Livre jaune, p
L'ArrAim marocaimb. 24
que jamais il n'y a eu de notre part la moindre arrièrepensée ». Toutes ces paroles sont bonnes à noter. Mais c'est le même M. de Btilow qui disait un autre jour au Reichstag (avril 1905) : « Le langage et l'attitude des diplomates se règlent d'après les circonstances ».
Deux dépêches, au début du Livre blanc ^ vont nous expliquer plus clairement encore la pensée du Chancelier*. M. de Biilow écrivait le 12 avril 1905 aux ambassades et légations allemandes en Europe :
Il est faux que la convention franco-anglaise concernant le Maroc ait été portée à la connaissance du gouvernement allemand, soit par écrit, soit verbalement. M. Delcassé, à la vérité, a donné de ci de là à l'ambassadeur impérial des indications d'une portée générale concernant la situation intolérable au Maroc et la nécessité qui en est résultée pour la France de songer à la sécurité de sa frontière algérienne. Mais lorsque Tété dernier, longtemps par conséquent après la convention anglo-française, l'ambassadeur allemand adressa à M. Delcassé une question concernant la teneur de cette convention, le ministre se contenta de répondre : « Vous trouverez tout cela dans le Livre jaune ».
Tous les documents du Livre jaune et les conversations répétées de M. Bihourd avec M. de Richthofen prouvent que cette allégation du Chancelier est le contraire de la vérité. Aussi le 1" mai 1905, M. de Biilow essaie dans une dépêche au prince de Radolin de présenter sous un autre jour ses réclamations :
1. Le Comité du Maroc, ayant publié une traduction intégrale du Livre blanc, c'est d'après cette traduction que je citerai les documents allemands.
J*esprime tout d^abord à Votre Altesse ma reconnaissance pour la façon dont vous avez traité jusqu'à présent Taffaire marocaine, tout particulièrement pour la manière dont vous avez paré l'essai tenté par M. Delcassé de donner le caractère d'un acte diplomatique aux communications occasionnelles, orales et fragmentaires, qu'il a fait parvenir ici par votre intermédiaire, ou par celui de M. Bihourd.
Un document diplomatique d'une aussi grande portée que la convention marocaine ne saurait être jugé sur la foi de données orales et fragmentaires : cela n'a pas besoin d'être prouvé. Pour des ouvertures d'une pareille importance, la fai'me écrite est celle qui est consacrée par l'usage diplomatique. L'insuffisance formelle et matérielle des allusions et des indications communiquées Tan passé ici par Votre Altesse et par M. Bihourd de la part de M. Delcassé, est un fait sur lequel aucune des deux parties en présence ne peut passer outre. Quant à savoir si, au cours de ces allusions, on a fait un signe de plus ou de moins, c'est là un fait sans importance qui ne remédie en aucune façon au caractère parfaitement incomplet de l'ensemble. C'est pourquoi, lorsque l'ambassadeur français me demanda, le 25 de ce mois, si nous désirions obtenir communication du contenu intégral des conversations antérieures qui ont eu lieu concernant le Maroc entre Votre Altesse et M. Delcassé, nous avons renoncé à prendre connaissance de cet acte écrit.
Il eut été, comme nous l^avons déjà dit, conforme à Vusage international que la France, après la conclusion de Vaccord anglo-français concernant le Maroc, communiquât cet accord dans la forme habituelle à toutes les puissances intéressées, lesquelles sont suffisamment désignées comme telles par leur signature apposée au bas des actes de la Conférence de Madrid. M. Delcassé a déclaré, il est vrai, que cette communication était devenue superflue du fait de la publication de la convention dans le Journal officiel français. Il n'échappera pas, toutefois, à M. le Ministre que ces deux procédés de notification possèdent un caractère essentiellement différent. La communication directe n'est pas un simple acte de
courtoisie. Le gouvernement français en s*y décidant se serait déclaré par là prêt à entrer en discussion avec les destinataires sur leurs intérêts, au cas où ils les auraient estimés lésés. La publication dans la feuille officielle française place au contraire les autres intéressés qui n'ont point été questionnés en présence tout simplement du fait accompli.
J'ai souligné dans cette dépêche les passages qui, en exprimant sans ambages les prétentions du Chancelier, énonçaient aussi d'évidentes contre-vérités. Car il n'est pas vrai que « la forme écrite soit consacré par l'usage diplomatique » ; il n'est pas « conforme à l'usage international » que la « notification » soit de règle.
Tout au contraire, l'un des caractères essentiels du droit international est de n'être pas formaliste, d'accepter tous les moyens de communication, qui plaisent à l'une des parties, pourvu qu'ils soient de pleine franchise et d'entière courtoisie. Et cette règle du droit international se comprend sans peine : la forme, — la fo-o-orme, — ne peut être établie que par un pouvoir législateur, c'est-à-dire supérieur ou suprême, tels que sont les Parlements ou les Monarques dans une nation; a-t-on jamais réuni un parlement du monde ou reconnu un monarque universel qui pût rédiger et codifier les règles du droit international?
Les théories de M. de Biilov^r, si elles étaient admises, en arriveraient à mettre juridiquement tous les peuples dans la main du plus fort qui, imposant les formes qui lui plairaient aux relations internationales, trouverait matière ou prétexte à réclamations
et à réparations, chaque fois que, sans léser les intérêts de personne, un « agneau » se trouverait sur le chemin du loup... Juridiquement, rien ne nous obligeait à notifier aux puissances nos accords avec Londres et Madrid. Pratiquement, Berlin les a connus et approuvés. Reste à savoir si, dans notre intérêt, la « notification » n'eût pas été préférable.
Au moment des accords franco-anglais, M. Delcassé était depuis six ans ministre des Affaires étrangères. Il savait, — ce que nous ne savons pas dans le détail, — tout ce qui s'était dit ou fait entre Paris et Berlin, surtout durant la guerre du Transvaal. On parle — mais comment vérifier? — d'une négociation où Pétersbourg, à la demande peut-être de l'empereur Guillaume II, aurait essayé d'aboucher son alliée de Paris et son amie de Berlin : les intérêts de la France n'étaient pas en jeu, mais la coopération des trois gouvernements pouvait servir la cause des « continentaux » ; Guillaume II accueillit d'abord les avances de Pétersbourg, promit presque son adhésion, puis, brusquement, demanda l'échange d'un protocole où les trois puissances se garantiraient mutuellement leurs possessions européennes : la France eût ainsi, de plein gré, ratifié le traité de Francfort.
