LIVRE JAUNE ET LIVRE BLANC
Berlin et les accords franco-anglais. — M. Delcassé et le ^ prince de Radolin. — Coloniaux et Pangermanistes. — I L'accord franco-espagnol. — La déclaration de M. de Kûhlr mann.'— Notification et connaissance. — Relations francoallemandes. — La politique méditerranéenne. — - La chute de M. Delcassé. — La politique de M. Bouvier. — Vers la conférence. — La dignité de la France. — Ports et emprunts. — La parole de M. de Biilow. —Machiavel 359
VIII tABLE DES MATIÈRES
La France et le Maroc. — Tunisification. — Turcs et Protectorat. — Le Ghérifat. — La loi des garanties. — L'anarchie berbère. — L'unité religieuse. — Le Miramolin.
— Chérif édriside. — Miramolin almovaride et almohade.
— Agamemnon mérinide. — Chérif saadien et hassani. — L'Algérie et le Chérif. — L'alliance algéro-marocaine. . . 439
Le Maroc et la Péninsule ibérique. — La presqu'île marocaine. — Rif; Atlantique; Sahara; frontière algérienne. — La Porte de Taza. — Espagnols, Portugais et Anglais sur la mer. — Nègres et Bédouins au désert. — La conquête du Maroc. — Romains, Arabes et Ghérifs. — Blad-es-Siba et Blad-el-Maghzen. — Arabes et Berbères. — Maroc et Algérie. — Main-d'œuvre, bétail, fruits, bois et mines. — Marchés, routes et chemin de fer. — Le Maroc et l'Europe. — Le Maroc, la France, l'Espagne et l'Angleterre.
Ayant exploré la plupart des provinces marocaines et, sous l'habit du musulman, ayant à loisir étudié le pays et les peuples, le dernier explorateur du Maroc, M. de Segonzac, en rapporte Tidée très nette qu'il ne faut en rien confondre ni même comparer cette région avec le reste de l'Afrique.
Le Maroc, nous dit-il *, n'est pas une autre Algérie; c'est moins encore un autre Sénégal. Mais séparé ou différencié du continent africain par l'architecture de ses montagnes, par l'orientation de ses vallées, par sa
1. De Segonzac, Voyage au Maroc^ Paris, A. Colin, 1903, p. 273.
structure géologique et sa disposition géographique, par son climat, par son régime des eaux, — surtout par l'abondance et la régularité de ses pluies et par la pérennité de ses sources, — par ses races, par son histoire, par toute sa civilisation, le Maroc est bien plutôt un morceau ou une réplique de TEspagne, une Ibérie africaine qui ne tient que sur la carte au reste du Continent Noir.
Cette comparaison du Maroc avec TEspagne semble juste de tous points.
Comme TEspagne tourne le dos à TEurope, le Maroc tourne le dos à TAfrique. Comme l'Espagne, le Maroc, ourlé de montagnes sur sa rive méditerranéenne, envoie presque toutes ses rivières à l'Océan : sans ouverture pour ainsi dire sur la mer de l'orient, c'est vers le couchant que l'Espagne et le Maroc ouvrent leurs plaines et leurs vallées. Si les Hellènes, navigateurs de la Méditerranée, ont jadis appelé l'Espagne la Terre du Soir, le Pays du Couchant, Hespérie, les Arabes, navigateurs des déserts africains, appelèrent aussi le Maroc el Maghrib-el-Aksa, l'Extrême-Couchant, le far-west : par un abus de terme, nous autres Européens, nous appliquons à l'empire le nom de la capitale Marrakech, Marocco; les indigènes ne connaissent que le nom de Maghrib.
On vérifie mieux encore cette comparaison sur la carte : dans l'ensemble et dans le détail^ le Maroc apparaît comme une autre péninsule ibérique.
A ne voir d'abord que l'ensemble, le Maroc est vraiment une péninsule close, qui, par trois de ses
côtés, plonge dans les flots ou dans les sables, dans les flots de la Méditerranée et de TAtlantique ou dans les sables du Sahara. Sur sa quatrième façade, surgit, entre le Maroc et TAlgérie, une barrière montagneuse qui s'élève à 3 000 mètres d'altitude et s'étire des eaux méditerranéennes aux sables sahariens, comme les Pyrénées s'étirent du golfe de Gascogne au golfe du Lion.
Si l'on entre ensuite dans le détail, on peut, une par une, comparer les quatre façades du Magbrib aux quatre façades de la Péninsule ibérique.
Première façade du Maghrib. Sur la Méditerranée, le Rif (la Côte) marocain nous rendrait exactement les Asturies et la Galice, avec leurs montagnes abruptes serrant de près le rivage. L'hinterland du Rif n'est qu'une chaîne ininterrompue, dont les som; mets dépassent 2 000 mètres, dont les cols sont à plus de i 800. Entre cette haute muraille él la mer, dévale une étroite bande de pays vallonné, qui n'a pas 30 kilomètres de profondeur. Le Rif n'est qu'une succession de courts vallons forestiers. Mais l'abondance des eaux, la douceur du climat et la luxuriante verdure en font un heureux pays : le sol fertile a toujours nourri une surabondante population de montagnards indomptables.
Deuxième façade du Maghrib. Sur l'Atlantique, de Tanger au cap Noun, — comme l'Ibérie sur le même Atlantique entre le cap Finisterre et Tarifa, — le Maroc déploie l'éventail de ses vallées et de ses rivières : Oued-Sebou, Oum-er-Rebia, Oued-Tensift,
Oued-Sous, pour ne prendre que les principales. Chacune de ces rivières marocaines coule en une large vallée dont le meilleur équivalent nous serait fourni par telle plaine des fleuves espagnols, en particulier par le pays de cet Oued-le-Grand, Oued-el-Kebir, que nous appelons Guadalquivir : chacune de ces vallées marocaines est, en eflfet, une petite Andalousie où trois et quatre régions naturelles s'étagent depuis la mer jusqu'aux cimes des monts.
Au long de TOcéan, le rivage sablonneux étend ses lagunes, ses marécages, ses steppes de libre pâture : sur des pointes avancées, quelques ports, Tanger, El-Araïch, Rabat, Mazagan, Mogador, Agadir, etc., tiennent la place et le rôle de Cadix. Derrière ce front de dunes et de deltas boueux, le bas des vallées fluviales n'est qu'une plainette désolée, presque déserte, entre des collines aujourd'hui déshabitées et abandonnées aux troupeaux des nomades; le printemps et l'automne les couvrent d'herbe; l'été les rôtit et les orages de l'hiver les mettent à nu : les marismas de Séville, avec leurs libres taureaux, nous rendraient exactement les steppes tour à tour inondées et brûlantes de ce Gharby de cet Occident marocain.
Au fond de l'hinterland, sous le pied des montagnes, en des conques toujours verdoyantes, parmi les arbres, les eaux courantes et les cultures, reposent les capitales fleuries de minarets, les Grenade et les Cordoue marocaines, Ouezzan, Fez, Mekinez, Tadla, Marrakech, Taroudant, etc., au-dessus desquelles.
tout à l'arrière-plan, décrivant, de Tanger au cap Noun, un immense amphithéâtre, les chaînes du Rif et de TAtlas ceinturent les vallées du Maghrib et dressent à 3 000 et 4000 mètres leur double ou triple gradin.
Aussi abrupte sur ce versant continental que sur le versant maritime, la muraille du Rif n'oflfre qu'une autre pente de vallons forestiers et de clairières. Mais, en face, chargé de chênes et de cèdres, casqué de neiges et de pics étincelants, l'Atlas entre ses masses parallèles enferme plusieurs épaisseurs de longues vallées creuses : là, semble-t-il, une civilisation pacifique aurait tôt fait d'installer des villages florissants et de nombreux troupeaux. De hauts cols à 2000 et 3 000 mètres d'altitude, des fentes étroites, des tizi (fissures) à peine assez larges pour un mulet bâté, coupent de loin en loin ces masses de l'Atlas et mènent les sentiers de l'homme, de vallées en vallées, jusqu'aux cimes, puis jusqu'au versant saharien de la chaîne. .
Troisième façade du Maghrib. Sur ce versant méridional de l'Atlas, le Maroc présente à la mer de sables un glacis de plateaux sablonneux et de ravins désertiques, que parsèment les champs de quelques oasis, Figuig, Igli, Tafilelt, Tisint et maders de l'Oued- Draa (on donne le nom de maders aux vaux que l'oued irrigue quand les neiges de l'Atlas ou les pluies mettent de l'eau dans son lit desséché). C'est la façade africaine du Maroc, comparable, toutes différences gardées, à ces « jardins africains » de
TEspagne, que le revers des plateaux castillans porte au long de la Méditerranée.
Jardins de palmes et d'orangers, terres de doubles moissons et de cultures tropicales, ces oasis marocaines, — comme les huertas de Murcie, d'Elche ou. de Valence, — donnent des fruits et jouissent d'un climat inconnus au reste du pays. Mais toutes voisines, pressées l'une contre l'autre, à peine séparées par quelques lieues de steppes ou de terres arides, les grandes huertas espagnoles forment une bande presque continue. Les petites oasis marocaines sont séparées par plusieurs journées de marche. En droite ligne, de Figuig au cap Noun, elles s'échelonnent sur trois ou quatre cents lieues, à cent et deux cents kilomètres l'une de l'autre. Entre elles, brûle le désert; jamais la mer saharienne ne leur envoie les brises et les pluies rafraîchissantes que la Méditerranée verse aux huertas] le sable et le sirocco du désert ne jettent sur ces oasis que la famine et les sauterelles.
Reste la quatrième façade du Maghrib, la façade terrestre qui regarde TAlgérie et que nous avons comparée déjà à la façade pyrénéenne de l'Espagne.
Aurdevant de la haute chaîne que les géographes nomment le Moyen Atlas, sont comme affrontées deux vallées fluviales, vallée de l'Oued-Guir vers le sud et vallée de la Melouia vers le nord, qui tracent une longue et large dépression, et établissent un fossé presque continu entre l'océan saharien et la mer méditerranéenne : ce n'est pas autrement que
les vallées de l'Aude et de la Garonne, avec leur canal entre deux mers, établissent, au-devant des Pyrénées, le passage du golfe du Lion au golfe de Gascogne; mais au lieu de nos vallées de France, verdoyantes et bien peuplées, ce fossé du Maghrib n*est qu'un désert.
Par la trouée du Guir et de la Melouia, en effet, Tocéan saharien pousse jusqu'à la Méditerranée ses sables, ses vents et sa désolation. Ainsi se sont créés, entre l'Algérie et le Maroc, les déserts de Dahra, de Tafrata, d'Angad et de Garet, que les indigènes comparent avec raison à un bras du Sahara, étendu jusqu'à la côte méditerranéenne. A travers cette étendue de sables et d'alfa, la Melouia, la Tortueuse^ ploie et reploie ses méandres. Malgré tout, ses eaux abondantes fertiliseraient la terre rebelle, si depuis des siècles, au-devant de la forteresse marocaine, ce glacis n'était pas une zone de vie nomade, une « marche », incessamment ravagée par les guerres et les razzias.
Derrière le fossé du Guir et de la Melouia, le Moyen Atlas surgit à 3000 et 4000 mètres : tel de ses pics, le Djebel-Aian, dépasse en altitude la Maladetta et le mont Perdu.... Ici la ressemblance avec l'Espagne s'arrête. Car les Pyrénées sont un mur ininterrompu, ne laissant de passages aux routes humaines qu'en leurs deux extrémités. En plein milieu, au contraire, la muraille marocaine présente une large entrée, une porte commode, la Bouche du Maghrib, Foum-el-Maghriby disent les indigènes.
Entre le Moyen Allas, en effet, et la chaîne du Rif , se creuse une large et profonde coupure : la vallée méditerranéenne de la Melouia, par son affluent rOued-Msoun, communique avec la vallée atlantique de rOued-Sebou, par son affluent TOued- Innaouen ; imaginez que les sources de la Garonne et celles du Noguera, au lieu d'être séparées par l'inaccessible bastion du Val d'Aran, soient réunies par le couloir spacieux d'une combe ou d'une vallée, si bien que de la Gascogne atlantique à la Catalogne méditerranéenne, le passage soit taillé par la nature pour les convois et pour les routes de l'homme. C'est par cette Bouche (nos marins disent de même les Bouches de Bonifacio ou les Bouches de Messine) que le Maroc est vraiment accessible. C'est par cette porte de Taza, — pour lui donner le nom de la ville marocaine qui la surveille, — que l'étranger peut entrer au Maghrib.
