protectorat est facile à établir quand on a la force des armes, commode à pratiquer dès qu'on tient le maître nominal.

Le Maroc n'a jamais subi la conquête turque. Il n'a toujours eu que haine ou mépris pour le système « turcoman » de Constantinople; il a gardé le gouvernement dont ses apôtres arabes avaient doté ses tribus berbères. Le Maroc est d'abord un « chérifat », un État pontifical. Le problème à Fez est donc tout autre qu'à Tunis ou au Caire : il faut trouver entre l'influence étrangère et cette autorité religieuse une « loi des garanties », plus respectueuse encore du pouvoir chérifien que la « loi des garanties » piémontaise ne l'a été du pouvoir papal.

Car les Piémontais ont pu s'emparer de Rome, supprimer le pouvoir temporel et ne laisser au maître du Vatican que l'indépendance spirituelle, avec l'ombre d'une souveraineté sur un quartier de la ville : le christianisme n'est plus en un temps où la croisade pourrait être prêchée contre les envahisseurs du domaine de Saint-Pierre. L'islam vit encore pour la guerre sainte : Finstallation d'un Infidèle dans les capitales ou même dans les États du Chérif aurait pour conséquence immédiate de réconcilier les haines de l'empire et peut-être toutes les races de l'islam africain.

Au Maroc, tout système d'influeiice ou de réformes, — si l'on veut maintenir l'intégrité marocaine, ne pas faire de ce pays une fournaise de peuplades guerrières, — doit garantir avant tout l'indépendance spirituelle et la souveraineté temporelle du Chérif, non seulement dans les capitales, Fez, Méquinez et Marrakech, mais encore dans tout l'empire. Que ce

soit la France seule ou l'Europe qui intervienne, le problème fondamental reste le même, et quand certains journaux allemands nous parlent « de secteurs internationaux, comme en Macédoine ou comme en Crète », cette comparaison avec les provinces chrétiennes de la Turquie témoigne d'une méconnaissance dangereuse des choses marocaines.

En Macédoine et en Crète, les secteurs ont été possibles : ce n'est pas seulement que les puissances avaient la force militaire contre le maître turc, qu'il s'agissait de réformer; c'est surtout qu'elles avaient la complicité religieuse et politique des peuples indigènes, qu'il s'agissait de protéger.

Au Maroc, peuples berbères et maître chérifien n'accepteront jamais l'intervention directe de l'Infidèle, leur fût-elle la plus profitable du monde. Une seule puissance intervenant, c'est contre elle que tout le Maroc se révoltera. Plusieurs puissances contrôlant chacune son secteur, c'est contre chacune des puissances que chacun des districts reprendra la guerre perpétuelle qui harassa le Portugais, maître des ports atlantiques, ou l'Anglais, maître de Tanger, qui harasse encore l'Espagnol, maître des présides méditerranéens.

L'histoire entière du Maghrib doit mettre les Européens en garde contre toute réforme qui ne serait pas entreprise par le Chérif, pour le Chérif, au nom et au profit de son pouvoir centralisateur. Avec le Chérif, il est possible de maintenir ou d'établir un peu d'ordre en cette anarchie berbère : sans le Chérif,

toutes les forces humaines ne parviendront pas à imposer la paix à ce guêpier de terribles animaux de combat. Relisons Thistoire entière de ce Maghrib.

Durant l'antiquité primitive, puis classique, aux temps des Carthaginois, puis de la république romaine, les annales de ce pays sont trop fragmentaires pour qu'on en puisse tirer autre chose que des noms de rois et de batailles. Mais, sous l'empire romain, commencent à clairement apparaître les deux phénomènes qui jusqu'à nous feront tourner dans le même cercle les destinées marocaines.

Premier phénomène. Ce peuple n'est pas une nation à la mode européenne ; ce n'est qu'une poussière de tribus à la mode levantine, de communes à la mode étolienne, ou — si l'on veut un terme de comparaison précise — de cités à la mode de la Grèce antique. Chaque tribu berbère, comme chaque cité grecque, composée de citoyens libres et égaux, a la prétention de se gouverner à sa guise, d'avoir, comme disaient les Hellènes, l'autonomie, de ne dépendre que de ses propres lois.