Si, pour s'engager avec nous dans une affaire où nous n'étions pas directement intéressés, Guillaume II avait eu cette prétention, qu'exigerait-il pour sous-
crire à un accord d'où nous pourrions tirer quelque bénéfice et où sa signature nous donnerait la sécurité de ce bénéfice?
Est-il bien sûr, d'ailleurs, que rAIlemagne n'ait pas été consultée, « tâtée » par notre diplomatie. Le Correspondant du 25 décembre 1903 a raconté dans un article anonyme, que tout le monde attribua à l'entourage de M. de Noailles, notre ancien ambassadeur à Berlin (p. 1095) :
Pendant toute Tannée 1902, de secrètes négociations se sont engagées entre le quai d'Orsay et les principales chancelleries d'Europe. La discussion s'ouvrit avec la diplomatie allemande. C'était la plus silencieuse, et, par là même, la plus inquiétante de toutes. M. le marquis de Noailles, alors notre ambassadeur à Berlin, fut chargé d'établir une sorte d'estimation des prétentions de l'Allemagne, de fixer pour ainsi dire un quantum officieux à l'étendue de ses ambitions.
La réponse demanda plusieurs semaines, et, finalement, M. de Bulow faisait remettre à l'ambassade de France un document qui contenait : i^ la situation des intérêts allemands au Maroc; 2® l'entrave qu'une occupation de la côte atlantique par une seule puissance pourrait apporter en temps de guerre aux communications de l'Allemagne avec ses colonies africaines ; 3<> la nécessité pour le commerce germanique de disposer d'une station de charbon dans un des ports de l'Ouest marocain, à Rabat, à Casablanca ou à Mogador.
Le point le plus délicat était la cession d'une station navale sur TAtlantique. L'Allemagne ne soulevait cette question que dans l'hypothèse où le protectorat français serait proclamé sur l'intégralité du Maroc, et dans l'espérance que, pour échapper à cette obligation, la diplomatie française lui proposerait certaines concessions d'un autre
genre en Europe. Et Ton put comprendre immédiatement ce dont il s'agissait.
On cherchait à lier la question marocaine aux événements hypothétiques qui doivent agiter TAutriche à la mort de François-Joseph ; et Ton semblait nous insinuer ceci : « Si vous êtes raisonnables, si vous consentez à admettre la prédominance de TAUemagne à Trieste, nous autres, Allemands, n'insisterions pas dans nos revendications sur
Mais le quai d'Orsay ne se laissa pas prendre à ces présents d'Artazerxès. Il répondit que ces événements étaient trop lointains, tandis que la situation actuelle du Maroc demandait une imminente solution. Et, prenant au mot les prétentions de la diplomatie berlinoise, l'ambassadeur de France indiqua officieusement qu'au cas où un changement s'opérerait dans le statv quo marocain, la France ne ferait, pour sa part, aucune opposition à l'octroi d'un port à l'Allemagne sur la côte atlantique.
Contre les offres et promesses de Berlin, une autre expérience avait réveillé, tout récemment, la prudence de M. Delcassé. Au cours de l'année 1902-1903, l'affaire des chemins de fer anatoliens était revenue en négociations. Les gens de Berlin, désireux de pousser leur ligne de Konia à Bagdad, avaient demandé la collaboration de notre finance. Nos financiers, qui y trouvaient leur bénéfice immédiat, avaient conseillé de conclure cet accord.
M. Delcassé, tout prêt à autoriser la cote en Bourse des nouveaux titres, avait exigé néanmoins quelques stipulations formelles en garantie de nos intérêts nationaux, en sauvegarde de nos devoirs et de nos droits au Levant. Berlin avait accepté, promis de donner cette garantie. Mais aux signatures dernières,
376 L'AFFAIRE BIAROGAINE
il s'était trouvé que la promesse était oubliée et que rien ne pouvait la faire passer dans les écritures : d'où rupture de la combinaison.
Si ces choses ont eu lieu, on comprend que la « notification » ait semblé fort dangereuse à M. Delcassé. Mais ne notifiant pas, la diplomatie française n'aurait dû que tenir un plus grand compte des deux obstacles que M. Bihourd entrevoyait à la réussite de nos affaires.
Notre ambassadeur écrivait le 17 avril 1904, après les déclarations de M. de 3ûlow :
Dans la discussion engagée au Reichstag sur l'entente anglo-française, le Chancelier a tenu un langage dont Votre Excellence a pu apprécier toute la correction.
Je ne pense point que Ton doive s'attacher trop strictement à ces déclarations, si Ton veut rechercher l'orientation de la politique allemande au Maroc. J'incline à penser que, dès son retour, l'Empereur imprimera à sa politique plus d'activité et de hardiesse. Il y sera poussé par son caractère, par le désir de montrer que TAUemagne n'est ni isolée, ni désarmée. Il tentera donc, j'imagine, d'intervenir dans le règlement de la question marocaine, soit indirectement, en influençant les dispositions de l'Espagne, soit directement en demandant pour le commerce allemand le traitement accordé à celui de l'Angleterre.
A notre réussite, M. Bihourd voyait dès avril 1904 deux conditions : ménager les projets et sentiments de Guillaume II, et rassurer complètement les intérêts du commerce germanique. Il était impossible de faire croire aux intérêts germaniques que les accords franco-anglais n'assuraient la liberté commerciale
qu'aux deux contractants; mais il était possible d'éveiller des inquiétudes sur la durée de cette liberté : après trente années « de porte ouverte », pouvait se demander TAllemagne des affaires, quel traitement les importations au Maroc auront-elles à subir? M. Bihourd pensait qu'à ces doutes du commerce, la réponse éta^it facile :
L'engagement réciproque, pris par la France et TAngleterre, n'étant à aucun degré privatif, Tégalité de traitement en matières douanière et fiscale ne peut manquer de s'étendre à toutes les Puissances. En outre, la clause relative à la durée de la liberté commerciale est incapable d'engendrer actuellement aucun grief. D'une part, cette période de liberté de trente années est un minimum ; elle est susceptible de prolongations successives par une sorte de tacite reconduction ; on n'est pas admis à tabler dès aujourd'hui sur cet avenir incertain. D'autre part et en admettant que les mesures fiscales, prises plus tard par le Maroc dans sa souveraineté, soient, 'par impassible, de nature à ouvrir un droit à une réparation, ce droit ne peut découler actuellement d'un préjudice éventuel : il n'est pas né.