La porte de Taza est la Bouche du Maghrib. La porte de Taza est la seule entrée de la forteresse marocaine. Toute l'histoire montre que, par cette porte seulement, le Maroc peut être abordé et pénétré. De siècles en siècles, cent invasions ou influences étrangères ont vainement essayé d'autres routes : elles ont toujours échoué.
Voici quatre cents ans que les Espagnols ont accroché leurs présides au rebord du Rif. Maîtresse
de Ceuta, du Penon de Vêlez, des Alhucemas, de Melilla et des Zaffarines, TEspagne depuis quatre cents ans proclame ses droits ou ses prétentions à la côte rifaine. Mais ni la puissance de Philippe II ni la portée du canon moderne n'a pu entamer cette courtine de la forteresse. Moins campé qu'assiégé dans ses Gibraltars péninsulaires de Ceuta et de Melilla, à peine représenté par un drapeau et par une escouade dans ses îlots déserts des ZafTarinôs, des Alhucemas et du Penon de Vêlez, l'Espagnol n'a jamais pu débarquer sur la terre ferme; du moins, il n'a jamais pu y prendre pied.
Réunissant parfois toutes ses forces de terre et de mer, il est parvenu à bombarder ou même à enlever d'assaut quelque ville côtière. Aussitôt, il proclamait sa victoire en des bulletins et des titres sonores qui, dès le lendemain, ne consacraient plus que d'inutiles souvenirs. A peine installé, il devait abandonner sa conquête : il a ses ducs de Tétouan, comme nous avons nos princes de la Moskowa. En réalité, pour les gamisaires de Ceuta et de Melilla, le Rif est une terre aussi étrangère que l'Espagne elle-même pour les garnisaires de Gibraltar. Quatre siècles de guerres n'ont valu aux Espagnols que le dédain ou la haine des Rifains.
Sur la côte atlantique, jadis, les Portugais firent la môme besogne, avec le même succès. Du Détroit au cap Noun, ils occupèrent les pointes et les ports. Ils construisirent leurs forteresses de Tanger, de Casiillo Real (Mazagan), de Santa-Cruz, de Casa-
Bianca (Dar-el-Beida). Ils ravagèrent et soumirent au tribut les plaines côtières. Le Gharb, le Doukkala et le Haha furent en leur dépendance. Mais aux premières collines, à quelques heures de la côte, la force portugaise, malgré ses armées de 16000 hommes et de 200 000 chevaux, trouvait sa limite infranchissable. Chaque fois que les Portugais voulurent franchir cette limite, la même campagne les conduisit aux mêmes désastres.
Devant Tinvasion venue de la mer, la résistance indigène reculait lentement aux collines, puis aux montagnes, vers le haut des plaines et le fond des vallées. Chaque étape des Portugais dans Thinterland, — et toute invasion, militaire ou pacifique, qui partira de la côte atlantique, aura forcément le même résultat, car c'est la nature même des lieux, la disposition en éventail de ces vallées, Tagencement de ces montagnes en nasse profonde, qui le veulent, — chaque étape des étrangers concentrait devant eux les forces de la défense. Les nomades des plaines allaient demander appui aux montagnards.
Dans le goulet du Rif et de FAtlas, une multitude de fanatiques et d'aflfamés finissait par se réunir qui, brusquement, redescendait en cyclone sur la plaine et la côte. Cette vague de retour balayait en une minute tous les obstacles patiemment dressés par les envahisseurs. Vainement, durant près de deux siècles, le Portugal s'entêta à cette œuvre impossible. La même campagne était chaque année à reprendre. Chaqueannée, la même avancée était suivie dumêmerecul.
Après un siècle et demi d'expéditions presque annuelles (1415-1578), après une série d'armements gigantesques pour Fépoque, après les trésors de Tlnde et du Brésil jetés à cette guerre sans fond, le Portugal vit massacrer son roi Sébastien et 20 000 hommes de ses troupes à la bataille des Trois Rois, que les montagnards vinrent livrer sur les premières pentes du Rif, à quelques heures de TAtlantique et du Détroit, dans le pays de Ksar-el-Kebir : presque au môme endroit, les Français en 1765 et les Autrichiens en 1830 se firent hacher par les faucilles des mêmes montagnards.
Les Anglais, grâce au mariage de leur roi Charles II avec Catherine de Bragance, héritèrent du Portugal Tanger (1662).
Ils s'y installèrent, croyant la place utile à leur commerce et favorable à leurs espoirs de conquête. A grands frais, ils s'y maintinrent pendant plus de vingt ans (1662-1684). Mais, assiégés dans cette place plus étroitement encore que les Espagnols dans leurs présidesf ils constatèrent combien leur attente était fausse. Toute marche vers Tintérieur, toute communication avec le reste du pays leur était interdite : aux premières haies de la banlieue, à quelques heures du rempart, il fallait livrer bataille pour le passage de la moindre caravane. Et Tanger continentale était de garde plus difficile et plus dispendieuse encore que les péninsules de Melilla et de Ceuta : au premier indice d'inattention ou de faiblesse, les montagnards accouraient sur te glacis. Et la défiance du Sultan
contre les maîtres de Tanger rainait ie commerce
anglais dans les autres ports du Maroc
Après vingt ans d'expérience, TAngleterre mesura la juste valeur de cette possession : pour ouvrir à ses trafiquants les marchés du Ma^uîb, elle commença par abandonner Tanger '1684).
Aujourd'hui Tanger, rattachée à Gibraltar par le télégraphe optique, par le va-et-vient des bateaux de guerre et de commerce, par mille liens publics et secrets, est une place anglaise. Un ministre anglais y régna longtemps. En quelques heures, la flotte de Gibraltar en eût pu faire une possession britannique. Les impérialistes anglais feignirent longtemps de croire que TAngleterre tenait ainsi Feutrée du Maroc et qu'à leur gré, quelque jour, les raihvays partis de TAtlantique monteraient vers les capitales. Si TAngleterre avait nourri vraiment de tels projets, ses pires ennemis ne pouvaient que lui souhaiter une si folle ambition. Sous nos yeux mêmes, les événements récents, — Tinsurrection de Bou-Hamara, — nous ont montré quel sort l'intérieur du Maroc réserve toujours à cette pénétration maritime.
De 1996 à 1901, à défaut de chemin de fer, les Anglais avaient envoyé au Chérif leurs journalistes et diplomates marrons : cette montée, même pacifique, des Infidèles accumula et comprima dans le fond du pays une terrible force de résistance, qui brusquement fit explosion. Une soudaine tempête de fanatisme balaya Tœuvre des Harris et des Mac Lean ; contre ces envoyés du Malin, surgit YHomme à
l'Anesse^ Bou-Hamara,r Envoyé de Dieu. Les Anglais eux-mêmes reconnaissent que leur seule présence souleva cette tempête : ce n'est pas autrement que jadis les empiétements portugais avaient suscité un renouveau de ferveur religieuse et, sur le trône de Fez, établi les Chérifs, descendants du Prophète.
Par la victoire des troupes gouvernementales, la crise marocaine d'hier peut sembler aujourd'hui résolue : elle n'est qu'ajournée. L'Homme à l'Anesse, Bou-Hamara, qui personnifiait contre le Sultan anglais la résistance indigène, est vaincu. Mais si la pénétration maritime eût repris son œuvre, le fanatisme eût retrouvé tout aussitôt son mahdi ; quelque longues et diverses qu'en pussent être les péripéties, la pièce antique eût suivi son cours jusqu'au dénoûment fatal, que la nature même des lieux a d'avance imposé. Où les armadas et les richesses du Portugal voisin ont échoué, la force et l'or de l'Angleterre lointaine — ou de l'Allemagne — eussent échoué à leur tour.
Sur l'Atlantique, l'entrée du Maroc sera close, tant que le fanatisme voudra la fermer, c'est-à-dire tant que le Maghrib sera musulman.
Sur la mer saharienne, le Maroc a repoussé pareillement tous les assauts des étrangers. Depuis des siècles, du haut de ses montagnes, il a vu tourbillonner à ses. portes les multitudes de nègres et les nuées de bédouins ; il les a toujours repoussées.
Accourus du Grand Désert, de leurs sables altérés ou de leurs maigres oasis, vers ces montagnes aper-
çues de loin, vers ces forêts et ces vergers, vers ce pays d'eau et de vivres, nègres et bédouins battent lo versant méridional de FAtlas. Mais comparez les documents de la pins vieille géographie et ceux de la plus récente : depuis Hannon le Carthaginois, qui longi^a ce j>ays vers le vi« ou le v* siècle avant notre t^re, jusqu'à Segonzac, qui le visita ces années dernières, il ne semble pas que les frontières des races aient beaucoup varié.
(«outre les nègres surtout, le Maroc a fait une belle défense» Au bord du Soudan, de TÉthiopie, de la Nigritie, du Continent Noir, — toutes expressions synonymes dans la langue des différents siècles, — la forleresse marocaine demeure une terre de Blancs : lh^iH>dote retrouverait en place ses Éthiopiens, — ses Visages ôrrt/c's, — el ses blonds Libyens. Et c'est un pliénomène assez notable que, malgré leurs qualités prolifiques, aux portes mêmes de leur Afrique noire, les nègres n'aient pas submergé ce coin de blanche Libye, alors que, transportés sur la rive américaine, ils envahissaient la Louisiane et montaient à la conquête de tout le Mississipi.
Le Maroc pourtant a ses nègres. Sur le glacis saharien, au revers méridional de l'Atlas, ils se sont installés dans les maders de TOued-Draa; à Tintérieur des vallées atlantiques, au nord de la chaîne, noirs, mulâtres et quarterons se rencontrent un peu partout. Mais ce ne fut point en conquérants que les nègres forcèrent la porte : ils arrivèrent, ils arrivent encore en vaincus, en fugitifs, en esclaves, en servi-
leurs, en mercenaires. Et nulle part ils ne submergent l'élément indigène : ils sont au contraire assimilés ou domestiqués par lui.
Dans le Sous et TOued-Draa, d'anciennes tribus soudanaises ont formé le peuple des Haraiin ou Hartanis^ — des affranchis, — des Marocains noirs, qui par la seule couleur se distinguent des Chellaha ou Chleuhs, des Marocains blancs. Costume, langue, religion, mœurs, type physique même, le Hartani n'a plus rien du Soudanais ; il a tout emprunté du Chleuh, sauf la peau blanche; encore s'efforce-t-il de l'acquérir à sa descendance en épousant les femmes les plus blanches qui se peut.
Au nord de l'Atlas, les nègres recrutèrent et recrutent encore la garde du Sultan et les marchés d'esclaves ; les négresses peuplèrent et peuplent les harems. Dans les villes et dans les plaines, les générations actuelles sont assez fortement teintées par cette infusion de sang noir. Mais les tribus montagnardes, qui représentent les trois quarts de la population marocaine, sont restées presque sans mélange : blanches et blondes, par la couleur et par la chevelure, elles ressemblent toujours moins aux Méditerranéens d'Espagne et d'Italie qu'aux Européens d'Allemagne ou de France.
Les bédouins du désert ont été, en apparence, plus heureux que les nègres : leur assaut de la forteresse marocaine est parvenu à forcer la porte et, même, à installer sur tout le pays leur suprématie nominale. Depuis trois siècles, ce sont eux qui régnent au
18 L'AFFAIAE MAROCAINE
Maghrib. De fait ou plutôt de nom, le gouvernement de Tempire est la propriété de ces tribus demi-sédentaires, qui vinrent de la frontière saharienne.
Car c'est de TExtrême-Sud, des oasis du désert, que sortit au xvi« siècle la dynastie des Chéri fs saadiens, puis au xviV siècle la dynastie des Chéri fs fila li^ de ces descendants du Prophète, chérifs^ qui habitaient d'abord les oasis du Ta-filelt, du pays filali. Avec Tappui des tribus bédouines, qui vaguent au Sahara et cultivent les oasis, les Chérifs, au xvi« puis au xvuo siècle, montèrent à Fez et à Marrakech. Ils devinrent les seigneurs et souverains, mouieys et sultans, de tout le Maroc. Depuis 1550, le Maghrib subit la loi de ces étrangers.