Il arrive parfois que ces tribus se liguent entre elles, et, comme la Grèce eut ses ligues achéenne ou étolienne, ses confédérations ionienne ou dorienne, le Maghrib a des ligues mérinide ou ketama, zenète ou senhadja. Il arrive aussi que, spontanément ou par l'action d'un homme de génie ou sous la menace de

quelque danger, plusieurs de ces ligues arrivent à se coaliser, à reconnaître un chef unique, un roi des rois, un Agamemnon dont le pouvoir nominal est à toute minute contrecarré par le caprice de tous et de chacun... Mais le plus souvent, chaque tribu, chaque hameau ne veut obéir qu'à sa djemmaa^ — à son conseil de notables ou à son sénat de vieillards, — à son cheikh, caïd, émir, etc., à son prince, capitaine, chef héréditaire ou élu»

De tribu à tribu ou de ligue à ligue, de hameau à hameau ou de maison à maison, les querelles de pâturage, de bornage et de marché, Tadduction et le détournement des sources, les rapts d'éphèbes ou de femmes, les vols et chapardages de fruits ou de troupeaux, les rivalités et haines familiales établissent le régime d'embûches et de batailles perpétuelles. Ici, comme dans la Grèce antique, l'autonomie de chaque dème ou cité a pour résultat l'anarchie de l'ensemble, la guerre civile à l'état endémique, sans compter la guerre sociale entre les classes libre et esclave, riche et pauvre, de chaque tribu, et la guerre étrangère contre les voisins d'outre-mer ou d'outre-désert, qui toujours aspirent à la conquête de ce paradis marocain.

On cherche un arbitre et un policier, un défenseur de la paix intérieure et de la sécurité nationale. Rarement une tribu ou une ligue est assez puissante pour imposer sa justice de paix et son commandement militaire : si parfois quelque groupement volontaire ou forcé érige les Achéens-Senhadjas ou les Étoliens-

448 L'AFFAIRE MAROCALNE

Zénètes à la léte de la nation, bien vite la coalition de toutes les autonomies jalouses usent, ruinent ce pouvoir fédéral : contre les Agésilas du Rif ou les Philippe de TAtlas, chaque tribu produit un Démosthène ou un Épaminondas...

Alors on fait appel à l'étranger : contre Athènes, Sparte invoque le roi de Perse; contre Thèbes, Argos invoque le roi de Macédoine ; contre Ephëse ou contre Gortyne, Milet ou Knossos appellent les Romains; le Maroc a toujours quelque rogui ou quelque district rebelles, qui députent leurs ambassades d'alliance vers les maîtres de TAlgérie, de TEspagne ou du Soudan... Si rétranger a le malheur d'écouter la supplication et les promesses des dissidents, il n'a pas mis le pied sur le territoire berbère que soudain toutes les haines réconciliées se tournent contre lui et, pour venir à bout de cette résistance nationale, il faudrait l'énorme écart de puissance qui, sous la Macédoine de Philippe, écrasa l'Athènes de Démosthène, ou, sous la Rome du Sénat, la Grèce des Ligues : protégé par ses mers, par ses montagnes et par ses déserts, le Maghrib présente plus de difficultés encore que l'Hellade à la conquête étrangère.

Malgré tout, il est arrivé à deux reprises que le Maghrib dut admettre et supporter la conquête des Romains et l'invasion des Arabes. Mais celle-ci fut en réalité bien éphémère et, si l'autre nous est mal connue dans le détail, nous voyons bien pourtant qu'elle dut installer au-dessus de l'anarchie berbère le seul pouvoir qui jamais ait concilié ou incliné à la résignation

la férocité des autonomies locales : un pouvoir religieux.