Dans la pratique, nous avons su d'avril à novembre 1904 dissiper toutes les craintes du commerce allemand. Malgré les efforts des coloniaux et des pangermanistes, Topinion ni la presse allemande ne s'y est jamais trompée. M. Bihourd écrivait le 3 juin 1904 :
La manifestation de la Société Coloniale allemande ou sujet du Maroc a été bientôt suivie d'une résolution encore plus catégorique, votée à l'unanimité par V Union pangermanique, dont la réunion annelle avait lieu ces jours-ci à Lûbeck : l'assemblée réclame, au nom des intérêts politiques et éco-
nomiques de T Aile magne, Tacquisition de la côte atlantique du Marge.
La presse sérieuse a eu soin de rappeler la réalité des faits; le Counier de la Bourse, parlant de la résolution de rUnion pangermanique, déclare que c'est un devoir patriotique de signaler la légèreté et Tinsouciance de ces manières d'agir. Quant à la déclaration beaucoup plus importante de la Société Coloniale, elle a été discutée avec soin par la Gazette nationale, qui donne un tableau du commerce respectif des Puissances avec le Maroc et montre que les échanges de l'Angleterre, qui n'a réclamé ni territoires ni ports, sont sept fois plus considérables que ceux de TAllemagne. » Pour une importation de 2 à 3 millions de marks, môme si elle devait se doubler ou se tripler, l'Allemagne ne peut pas entrer en conflit avec la France. »
La môme note est donnée par la Gazette de la Croix : « Les Gouvernements devront veiller à ce que leurs droits soient respectés au Maroc, dit-elle en résumé; quant à l'avenir, c'est-à-dire à ce qui se passera dans trente ans, il est un peu tôt pour y penser ».
Le commerce allemand est donc rassuré. Reste l'empereur, dont nous devions bien connaître les sentiments et les projets. En avril 1904, Guillaume II n'était pas satisfait.
Il était absent de Berlin, en Sicile, ou sur les côtes italiennes, surveillant le « tour de valse » que son Italie était en train de faire avec M. Loubet, et ces effusions franco-italiennes offusquaient dans le successeur d'Othon et de Charlemagne comme un sentiment de propriétaire, qui, à Rome, se croit un peu « chez lui ». Au Reichstag, la politique impériale trouvait des critiques, et M. de Bûlow, en sou discours du 14 avril, devait répondre non seulement aux
attaques ordinaires des socialistes, mais à certaines inquiétudes de tous les partis. M. de Bûlow dit :
Le comte Reventlow a prétendu que Taccord anglo-français, et spécialement la partie fondamentale de cet accord, celle qui se réfère au Maroc, avait été accueillie en Allemagne avec un sentiment de confusion et de découragement..
M. le député Bebel a parlé d'un isolement de TAllemagne. 11 paraît redouter que nous ne marchions au-devant d'une solitude complète. Je lui réponds que nous nous trouvons en de solides liens d'alliance avec deux grandes puissances, en relations amicales avec cinq autres, que nos rapports avec la France sont calmes et pacifiques, et, autant que cela dépend de nous, le demeureront. Je crois, au reste, que, si nous continuons à tenir notre épée affilée, nous n'avons pas tant à redouter Tisolement. L'Allemagne est trop forte pour n'être pas susceptible d'alliance. Il y a pour nous maintes combinaisons possibles, et même si nous devions rester seuls, cela ne serait pas non plus si terrible.
Cet « isolement » de l'Allemagne, que M. Bebel reprochait au gouvernement, on le mettra, par la suite, sur le compte de M. Delcassé, et le grief principal que Ton invoquera contre notre diplomatie sera d'avoir isolé l'Allemagne par une série de manœuvres trop heureuses pour être honnêtes. Mais, en 1904, M. de Bûlow n'avait pas encore trouvé cette réponse aux critiques du Kcichstag; il contestait V « isolement ».
Pourtant, si Ton comparait l'état de l'Europe, que Bismarck avait laissée à Guillaume II, et l'état de l'Europe, que Guillaume II pouvait offrir à son peuple,
il élait évident que toute TEurope de 1890 était, de près ou de loin, liée aux intérêts de T Allemagne et que TEurope de 1904 était presque entière liée aux intérêts de la France. A qui la faute?... Deux causes, Tune profonde, Tautre superficielle, ont tout fait : la politique mondiale de Guillaume II et ses allures impériales.
La Weltpolitik^ quand elle débuta, correspondait aux besoins de la nation allemande : rAllemagne, industrielle et surpeuplée, a besoin de débouchés, de nombreux débouchés pour ses manufactures. Mais, à mesure qu'une sorte de camarilla s'est insinuée, puis installée dans Tentourage de Guillaume II, peu à peu, la politique mondiale est devenue Toutil de quelques accapareurs; sous couleur de servir les besoins populaires et le prestige allemand, ces spéculateurs ont voulu imposer au monde leurs combinaisons ; sans ménager ni même reconnaître les droits ou les préférences d'autrui, ces conquérants économiques de la terre et des mers ont su mettre la force et rinfluence nationales au service de leurs appétits démesurés.
Or, cette conquête mercantile, pour être nominalement pacifique, n'en devient pas moins intolérable à l'univers ; trop souvent, d'ailleurs, elle recourt en pleine paix à des menaces ou à des exécutions, qui ne seraient de mise que sur le champ de manœuvres ou de bataille : dans les eaux vénézuéliennes et brésiliennes, les officiers et même les commerçants allemands ne se conduisent pas comme en pays libre. Le
résultat est que, du Brésil au Japon, de Madère aux Samoas, de Tanger à Kiao-tchéou, il n'est plus un coin du globe où Tintervention allemande n'ait créé une « surface de frottement » : presque partout, les Allemands apparaissent, moins comme les serviteurs que comme les gêneurs de Thumanité.