Mais cette conquête des Chérifs ne se fit point, à vrai dire, par la frontière saharienne. De ce côté, r Atlas reste toujours une barrière infranchissable. Ce fut en contournant le rempart montagneux par Test, par les vallées de TOued-Guir et de la Melouia, que les Chérifs vinrent chercher la seule entrée praticable aux armées et aux caravanes étrangères, la Bouche du Maghrib, la porte de Taza.
C'est par Taza que les Chérifs entrèrent. C'est par Taza qu'avant eux, les Romains et les Arabes étaient entrés. Nous connaissons très mal la première conquête romaine : nous voyons seulement que, pour garder la Bouche du Maghrib, les Romains avaient
établi leur colonie de Volubilis dans la banlieue de Fez. Mais nous connaissons très bien la seconde conquête arabe au lendemain de Fhégire : de point en point, nous voyons que de nos jours, à neuf ou dix siècles de distance, la conquête chérifienne n'en fut qu'un renouveau.
Venus de l'Orient, tout au long de l'Afrique du nord et de sa rive méditerranéenne, à travers l'Egypte, la Tripolitaine, la Tunisie et l'Algérie, les Arabes avaient abordé, eux aussi, le Maghrib par les déserts de la Melouia. Une partie de leurs bandes, remontant ce fleuve, puis descendant l'Oued-Guir, alla se perdre dans le Sahara où, d'oasis en maders^ elle atteignit l'Oued-Draa et l'Atlantique : ainsi fut créée, sur le front sud de l'Atlas, la zone de bédouins arabes ou arabisés qui subsistent aujourd'hui et qui, saintement, entretiennent leur fanatisme et leur haine de l'Infidèle. Mais le gros de l'armée arabe franchit la Melouia, remonta l'Oued-Msoun et, dès l'année 681 de notre ère, força la porte de Taza, qui vraiment — on le voit encore — est l'entrée, la seule entrée du Maghrib. Cette porte franchie, tout l'éventail des vallées et des plaines qui s'ouvre sur l'océan Atlantique, tout le Couchant, Gharb, jusqu'au Détroit fut inondé. Tout ce qui, dans le peuple indigène, berbère, ne fut pas massacré ou n'accepta pas la foi du conquérant, dut s'enfuir aux montagnes. Au long des rivières et de la côte, l'éventail du Gharb devint arabe.
A dix siècles de distance, les Chérifs ne firent que
recommencer la marche des Arabes : ils rencontrèrent le môme succès. Entrés par Taza et par Tarrièrefond du pays, ils prirent en sens inverse la tâche des Espagnols, des Portugais, des Anglais et des nègres. Sans peine ou du moins sans grandes batailles, leur descente vers TAtlantique coupa en deux la résistance des indigènes. A droite et à gauche, ils rejetèrent les débris de cette résistance dans les montagnes, dans le Rif, d'un côté, dans l'Atlas, de l'autre, et la trouée ainsi faite les mena jusqu'à la côte en suivant la pente naturelle des plaines. Ils balayèrent Tune après l'autre chacune des vallées fluviales. L'un après l'autre, les trois royaumes de Fez, Marrakech et Sous tombèrent en leur pouvoir.
La résistance des indigènes avait été coupée. Elle ne fut jamais domptée. Jusqu'à nos jours, elle s'est poursuivie. Aujourd'hui encore, sur chaque flanc de la trouée chérifienne, le Rif et l'Atlas ne sont que des provinces nominales de l'empire. Les deux versants des monts restent insoumis : comme on dit au Maroc, ce sont « pays de révolte », blad-es-siba, La seule route des Arabes et des Chérifs, au rebord saharien de l'Atlas, et son épanouissement entre les pentes intérieures de TAtlas et du Rif sont le domaine réel du pouvoir chérifien. Car, seules, les oasis de la façade saharienne et les phtines de la façade atlantique consentent d'ordinaire le tribut, ne refusent jamais ouvertement l'obéissance, reçoivent les ordres et tolèrent les fonctionnaires chérifiens : ce sont les « pays des bureaux », blad-el-maghzen.
Blad-eS'Siba et blad-el-maghzen : depuis trois siècles, la division s'est maintenue. Deux cent mille kilomètres carrés environ et trois ou quatre millions d'âmes composent le blad-el-maghzen ; six cent mille kilomètres carrés et dix ou quinze millions d'âmes composent le blad-es-siba.
Comme on voit, le Maroc (800 000 kilomètres carrés) est beaucoup plus vaste que la France (540 000 kilomètres carrés) : c'est un détail qu'il ne faut pas oublier, quand certains de nos politiques nous proposent de ne faire du Maroc qu'une bouchée. Un peu plus vaste que l'Algérie (780000 kilomètres carrés), le Maroc a une population quadruple ou quintuple : c'est encore un chiffre que nous devons méditer. Le Maroc n'a peut-être qu'une armée insignifiante de soldats réguliers; mais sa population compte au moins six millions d'hommes jeunes et vieux, soit deux ou trois millions de guerriers.
Môme en laissant de côté les cavaliers de la plaine et leurs fantasias plus gênantes que terribles, lés montagnes peuvent receler deux millions de fantassins qui, sans doute, ne tiendraient pas la campagne ouverte, mais qui, derrière l'abri de leurs rochers, feraient contre nous de sanglante besogne. Il est vrai qu'il ne faut pas oublier, non plus, la rivalité des « pays de révolte » et des « pays de bureaux ». Mais, réduites à leur vraie grandeur, l'autorité du souverain et la force de Tempire sont encore redoutables.
Dans le blad'el-maghzen, l'empereur est obéi, respecté et payé, tout à la fois comme chef temporel et
comme chef spirituel, comme maître, souverain, mouley, sultan, et comme pontife, fils et lieutenant du Prophète, chéri f, représentant et élu de Dieu, prince des Croyants, emir-al-mouminin. Dans le blad-elmaghzen, les innombrables fonctionnaires chérifiens, caïds, amels et pachas, lèvent donc la dîme, vendent la justice, recrutent et commandent Tarmée, torturent et emprisonnent le peuple, vivent à leur gré et « mangent » à leur appétit.
Inutile d'ajouter qu'ils ne rendent aucun service. Ni la police ni les chemins ne sont Fobjet du moindre de leurs soucis. Ils ne s'occupent que de récolter l'argent pour leur maître et pour eux. Dans tout l'empire, il n'est pas de route carrossable. On ne passe les rivières qu'à gué ou sur les ruines des ponts construits par les Romains. Le blad-el-maghzen est une autre Turquie, plus désordonnée et plus barbare.
Dans les montagnes du blad-es-siba, le désordre et la barbarie sont encore plus grands, mais tout autres. En tant que chéri f seulement, le maître y jouit d'un vague respect. Les montagnards depuis mille ans partagent, au moins de nom, la foi musulmane des plaines. Mais leur respect pour le chérif de Fez "est limité par le culte de mille autres saints personnages, mahdis, derviches, tolba, sorciers, prophètes, chorfa même. Car le Maghrib est peuplé de chorfa (pluriel arabe de chérif) : la croyance populaire veut qu'à travers les siècles toutes les branches de la famille du Prophète aient successivement délégué vers le
Maghrib quelques représentants. Aujourd'hui le Maroc^ plus encore que TArabie, est la terre des chorfa.
Parmi ces petits-fils de Mahomet, le chérif de Fez n'est ni le plus authentique ni le plus illustre. Les chorfa d'Ouezzan se vantent d'une descendance plus directe et plus facile à prouver. Toutes les autres villes ou provinces, dans le blad-es-siba comme dans le blad^el'ïnaghzen y ont par milliers des arrièreneveux du Prophète, que le bon peuple est tout prêt à vénérer, dès qu'un miracle prouve leur autorité dans les conseils de Dieu.
Sur le blad-es-siba^ l'influence spirituelle du maître est donc fort intermittente : sa puissance temporelle est toujours nulle. Ni justice ni impôts, ni papiers ni gendarmes, ni soldats ni bourreaux. Chaque tribu, chaque canton, chaque village, chaque famille y vit dans l'indépendance ou, plutôt, dans la complète anarchie.
Parfois un chef local ou religieux, cheik ou mahdi, une assemblée, djemmaa, de notables héréditaires ou élus, maintiennent dans quelques grandes ou petites communautés un minimum, un semblant d'ordre et de paix. Le plus souvent, aucune autorité effective ne limite le caprice de chacun. Aucune trêve réelle n'interrompt l'état de guerre entre partis, ço/s, ou entre individus. Pour le service du çof ou pour sa défense personnelle, tout homme en blad-essiba est d'abord un guerrier, qui dépense ses jours et ses nuits en razzias, contre-razzias et factions de
garde. Le fusil est le premier instrument de travail; le meurtre, la plus ordinaire des actions.
Au regard du blad-es-siba, TAlbanie et le Kurdistan turcs sont des terres de mansuétude et de fraternité. C'est à peine si notre haut moyen-âge pourrait offrir quelques fades copies de cette existence marocaine. Jamais, en une société humaine, la vie du mâle ne fut aussi constamment remplie d'embûches et de périls. Chaque maison est un château crénelé, tireml. Chaque village est une forteresse tourrelée, agadir. Pour échapper aux pillards et aux fauves, Tenfant est attaché à Tintérieur des maisons. L'adolescent, dès qu'il fréquente l'école, est enlevé, entraîné au beit-esçohfa (maison de la gamelle, lupanar) et quotidiennement violé. L'homme est compté parmi les heureux quand il atteint la quarantaine avec tous ses membres et ses deux yeux.
Les villages sont peuplés d'éclopés et d'aveugles, dont l'ennemi, le voisin, coupa quelques membres ou creva les pupilles, de sa faucille rougie. Seuls, défendus par la bénédiction divine, par la baraka^ le fou et le chérif peuvent espérer connaître leurs petitsenfants. Aucun autre homme n'arrive jamais à la vieillesse. Pourtant, couvert par le mépris de tous, le juif ose courir les routes et faire le commerce, sans autre risque journalier que le pillage, la torture et l'emprisonnement.
Il faut lire, dans le Maroc inconnu d'A. Mouliéras, le véridique « au jour le jour » de cette existence marocaine, où le travail de la femme doit nourrir.
vêtir, entretenir la communauté, car, seule, la femme peut librement, en toute sécurité, dans les rues et dans les champs, vaquer aux travaux de la culture, de rindustrie et du ménage.
Entre le blad-el-mag/izen et le blad-es-siba, il n'est pas de frontières fixes et permanentes : suivant la différence des temps et les jeux de la force, Tun des pays s'accroît ou se restreint aux dépens ou au bénéfice de l'autre.
Quand le Chérif de Fez est énergique et puissant, ou riche et habile, son Maghzen, son Administration, élargit son domaine : ses armées s'aventurent au cœur des montagnes; il installe des caïds et lève rimpôt chez les tribus insoumises; quelquefois même, il parvient à réunir les provinces et les grands marchés de son empire par des lignes de postes militaires qui, gardant les routes de caravanes, rançonnent les convois; d'ordinaire, il dispose ainsi de la route directe entre Fez et le Tafilelt, à travers l'Atlas rebelle.
Mais vienne un Chérif indolent, incapable, ou mal pourvu de soldats et d'argent : les montagnards aussitôt prennent leur revanche; le Maghzen recule. Souvent, il est réduit aux murailles des villes et à la frange des plaines côtières. Parfois même, les seules capitales et les ports restçnt en son pouvoir effectif. Pour aller d'une capitale à l'autre, de Fez à Mûr-
rakech, le Chérif ne saurait alors s'aventurer tout droit sur les routes de l'intérieur : il doit descendre de Fez à Rabat, contourner par la côte le coupegorge des collines et remonter vers Marrake<ih à travers la vallée maritime. Depuis 1660, il n'est pas d'année où le Maghzen n'ait eu à défendre son domaine contre une incursion, une razzia, une petite insurrection ou une grande révolte. Tout Chérif, qui veut régner effectivement, vit en une expédition continuelle : de l'une à l'autre de ses capitales, il promène sa mahalla^ sa cour armée, et dort sous la tente plus souvent qu'en un palais.