Comme la Grèce n'a trouvé de véritable unité que dans la communauté de religion; comme THellade antique n'a connu la paix civile que dans ses amphictyonies religieuses, ses associations de cultes et de mystères, ouvertes ou secrètes, publiques ou privées, autour d'un temple, d'un oracle ou d'un dieu; comme l'Hellade romaine n'a été fédérée qu'autour des autels de Rome et d'Auguste ; comme l'Hellade byzantine et moderne n'est devenue une nation que sous la crosse de son empereur-pontife ou de son patriarche, et comme le Grec actuel, quelle que soit la communauté laïque dont il puisse être membre ou sujet, — Grec du Royaume, Grec de Turquie, Grec d'Egypte ou de Russie, Grec de Marseille ou de Londres, de Bombay ou de New-York, — s'unit à tous les Grecs de l'univers par la conscience et la prétention d'être le seul chrétien véritable, le chrîsiianos fidèle au patriarche et serviteur de l'orthodoxie : ainsi le Maghrib romain, puis arabe, ne trouva que dans la religion son lien national.

Le Maghrib romain eut, comme la Grèce, ses autels de Rome et d'Auguste. Comme la Grèce, le Maghrib byzantin eut ses églises chrétiennes. Mais si deux siècles et demi durant (43-297 ap. J.-C), il semble que la paix romaine vint à bout des révoltes incessantes, il est visible que le déclin du paganisme et les progrès du nouveau culte chrétien ramenèrent ensuite l'anarchie, durant plus de cent ans (297-415).

Le Maghrib fit alors appel à Fétranger : d'Espagne, il accepta le Vandale et, durant plus d'un siècle (415-531), le supporta ainsi que le christianisme arien dont le Vandale était Tadepte; mais cette soumission était sans cesse entrecoupée de sursauts et, quand le maître byzantin rétablit son autorité et sa religion orthodoxe, la même anarchie se poursuivit encore durant près de deux siècles (531-700).

Avec TArabe, entrait en scène une religion plus efficace. Car le culte simpliste et formaliste de la déesse Rome avait pu donner quelque répit aux querelles des autonomies; le christianisme par contre, avec ses dogmes compliqués et ses hérésies toujours renaissantes, n'avait fait qu'ajouter l'anarchie religieuse à l'anarchie laïque, les martyres et persécutions aux assassinats, guet-apens et razzias. Dans l'islam, le Berbère allait trouver une loi sans ambages, claire, formelle, impérative, et des chefs nominalement désignés, soit par la bénédiction de Dieu, la baraka^ soit par le sang du Prophète. Du jour où l'Arabe fait son apparition (700) jusqu'à nous, c'est autour des envoyés d'Allah mahdis^ ou des descendants de Mahomet, chéri fa ^ que le Maghrib va se grouper chaque fois qu'il aura besoin de paix à l'intérieur ou de défense contre l'étranger....

Depuis onze siècles, depuis le jour où les chérifs Édrisides, fondateurs de Féz au temps de Charlemagne, secouèrent le joug des Khalifes d'Orient (790), toujours les étrangers essayèrent de tailler en cette Berbérie anarchique des secteurs, colonies, présides.

beylicals ou émirats. A chaque* nouvel assaillant, cette Berbérie semblait une proie déjà liée, prête à la curée; mais brusquement elle faisait tête et, ramassant toutes ses forces, oubliant ses discordes laïques, elle se groupait autour d'un pontife-roi. Nos vieux auteurs avaient raison d'appeler cet empire le royaume du « Miramolin ».

Contre les Arabes du Khalife, c'est en effet YEmiral'Mouminin (chef des Croyants) édriside, qui fonda la nation aux vm® et ix* siècles de notre ère ; mais à peine délivrée, la Berbérie retombe en son anarchie congénitale; alors Musulmans d'Espagne et d'Afrique reviennent à la charge, l'entament, croient la tenir (900-1050)...

Surgit le Miramolin des Marabouts ou, comme nous disons, des Al-Moravides (1050-1150), puis des Unitaires, des Al-Mohades, El-Mouahedoun^ champions de V Unité de Dieu (1150-1250), qui non seulement l'unifie de nouveau et la délivre, mais étend les frontières de son empire religieux jusqu'aux bords du Tage vers le nord, jusqu'aux rives du Niger et du Tchad vers le sud.