L'empereur en personne a cru plaire au monde par les moyens qui plaisent à ses peuples. Le Michel allemand est bouche bée devant ce maître omniscient, omniprésent, omnipotent, providentiel, romantique, kolossal.,. Ce n'est pas autrement qu'en Russie, en Autriche, en Italie, en Angleterre, partout, Guillaume II s'est présenté : il a traité les peuples, ses voisins, et les souverains ses frères, avec ce mélange de brusqueries cassantes et d'obligeances indiscrètes, que les Allemands prennent pour de la cordialité. Ce sont les visites du Kaiser — souvent non désirées — à Londres, à Rome, à Pétersbourg, à Copenhague, à Lisbonne, qui ont fait apprécier des nations et des rois la sécurité, le charme des relations françaises... Malgré son admiration idolâtre de l'Empereur, l'Allemagne a le sentiment de ces effets et de leur cause.
Elle commence, d'ailleurs, à ne plus trouver dans la Weltpotitik les bénéfices qu'on lui en avait promis. Le 25 avril 1905, M. Bihourd signalera parmi les raisons de la conduite impériale la nécessité « de donner une éclatante satisfaction à l'amour-propre national », mais aussi « d'apaiser par un dédommagement les plaintes de l'industrie et du commerce, qui se disent sacrifiés dans les récents traités de commerce ».
Notre consul à Slutigarl (c'est dans rAllemagne du sud que les pangermanistes et coloniaux tiennent volontiers leurs assises) nous résume, comme suit, le bilan économique de TAUemagne, de 1894 à 1904 :
A n'en croire que la statistique, la prospérité est sans pareille... Mais le bilan de celte période décennale ne présente pas une somme de bénéfices en rapport avec le chiffre d'affaires. La production à outrance des cinq premières années avait saturé le marché : une crise était inévitable ; elle éclata en 1900. Malgré les pertes énormes qu'elle occasionna, le marché extérieur put être régulièrement alimenté et, de 1900 à 1904, les exportations progressèrent môme de plus de 900 millions. Les Allemands ont donné en la circonstance un exemple de vitalité et d'énergie véritablement admirable, qu'il serait injuste et puéril de ne pas mettre en lumière. Mais on ne retrouve plus les afTaires rémunératrices qui précédèrent la crise.
L'ère des gros bénéfices semble avoir pris fin. Ce ne sont, depuis quatre ans, que plaintes et doléances : le profit est maigre, incertain ou nul; les crédits à long terme pèsent lourdement sur les transactions; la spéculation sur les matières premières affecte gravement certains compartiments industriels. L'infiuence croissante des agrariens était un autre sujet d'inquiétude. Les nouveaux traités de commerce ont montré que les craintes manifestées à cet égard n'étaient que trop justifiées : ils sont nettement défavorables à l'industrie allemande.
En résumé, l'industrie et le commerce allemands se sont depuis dix ans extraordinairement développés, mais cette étonnante expansion économique ne correspondait pas à la capacité du marché mondial; elle a abouti à la crise qui est la conséquence naturelle de toute surproduction injustifiée. Le développement économique n'a donc pas produit les résultats qu'on en attendait; les bénéfices n'ont pas été en rapport avec le capital engagé. La période décennale qui se termine n'a pas été une ère de prospérité. Ce
fut une période d'activité intense, mais la somme de cette activité s'est chiffrée par des pertes considérables et de maigres profits.
Tous ces sentiments eurent leur répercussion, ont encore leur répercussion sur les décisions de Berlin : si la guerre parfois sembla le but final auquel tendait Guillaume II, nous savons bien que la véritable origine de la guerre du Transvaal fut aussi le désir de M. Chamberlain de remédier à la crise industrielle dont souffraient ses gens de Birmingham.
Mais la Weltpolitik n'était pas seule en cause. Sur la politique proprement méditerranéenne, M. de Bûlow, en ses discours des 12 et 14 avril 1904, me semble avoir prononcé quelques paroles décisives qui auraient dû nous mettre en garde. A l'orateur qui a « surtout parlé d'une modification de la situation européenne », M. de Biilow a répondu : « Cela ne peut se rapporter qu'à l'accord colonial anglo-français ». A l'orateur qui a réclamé la protection « des intérêts mercantiles au Maroc », M. de Btilow a répondu que l'Allemagne n'avait rien à craindre « pour les intérêts commerciaux qu'elle a au Maroc, comme dans le reste de la Méditerranée ^ ».
Représentons-nous ce fait récent, mais capital : par son commerce, par ses entreprises, par ses ambitions économiques et politiques, l'Allemagne veut devenir de plus en plus une puissance méditerranéenne; elle descend vers la Méditerranée par cette
i. Livre jaune, p. 127.
pente que M. de Humboldt signalait, il y a longtemps déjà, comme Tune des nécessités de toule civilisation blanche. Guillaume II met quelque fierté à montrer son pavillon dans toutes les eaux du globe; mais à travers la Méditerranée, il a voulu le promener luimôme. Dans la Méditerranée levantine surtout, son amour-propre est directement engagé à la réussite de la pénétration allemande.
A prendre, en effet, la Méditerranée dans son ensemble, les deux façades, chrétienne et musulmane, qui la bordent, intéressent inégalement Tempereur. La façade chrétienne du nord — Espagne, France, Italie, Autriche, Grèce, Bulgarie, Roumanie, Russie — ne saurait être pour lui un domaine réservé : les traités et le droit européens y assurent la môme égalité à toutes les concurrences étrangères. Sur la façade musulmane du sud, au contraire, qui va de Tanger à Constantinople en passant par Tripoli et Alexandrie, Guillaume II a des projets qu'il ne nous a jamais « notifiés », dont tous ses actes néanmoins et ses discours nous ont donné « connaissance » : en son discours de Karlsruhe, il rappellera qu'il a suivi les traces des Hohenstaufen sur les côtes italiennes; il évoquera ces empereurs méditerranéens du xm« siècle et le nom môme de Frédéric II Barberousse, qui s'appuyait alors sur l'islam contre la chrétienté.