Entre le blad-es-maghzen et le blad-es-siba^ il n'est pas non plus de différence essentielle et tranchée : de l'administration régulière, qui n'existe presque nulle part, à l'insurrection ouverte, qui couve un peu partout, toutes les nuances se rencontrent. La présence ou l'absence des caïds et officiers chérifiens ne prouve même pas grand'chose. Telle tribu, dite soumise, reçoit un caïd et les soldats du Chérif, mais refuse l'impôt et réduit le caïd au simple rôle de témoin. Telle autre tribu envoie des présents à Fez et réclame contre ses voisins la justice chérifienne, mais brûlerait ou fouetterait à dos et à ventre le caïd et les moghazni (soldats réguliers) assez imprudents pour se risquer chez elle.
En gros cependant, on peut tracer une division naturelle et indiquer une différence profonde : presque partout, le Maghzen règne sur les plaines et le bladeS'Siba commence aux défilés des monts; d'ordinaire,
le blad-el^maghzen parle arabe et la langue du fe/arfes-siba est tamazirt ou, comme nous disons, berbère. Ni cette division, ni cette différence ne sont absolues : ici encore, le Maghrib nous offrirait tous les contrastes et toutes les nuances. Ni Tune ni l'autre ne datent seulement de l'invasion chérifienne : ce partage du Maghrib remonte à la conquête arabe.
Les Arabes et leur cavalerie nomade s'étaient établis dans les plaines. Ils avaient de gré ou de force converti les indigènes du bas pays. Par la religion et par la langue, ce bas pays devint arabe au lendemain de la conquête. A travers les siècles, il l'est toujours resté, si du moins l'on peut aujourd'hui donner le nom d'Arabes à ce ramassis de peuples qui sans doute parlent arabe, mais où tous les musulmans d'Afrique et d'Asie, sans compter les captifs et renégats du Soudan et de l'Europe, ont depuis douze siècles mélangé leurs races.
Andalous, Soudanais, Algériens, Égyptiens, Arabes, Syriens et Turcs, tous les sectateurs du prophète ont tour à tour déposé au Maghrib quelques bandes de fugitifs. Chaque progrès et chaque recul de l'islam dans le monde eut pour premier effet de pousser ou de refouler ici quelque race nouvelle. Espagnols, Portugais, Provençaux, Italiens, etc., tous les Méditerranéens ont fourni des esclaves et des femmes aux corsaires du roi de Garbe. C'est de ce mélange innommable qu'est fait le peuple du blad-el-maghzen. Ce peuple est arabe pourtant, moins par la langue que par la vie demi-nomade, par la foi ardente et
par la place que tiennent en sa pensée le service d'Allah, le respect de son Prophète et le désir de guerre sainte.
En face du blad-el-maghzen arabe, le blad-es-siba est berbère, — dans Tensemble du moins, car certaines tribus arabes, tels les nomades de la Dahra, et certaines tribus arabisées, tels les Djebala du Rif et les Riata de Taza, sont blad^essiba.
Ce nom de Berbères désigne un ensemble de peuples qui, depuis Tantiquité, tiennent le rebord de l'Afrique méditerranéenne, mais dont nous connaissons mal l'origine . Ce nom n'est que la transcription arabe du mot antique barbares^ — le nom que Grecs et Romains donnaient à tous ceux qui ne parlaient point leurs idiomes. Avec justesse, l'Arabe appliqua ou maintint ce nom aux indigènes qui conservaient leur langue et refusaient d'adopter la sienne Les Berbères du Maroc s'appellent eux-mêmes Imaziren (singulier : amazir; féminin : tamazirt). Au moment de la conquête arabe, que recouvrait déjà ce nom d'amazir"! quel mélange de Libyens, de Phéniciens, de Grecs, de Romains, de Vandales, de Byzantins et de Visigoths, d'autochtones et de conquérants? Ce peuple amazir, du moins, était, semble-t-il, entièrement blanc, sans mélange de nègre.
La conquête arabe, qui le coupa en deux pour le rejeter dans le Rif et dans l'Atlas, eut pour résultat, en lui donnant trois habitats séparés, de créer trois types d'individus et de dialectes, — types restés assez proches pour que les individus reconnaissent leur
parenté et que les dialectes puissent à la rigueur se comprendre Tun Fautre; types assez différenciés néanmoins par Tinfluence des différents voisinages.
Au long de la Méditerranée, le Rifain, demeuré à l'écart, presque sans mélange de nègre ni d'arabe, a gardé son teint blanc, sa chevelure blonde, ses yeux bleus, tout son aspect de septentrional. Dans TAtlas continental, le Braber, pris entre T Arabe du désert et TArabe du Maghrib, s'est teinté de brun et de mœurs nomades. Dans T Atlas maritime, le voisinage des nègres a créé, près du Chleuh blanc, le Hartani noir, avec les nuances intermédiaires. Mais, dans l'ensemble, sous ces différences de langage et de peau, tout ce peuple amazir reste* semblable par les mêmes habitudes de vie agricole, par les mêmes besoins d'autonomie locale, de vie en communautés indépendantes, en « cités » à la mode des anciens Grecs, et par les mêmes ambitions de vie plantureuse.
L'Arabe est un nomade et un pillard; sobre et cupide tout ensemble, il convoite les richesses brillantes. For, les étoffes de prix, et pourtant il reste détaché des biens de ce monde ; c'est d'abord un chevalier maigre et pieux qui passe son temps à rêver croisade et service d'Allah : il légua don Quichotte à l'Espagne.
Le Berbère est un paysan, un propriétaire, un gras compagnon, aimant la chair et la ripaille, un sédentaire, fort attaché aux biens matériels, un calculateur, ne reculant jamais devant le travail, mais courant toujours à son bénéfice. Un bon enclos, un bon
30 L'AFFAIRE BfAROGAINE
troupeau, une bonne maison, une bonne table et le '
reste sont le terme de ses rêves, le but de ses efforts, l
Le Berbère est religieux à ses heures : depuis i douze siècles, les Arabes Font patiemment dressé aux
exercices et aux gestes de Fislam. Mais il boit du vin \
et des liqueurs fermentées, parodie durant son car- |
naval les cérémonies et les paroles coraniques, sup- I prime les ablutions rituelles et, dans ses jours de franchise, déclare que la religion est bonne au plus
pour les faibles d'esprit. L'Arabe le tient pour un i mécréant, un chrétien, presque un Juif ^..
Le Berbère d'aujourd'hui est guerrier toute sa vie : j en l'état actuel des choses, il ne peut vivre sans se
battre. L'Infidèle, qui viendrait attaquer le Maghrib, |
trouverait donc le Berbère, comme l'Arabe, tout prêt j
à la guerre sainte, et les Rifains ont éloquemment I
prouvé à l'Espagne que jamais la force ne viendra à j
bout de leurs montagnes. Mais, quand il peut, le '
Berbère ne vit pas seulement pour la bataille et pour i
la foi : il se fait de jour en jour une notion plus nette ,
1. Cf. de SegODzac, Voyage^ p. 215 : « Un Chérif nous a conté que Tune des fraclions de Geldaman, les Béni Mahsen, passe pour chrétienne. Ses membres mangent de la chair de porc, n'observent pas les prescriptions du Coran, ne font pas le Ramadan. Pour comble de sacrilège ils ont élevé une qoubba sur la tombe d'un sloughi et Tont nommée Sidi bou Dali. Leurs voisins les méprisent et appellent leur qoubba : « Sidi Keddoub », — Saint Mensonge. On dit encore que ce Sidi bou Dali était un pieux marabout qui prit un renégat juif pour serviteur. Le juif écrivit furtivement un livre de doctrine exposant une religion nouvelle, et quand le saint homme mourut il le lui attribua. Depuis lors les Béni Mahsen suivent le culte forgé par le renégat juif. >
et un souci plus profond de son intérêt. Quand TArabe songe au mariage, dit le proverbe marocain, il demande : « Est-elle de bonne maison? » ; « Est-elle blanche? » demande le Hartani; « Est-elle riche? » demande le Chleuh,
Aussi le Berbère n'a-t-il plus pour tous les Infidèles la même haine impartiale, que leur conserve TArabe. Depuis qu'il fréquente TAlgérie française, le Berbère établit une très grande dififérence entre les peuples de la chrétienté, entre le mendiant espagnol et le crésus français, entre le vendeur de Londres ou de Hambourg et l'acheteur d'Alger ou de Marseille.
Depuis quelques années surtout, il constate, par une expérience de chaque jour, que TAlgérie et la France lui peuvent être une source de revenus abondants et assurés. Avant peu, il arriverait à cette conception justifiée par les faits que ses intérêts et les nôtres sont, de tous points, solidaires. Et de fait les Marocains peuvent fournir à la France africaine (pour la commodité de Texposition, je désignerai sous ce nom la Tunisie et l'Algérie seulement) tout ce qui lui manque; réciproquement, cette France peut acheter aux Marocains tout ce qu'ils ont à vendre.
Le premier besoin de notre France africaine est la
main-d'œuvre. Nous aurons toujours, en quantité
j suffisante, les capitaux entreprenants et les intelli-
gences énergiques. Il nous manquera toujours les bras solides pour le gros ouvrage.
Les Espagnols et les Siciliens viennent, il est vrai, nous offrir leurs services : aide précieuse qu'il faut attirer sans doute, mais dont il faut ne pas méconnaître les risques futurs et les inconvénients actuels ; il ne faudrait pas que notre France d'Afrique s'éveillât quelque jour italienne ou espagnole; c'est une tâche nécessaire, mais une lourde et coûteuse entreprise, que l'assimilation par l'école de ces émigrants européens. Depuis dix ans bientôt, le Marocain vient leur faire concurrence. Il pourra quelque jour les supplanter. Pour les durs travaux du plein air ou de la mine, il n'a pas de rival. Telle de nos compagnies minières ne recrute que de Sousis et de Rifains ses équipes de fond. Jusqu'en Tunisie, les gens du Sous viennent défoncer nos vignes et planter nos olivettes.
C'est par bandes déjà que ces Marocains arrivent chez nous : la saison finie ou l'épargne amassée, ils retournent à leur montagne lointaine, à leur maison, à leur champ, mais pour revenir bientôt avec de nouveaux compagnons. C'est par véritables caravanes, si nous le voulions, que nous les verrions accourir. Car cette Berbérie est une inépuisable fabrique d'hommes.
De tout temps, sa race prolifique et joyeuse a engendré, enfanté, pullulé dans la gaieté et la demiivresse du çamet (liqueur épaisse de raisin fermenté). De tout temps, elle a dû jeter au dehors un trop-plein d'affamés ou d'aventuriers, des armées de pillards ou
de mercenaires. Les conquêtes de l'Arabe en Europe el dans l'Afrique soudanaise furent faites, en réalité, par les Berbères. Leurs Almoravides envahirent l'Espagne jusqu'aux Pyrénées et le Soudan jusqu'au Niger. Leurs pirates, — les terribles pirates de Salé, les corsaires du roi de Garbe, — pendant huit cents ans, écumèrent toute la Méditerranée.
Rejetés dans leurs montagnes, ils ont depuis trois siècles gaspillé leur énergie et leur population en luttes intestines et en révoltes. Leurs vallées trop étroites ne suffisant pas à les nourrir ou les intempéries ravageant, une année, la moisson et, l'autre année, la cueillette, ils ont connu et connaissent encore de terribles famines : les guerres civiles, le manque ou l'insécurité des routes font qu'un district entier meurt de faim, alors que l'abondance règne à quelques heures de là ^ Le Marocain doit donc émigrer.
Il reprend aujourd'hui la route de l'étranger. Sa descente est pacifique. Ce bon mercenaire a senti que les temps de la solde étaient passés et que ceux du salaire étaient venus. Ces Suisses de l'Afrique en deviennent les Auvergnats. Ils demandent au travail ce que leurs pères n'attendaient que du sabre. Pour leur plus grand profit et pour le nôtre, c'est vers notre Afrique qu'ils se dirigent. Cet exode annuel des Marocains en Algérie devrait être l'un des instruments de notre politique.
