Voir le Correspondant du 25 décembre 1903, p
69 L'AFFAIRE MAROCADfB
noas et nous pouvions réaliser enfin Tannexion du Tonat que nous avions annoncée en 1891.
De janvier à juillet 1901, pour supprimer entre notre Soudan et notre Algérie la piraterie touareg, nous occupions les oasis sahariennes, Touat, Tidikclt et Oourara, et la route dé la Zousfana et de la Saoura qui les unit à notre Sud*oranais. Nous poussions notre chemin de fer d'Aîn-Sefra à Djenien-bou- Rezg, puis à Duveyrier: nos rails approchaient de Figuig. Dans Tislam marocain, mais surtout dans rislam surchauiTé des oasis au sud de TAtlas, Tafilelt et Oued Draa, cette occupation du Touat et d'Igli soulevait la colère non seulement contre Tlnfidèle, dont le métier est de gêner les Croyants, mais aussi contre le Chérif, dont le métier serait de défendre la Foi et les routes du hadj,,. C'est ici que commence le dernier Livre Jaune.
Le 18 mars 1901, notre ministre à Tanger, M. Révoil, remet au Maghzen un « avertissement loyal », mais sévère, au sujet des attaques dont les tribus marocaines harassent nos convois vers la Zousfana et vers les oasis sahariennes :
Il est impossible que de tels faits se produisent sans engager directement la responsabilité du Makhzen. Le (iouvernement de la République appelle une fois de plus l'attention de Sa Majesté Ghérifienne sur la gravité de cette situation.., La volonté qu'a le Gouvernement de la République, de s'abstenir de tout empiétement sur les territoires
reconnus au Maroc par le traité de 1845, et le désintéressement absolu de ses intentions se sont clairement manifestés : il estime qu'il pourra, sans crainte de soulever à cet égard aucun malentendu, faire tout le nécessaire pour obtenir justice lui-même des agresseurs.
Depuis longtemps, le Maghzen n'avait pas entendu pareil langage de la France; depuis dix ans surtout, il en avait pris à son aise avec nos réclamations, et depuis Tentente anglo-allemande de»1896-1898 il les avait complètement négligées.
Les successeurs de Ba-Ahmed se sentent mal à l'aise : du côté de l'Angleterre, ils ne peuvent rien espérer, tant que dure la guerre du Transvaal; du côté de l'Algérie, le Maghzen est compromis par l'intervention directe du vice-roi du Tafilelt, Mouley Rechid, oncle du Chérif, dans les attaques contre nous; du côté de l'Europe, le Maghzen a vainement fait appel à l'amitié de plusieurs chancelleries. La France est irritée, parle haut, semble décidée à l'action, et son expédition du Touat montre ce dont elle est capable.
Les vizirs décident, dans le secret, qu'une seule route de salut reste ouverte : une ambassade s'en ira offrir à Londres le protectorat.
Mais, complication nouvelle, un Français, M'. Pouzet, est assassiné au Cap de l'Eau (6 avril 1901), et notre ministre à Tanger réclame la présence de cuirassés : on dit que deux « frégates » françaises arrivent, — deux frégates pour le meurtre d'un homme qui vaut une vingtaine de mille francs I Aurait-on
vent à Paris du projet anglais et voudrait-on brusquer un débarquement avant que Londres ait reçu et accepté Toffre du Maghzen? Il faut tâter le terrain et I gagner du temps. C'est le 27 avril que le ministre i anglais annoncera à M. Révoil que le Sultan envoie I une ambassade au couronnement du roi. Mais, dès le | 16 avril, le ministre favori d'Abd-el-Aziz, El Menebhi, ^ nous offre Tenvoi d'une ambassade qui, après Paris, { se rendrait à Péfcersbourg.