Au sujet du discours de Tanger, j'ai longuement exposé le synchronisme qui s'établit au début de 1905 entre la politique allemande au Maroc et la politique
française à Constantinople. Dans le Livre jaune^ aucune pièce ne semble se rapporter à cet « empire » méditerranéen. Pourtant à la fin de sa dépêche du il avril 1905 à Tambassadeur d'Allemagne à Londres \ M. de Bûlow conclut :
Nous agissons en vue de nos intérêts dont on veut disposer, apparemment sans notre assentiment. L'importance de ces intérêts est ici chose secondaire. Tout homme à qui on va prendre de l'argent dans sa poche se défendra toujours dans la mesure du possible, qu'il s'agisse de cinq marks ou de cinq mille. Nous possédons des intérêts économiques au Maroc, cela n'a pas besoin d'être prouvé. Si nous y renonçons par notre silence, nous encouragerons ainsi le monde, qui nous regarde, à des manques d'égards semblables à notre préjudice dans d'autres questions, peut-être plus considérables.
Ailleurs qu'en Turquie, — où les ambassadeurs de France et d'Angleterre sont justement en train d'attaquer le monopole de Krupp, — oii trouver « d'autres questions plus considérables » que l'affaire marocaine et dans lesquelles le silence impérial pourra « encourager le monde à des manques d'égards semblables », à des attentais sur les intérêts allemands?... L'allusion sans doute, n'est pas claire. Mais des journaux allemands ont fait d'autres allusions à des avertissements directs ou indirects, officieux ou semi-officiels, que notre légation de Tanger aurait à plusieurs reprises reçus de M. de Kuhlmann, et dont nous
i. Livre blanc, p. 3.
L* AFFAIRE MAROCAINE. 2o
aurions eu le tort de tenir si peu de compte que Ton n'en trouve pas trace en notre Livre jaune.
Ce n'est pas le il février 1905 que M. de Kûhlmann, dit-on, aurait parlé pour la première fois. Dès novembre 1904, dès le lendemain des accords francoespagnols, il aurait présenté certaines réflexions ou remarques, dont la portée, à coup sûr, ne pouvait pas nous sembler très grande. Ce tout jeune secrétaire entretenait de politique générale notre ministre à Tanger, alors que nous avons un ambassadeur de France à Berlin et un ambassadeur d'Allemagne à Paris : nous ne pouvions pas voir en lui un mandataire du chancelier.
On sait la réponse que notre ambassadeur a reçue en février 1905, au sujet des « déclarations » de M. de Ktlhlmann, qui se disait alors mandataire officiel : le gouvernement de Berlin affirma ne rien savoir des paroles attribuées à son chargé d'affaires. Nous avons donc eu raison de ne pas prendre ce modeste fonctionnaire pour l'interprète des désirs impériaux. Mais ces conversations, qui ne pouvaient avoir aucune valeur diplomatique, ne pouvaient- elles pas, ne devaient-elles pas nous servir d'avertissement?
Elles venaient au lendemain de nos accords avec l'Espagne, que nous avions officiellement communiqués à Berlin : ni l'empereur ni le chancelier n'avaient fait la moindre objection sans doute; mais dans toutes les dépêches officielles de cette période, on sent bien que ces accords franco-espagnols ne rencontraient plus à Berlin la pleine adhésion ou l'entière tolérance
que M. de Bûlow avait accordées aux accords francoanglais.
Et dans les mots du chancelier que je soulignais plus haut, on aperçoit en clair la raison de cette différence. L'Allemagne impériale n'a point pris ombrage de Tentente coloniale entre la France et TAngleterre, ni de nos projets marocains qui laissaient intact le domaine et les projets allemands dans la Méditerranée, Mais Tentente européenne^ méditerranéenne^ de la France, de TAngleterre, de ritalie et de TEspagne a éveillé les soupçons de Berlin.
On ne voit pas à vrai dire comment Tentente francoanglaise aurait pu demeurer coloniale seulement. Herlin savait, comme nous, que, liée sur terre à la Triple Alliance, Tltalie faisait sur mer partie d'une autre Triplice, dont l'Angleterre était le chef véritable, et l'Espagne, l'autre conjoint. Une amitié anglo-française entraînait de toute force des relations cordiales, intimes, entre Paris, Rome et Madrid.
Sans Guillaume II, notre réconciliation avec l'Italie s'était faite, et malgré Guillaume II peut-être, notre réconciliation avec l'Espagne. La réconciliation avec l'Italie nous avait valu le discours de Karlsruhe (23 avril 1904), où la colère impériale contre nous et les ambitions impériales sur la Méditerranée s'étaient crûment affirmées :
L'accueil si affectueux, avait dit l'empereur, que je reçois ici de la population, continue dignement les nombreuses et belles réceptions que j'ai trouvées en Italie. J'ai visité
là-bas ces beaux rivages où demeurèrent jadis les Hohenstaufen et où leur souvenir encore aujourd'hui s*est hautement conservé. Bien des discours et des dépêches qui m'ont été adressés, bien des monuments artistiques ont de nouveau fait revivre devant mes yeux le temps de Frédéric II.
Vous avez dit avec raison, monsieur le premier bourgmestre, que la tâche du peuple allemand est une tâche lourde. Pensons à la grande époque qui refît Tunité du peuple allemand, aux combats de Wœrth, de Wissembourg et de Sedan, et rappelons-nous avec quels cris d'allégresse le grand-duc de Bade salua le premier empereur allemand!
Les événements qui émeuvent le monde devraient nous amener à oublier nos divisions intestines. J'espère que notre paix ne sera pas troublée et que les événements que nous voyons se jouer devant nos yeux vont avoir pour effet d'orienter les esprits dans une môme direction, de nous ouvrir les yeux, de tremper les courages, et de nous trouver unis s'il devenait nécessaire de prendre part à la politique mondiale.