1. Voir De Foucauld, Reconnaissance au Maroc j p. 200. lVpfaire marocaine. 3
Autre matière d'échanges : autant que de paysans, notre Afrique manque de gros bétail; la nature lui a refusé les prairies et les vents humides qui sont nécessaires à Télevage. Le Maghrib verdoyant, sur lequel TAtlantique jette ses pluies en toute saiâon, a toujours des troupeaux à vendre. En bœufs et en moutons, il pourrait fournir à toutes nos demandes. Il nous envoie déjà des caravanes de bestiaux sur pied, sans compter les peaux, laines et poils :
Importations du Maroc en Algérie.
Années. Bœufs. Moutons. Peaux et laines.
1900 21 990 267 440 1 967 quintaux.
En 1901, c'est un chiffre rond de quatorze millions de francs que TAlgérie a payé au berger du Maroc. Si nous le voulons encore, ce commerce peut être doublé, pour le bénéfice immédiat du Marocain sans doute, mais aussi pour le service de nos besoins les plus urgents.
Nos colons de TOranie, dans leurs travaux agricoles, ne peuvent déjà plus se passer du bœuf marocain, qui, robuste, docile, infatigable, est en outre tout acclimaté. De proche en proche, le reste de notre Algérie constatera bientôt que, pour l'exploitation de ses domaines encore en friche, le bœuf du Maroc ne lui est pas moins indispensable que Touvrier du Rif et du Sous.
Le mouton importé paraît aujourd'hui moins nécessaire : r Algérie en peut nourrir, elle en nourrit de
LE MAROC 3!i
beaux troupeaux. Elle exporte ses moutons en grandes quantités vers la métropole. Elle se plaint même que, du Maroc, deux ou trois cent mille moutons importés chez elle annuellement fassent concurrence à ses producteurs, car bon nombre de ces bêtes marocaines ne font le détour par les marchés algériens que pour éviter les droits de la douane (ils n'en paient aucun à la frontière terrestre de l'Algérie) et concurrencer ensuite le mouton colonial sur le marché de Marseille. Ces plaintes sont exagérées. . Même si elles étaient fondées, l'Algérien retirerait encore de ce transit une commission fort avantageuse.
D'ailleurs, à mesure que la vigne et l'olivette reprennent possession de notre Afrique, elles chassent le mouton devant elles et réduisent les terrains de pâture : depuis quelques années, le cheptel ovin de notre colonie est en baisse continue. Le Maroc ne fait que suppléer à cette baisse : pour le mouton comme pour le bœuf, mieux notre Afrique mettra ses terres en réelle valeur, plus aussi le gros et le petit bétail marocains trouveront chez elle d'acheteurs ou de commissionnaires.
Le Maroc a beaucoup d'autres produits, dont il ne sait que faire et que notre Afrique ne sait où demander. Pays d'arbres, terre de vergers, versants de forêts, le Maroc a des bois et des fruits qu'il gaspille ou laisse perdre et dont notre Afrique lui offrira quelque jour un bon prix. L'Atlas algérien est déboisé : notre Afrique achète les bois du Nord. L'Atlas marocain est encore chargé de chênes et de cèdres... Le Maroc'
a des châtaigniers, des noyers, des pommiers. Pour les fruits, le Rif est une autre Galice. Quelque jour, le marché d'Alger s'apercevra qu'il n'est pas besoin d'aller s'approvisionner en Italie ou en Espagne.
Depuis cinq ans, le gouvernement français a fait tous ses efforts pour développer ce commerce entre le Maroc et l'Algérie. La convention franco-marocaine du 4 juillet 1901 a organisé une triple ligne de marchés, qui doivent assurer au trafic pleine sécurité, d'une part, et toutes facilités administratives et douanières, de l'autre. Au long de la frontière, ce système ingénieux établit trois lignes parallèles de marchés français, marocains et mixtes. Quatre villes françaises, cinq ou six villes ou ksour marocains et quatre endroits neutralisés à certains jours sont désignés, où les échanges seront libres, désormais, moyennant des droits fixes et des formalités simpliGées. En ces marchés continentaux, l'Algérie et le Maroc pourront commercer aussi facilement que l'Europe et le Maroc dans les marchés de la côte. Jusqu'ici, l'insécurité de la zone frontière et les exactions des fonctionnaires chérifiens ou des cheiks indépendants mettaient ce commerce terrestre en une criante infériorité sur le commerce maritime : l'Algérie et le Maroc étaient séparés, non seulement par une bande de déserts, mais surtout par une zone de pillages.
Si cette convention est vraiment respectée, deux marchés surtout, Lalla-Marnia du côté français et Oudjda du côté marocain, semblent destinés à de grands échanges. De chaque côté de la frontière, ces
deux marchés sont assis au bord de la grand'route^ de la seule grandVoute terrestre qui parcoure les districts peuplés de l'Afrique Mineure : Lalla-Marnia, par la trouée de Tlemcem, communique avec Oran et Alger; Oudjda, par la trouée de Taza, communique avec Fez et Marrakech. Malheureusement, en Tétat actuel du pays, cette route n'est ouverte et vraiment praticable, ni du côté français, ni du côté marocain.
La route française, le chemin de fer, s'arrête à Tlemcen, à quelque 50 kilomètres de Lalla-Marnia : nous avons jeté des millions dans la construction des lignes vers le désert; mais nous avons négligé cette prolongation vers Lalla-Marnia, d'où peut dépendre tout l'avenir de notre Afrique. La route marocaine, la ligne de caravanes régulières, s'arrête avant Taza, à quelque 200 kilomètres d'Oudjda. Car Taza, qui commande, ouvre et ferme à son gré la Bouche de Maghrib, est aujourd'hui blad-es-siba. Un caïd chérifien réside dans la ville. Mais la tribu insoumise des Riata tient la campagne et assiège les murailles, de si près que les citadins doivent payer un tribut pour l'eau qu'ils descendent puiser à la source du faubourg.
Les Riata *, tenant la Bouche du Maghrib, rejoi-
1. Cf. De Segonzac, Voyage, p. 213 et 214 : « Les Riata sont une grande tribu. Leur origine est berbère. Ils Tout oubliée ou la renient et se disent Arabes. Seule, la fraction montagnarde d'Âhel-ed-DouIa a conservé ses traditions; elle fait cause commune avec les Reni Ouaraïn et parle la langue tamazirt. Les cheikhs de la tribu racontent que les Riata habitaient autrefois la montagne. Peu à peu, poussés par les Béni Ouaraîn, attirés par la plaine, alléchés par les villes de Taza, de Meknessaet-tahtania, de Meknessa-fouquania, ils refoulèrent les Miknassa
. gnent le blad-es-sîba du Rif au blad-e^-siba de TAtlas : ils établissent le pont entre les deux « pays de révolte ». Ils firent en ces dernières années que, depuis le Détroit jusqu'au cap Noun, les montagnes rebelles coupaient de notre Algérie Fez et le Chérif : le Maghzeriy dans sa plaine occidentale était captif, enfermé par le «/6a continu des montagnards. Aussi Taza devint le centre de la dernière rébellion. C'est à Taza que l'Homme à TAnesse vint établir son quartier général : les Riata firent le noyau de son armée. C'est de Taza qu'il entreprit de recommencer sur Fez la marche de tous les conquérants du Maghrib. Cette expérience prouvera-t-elle au Maghzen l'importance vitale qu'a pour lui la possession de Taza? Le Chérif profitera-t-il de notre alliance pour couper ce nœud de la rébellion et rouvrir la Bouche du Maghrib? Comprendra-t-il que, sans la libre disposition de cette porte, sa position reste précaire et son domaine toujours menacé? Calculera-t-il enfin quels bénéfices de toutes sortes, pour le présent et pour l'avenir doit procurer, à son peuple et à son gouvernement, l'ouverture de cette porte vers l'Algérie, et l'entente, l'intimité franco-marocaine qui en serait la conséquence?
et s'emparèrent des villes. Leur histoire est une perpétuelle bataille. Leur plus récente victoire fut celle qu'ils remportèrent en 1875, sur Mouley-el-Hassen, près des collines de Bou-Gerba. Le sultan eut son cheval tué, il perdit son harem, son convoi et une partie de son armée. Depuis lors, les lliata ont fait leur soumission, mais aucun fonctionnaire du Maghzen ne s'aventure chez eux. ••
Notre diplomatie à Fez aurait pu donner quelques raisons (il est vrai qu'elle était à Tanger et qu'elle y resta trop longtemps). Les chiflfres du commerce marocain lui fournissaient un argument indiscutable. Les statistiques de nos concurrents eux-mêmes ne faisaient que plaider notre cause. Chiffres en mains, — et en ne prenant que les chiffres officiels des publications anglaises, — nous pouvions montrer au Maghzen que non seulement l'intimité franco-marocaine assurera la prospérité du pays, mais qu'elle peut faire encore la fortune et la force du gouvernement chérifien.
Tous les autres peuples sont vendeurs au Maroc. Nous seuls y sommes acheteurs. Les Anglais y versent leurs cotonnades, leur thé, leurs armes, etc. Ils n'y prennent que quelques chargements de peaux et de fruits pour la métropole, de légumes et de provisions pour Gibraltar. Par leurs importations, ils tiennent la moitié du commerce marocain. Par leurs exportations, ils n'en représentent pas le tiers. La balance est toujours à leur profit :
Commerce anglais au Maroc ^
(en milliers de livres sterling).
Importations anglaises 762 755 638 599 549 720
Exportations marocaines .. . 668 707 360 218 386 618
1. Chiffres empruntés au Stalistical Abstract for the United Kingdom.
Encore, dans ces statistiques officielles, ne figurent pas les fusils et les armes qui entrent par tous les ports du blad-eS'Siba et qui ajoutent un gros appoint aux importations anglaises. En réalité, les Anglais vendent au Maroc le double et le triple de ce qu'ils y achètent. Les Allemands, de même, en échange de leurs sucres, chandelles et camelote, ne prennent qu'un peu de dattes, de laines, de cire et de maroquinerie. Les Espagnols, s'ils avaient de l'argent, seraient des clients plus sérieux. Mais, faute de capitaux, l'Espagne est très sobre et n'achète que peu de chose.
Seule, notre France africaine, qui ne vend rien, achète tout ce que le Maroc lui peut offrir, et surtout cette denrée qui, plus que toutes les autres, fera la fortune du Maroc, — le travail de l'ouvrier marocain. Seule, notre France africaine apprécie et paie ce travail à sa juste valeur. Bon an mal an, l'ouvrier marocain rapporte au pays natal plusieurs millions d'argent algérien.
Assurément la richesse du peuple ne fait pas, au Maroc, la fortune du gouvernement. Les intérêts du pays et les intérêts du Chérif sont môme, le plus souvent, opposés. Il se trouve pourtant qu'en cette politique franco-marocaine ils se concilieraient. Car le Chérif à son tour en tirerait un sûr accroissement de ses revenus, un sûr affermissement de son pouvoir temporel dans l'empire, et un énorme accroissement de son autorité spirituelle au dehors.
Pour les revenus d'abord, il suffit de prendre le seul commerce des bestiaux et de calculer ce que le
Chérif perd annuellement à ne pas tenir la route de Taza. La plupart des bestiaux vendus en Algérie viennent du versant atlantique : par Fez et Taza, ils arrivent à Oudjda. Or, sur la route, il faut compter que les Riata et autres pillards leur font payer, au minimum, une zeitat (sauvegarde) de quinze francs par tête de bœuf et de trois francs par tête de mouton.
Que le Chérif supprime les Riata et établisse à Taza un droit de passage, c'est au minimum quatre ou cinq cent mille francs (et cinq cent mille francs sont un chiffre dans le budget chérifien) qui, du jour au lendemain, sans risques et sans frais, tomberont annuellement dans ses caisses ; les frais de perception seront presque nuls; la matière imposable, — je veux dire : le nombre des bestiaux, — triplera tout aussitôt. Avec rinsécurité et le vol actuels, le bœuf, acheté cent soixante pesetas à Fez, est revendu deux cent cinquante francs à Tlemcen, soit, au cours ordinaire, trois cents pesetas. Si le Chérif assure la liberté du passage, alors même qu'il imposera une douane inusitée, il pourra compter sur la reconnaissance et la Gdèle soumission de tout le district *.