Débarrassée de tout assaillant, Tanarchique Berbérie revient à ses ligues et coiitre-ligues de tribus. L'empire almohade est ruiné; le Miramolin est détrôné; un chef de ligue, un Agamemnon des Beni- Merine, le remplace; trois siècles de querelles et de guerres intestines (1250-1550) ramènent l'étranger aux portes de Fez et de Marrakech : le Turc, l'Espagnol et le Portugais menacent ou tiennent déjà les

frontières de terre et de mer; secteur portugais de Santa Cruz à Ceuta, secteur espagnol de Badis à Oran, secteur turc à Tlemcen, jamais la politique proposée aujourd'hui par TAllemagne n'a semblé plus sûre d'aboutir à la pénétration, à la soumission intégrale du Maroc...

Reparaît le Miramolin : la Berbérie défère le titre de sultan et le rôle de chef aux descendants de Mahomet, chéri fs^ et tout aussitôt l'étranger recule ; depuis 1550 jusqu'à nous, le Maroc se ferme sous la protection de ce Sultan-Chérif.

Il faut donc apporter au Maroc tout autre chose qu'en Macédoine ou en Crète : il faut trouver d'abord la loi des garanties chérifiennes et la forme d'intervention concordante. Notre politique d'assurances, qui cherchait expérimentalement cette loi, était en train de la découvrir. Partant du principe assurément juste que c'est, non pas du dedans, mais seulement du voisinage, que l'influence sur le chérifat doit s'exercer, elle arrivait au plan d'ensemble que voici.

Au sein du Maroc intégral, un Chérif indépendant et un Maghzen souverain résident dans les capitales intérieures et, de là, gouvernent tout le pays; au bord de la mer, à Tanger, un représentant du Chérif, un lieutenant du Maghzen et du « vizir de la mer », traite avec les puissances d'outre-mer, — avec toutes les puissances d'outre-mer, France comprise, — les ques-

lions commerciales, financières, juridiques, administratives, etc., qui peuvent intéresser les sujets ou les intérêts des puissances. Auprès du Maroc, — et le Maroc n'a qu'un voisin : FAlgérie, — un ami toujours prêt, un allié perpétuel donne au Chérif et au Maghzen Tappui de ses conseils, de ses ressources et de sa force, tant pour imposer l'autorité chérifienne et l'administration maghzénienne dans l'empire, — pour transformer tout Pays de Révolte en Pays de Maghzen, — que pour diriger le Chérif et le Maghzen dans les voies de la réforme et du progrès.

Entre le Maroc et son voisin, deux organes établissaient les échanges de vues et de services.

A Alger, une commission franco-marocaine élaborait la politique de l'alliance, en discutait les projets et les moyens, les soumettait aux deux alliés, recueillait leurs avis, leurs objections ou leurs désirs, tâchait de concilier les uns et les autres, et arrivait pratiquement à combiner « le double et mutuel appui », pour le plus grand profit des deux contractants, mais surtout du Chérif.

A Fez, une mission française recevait du Chérif, — du seul Chérif, par le seul intermédiaire du Maghzen, — les ordres d'exécution.

Étant donné l'état actuel du Maroc, c'étaient des plans militaires que lia commission franco-marocaine devait élaborer en premier lieu. D'où l'importance, le monopole à vrai dire, de l'élément militaire dans notre mission de Fez. Mais ajoutez quelque jour à cette mission un personnel d'ingénieurs, de financiers,

L*AFFAIRB MAROCAINS. 29.

d administrateurs, etc. : ce que nous avons fait pour Tarmée, nous pourrions le faire pour les travaux publics, les finances, Tadministration, sans que ni rindépendance du Maghzen ni la souveraineté du Chérif fussent en rien diminuées, sans que le commerce ni les entreprises des puissances ou de leurs sujets fussent en rien lésés, sans que la paix du Maroc ni les intérêts particuliers ni l'avenir national fussent compromis.

L'alliance franco-marocaine, telle que Tentendait notre politique d'assurances, pouvait donner ces résultats. Elle seule peut encore les donner : en l'état actuel de l'Afrique, la seule alliance algérienne peut fournir au pouvoir chérifien l'un de ses instruments indispensables.

Descendante de Mahomet, donc arabe de race et de langue ; originaire de Tafilelt , donc saharienne , nomade; pour ces deux raisons, étrangère dans la Berbérie sédentaire : la dynastie chérifienne a pu établir son autorité spirituelle sur l'islam marocain ; mais pour maintenir son pouvoir temporel sur l'anarchie berbère, il lui a toujours fallu une armée proprement chérifienne, guich^ recrutée en dehors des Berbères, parmi les tribus arabes ou arabisantes et parmi les belliqueuses peuplades du Soudan, parmi les nègres.