Notre gouvernement accepte le principe d'une ambassade : « toutefois une décision définitive ne saurait précéder le règlement de l'affaire Pouzet ». Cette réponse porte au comble les craintes du Maghzen : croyant trahi son projet anglais, il se | rejette brusquement vers les soumissions et les pro- > messes à la France ; il nous donne pleine satisfaction I pour le meurtre de M. Pouzet (!*' juin 1901) et, deux ambassades devant simultanément partir l'une | pour Londres et Berlin, l'autre pour Paris et Péters- i bourg, il décide que les gens de plume avec Si Abel- I cI-Kerim ben Sliman, ministre des Affaires étrangères, 1 iront à Paris; à Londres, on envoie, avec le caïd El Menebhi, ministre de la Guerre, les gens d'épée qui | ne savent pas écrire. i
Deux protocoles ou mémorandums sortent de ces I ambassades. A Londres, le mémorandum des mili- 1 taires est fort insignifiant; à Paris, le protocole des ' diplomates est gros de conséquences. Lord Lansdowne communique à M. Cambon le mémorandum signé à Londres :
l® L'ambassadeur marocain a fait connaître qu'il était tout disposé à faire améliorer Tétat des routes au Maroc, à faire construire des ponts sur quelques rivières et à assurer l'entretien de ceux qui existent déjà.
20 L'ambassadeur marocain a accepté, au nom du Sultan, la liberté po\ir le cabotage s'appliquant h tous les navires, spécialement en ce qui concerne les grains.
3. Il a également consenti, au nom du Sultan, à l'exportation des pommes de terre et des tomates moyennant un droit modéré.
4. En outre, il a promis d'entreprendre l'amélioration de plusieurs ports dans l'intérêt du commerce.
Le protocole, signé à Paris, promet d'exécuter enfin les stipulations des traités de 1844*1845, qui depuis soixante ans sont restées lettre morte; il doit surtout « consolider les liens d'amitié existant entre les deux gouvernements et développer leurs bons rapports réciproques, en prenant pour base le respect de l'intégrité de l'empire chérifien, d'une part, et, d'autre part, l'amélioration de la situation de voisinage immédiat, qui existe entre eux, par tous les arrangements particuliers que nécessitera ledit voisinage ».
Eli réalité, c'est, non pas encore un projet d'entente cordiale, fondé sur la « situation de voisinage » et sur les droits qui pour nous en découlent, mais un apurement de comptes et de rancunes.
Le respect de l'intégrité de l'empire chérifien étant proclamé dans le protocole, la seule raison des « arrangements particuliers » sera le règlement des rapports de voisinage. Entre l'Algérie et le Maroc, ces rapports ont toujours été dominés par ce fait inéluctable que
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la frontière est impossible à tracer, car une frontière, c'est-à-dire une ligne de bornes fixes, ne peut être plantée que dans une terre sédentaire; sur une terre nomade, Thomme est aussi impuissant à ficher des bornes que sur la mer.
Aussi Tarticle IV du traité de IB43 n'énonçait qu'une vérité de bon sens et d'expérience :
Dans le désert, il n*y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert seulement de pacage aux Arabes des deux Empires, qui y viennent camper pour y trouver les pâturages et les eaux nécessaires.
Entre le Maroc et F Algérie, les terres labourables, bornables (car on peut toujours dire : ici finit le sillon algérien, là commence le sillon marocain), s'étendent depuis le rivage de la Méditerranée jusqu'au col des Hauts-Plateaux, cent trente kilomètres à vol d'oiseau : de Tembouchure de FOued-Kiss au Teniet-es-Sassi (col de Sassi), les bornes furent plantées et se dressent encore.
Au sud du Teniet-es-Sassi, dans la mer de sables ou d'alfa, on fit seulement le catalogue des êtres, et le traité de 1845 énonça quelles étaient les tribus du Maroc et quelles étaient les tribus de l'Algérie, quels étaient les campements et villages, les ksour^ marocains et quels étaient les ksour algériens jusqu'à Figuig, dernier ksar marocain, et Aïn-Sefra, dernier ksar algérien. Au sud, c'était le désert absolu : « Quant au pays qui est au sud, comme il n y a pas
d'eau, qu'il est inhabitable et que c'est le désert proprement dit, la délimitation en serait superflue. »
De 1845 à 1901, cette présence de la vie nomade entre le Maroc et TAlgérie entraîna ses conséquences inévitables, chocs de tribus autour des puits ou dans les bons pâturages, brigandages isolés et razzias en groupes, insécurité constante et guerres passagères.
De 1845 à 1870, les troupes algériennes usèrent du droit de suite, que nous reconnaissent les traités, et imposèrent la paix française à ces conGns. De 1870 à 1901, le Maroc et l'Algérie prirent l'habitude d'enregistrer et d'évaluer les méfaits réciproques de leurs tribus et, par des soldes pécuniaires, de régler l'excédent de dommages à la partie la plus lésée. C'était le règlement le plus commode, mais aussi le plus fertile en querelles, car les débats étaient interminables pour savoir exactement laquelle des deux parties était lésée, d'où venaient les agresseurs, où l'attentat s'était commis, l'absence de frontières permettant toutes les revendications et toutes les excuses.