Notre réconciliation avec l'Espagne dut irriter ou inquiéter bien davantage encore cet héritier des Hohenstaufen, ce « thalassocrate » en qui s'est réincarnée l'ambition des Barberousse. On parlait de clauses secrètes qui complétaient ces accords francoespagnols : Guillaume II pouvait se demander si ces clauses réservaient tous les droits et ambitions germaniques sur la Méditerranée?
En la simplicité même de leurs clauses publiques, ces accords n'installaient -ils pas, entre Tanger, Gibraltar et Ceuta, comme un guichet du consortium anglo-franco-espagnol? et l'empereur ne considérait-il
LE DÉSACCORD FRaNCO*ALLEMAND 389
pas qu'on lui fermait ainsi en temps de guerre, navale ou économique, le goulot' de cette longue bouteille méditerranéenne au fond de laquelle il avait son ami de Constantinople et ses intérêts d'Asie Mineure? Dès la conclusion des accords franco-anglais, il s'était élevé en Allemagne des inquiétudes sur la sécurité du commerce et des flottes germaniques. M. Bihourd avait écrit le 30 mai 1904 :
U Assemblée Coloniale allemande, réunie à Stettin le 27 de ce mois, a voté à runanimité l'adresse suivante au Chancelier : < En présence de la situation inattendue que l'arrangement franco-anglais crée au Maroc, l'assemblée juge nécessaire que le Gouvernement Impérial entreprenne des démarches pour obtenir ce qui suit : i^ tant que durera au Maroc l'état de choses présent, la liberté commerciale sera garantie dans toute sa plénitude ; 2** au cas où le statu quo serait modifié en faveur de la France, l'Empire allemand devrait recevoir des compensations au moins égales à l'accroissement de la puissance française, compensations correspondant à la fois à l'importance de ses intérêts économiques dans le pays, aux besoins qu'a sa flotte de points d'appui maritimes et aux besoins d'expansion de sa population ».
Ce texte énonce les quatre objets que devait poursuivre au Maroc la politique impériale : compensations à l'accroissement de la France, garanties pour le commerce allemand, points d'appui pour la flotte allemande, territoires pour la colonisation allemande. Un commentaire plus explicite y était joint :
Le comte Pfeil, qui s'était chargé de faire le rapport sur la question, a dit que l'Empire avait encore la possibilité de mettre la main sur une terre où TAIlemand pouvait
prospérer, qu'il fallait diriger vers le Maroc les 32 000 éraigrants qui vont chercher fortune aux États-Unis tous les ans, que ces émigrants trouveraient là un climat et des conditions de production appropriés à leur activité, qu'enfin, au point de vue politique, le Maroc était à l'heure présente le seul point d'appui dont pourrait se servir la marine allemande pour maintenir, au cas de complications internationales, le libre passage entre l'Atlantique et le canal de Suez.
Occupation et colonisation allemandes du Maroc : voilà une théorie nettement contraire à notre politique, comme d'ailleurs à la souveraineté du Chérif, à rintégrité du Maroc et aux volontés des puissances. Cette théorie n'a jamais été formulée ni soutenue par le gouvernement impérial; elle a été au contraire formellement désavouée par M. de Richthofen qui, dans tous ses entretiens avec notre ambassadeur, n'a jamais parlé que des intérêts commerciaux ou mercantiles ou économiques de l'Allemagne.
Néanmoins, pendant toute Tannée 1904, coloniaux et pangermanistes, conquérants et chasseurs de concessions s'écriaient en chœur : « Il faut à l'Allemagne une compensation du profit que la France va trouver en cette affaire ». Le chancelier affirmait officiellement que notre bénéfice ne faisait rien perdre actuellement à l'Allemagne et pourrait lui valoir un profit quelque jour. L'empereur semblait hésitant. Mais il fallait ne pas le connaître pour s'imaginer que l'absence de perte actuelle suffirait à lui masquer l'absence de gain tangible.
Sans profit matériel pour lui et pour les siens, il
n'approuverait sûrement pas cette nouvelle organisation de la Méditerranée, dont la France tirait — aveè des charges, il est vrai — un grand bénéfice. Sî même il négligeait les « affaîres », il estimerait que le prestige de la France, brusquement accru dans le monde musulman, devait ou se payer en quelque monnaie d'aloi ou se compenser en quelque arrangement... Or, voici qu'au lieu de comprendre cette nécessité, notre diplomatie porte l'offensive sur le domaine turc où Guillaume II croit son monopole indiscutable !
C'était rheure où, le sort de notre allié russe se réglant dans les désastres, TAllemagne pouvait se donner toute à nos affaires, et Farrivée de M. 3aint-René Taillandier à Fez allait permettre à la mauvaise foi du Maghzen de travestir nos demandes et nos intentions.
Dès avril 1904, M. de Bûlow avait laissé entendre au Reichstag que le « calme réfléchi et même la réserve » de la diplomatie allemande pourraient prendre fin quand on verrait plus clair dans la guerre russojaponaise. Quant aux relations entre Fez et Berlin, nous sommes renseignés par le Livre blanc^ et les journaux, en leurs communiqués officieux, et le chancelier, en ses discours et interviews^ ont fait usage des grossiers mensonges que leur a fournis le Maghzen; la Gazette de f Allemagne du Nord invite notre gouvernement à fouiller ses dossiers secrets pour trouver sans doute certaines pièces compromettantes que le Maghzen avait attribuées à notre diplomatie et que jamais nous n'avons présentées...
Mais les appels chérifiens ne furent que la cause occasionnelle du voyage à Tanger : à l'origine des décisions impériales, on trouve les déceptions de la Weltpolitik, le mécontentement de l'opinion allemande et la gêne du commerce allemand dans le monde entier; surtout, V « empire » méditerranéen fait le fond de cette politique. Du jour où les accords franco-espagnols menaçaient l'entrée de sa Méditerranée, l'empereur hésita; il se décida quand Toffensive française vint le troubler en sa Turquie ; il éclata quand les journaux anglais demandèrent qu'à la suite de M. Constans, l'ambassadeur anglais exigeât aussi des commandes turques pour l'industrie britannique. L'entente coloniale entre l'Angleterre et la France semblait devenir méditerranéenne, et panméditerranéenne, et spécialement dirigée contre les projets de l'empereur.