1. Cf. De Segonzac, Voyage, p. 221, 222 : « De Foucault raconte qu'il entendit les gens de Taza souhaiter la venue des Français. Cet espoir fut sans doule trop longtemps déçu, et les Tazi paraissent ne plus s'en souvenir. Ils ont mis toutes leurs espérances dans le sultan. L'un d'entre eux nous a dit : « Le «jour où Mouley Abd-el-Azziz rentrera dans Fez, les Béni Ouaraïn « lui demanderont un cadï et deviendront Blad-el-Maghzen. Ce « jour-là les Riata en seront réduits à faire leur soumission ou à n rentrer dans leurs montagnes. Alors Taza retrouvera sa prospé-
Maître de Taza, il surveillerait aussi le passage et le retour des émigrants. Aujourd'hui, c'est par mer que la plupart de ceux-ci arrivent en Algérie. Ils préféreraient sûrement la voie de terre. Paysans économes, un peu avares, ils ne paient qu'à regret le moindre billet de pont et les plus maigres provisions de route. Par terre, ils trouveraient à chaque étape l'hospitalité musulmane, la nourriture et le coucher. Ils mettraient quelques semaines de plus. Mais le temps est sans valeur en terre d'islam. Ils économiseraient quelques écus, môme en acquittant les droits de timbre et les visas, dont le Chérif pourrait alors semer la route.
Ce ne serait qu'un faible revenu J)our les finances du Maghzen^ mais le bénéfice politique serait bientôt appréciable. Descendus en majorité du blab-es-siba^ ces émigrants s'habitueraient chaque année davantage à l'autorité et à l'impôt du Chérif. Us auraient tout intérêt à ne point se brouiller avec l'autorité chérifienne. Pour obtenir facilement le passage et les passeports à travers le blad-el-maghzen, ils trouveraient expédient quelque jour de ne plus fermer aux caïds du Chérif l'entrée de leur blad-es-siba.
Il n'est d'ailleurs rien de comparable à l'épargne et à l'argent pour incliner les esprits les plus indépendants à la paix sociale et à l'obéissance : souvent le moindre capital fait du révolutionnaire le plus farouche un respectueux défenseur des lois.
« rite ; ses jardins reviendront le paradis que vantaient nos pèresi « où murmuraient les sources, où chantaient les rossignols » .
L'intimité franco-marocaine, en tournant chaque année vers le travail et vers l'émigration un plus grand nombre de mercenaires, enlèverait du même coup autant de fusils à Tinsurrection et au brigandage. En ceci, le Maghzen pourrait constater bientôt la différence de résultats entre l'amitié allemande et l'intimité française. L'Allemand vend des armes au blad-eS'Siba, Ses plus clairs bénéfices lui viennent, en réalité, de cette contrebande de guerre, qui emprunte le chemin des présides espagnols ou des mouillages rifains.
C'est l'Anglais, l'Espagnol et l'Allemand qui entretiennent de fusils et de cartouches les montagnards insoumis. Il se trouve des Français pour ce même commerce. Mais il est trop visible que l'intérêt de la France n'est point d'armer les tribus qui, voisines de sa frontière algérienne, lui sont une menace ou une gêne perpétuelles. Bien loin de les vouloir maintenir sur le pied de guerre, elle désire, au contraire, les dresser aux instruments et aux besognes delà paix.... Quand le Marocain sera riche, le Chérif peut être sûr qu'il n'aura plus de blad-es-siba.
Que Ton regarde enfin ce que fut jadis, à travers l'Afrique musulmane, la route de Fez à Tlemcen et Kairouan. C'était Tune des routes du pèlerinage, du hadj\ l'une des grandes routes religieuses de l'islam. C'est par là que les pèlerins du Maghrib s'en allaient aux Villes Saintes. Les itinéraires arabes nous énumèrent les sanctuaires fameux qui la bordaient jusqu'à Tunis. Les pèlerins prennent aujour-
d'hui la voie de mer, pour les mômes raisons que les émigrants. Mais, comme les émigrants, ils préféreraient demain la voie terrestre, si elle était rouverte.
De mosquées en mosquées, mendiant Thospitalité de chaque soir, les hadjis s'en iraient ne prendre la mer qu'au port le plus lointain. Les liens religieux sft resserreraient ainsi entre le Maghrib et notre Afrique. Les passages de pèlerins affermiraient ou fonderaient l'autorité et le renom du Chérif à travers rislam algérien et tunisien. Les confréries marocaines savent déjà, par une fructueuse expérience, quel profit Ton peut tirer des quêtes entreprises sur notre territoire avec Tautorisation de notre Ministre à Tanger et de notre Gouverneur général.
Dans toute l'Afrique du nord, les musulmans appartiennent en majorité au « rite » malékite. Si le Chérif de Fez, ayant accepté notre amitié, pouvait aux dépens du Khalife de Constantinople agrandir sur tout ce rite africain son influence, il est visible que ses intérêts temporels et spirituels y trouveraient pleine satisfaction; mais il est non moins certain que notre politique locale et générale y trouverait aussi son avantage : nous pourrions quelque jour réclamer enfin la liquidation de cette question turque et de cet empire khalifal, auquel notre islam africain nous lie trop étroitement aujourd'hui.
Au total, notre diplomatie était donc en droit de dire et en mesure de prouver que Tintégrité et môme le développement du pouvoir chérifien sont conformes, nécessaires à nos intérêts les plus lointains et les plus proches, à tous nos intérêts.
Il était parmi nous des Africains, armés du compas et de réquerre, qui sur la carte découpaient le Maroc en ronds, en carrés ou en tranches, comme ils avaient découpé le Sahara et le Soudan, et qui le distribuaient à leurs amis et leurs ennemis. D*autres proclamaient que le Maroc, tout le Maroc était à nous, à nous seuls, et que nous Tannexerions à notre heure.
Les premiers oubliaient que le Maroc n'est pas un morceau d'Afrique, un pan de désert taillable et découpable, mais qu'il a une véritable, une profonde unité. Les seconds oubliaient pareillement que le Maroc est au Chérif et que, si nous voulions entamer cette propriété musulmane, le Chérif, à défaut du Sultan, trouverait ses défenseurs les plus acharnés parmi les tribus même qui le respectent le moins aujourd'hui.
Et l'on oubliait surtout qu'à défaut d'intérêts comparables aux nôtres, deux puissances au moins, l'Espagne et l'Angleterre, invoquaient sur le Maroc des ambitions ou, comme disent les diplomates, des droits que la force pouvait appuyer.
Le bon sens finit par triompher dans les projets de
nos politiques. Ils reconnurent et proclamèrent que si jamais le Maroc doit venir à nous, ce n'est point par le chemin de guerre. Il est d'autres moyens plus efficaces de supprimer les frontières : plus sûrement et plus rapidement peut-être que la force ou la ruse, il est possible que Tinlérêt et le bon voisinage fassent quelque jour du Chérif, non pas un sujet, mais un associé de notre empire africain.
Et le même bon sens montra la nécessité, non pas d'une brouille ou d'une rivalité, mais d'une entente cordiale avec les deux puissances qui pouvaient entraver notre œuvre marocaine. C'est à Londres et à Madrid, dans une entente franco-anglaise d'abord, dans une entente franco-espagnole ensuite, que nos diplomates allèrent chercher leur liberté d'action à Fez.
Le Maroc et les Valois. — Les Bourbons et le traité d'Utrecht.
— Louis XVI et Waterloo. — L'influence anglaise et la conquête de l'Algérie. — Traités de 1844-1845. — La liberté commerciale.
— Le règne de Mouley Hassan. — - Ba-Ahmed. — Le protocole de 1901. — Le règlement de frontières. — Les accords de 1902.
— La politique d'assurances. — La chute de M. Révoil. — La politique de réalisations. — Réalisations d'Alger. — Réalisations du Maghzen. ->- Réalisations de Paris. — Réalisations de Tanger.
Les relations entre la France et le Maroc ne datent pas d'hier : si Ton voulait reprendre tout Texposé de cette question, il faudrait remonter jusqu'au début des temps modernes, jusqu'au règne de François I". Les documents publiés par M. de Castries, — dans le premier et le second volumes de son admirable ouvrage les Sources inédites de r Histoire du Maroc y — nous montreraient les efforts des Valois pour renouer sur la côte atlantique la tradition des Dieppois du XIV* siècle, interrompue par le monopole des Portugais.
Le 15 août 1533, le Sultan de Fez (Dieu très haut le garde!) accordait au Sultan de France, qui est
grand parmi son peuple, qui est célèbre parmi ceux de sa religion (Dieu le dirige suivant sa volonté I) la libre navigation sur les côtes de ses États. Volontiers, le Sultan du Maroc aurait favorisé le commerce français, pour détruire le commerce des Portugais, et cherché dans l'alliance de la France un appui contre les invasions portugaises ou les menaces espagnoles : sous Henri II et François II, il semble que notre commerce et notre influence politique vont s'établir et s'assurer le monopole dans tous les ports barbaresques ; les guerres de Religion, absorbant en France les forces de la royauté et de la nation, empêchèrent les derniers Valois de profiter des bonnes dispositions du Chérif.
Henri IV ensuite ne semble pas avoir, en son grand projet contre TEspagne, fait entrer le Sultan de Fez qui cependant aurait pu lui fournir quelque utile diversion sur les derrières du colosse. C'est au temps de Louis XIII seulejnent et de Richelieu que l'entente se conclut; elle dure et s'améliore sous Louis XIV : durant un siècle, de 1619 à 1718, la France tient au Maroc la première place *.
En 1619, un officier de marine avait entrepris de mettre le Maroc sous la suzeraineté du roi, tout au moins de reprendre au compte de la France les ports atlantiques d'où les Chérifs venaient d'expulser colons et soldats portugais. En 1629, Richelieu consentit à
1. Sur les relations de la France et du Maroc, à partir du xvii* siècle, il faut consulter Fexcellent résumé de Rouard de Gard, Les Traités entre la France et le Maroc^ Pedone, éditeur.
faire occuper Mogador. Par bonheur, Texpédition échoua : la France fut ainsi écartée de la sanglante et infructueuse besogne, où, deux siècles durant, l'énergie et les richesses du Portugal s'étaient usées, où pareillement allaient s'user une partie des forces anglaises, quand Charles II, mari de Catherine de Bragance, occuperait Tanger, où pareillement s'useront toujours les assaillants, colons, policiers et « teneurs à bail », qui voudront aborder le Maroc par cette façade atlantique.
Sous Richelieu, donc, la descente française échoua et, au lieu de cent ans de guerre, de razzias, contrerazzias, débarquements, sièges, bombardements, etc., que nous aurait valus l'acquisition précaire d'un port marocain, une série de traités nous donna au Maroc des droits et privilèges commerciaux qu'il n'eût dépendu que de notre volonté de rendre plus effectifs et plus avantageux. Menacé par l'Espagnol et l'Anglais sur la côte méditerranéenne, par le Turc sur la frontière algérienne, le Marocain, durant tout le xvii« siècle, ne demandait qu'à entrer avec nous dans l'alliance la plus complète, et le sultan Mouley Ismaël songeait même à devenir le gendre de Louis XIV.
« Rouen fournissait alors pour plus de deux cent mille livres de toiles au Maroc; ses négociants avaient des comptoirs à Tétouan, à Salé, à Santa-Cruz et pénétraient jusque dans le Sous* »; outre la concordance des intérêts commerciaux, les Marocains
1. E. MercÏQr, Histoire de V Afrique septentnonale^ III, p* 330.
52 L'affaire marogainb
voyaient dans les sujets de Louis XIV la seule nation chrétienne que le tout-puissant Mouley Ismaél jugeât digne de ses ménagements, et lambition du Chérif, descendant d'Ali, était que ses ambassadeurs fussent traités par le Roi-Soleil comme les envoyés du Khalife de Constantinople ; entre ces deux pontifesrois du monde musulman, le seul «sultan » de France semblait pouvoir être l'arbitre.