Depuis longtemps, le Maghzen, pour supprimer cette zone de conflits, proposait l'établissement d'une frontière; en 1901, il en fait une condition de l'entente; le protocole de Paris est rédigé pour satisfaire à ce désir :
Le Makhzen pourra établir des postes de garde et de douane en maçonnerie ou sous une autre forme, à Textrémité des territoires des tribus qui font partie de son Empire, depuis le lieu connu sous le nom de Teniet-es- Sassi, jusqu'au territoire de Figuig.
Imaginez qu'en un difTérend entre la Norvège et la Grande-Bretagne au sujet de la mer du Nord, dont vivent les pêcheurs des deux pays, on décide d'établir une frontière fixe à l'extrémité des vagues que fréquentent les harengs de chacun d'eux...
La frontière dans la terre nomade ainsi réglée, on déclare que dans le Sahara, Français et Marocains garderont leur situation actuelle : Figuig et le pays environnant aux Marocains, puisqu'ils en sont nominalement les maîtres; Igli et les oasis de la Zousfana aux Français, puisque, sur la route du Touat, ils les ont occupées. Mais, sans l'aide des Français, le Maghzen est incapable d'imposer à Figuig son autorité effective, et sans l'attribution à l'Algérie des tribus qui paissent au long de la Zousfana, — Doui-Menia et Ouled-Djerir, — la route française ne sera qu'un terrain d'embûches et de perpétuels combats : moyennant notre appui à Figuig, le Maghzen nous donnera ses bons offices pour la soumission des Doui-Menia et des Ouled-Djerir.
Les intentions de ce protocole, respectueux de l'intégrité marocaine et soucieux de l'intimité francochérifienne, étaient hautement louables. M. Delcassé écrivait, le 27 juillet 1901, à notre nouveau ministre à Tanger, M. Saint-René Taillandier :
Je veux espérer que le protocole du 20 juillet sera accueilli à Marrakech comme portant la marque évidente des dispositions franchement amicales dont nous sommes animés envers l'Empire chérifîen. Je n'ai pas manqué de marquer nettement à Ben Sliman à quelles conditions cette
amitié pouvait s'affermir encore. Je lui ai fait comprendre quelle est notre force — militaire, industrielle, financière — et comment elle est décuplée par la situation géographique qui fait du Maroc une enclave de nos possessions africaines. Dans cette situation unique, d'où découlent pour nous des intérêts et des droits hors de pair, nous ne pouvions être pour le Makhzen — et à son choix — que le plus rassurant des amis ou Tennemi le plus redoutable.
Vous devrez *faire sentir au Sultan qu'il dépendra de lui de garder en nous les amis les plus sûrs, les plus soucieux de Tintégrité de son pouvoir, les plus capables de la préserver, au besoin, de certains dangers. Notre loyauté, comme d'ailleurs notre intérêt, lui sont garants que nous n'y porterons pas atteinte.
II fallait maintenant appliquer cette politique.
Une commission franco-marocaine est envoyée sur les lieux. Le commissaire du Maghzen, Si Mohammedel-Guebbas, arrive à Alger au début de 1902. On arrête le programme des travaux et voyages que devra faire la commission. Elle ira d'abord à Figuig prêcher la paix et excommunier Bou-Amama, puis dans le désert, chez les Ouled-Djerir et les Doui- Menia, notifier la souveraineté française, puis dans la terre nomade chercher remplacement des postesfrontière, enfin dans la terre labourable, à Oudjda et Lalla-Marnîa, régler toutes contestations.
Ce n'est pas sans hésitations que Guebbas accepte cette aventureuse tournée : pour la visite à Figuig, il est plein d'appréhensions, et pour le voyage chez les Doui-Menia, cet homme prudent, ce fequih (homme de science) pacifique stipule qu'on ira par un chemin, mais que Ton reviendra par un autre.
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Sages hésitations, qae les commissaires français ont le tort, à ses yeux, de ne pas assez partager!