Le 31 mars 1905, l'empereur débarque à Tanger. M. de Chérisey télégraphie le 31 mars :
L'empereur d'Allemagne qui avait fait annoncer son débarquement pour sept heures trente, n'est arrivé en rade qu'à neuf heures. Il a débarqué vers onze heures trente, en grande pompe, accompagné d'une cinquantaine de personnes de son entourage. Il s'est rendu directement à la légation d'Allemagne d'où il est reparti moins de deux heures après pour rentrer à bord.
Ces retards de l'horaire impérial doivent s'expliquer, dit-on, par des hésitations qui jusqu'au bout se
contrarièrent dans Tesprit de Guillaume II : en rade même, sur le pont de son bateau, il demandait à Tun de nos officiers de marine venu pour le saluer, si l'état de la mer lui permettait de débarquer...
Mais Tempereur accoste et fait son discours. Le Livre blanc nous donne de cette intervention souveraine les motifs que voici :
N® 5. — Dépêche du Chancelier impérial aux missions impériales à Vienne^ Lisbonne^ Bruxelles, La Haye et Stockholm et aux missions royales à Munich, Stuttgart, Dresde, Carlsruhe, Weimar, Oldenbourg et Hambourg.
Berlin, 12 avril 1905.
Les contre-vérités, récemment répandues au sujet de la question marocaine par la presse française et particulièrement par les organes qui passent pour inspirés, nous font considérer comme opportun le court résumé suivant de la question et Texposé de Taltitude que nous avons adoptée.
Le gouvernement allemand ne bougea pas, vu qu'un article de la convention anglo-française prévoit le statu que et que par conséquent nous pouvions nous croire autorisés à admettre que les puissances intéressées à la convention marocaine seraient consultées par la France au cas où la France aurait en vue au Maroc des innovations tendant à circonscrire les droits et les libertés des ressortissants des autres puissances signataires de la convention, dans leur étendue ou dans leur durée. Nous nous aperçûmes cependant que celte opinion était fausse et que le temps était venu de songer à la protection des intérêts allemands, lorsque le gouvernement marocain fit demander s'il était exact que le ministre de France à Fez fût, comme il le prétendait, le mandataire des puissances européennes et lorsqu'on en vint à connaître que différents points du
programme français dit de réformes (lequel d'ailleurs n'est pas encore complètement connu) se trouvent en contradiction avec le maintien du statu quo, lorsque enfin des organes inspirés de la grande presse française indiquèrent ouvertement Tunis comme le modèle à suivre dans la réorganisation du Maroc.
Le Livre blanc nous donne les extraits « des organes inspirés delà grande presse française », qui a indiquèrent ouvertement Tunis comme le modèle à suivre dans la réorganisation du Maroc » ou qui annoncèrent que M. Saint-René Taillandier s'était targué à Fez d'un « mandat européen ». Voici ces extraits :
N® 1. — Extraits de journaux.
Le Temps du 5 janvier 1905 :
« La France a besoin, pour la tranquillité de ses possessions de l'Afrique du nord, que le Maroc soit lui-même tranquille et prospère. Et elle a revendiqué vis-à-vis de l'Europe le privilège d'être seule à l'aider à s'organiser, parce que toute autre influence européenne qui s'y installerait mettrait en péril nos destinées africaines. »
The Times du 20 mars 1905 :
(Télégramme de Tanger du 19 mars 1905.)
« Intentionnellement ou non, le plénipotentiaire français a fait comprendre au sultan qu'il ne représentait pas seulement la France, mais l'Europe entière. »
Le Journal des Débats du 25 mars 1905 :
« Aux yeux des coloniaux comme de tous les Français qui ne veulent pas travailler pour le seul bien de l'huma-
nité, le Maroc devait devenir quelque chose comme le pendant de la Tunisie. »
Le Figaro du 5 avril 1905 :
(Extrait de l'allocution du ministre français M. Saint- René Taillandier à l'Assemblée des notables marocains le 21 février 1905.)
« La France a conclu des conventions avec les différentes puissances européennes intéressées et elle est, au prix de sacrifices de son côté, devenue la mandataire de ces puissances. »
Le Maroc français du 20 avril 1905 :
« Dans une de ses Conférences avec le Makhzen notre représentant insistait sur Texcellence et Turgence des réformes proposées et dit ces paroles dont nous garantissons la tournure : « Je ne parle pas seulement ici au « nom de la France, mais au nom de la civilisation et des u nations européennes ».
En publiant ces extraits en tête de son Livre blanc ^ la chancellerie de Berlin a voulu montrer sans doute rimportance qu'elle leur avait attachée. Or tous, sauf le premier, sont postérieurs, et de beaucoup, à cette date du 11 février 1905 où M. de Kûhlmann nous annonça officiellement « Tinitiative souveraine », postérieurs même aux discours du chancelier annonçant le départ de Tempereur. Le seul extrait du Temps du 5 janvier 1905 aurait donc influé véritablement sur les décisions impériales. Or celui-là ne parle ni de tunisification ni de mandat européen.
Mieux encore, tous ces extraits sauf les trois premiers sont postérieurs au discours de Tanger
3M L'AfrJàlBE MAmOCASSŒ.
(31 mr^ 1966). Ici dcHic^ noos prenons sur le fait les proeéfiés habctoel^ ^ Beriin dans la « fabrication », eomjiK' disait M. de BismarelL, on dans larrangement de^ pièces diplomatiqiies... On sait d'ailleurs que, pour Textraït da Timts dn 2D mars 1905, le correspondant dn Times à Tanger, M. Harris, qui na jamais été notre ami, a publiquement déclaré aux journalistes d'Algesiras le âO janvier 1906 que ce télégramme lui arait été fourni par la légation allemande. Même sans cet areu public de M. Harris, on aurait pu reconnaître la prorenance de cette dépêche que le Lim blanc ne cite pas entière, mais que j*ai déjà reproduite |dus baut :
Le rapprochement entre le makhzen et rAlIemagne devient chaque jour plus marqué. Les intérêts commerciaux de TAllemagne au Maroc sont importants et ils exigent que le %talM quo soit maintenu.