La garde noire fut toujours l'instrument essentiel du pouvoir chérifien. Jadis les conquêtes marocaines allaient jusqu'au Niger chercher des bandes de captifs, que le Chérif enfermait dans les casernes

OU dans les dépôts de remonte — si Ton peut dire — — de sa garde noire; récemment encore, les caravanes marocaines ramenaient des files d'esclaves^ Aujourd'hui la seule Algérie, par les oasis sahariennes, peut ouvrir ou fermer au recrutement de la garde noire notre France nigritienne. Et la seule Algérie peut, dans son armée musulmane, trouver les Ben Sedira, les gradés, les artilleurs, les soldats de sience et de discipline, pour encadrer et maintenir le guich du Chérif...

Or, Ton ne voit pas quelle objection pourrait présenter l'Europe à cette interprétation de nos « droits de voisinage », que les traités ont proclamés^ que toutes les puissances ont reconnus, que personne ne conteste. M. Delcassé écrivait au marquis de Noailles, notre ambassadeur à Berlin, le 23 juin 1901, quand arrivaient chez nous les ambassadeurs du Chérif qui devaient signer le protocole de juillet 19015

A ma dernière réception diplomatique, le prince de Radolin m'a interrogé sur l'ambassade marocaine, arrivée à Paris la veille au soir, et sur l'objet probable de sa mission. Je lui ai répondu que, n'ayant pas encore vu les ambassadeurs, il m'était difficile de le renseigner. Il a signalé des articles de journaux où il serait question <f'un protectorat de la France sur le Maroc.

« Si par ce mot de protectorat, ai-je fait observer, on entend que la France, maîtresse de l'AIgérie-Tunisie, a et doit conserver au Maroc une situation absolument à part, il me semble que c'est l'évidence.

— Rien de plus juste, a dit le prince^ tout le monde «e rend compte de cette situation. >»

Nous ne voulons pas de protectorat. Mais nous restons fidèles à la politique du voisinage, telle que M. Rouvier, après M. Delcassé, la définissait dans sa Note au prince Radolin le 21 juin 1905 :

La France s'est bornée à demander qu'on voulût bien reconnaître que sa situation de pays limitrophe du Maroc, ayant avec lui une grande étendue de frontières communes, rend légitime le souci particulier qu'elle prend du maintien de Tordre dans l'Empire, de la bonne administration du pays et de sa prospérité. Les propositions qu'elle a faites n'ont pas d'autre but; si ce but est atteint, toutes les puissances sont appelées à en tirer avantage; la civilisation générale en profitera. En prenant en mains cette cause, la France s'est inspirée des intérêts, qu'elle regarde comme solidaires, de toutes les puissances civilisées.

Nous sommes allés à la Conférence avec rengagement de TAllemagne (8 juillet 1905) à respecter les principes suivants :

Souveraineté et indépendance du Sultan; intégrité de son empire; liberté économique sans aucune inégalité; utilité de réformes de police et de réformes financières dont l'introduction serait réglée, pour une courte durée, par voie d'accord international.

Reconnaissance de la situation faite à la France au Maroc par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l'Algérie et de l'empire chérifien, et par les relations particulières qui en résultent entre les deux pays limitrophes, ainsi que par l'intérêt spécial qui s'ensuit pour la France à ce que l'ordre règne dans l'empire chérifien.

C'était le programme même de notre politique d^assurances, dont la politique de réalisations a pour un instant compromis les résultats. Mais que TEu-

rope nous confie ses intérêts et nous fasse seulement crédit de quelques années : on verra que sans annexion, sans violence, sans attentats à la souveraineté ni à la dignité du Chérif, sans atteinte à la liberté du commerce mondial ni à l'intégrité du Maroc, par un retour à la politique d'alliance et d'amitié, de « double et mutuel appui », nous sommes capables d'amener les ^Marocains à prendre leur place parmi les nations autonomes et parmi les serviteurs de la civilisation et de la paix.

Janvier 1906.

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