Le voyage est entrepris. Après quinze jours de négociations, les commissaires sont admis à Figuig; ils parviennent à y installer 1 autorité maghzénienne ; ils font même lire dans les mosquées la lettre d'excommunication contre Bou-Amama; mais une odeur de poudre leur fait écourter leur séjour. Lentement, ils vont ensuite chez les Doui-Menia, d'où ils reviennent avec une hâte que le Livre jaune ne nous décrit pas; pourtant, il nous donne une lettre de Ben Sliman (à notre ministre à Tanger, M. Saint-René Taillandier), qui en dit long si Ton sait en comprendre les phrases naïves et fleuries (3 avril 1902) :
Nous restons fidèles au pacte de voire amitié, pleins de confiance en la noblesse de vos intentions, dans Tappui mutuel pour la consolidation et le raffermissement des liens de la pnre amitié existant entre les deux augustes Gouvernements, et activement dévoués à tout ce qui peut rendre inaltérable cette amitié.
De la part de Sa Majesté, nous vous prions de nous prêter votre excellente aide auprès de Tami commun, le sage et très vénéré, le sûr et ferme soutien, M. Révoil, Gouverneur général de l'Algérie , afin de diriger le fequih Si Mohammed-Guebbas, chef de la délégation marocaine, de façon à lui aplanir les difficultés et les tracas.
Rien que le fequih Si Mohammed-Guebbas ne fasse que reloge de tous, il n'est pas néanmoins inutile de solliciter de nouveau un complément d'appui de votre part; car les viséoa des hommes politiques peuvent s'inspirer de considérations autres que celles des autorités militaires, et si vous obsorvox le caractère des tribus du Maroc limitrophes, vous vous apercevrei qu'il faut absolument procéder par
gradation, progressivement, dans Tart de les traiter, en usant de douceur et de bienveillance de votre côté, afin que Tœuvre qui incombe aux deux délégations s'accomplisse dans les meilleures conditions et que le chef de la Commission marocaine puisse se remettre en route pour vaquer, en une autre région, aux autres graves devoirs qui sont le complément de son œuvre.
Nous vous prions, homme serviàble, d'aviser télégraphiquement, sur-le-champ, Si Mohammed-Guebbas de ce qui précède, ne fût-ce que sommairement, afin de le tran* quilliser.
Ce Livre jaune est plein de choses pareillement délicieuses, qu'il faudrait avoir le temps de goûter; je ne puis que les signaler au passage...
Guebbas, malgré tout, n'est pas « tranquillisé » : ce premier contact avec les tribus limitrophes lui suffît; revenu d'une traite à Alger, il ne se soucie pas de « se remettre en route pour vaquer aux graves devoirs qui sont le complément de son œuvre », et volontiers il rentrerait à Fez pour défendre sa cause, sa situation, — qui sait môme? — sa famille, sa tête peut-être, contre les calomnies du Maghzen qui va le rendre responsable de cet échec près des tribus du Sahara : le Maître est prompt aux disgrâces... Le protocole de juillet 1901 risque de n'avoir aucune suite...
Dans l'entourage de M. Révoil, devenu gouverneur général deTAlgérie, il se forme alors (mars-avril 1902) une juste opinion de ce que peuvent et doivent être
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les rapports de la France avec le Chérif. Une politique est combinée, cjoi, darant un an, d'avril 1902 à avril 1903, l'emportera et dont Alger a tout le mérite. Car Paris, à cette époque, hésite encore et ne sait à quoi donner ses préférences : partage international ou intégrité de l'empire chérifien.
On ne saurait trop dire que le grand mérite d'Alger fut de combattre la politique de partage et de ramener Paris au désir de l'intégrité. Non seulement le découpage du Maroc sur la table d'un congrès serait dans le présent un danger et une perte pour notre Algérie : ce serait encore un crime contre l'avenir des peuples marocains. Je crois que les Berbères du Maroc auront quelque jour leur rôle dans la vie de la Méditerranée. L'Europe doit leur ouvrir les voies de la civilisation, leur assurer dès maintenant la paix et la sécurité nécessaires, les mettre au contact de la science moderne et du commerce mondial, tout en respectant leurs préjugés religieux ou traditionnels, leurs liens sociaux et nationaux.
Telle est la tâche essentielle : si une autre puissance que la France est mieux en état de remplir ce programme, c'est à cette puissance que l'Europe doit confier son mandat; si la France seule peut le remplir, il est criminel de sacrifier l'intégrité, l'avenir du Maroc aux petites combinaisons des égoïsmes actuels.