L'exclusion de TAllemagne de toutes les négociations marocaines Fa naturellement blessée dans son orgueil, tout en lui laissant les mains libres pour jouer un rôle indépendant dans la politique marocaine, et malgré qu*il soit désirable de voir l'Allemagne acquiescer à Faction de la France, elle se trouve dans la limite de ses droits stricts en poursuivant une politique personnelle. Avec ou sans intention, le ministre de France a donné à entendre au Ghérif qu'il représentait non seulement la France, mais en somme toute TEurope. Aussitôt après la conversation où cela fut dit, le Ghérif envoya demander une explication au consul d'Allemagne. Le gouvernement allemand fit répondre que non seulement TAllemagne n'avait pris part à aucun des accords, mais encore qu'elle ignorait otticiellement leur existence, et de plus qu'elle était résolue à maintenir l'intégrité de l'empire marocain.
Il est évident que le correspondant du Times n'a pu savoir que par la diplomatie allemande tout ce que le Livre blanc nous révèle aujourd'hui :
N° 2. — Rapport du Consul impérial à Fez au Ministère des Affaires étrangères,
Fef, le 21 févier 1905.
Le sultan m'a fait dire qu'il désirait me parler.
Lorsque je lui eus présenté nos réclamations touchant TafTaire de l'assassinat de Genthe, le sultan a parlé de la situation générale; il se déclara décidé à continuer de traiter également « trois nations, non, quatre » : l'Allemagne et l'Angleterre, à cause de leur commerce avec le Maroc, et la France et l'Espagne, à cause de leur voisinage. Il demanda si le ministre français pouvait se réclamer d'un mandat général; je lui dis qu'un tel mandat n'a pas été décerné en ce qui nous concerne.
Le sultan a exprimé sa satisfaction de ce que l'Allemagne ne participait pas à l'action de la France.
N** 3. — Rapport du Consul impérial à Fez au Chargé d'affaires impérial^ à Tanger.
Fez, le 7 mars 1905.
J'ai obtenu aujourd'hui d'une source qui mérite absolument toute confiance les renseignements qui suivent sur la marche des négociations devant les députations. (Ce nom est généralement employé pour désigner les réunions.)
Dans la première réunion, le ministre aurait fait une conférence générale où il aurait indiqué l'approbation donnée à ses propositions par « les étrangers ». Dans la deuxième réunion, il aurait exposé son programme militaire,' lequel différa légèrement de ses indications de naguère, mais continuait d'être absolument inacceptable....
Dans la troisième séance, hier, le ministre aurait parlé tout d'abord de la situation financière. Le Maroc aurait épuisé Temprunt presque en totalité ; ses revenus actuels se borneraient à 40 p. 100 du revenu des douanes et à la « moustafadat ». Le Maroc ne saurait éviter de contracter un nouvel emprunt.
Le ministre aurait proposé en outre : l'organisation d'un service du contrôle sur les douanes dans les ports et sur les côtes, la répression de la contrebande à Tintérieur du domaine douanier également
Dans une de ses audiences auprès du sultan, le ministre aurait aussi exprimé formellement ses exigences concernant Fadministration intérieure ; il aurait mentionné entre autres ce fait que dans l'espace d'une seule année le gouverneur de Casablanca avait été changé trois fois ; le ministre aurait enfin exposé la nécessité de l'installation du télégraphe sur les côtes.
Dans la prochaine séance le ministre français devait terminer l'exposé de son programme; les députations auraient alors à s'exprimer là-dessus par écrit. Le gouvernement ferait remanier leurs vœux et ensuite, au cours de plusieurs séances, les exprimerait comme sa réponse.
Je voudrais remarquer encore comme un fait caractéristique que la partie la plus extrême de l'opposition actuelle contre la France n'est absolument pas hostile aux conquêtes de la civilisation européenne, mais combat uniquement Ips tendances coloniales offensives de la France.
M. Saint-René Taillandier était arrivé à Fez vers la fin de janvier 1905. Il écrivait le 15 février :
Dans les entretiens que j'ai eus jusqu'ici avec le Sultan, j'ai longuement appelé son attention sur la situation intérieure de son Empire. Je lui ai démontré la nécessité qui s'imposait à lui de sauvegarder à tout prix les intérêts français et européens si gravement compromis. J^ai indiqué notre préférence pour des méthodes qui assureraient, en même temps, avec le respect absolu des traditions reli-
gieuses, le relèvement du prestige et de Tau to rite du Sultan. Mais j'ai conclu que certainement le Gouvernement de la République ne se contenterait pas, dans les questions qui rintéressent, de promesses dépourvues de garanties.
Le Sultan m'a demandé de lui préciser au plus tôt nos propositions relatives à la réorganisation des troupes de police, se réservant d'apprécier, avec l'aide de ses vizirs, et de certains délégués spécialement choisis en dehors du Makhzen, dans quelle mesure il pourrait y adhérer sans manquer au devoir primordial qui lui incomjse de préserver de toute atteinte la religion du pays et les coutumes qui s'en inspirent. Je lui ai donc indiqué les grandes lignes du projet concerté entre le Chef de notre Mission militaire et moi.
Quand j'eus terminé cet exposé, le Sultan me dit en propres termes : « La plus grande partie des réformes que vous venez d'expliquer sont acceptables et réalisables dans un avenir très prochain. Mais quelques-unes sont difficiles à accepter. J'en réserve la discussion à mon Makhzen^ ».
Dans ces premières démarches de notre ministre à Fez, il est évident que l'on ne saurait trouver à critiquer ni la forme ni le fond. M. Saint-René Taillandier — dans la phrase que j'ai soulignée — invoque « la nécessité de sauvegarder les intérêts français et européens » ; mais il ne se déclare pas le mandataire de ces intérêts européens; il les met seulement sur le même pied que les intérêts français, parmi les considérations qu'il soumet à l'attention du Chérif. S'il n'eût parlé que des intérêts français, c'est alors qu'on aurait pu nous accuser de vouloir monopoliser à notre seul profit l'attention, la bienveillance et même les