Mais la morgue française, — jointe aux préjugés religieux de Louis XIV vieillissant, — dédaigna ces Sarrasins au visage basané; nos journalistes de Tépoque moquèrent les prétentions de ce Maure à entrer dans le lit de la fille des Dieux. Et les corsaires de Salé, interposés entre les marchés du Maroc et nos ports atlantiques ou méditerranéens, interrompirent trop souvent le va-et-vient des ambassades pacifiques : en 1680, une escadre française bombarda les refuges de ces corsaires; la bonne amitié entre Fez et Versailles n'en fut pas troublée.
Jusqu'en 1715, jusqu'au traité d'Utrecht, les Franrnis tinrent au Maroc le premier rang.
Le traité d'Utrecht changea tout. A le prendre en KM signification maritime, ce fut de notre part une renonciation à l'Atlantique méridional, à la route des Indes^ que nous abandonnions à l'Angleterre; sur cplie route, l'étape marocaine nous semblait désormais inutile : en 1718, le dernier de nos consuls évacuait le Maroc; durant un demi-siècle, de 1718 à 1767, J influence anglaise allait prédominer.
Depuis le règne d'Elisabeth, les Anglais convoi-
taient le marché marocain, à cause de ses blés, de ses cuirs, de ses esclaves noirs,, de ses métaux et des routés qui l'unissaient aux fabuleuses richesses du Soudan. Sous le règne de Charles II, ils avaient cru conquérir ce marché en occupant Tanger; mais vingtdeux ans d'une expérience coûteuse (1662-1684) les avaient conduits à l'abandon de cette forteresse que bientôt Gibraltar avait remplacée (1704).
Maîtres définitivement de Gibraltar par le traité d'Utrecht, leur amitié devenait, pour le maître de Fez, d'un grand prix et — puisqu'ils avaient quitté la rive africaine, annexé la forteresse d'Europe sur le détroit — d'un risque minime. Contre le Turc algérien, qui menaçait toujours la frontière terrestre du Maroc, contre l'Espagnol, qui gardait toujours en ses présides maritimes les amorces de ses anciennes conquêtes oranaises, l'Anglais pouvait être l'ami sûr et proche du Chérif : tant que les flottes anglaises furent maîtresses incontestées de la mer, l'intimité anglo-marocaine persista.
La politique de Choi&eul, une démonstration française devant Salé, Rabbat et Larache (1766), la renaissance, puis les succès de notre marine, les échecs de l'Angleterre dans la Méditerranée et dans le reste du monde au temps de Louis- XVI, surtout le formidable retentissement de nos victoires révolutionnaires et la renommée panislamique de Napoléon ramenèrent une entente franco-marocaine qui fut renouée par le traité de 1767, et qui, malgré Trafalgar, dura jusqu'en 1815.
S4 L'AFFAIRE MAROCAIKE
Mais, après Waterloo, le triomphe de TAiigleterre et, durant le xix* siècle, rétablissement de la thalassocratie anglaise dans la Méditerranée auraient suffi à rejeter le Maroc dans l'amitié exclusive des maîtres de Gibraltar; notre conquête de l'Algérie vint encore tourner contre nous la défiance que le possesseur de Fez avait toujours eue contre les Arabes, puis contre les Turcs ses voisins.
Durant tout le xix* siècle, de 1815 à 1901, le prestige maritime de TAngleterre, auquel s'ajouta en 1830 la menace de TAlgérie française, fit régner Tinfluence de Londres sur les conseils du Sultan-Chérif ; mais, durant ces quatre-vingt-six ans, il y eut des périodes, des nuances dans la soumission du Maroc aux intérêts et projets de PAngleterre.
Première période de 1815 à 1830 : malgré la défaite de Napoléon, Tamitié de la France semble encore utile aux gens de Fez, tant contre la tyrannie possible de Gibraltar que contre la menace permanente du Turc algérien. A mesure que les Bourbons reprennent à l'égard de ce Turc la politique de Louis XV et de Louis XIV et peu à peu se brouillent avec Constantinople et avec Alger, Fez se rapproche de nous.
En 1824 et 1825, des protocoles additionnels au traité de 1767 renouvellent et développent les engagements réciproques des souverains et les droits de notre commerce ou de notre marine sur les côtes
marocaines : « Vu Tamitié que la nation française porte à notre Cour et son attention pour ce qui regarde nos affaires, raison qui nous la fait distinguer des autres puissances et préférer dans notre amitié », dit le Chérif en 1824; « le gouvernement français est auprès de notre Cour le plus favorisé parce que, de tout temps, il s'est étudié à faire ce qui pouvait nous être agréable et être utile à notre service », dit le protocole de 1825.
Survient la conquête d'Alger : durant quatorze ans (1830-1844), le Chérif hésite à notre égard entre Thostilité et Talliance déclarées.
Il voyait sans déplaisir tomber les deys et beys turcs, ses voisins; il eût volontiers profité de leur dépouille et, tandis que nous prenions Alger et Constantine, annexé le pays d'Oran ou, du moins, recueilli les débris de cette principauté de Tlemcen, qui, si longtemps, avait entamé sa frontière orientale : une alliance avec nous aurait pu lui valoir tout ou partie de cette principauté. Mais trahir la cause de rislam pouvait lui causer de graves embarras chez soi, d'autant que la guerre sainte trouvait en Abd-el- Kader le chef envoyé par Allah.
Quatorze années durant, la neutralité presque complète parut au Maghzen la conduite la plus sage : il fallut qu'Abd-el-Kader, en se réfugiant sur le territoire marocain, vînt forcer le Chérif à prendre parti contre les Infidèles, qui, d'ailleurs, annexaient Tlemcen après Alger et Oran, et, après la Tafna, allaient atteindre la Moulouia, Le Chérif réclama (1844) la
frontière de la Tafna : ses troupes se heurtèrent aux nôtres; une courte guerre s'ensuivit, que la bataille de risly (août 1844) et le bombardement de Mogador réglèrent à notre avantage, et que le traité de Tanger (10 septembre 1844), puis la convention de Lalla- Marnia (18 mars 1845) terminèrenti'iA^/i^^vujuM^AAâ/^^
Montrant la réalité de notre puissance en Afrique et le danger de notre voisinage, cette courte guerre de 1844 jeta le Chérif pour vingt-cinq ans sous la main de TAngleterré, dont Ténergique intervention avait obtenu au traité de Tanger que ni la terre ni la bourse marocaines n'eussent à faire les frais de cette campagne. Vingt-cinq ans, de 1845 à 1870, le Maroc est anglais, sous Tinfluence mais aussi sous la protection directe de Londres.
Pourtant, fidèles à nos engagements, nous étions les voisins les plus patients et nous tâchions de devenir les plus utiles : alors que sur la côte rifaine, la piraterie maritime valait au Maroc une guerre avec TEspagne et la prise de Tétouan (1859-1860), nous réprimions sans rudesse les pirateries terrestres que les tribus de la Moulouia exerçaient sur nos territoires, et même, voulant remplacer les relations dfe mauvais voisinage par un cordial échange de bons procédés, Napoléon III ouvrait la frontière algérienne au libre commerce du Maroc. De 1865 à 1867, une série de lettres impériales et de lois ordonnèrent que les produits naturels ou fabriqués du Maroc fussent admis en franchise tout le long de notre frontière terrestre.
Rien n'y fît : la présence d'un Napoléon, d'un empereur militaire à Paris, et le voisinage de maréchaux, de gouverneurs militaires à Alger, entretenaient les craintes du Chérif...
Quatrième période : 1870 à 1880. Après nos désastres et la chute de l'Empire, le règne de l'Angleterre continue au Maroc ; mais un rival apparaît : les Allemands commencent leur exploration scientifique, en vue d'un « établissement pacifique », semblable à l'établissement qu'ils projettent en Anatolie. Rohlfs, lannasch, Lenz et d'autres vont de 1873 à 1886 vanter au public allemand l'utilité de cette prise marocaine; mais bien avant leurs publications en librairie, leurs rapports secrets avaient attiré l'attention de l'Empereur et du Chancelier sur le bénéfice que pourrait avoir l'Allemagne à ruiner le monopole anglais.
Contre l'influence anglaise, l'internationalisation du Maroc paraît à Berlin la politique la plus commode et la plus efficace; en 1880, — comme plus tard en 1887, comme aujourd'hui en 1906, — une conférence internationale semble le moyen le plus sûr.
En 1880, la Conférence de Madrid se réunit : l'Allemagne^ jouant de nos défiances envers l'Angleterre et de notre naïve confiance en la bonté de Bismarck, fait jeter par nos diplomates les premières bases de cette internationalisation. Jusqu'alors le traitement de la nation la plus favorisée n'était accordé qu'à la France (à qui sa situation de voisine valait en outre des privilèges locaux et généraux, droits de suite, échange de sujets, etc.) et à l'Angleterre; vu les
défiances du Chérif à notre égard, ce traitement profitait surtout aux Anglais : la Conférence de Madrid nous laissa nos privilèges de voisinage maïs eut pour résultat le plus net d'étendre à tous le bénéfice de Tégalité commerciale et, vu l'indifférence ou la lenteur des autres, de l'assurer d'abord à l'Allemagne.
De 1880 à 1890, les explorateurs et diplomates allemands entreprennent de tourner l'internationalisation à leur seul profit. C'est la période où Bismarck, un peu malgré lui, devient « colonial », où l'Allemagne prend pied sur tout le pourtour de l'Afrique : en 1882, Lûderitz et Vogelsang débarquent au Sud-Ouest africain : en 1884, Nachtigal travaille au Cameroun et au Togoland, et Peters est à la côte de Zan* zibar.
Ces entreprises africaines sont, toutes, dirigées contre l'Angleterre; le Maroc est compris peut-être en ce plan d'ensemble : le docteur lannasch étudie les moyens de rétablir entre le Soudan et le Maroc méridional (la France n'a pas encore occupé Tombouctou) le commerce des caravanes que les vaisseaux allemands viendront rencontrer en quelque port du sud, Mogador, Agadir ou le cap Noun.
Bismarck espéra nous enrôler de nouveau dans cette croisade contre l'Angleterre : après l'ultimatum échangé entre Londres et Berlin au sujet des affaires congolaises, il nous faisait proposer par Madrid, vers 1887, une nouvelle conférence qui ferait un pas de plus vers l'internationalisation nominale — vers la germanisation effective — du Maroc, Il serait inté-
ressanl de connaître les négociations et marchandages qui aboutirent au rejet de cette proposition; aucune indiscrétion n'a encore trahi le secret des diplomates. Ne pouvant se couvrir de nous, Bismarck s'adressa directement au Chérif ; une ambassade marocaine à Berlin (1889), des fournitures d'armes, enfin un traité de commerce (1890), — qui donnait à l'Allemagne une situation particulière, au mépris de l'entente internationale, — prouvèrent bientôt la cordialité des relations germano-marocaines.
Jusqu'où serait allée l'Allemagne dans cette politique anglophobe, si brusquement les hésitations de Guillaume II devant les protestations de Londres n'étaient venues compliquer et aigrir les sentiments qui s'agitaienten lui contre son chancelier?
Le 15 mars 1890, Bismarck était congédié; le 1*' juillet 1890, un traité anglo-allemand réglait toutes les questions de frontières entre les colonies allemandes et anglaises en Afrique. « Nos relations avec l'Angleterre forment une des garanties les plus considérables du maintien de la paix européenne et notre gouvernement ne peut appuyer les entreprises coloniales qui, sans profit pour l'Allemagne, sont dirigées contre les intérêts de l'Angleterre », disait l'officieuse Gazette de V Allemagne du Nord après la chute de Bismarck : « Nous nous sommes inspirés de motifs de politique générale ; nous avons voulu avant tout assurer notre entente avec l'Angleterre », déclara dans le Moniteur de l'Empire le nouveau chancelier Caprivi, après la conclusion de ce traité qui,
dans toute rAllemagne, excita les colères des coloniaux et des pangermanistes *.
Le traité concernait TAfrique orientale, le Sud- Ouest africain et le Cameroun; une convention supplémentaire devait, en 1899, régler les frontières du Togoland. Ni en 1890, ni en 1899, le Maroc ne fut mis en cause, — officiellement du moins. Pourtant si Ton étudie la politique marocaine de TAUemagne entre 1890 et 1901, il est impossible de ne pas constater deux attitudes différentes à Tégarddu monopole anglais.