Dès avril 1902, Alger a la vision très nette de cette politique, dont le seul exposé provoque une telle satisfaction du Maghzen et de Guebbas, son envoyé,
qu'un « accord » est aussitôt projeté et signé (20 avril 1902). En voici le préambule ;
En vue d'obtenir les résultats visés par le Protocole de juillet 1901, et pour arriver à établir solidement la paix, la sécurité et un mouvement commercial, destiné à rendre plus riches et plus peuplées les régions limitrophes algériennes et marocaines, le général Cauchemez, chef de la mission française, et le fequih Si Mohammed El-Guebbas, chef de la mission marocaine, après avoir examiné la situation sur les lieux mêmes, se sont mis d'accord sur les dispositions ci-après.
Ces dispositions complètent les traités d'amitié, de bon voisinage et d'accord réciproque, conclus en 1844 et 1845 entre les deux Gouvernements, et sont destinées à affermir définitivement leur entente et le double et mutuel appui qu'ils se prêtent, dans les conditions spéciales qui correspondent à leur situation respective, pour assurer la prospérité et le développement des deux pays.
Paix, sécurité, mouvement commercial, enrichissement et peuplement de là région limitrophe, entente, double et mutuel appui des gouvernements, prospérité et développement des deux pays : les termes de ce préambule méritent l'attention et l'éloge. Voici une politique vraiment humaine et rationnellement habile.
Entre le Maroc et l'Algérie, il s'agit, non plus de planter les bornes d'une frontière militaire par-dessus laquelle on échangera des coups de fusil et que l'on violera quelque jour suivant les caprices de la force, mais d'organiser la paix et la sécurité permanentes par une alliance de bons vouloirs et de commerce, une alliance de « double et mutuel appui », — non
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pas on protectorat sous b pression d^un seul. Et les dÎTers articles de l'accord remplissent tout ce programme. Pour la sécurité d'abord, on partage la besogne :
Article premieb. — Le GouTemement chérifien consolidera, par tous les mojens possibles, dans retendue de son territoire, depuis rembouchure de IHhied Kiss jusqu'à Figuig, son autorité makhzénienne, telle qu'elle est établie sur les tribus marocaines depuis le traité de 1845. Le Gouvernement français, en raison de son voisinage, lui prêtera son appui en cas de besoin. Le Gouvernement français établira son autorité et la paix dans les régions du Sahara, et le Gouvernement marocain, son voisin, Ty aidera de tout son pouvoir.
Donc sur la terre labourable et sur la terre nomade, entre la Méditerranée et Figuig, tout le long des frontières occidentales de l'Algérie, non seulement nous proclamons Tintégrité du Maroc, mais encore nous promettons notre aide pour installer Tautorité du Maghzen.
Les lecteurs savent quelles conditions politiques et sociales font du Maroc deux pays ; le Blad-el- Maghzen^ le Pays du Maghzen^ où les ordres de Fez sont obéis, et le Blad-es-Siba^ le Pays de Révolte, où les tribus vivent à leur guise sous la suzeraineté nominale du Chérif. De la Méditerranée à Figuig, terre labourable et terre arable ont toujours été « pays de révolte » : nous promettons d'aider le Chérif à en faire un « p'ays de maghzen », et Taccord de 1902 stipule les moyens.
Entre le Maroc et T Algérie, sera établie une triple
ligne de marchés marocains, mixtes, français. À chaque marché, un poste percevra les droits « pour augmenter les ressources et les moyens d'action des deux pays ». La liberté de commerce existant en ces parages depuis 1865, il n'est pas question de douanes à l'importation; mais le Maghzen « maintient sa faculté d'établir des droits de sortie et des droits de transit», et le gouvernement français « déclare son intention d'appliquer ou de maintenir les droits de statistique et de taxe sanitaire ».
En réalité, du côté français, le rendement de ces droits sera presque nul; ce n'est pas là-dessus que nous comptons pour équilibrer notre budget algérien. Le Maghzen, au contraire, escompte le rendement de ces péages pour Tentretien des forces locales, qui surveilleront les marchés, et môme pour l'entre^ tien du gouvernement central. Très sagement, l'accord s'efforce de porter au maximum les bénéfices du Maghzen, et la France se charge même de les garantir dans la terre nomade.
Car au nord, dans le Tell, dans la terre labourable, entre la Méditerranée et le Teniet-es-Sassi, il sera facile au Maghzen de lever les droits, puisque les marchés se tiendront dans les villages ; au sud de môme, au bord du Sahara, entre Aïn-Sefra et Kenadsa, au long de notre ligne ferrée ou de notre piste d'étapes, le Maghzen pourra, si nous le voulons bien, contrôler sans peine tout le trafic.
Mais en terre nomade, comment surveiller les échanges sporadiques et multiples entre les tribus
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vagabondes? Ici encore, la France veut prouver son bon vouloir :
Abt. y et VL — Les chefs des deux missions ont examiné arec soin la question du régime douanier à établir entre le Teniet-es-Sassi et Figuig. Il leur a paru impossible d'installer des douanes sur la ligne susindiquée. Ils sont tombés d'accord pour faire estimer la quantité de marchandises qui pénètre annuellement sur le territoire marocain entre ces deux points, et la somme qui revient de ce chef au Gouvernement chérifien. Cette somme sera versée, à la lin de chaque année, à l'agent désigné par le Maghzen pour la recevoir. Le Gouvernement français se charge d'asseoir les perceptions qui lui paraîtront les plus propres à se récupérer. Par cette clause, il entend témoigner Tamitié sincère et pure qui existe entre les deux pays et leur intention de s'aider mutuellement de leur autorité dans ces régions.
C'est en réalité un cadeau annuel que nous ferons au Chérif et qui pourra varier suivant les besoins du trésor chérifien : jamais nous* ne récupérerons ce cadeau ; les frais dépasseraient du centuple les redevances. C'est donc, non plus seulement une aide mutuelle que nous promettons, mais un concours pécuniaire, un revenu annuel que nous assurons, et là se montre toute la sagesse des négociateurs : point d'argent, point de solde, point d'autorité maghzénienne ; pour installer le Maghzen dans ce M pays de révolte », ils ont cherché d'abord et découvert une source de revenus.
L'accord était actuellement limité aux confins algéro-marocains de Touest; mais rien n'empêcherait qu'on le transportât quelque jour aux confins du sud, entre notre Sahara, notre Mauritanie et le
Maroc; rien n'empêcherait non plus que, de proche en proche, on l'étendit, on Tapprofôndît en quelque façon vers Tintérieur du Maroc et que, dans tout le Pays de Révolte, puis dans tout TEmpire chérifien, ce régime de police et de finance communes, par un « double et mutuel appui » des deux gouvernements, arrivât à unifier le Maroc sous l'autorité effective du Maghzen, dans Tamitié active de la France.
Cet accord du 20 avril 1902, complété par une annexe du 6 mai, ne fut ratifié par les deux gouvernements qu'en décembre. Mais, dès le mois de juillet, le Maghzen en réclamait le bénéfice pour envoyer sa garnison à Figuig et pour instruire §es troupes de la frontière. Le 21 juillet, M. Saint-René Taillandier écrit à Ben Sliman :
Il m'est agréable de vous annoncer que le Gouvernement de la République, désireux de faciliter pour sa part l'application du régime convenu pour les confms des deux pays, consent, sur votre demande, à ce que le détachement de troupes marocaines, réuni à Larache et destiné à tenir garnison à Figuig, s'embarque sur un paquebot français pour Oran. De là, ce détachement sera conduit en chemin de fer à sa destination, par les soins des autorités françaises d'Algérie.
Il nous a été exposé que le Makhzen chérifien a besoin actuellement de quelques instructeurs pour instruire les troupes qu'il se propose d'établir à Figuig, Oudjda, Adjeroud, ou sur d'autres points de la région frontière, qu'il ne possède pas à présent, parmi ses sujets, de personnes aptes à remplir ces fonctions, et qu'il ne saurait convenir d'employer dans ces régions des instructeurs étrangers autres que des Français. Le Gouvernement de la République, en vue d'aider le Gouvernement chérifien, accèdi
au désir que ce Gouvernement lui a exprimé. Il met à sa disposition les instructeurs dont le Makhzen a besoin. Ces instructeurs seront choisis parmi ceux qui possèdent la connaissance de la langue arabe.