De 1890 à 1894-96 (nous verrons tout à Theure comment la date exacte peut être cherchée), TAllemagne combat plutôt qu'elle ne sert TAngleterre au Maroc. De 1896 à 1901, au contraire, la diplomatie allemande à Tanger est dans le sillage, au service de Londres.
En 1890, M. de Tattenbach est ministre d'Allemagne à Tanger. 11 est monté à Fez avec une mission de savants, d'officiers et d'ingénieurs : il a gagné une influence personnelle qui, durant six années, va prévaloir dans les conseils du Maghzen; à toutes les heures difficiles, M. de Tattenbach sera consulté et écouté. Revenu à Tanger, il a protégé les entreprises maritimes du docteur lannasch, et trois compagnies allemandes desservent les ports atlantiques du Maroc : deux, locales, font le cabotage pour le compte d'Hambourg et d'Anvers; une autre, mondiale, touche au
1. Cf. là-dessus, Lavisse et Rambaud, Histoire Générale, XII p. 863-864.
LA FRANCE ET LE MAROC Ci
Maroc dans son périple de TAfrique occidentale. Le traité germano-marocain de juin 1890 (ratifié en juillet 1891) a donné aux Allemands des privilèges spéciaux pour la libre exportation des céréales, pour la fixation des droits à la sortie et à Tentrée, et pour la durée des stipulations.
Tout semble préparer une pénétration pacifique, et les ambassades marocaines font la navette sur la route de Berlin. Mais Guillaume II hésite devant une collision directe avec l'Angleterre. Or, la France refuse un renouveau du jeu de 1880, et bientôt l'alliance franco-russe (conclue en 1891) enlève toute portée aux intimidations ou .aux promesses allemandes... Guillaume II semble avoir cherché un autre commettant; c'est à cette période qu'il faut reporter peut-être certaines combinaisons italiennes, qui sont encore for£ mal connues. On lisait dans le Journal des Débats du 30 décembre 1905 :
Un publiciste italien connu, M. Vico Montegazza. qui passe pour être fort au courant des questions de politique coloniale italienne en Afrique, publie dans le Giomale (Titaliaun article très remarqué, daté de Tanger. En voici la teneur en deux mots et à titre uniquement documentaire :
« L'Italie aurait eu sous le gouvernement de M. Crispi des visées sur le Maroc. Avec Taide de la diplomatie allemande, elle aurait circonvenu le sultan d'alors, et celui-ci aurait été à deux doigts de reconnaître le protectorat italien. Là-dessus eut lieu la bataille dAdoua, où les Italiens essuyèrent une si lamentable défaite. Leur prestige en aurait reçu dans Tesprit du sultan un coup fatal. La chute de M. Crispi, peu après, mit fin pour toujours au rêve du protectorat italien au Maroc. Dès ce moment, d'ailleurs?
rAUemagne commençait, si Ton en croit M. Mantegazza, à affirmer ses prétentions dans Tempire chérifien, et l'Angleterre de son côté cherchait à y faire prédominer son influence. »
Deux Triplices étaient organisées contre la France : une Triplice continentale, Allemagne, Autriche- Hongrie, Italie; une Triplice maritime, Angleterre, Espagne, Italie. Membre des deux syndicats, Tltalie pouvait servir de médiateur au Maroc entre les droits anglais et les ambitions allemandes : un protectorat italien eût, dans la forme, sauvegardé les premiers, et, dans le fond, servi les secondes, dans Tensemble, lésé droits et ambitions de la France. .
Une telle combinaison a été possible; elle semble avoir vraiment existé : à la mort de Mouley Hassan en 1894, l'Allemagne et Tltalie hésitent ensemble à reconnaître aussitôt le successeur Abd-el-Aziz, que TAngleterre tient pour un féal ami; M. de Tattenbach n'accorde cette reconnaissance qu'après une nouvelle fourniture d'armes pour le port de Rabat, et, durant cette année 1894-95, le meurtre de sujets ou de protégés allemands amène quatre croiseurs impériaux sur les côtes marocaines.
La bataille d'Adoua (!*' mars 1896) dut mettre fin à cette politique : sûrement, c'est à partir de 1896 que la politique allemande renverse ses positions au Maroc. M. de Tattenbach est rappelé ; M. Schenck de Schweinsberg, qui le remplace (16 décembre 1896), renonce à toute hostilité contre Tinfluence anglaise.
11 semble que ce renoncement n'a pas été gratuit.
C'est au cours de 1898 que Berlin et Londres signeront le traité secret pour le partage des colonies portugaises en Afrique : le Maroc a-t-il été compris dans cette liquidation du conflit africain, et dès 1896 la négociation était-elle préparée? D'autre part, c'est au cours de 1896 que TArménie est massacrée pour le plus grand profit des ambitions- allemandes sur TAnatolie; FAngleterre, liée par la convention de Chypre, aurait dû protéger efficacement les populations de l'Asie Mineure ; elle les abandonne au bon plaisir d'Abd-ul-Hamid, client de Guillaume II : la liberté allemande en Asie Mineure a-t-elle été achetée au prix de la liberté anglaise au Maroc?
L'une ou l'autre hypothèse — ou une troisième — expliquerait pourquoi les missions de M. de Schweinsberg (décembre 1896-juin 1899) et de M. F. de Mentzingen (juin 1899-octobre 1904) furent une période d'acquiescement complet de l'Allemagne aux projets de l'Angleterre. Grâce à cet acquiescement, le ministre anglais, M. Nicholson (installé en décembre 1895), régna à Tanger : sur les flancs africains de la Double Alliance, le Maroc devenait un autre Afghanistan, où lentement et secrètement on préparait, comme à Kaboul, la guerre sainte contre le chrétien limitrophe. Il n'est pas douteux que de 1890 à 1901, — depuis le traité anglo-allemand jusqu'à l'avènement d'Edouard VII, — une combinaison de protectorat anglais fut discutée à plusieurs reprises entre Londres et Tanger.
Une première fois, vers 1892, vers la fin du règne
de Mouley Hassan, elle sembla près d'aboutir. C'était au lendemain de nos accords sahariens avec TAngleterre (septembre 1890) et de Talliance russe (marsavril 1891); nous avions enfin recouvré quelque liberté de parole et nous pensions à secouer Tinlolérable anarchie de nos confins sud-oranais.
Depuis 1881, depuis l'insurrection de Bou-Amama, les oasis marocaines et sahariennes étaient une source inépuisable de pillards ou de guerriers, qui brusquement se jetaient sur nos pâturages et nos convois, coupaient nos relations commerciales, attaquaient nos postes et maintenaient entre Ghadamès turc (à l'ouest de la Tripolitaine) et Figuig marocain un perpétuel courant de razzias et de révoltes : tout le front saharien de l'Algérie et de la Tunisie était une c< marche » de guerre ou d'agitation panislamique, dont notre ennemi Bou-Amama, réfugié à Figuig, était le conseiller.
En 1881-82, l'hostilité anglaise nous avait empêchés de régler la question de Bou-Amama : l'Angleterre voulait garder cette « pointe d'épingle », enfoncée dans notre chair et qui mettait notre Algérie en fièvre perpétuelle; elle voulait garder aussi ce moyen d'influence ou d'intimidation sur le Chérif, qu'elle menaçait, à la moindre incartade ou au premier refus, de l'abandonner à notre colère.... En 1891, l'alliance russe nous permettait de parler : nous annexions nominalement les oasis sahariennes par un discours de M. Ribot, notre ministre des Affaires étrangères (26 octobre 1891).
Les oasis sahariennes, — Touat, Tidikelt et Gou» rara, avec leur capitale In-Salah, — étaient le lien d'intimité entre le Maroc, le Soudan, au sud, et le reste de Tislam, à Torient. Depuis que nous avions sillonné de nos colonnes et jalonné de nos forts les plateaux désertiques de FErg, ces oasis étaient la seule route entre Figuig, dernier poste du Chérif, et Ghadamès, premier poste du Khalife.
Étapes sur la route du hadj (pèlerinage) qui, vers les Villes Saintes, la Mecque et Médine, traverse le Sahara et le Soudan égyptien, ces oasis offraient aussi retape principale sur la vieille route militaire, qui jadis avait conduit les conquérants marocains vers le sud, vers le Soudan, vers Tombouctou* L'annexion française du Touat séparerait le Maroc de rislam oriental , — Tripolitaine turque, Nubie mahdiste et Arabie; — elle le séparerait aussi de ces anciennes conquêtes, que depuis des siècles il avait abandonnées, mais sur lesquelles il avait toujours des pré» tentions et que récemment, à Tinstigation de TAngleterre, il avait essayé de ramener en son protectorat nominal : de mai à septembre 1891, des ambassades réciproques avaient promené entre Fez et le Touat des traités d'alliance ou de soumission.
Le ministre anglais à Tanger, sir Ch. Evan Smith, s'offrit comme vengeur de l'honneur chérifien : en 1891-1892, un projet de débarquement anglais au Maroc fut discuté par les journaux anglais comme réponse à notre projet d'installation au Touat; en 1892, un traité de protectorat déguisé (sir Ch. Evan
L*AFFMR8 MAROCAINE» ^
Smith en savait Tart : il venait de mettre le sultan de Zanzibar sous le protectorat britannique) fut offert au Chérif. Mais Mouley Hassan, tout prêt, pour maintenir son indépendance effective, à mettre à profit les rivalités des Infidèles, n'entendait pas leur sacrifier sa liberté, pour répondre aux menaces d'un discours : il refusa les demandes anglaises, nous concéda au contraire un traité de commerce en signe de réconciliation et sembla quelque temps se refroidir à regard de TAngleterre : c'est le moment où l'Allemagne mit en avant son projet italien...
, Vers 1901, second projet de protection anglaise, dont les Marocains, cette fois, prirent l'initiative, et dont le Touat fut encore la cause.
Depuis sept ans bientôt, Mouley Hassan était mort, après un règne assez glorieux (1873-1894) : son plus jeune fils, Abd-el-Aziz, un mineur, lui avait succédé, mais de nom seulement, car, six années durant (1894-1900), la régence, le pouvoir absolu, avait été aux mains de Ba-Ahmed, un vieux vizir adroit qui avait continué les errements de Mouley Hassan et son habile politique de bascule entre les rivalités des Infidèles à l'extérieur, des çofs (partis) et tribus à l'intérieur.
Tout en s'appuyant sur l'Angleterre et sur le çof des réformateurs, Ba-Ahmed avait su ménager le mauvais vouloir des fanatiques et satisfaire aux trop justes griefs de la France : les razzias, troubles et chocs de tribus à la frontière algérienne — que le Maghzen excitait en secret ou tolérait pour se garder
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la faveur du parti fanatique — avaient été compensés par des excuses ou rachetés à prix d'argent; une ambassade était venue à Paris en mai 4897. Simple démarche de courtoisie, dont notre diplomatie se contentait : nous négligions alors le Maroc pour les grands projets africains qui devaient nous conduire à Fachoda (octobre 1898).
Les six années de Ba- Ahmed avaient donc installé rinfluence complète du ministre anglais à Tanger, et c'est en Angleterre et en Italie que Ba-Ahmed avait fait élever les jeunes secrétaires, Ben Sliman, Guebbas, etc., les futurs vizirs, auxquels il pensait transmettre son pouvoir et qui lui succédèrent en effet.
Mais, Ba-Ahm^ed disparu, ces « jeunes gens » ne furent pas de taille à soutenir l'ouvrage du vieil homme et ils se heurtèrent à des difficultés qu'il n'avait pas connues : les revers espagnols à Cuba et le rapprochement franco-italien dissolvaient la Triplice maritime, qu'avaient jadis tournée contre notre politique méditerranéenne l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie; la guerre du Transvaal (octobre 1899-juillet 1901) accaparait l'attention et l'énei^ie de l'Angleterre; l'Allemagne aussitôt — si l'on en croit les indiscrétions d'un ancien diplomate * — nous proposait, directement ou indirectement, sa coopération pour le partage éventuel du Maroc.
Le Chérif restait donc seul, en tête à tête, avec