C'était là un premier développement des accords d'avril et mai 1902 : après Taide financière de nos taxes, nous donnions au Maghzen Taide militaire de nos chemins de fer et de nos officiers, et Ton voit bien que, comprise de la sorte, — troupes marocaines, instructeurs français, ministre chérifien, — la police du Maghzen pourrait dans tout TEmpire donner d'excellents résultats, sans le moindre risque pour rindépendance du Chérif, la liberté du commerce mondial ni les droits des puissances... Ben Sliman répondait, le 30 juillet, à M. Saint-René Taillandier : « Ami très cher, très honoré, très sage, j'ai donné connaissance du contenu de votre lettre à notre Maître. Il m'a ordonné (Dieu l'assiste!) de vous répondre pour reconnaître la sollicitude que lui a montrée le Grand Gouvernement ami. »
Or, l'appui de la France devient indispensable au Chérif. Les enfantines lubies d'Abd-el-Aziz ont gas* pillé le trésor paternel; ses complaisances européennes ont réveillé le fanatisme populaire; une insurrection éclate dans la région de Taza, autour d'un aventurier, Bou-Hamara, VHomme à FAnesse, qui se dit Mouley Mohammed, frère aîné d'Abd-el- Aziz. Taza est occupée par lui. Un frère du Sultan, Moulay-el-Kebir, est mis en déroute (5 décembre 1902). A Fez même, les notables et le peuple s'agitent. Une
nouvelle et grande défaite des troupes chérifiennes termine Tannée 1902. Et pas d'argent dans le trésor. Le 11 janvier 1903, on dit que Bou-Hamara n'est plus qu'à cinq heures de Fez.
Le 24 octobre 1902, M. Saint-René Taillandier écrivait à M. Delcassé :
Le représentant de la Société française des Établissements Gautsch vient de conclure, à Fez, un emprunt de 7 millions et demi de francs. L'intérêt sera de 6 p. 100. Les besoins du Makhzen devaient être très pressants, car le ministre des fmances a montré une grande hâte à négocier et à conclure.
Le 5 janvier 1903, M. Delcassé écrit à M. Saint- René Taillandier :
Les établissements français avec lesquels M. Gautsch était entré en rapports pour le placement de Temprunt marocain ont été très alarmés par la nouvelle de la situation critique du Sultan qu'ils croyaient désespérée. Ils hésitaient à poursuivre TafTaire. J'ai pu les décider à persévérer dans l'exécution du contrat. Vous aurez à faire valoir auprès d'Abd-el-Aziz l'amitié sincère et agissante de la France qui s'est affirmée dans une heure difficile.
Si notre politique avait été de mettre à profit les embarras du Maghzen pour imposer notre protectorat, nous aurions eu alors beau jeu ; mais, tout au contraire, nous continuons la politique d'alliance et d'amitié « sincère et agissante ». Ce n'est pas que nous ayons à nous louer beaucoup des résultats immédiats. Dans la Zousfana, les tribus du sud-ouest, — excitées par notre vieil ennemi, Bou-Amama, et par le pré-
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tcDdant, Bou-Hamara, peut-être aussi par certaines gCDS du Maghzen, ennemis de notre influence ou trop amis de Tinfluence anglaise, — attaquent nos convois et pillent nos tribus. Les troupes maghzéniennes, destinées à Figuig, ne sont pas encore arrivées; nos instructeurs, destinés aux troupes de la frontière, ne sont pas nommés.
Pourtant, Guebbas, qui est toujours commissaire marocain auprès du gouverneur général de TÂlgérie, fait de son mieux pour servir son Maitre et nous contenter; il est bien persuadé que désormais le Chérif peut compter sur notre dévouement et que ni rintégrité du Maroc ni la souveraineté du Maghzen n*onl rien ù craindre de nos projets. Mais il désire une dernière garantie, et il ne la voudrait pas seulement de notre « maghzen », des gens d'Alger ou de Paris (il sait que le maghzen chez nous est éphémère); il la voudrait du « sultan » de France en personne.
Le « sultan » Loubet doit venir en Algérie au mois d'avril 1903 : Guebbas soumet à son gouvernement un projet d'entente définitive. M. Saint-René Taillandier télégraphie le 7 mars 1903 :
Le Sultan, informé par mes soins du prochain voyage de M. le Président de la République en Algérie, a décidé de faire saluer M. Loubet, à son arrivée à Al-ger, par un envoyé spécial. Il a désigné pour cette mission Si Bennasar Ghannam, qui, avec Sidi Mohammed Guebbas, a fait partie de l'ambassade de Ben Sliman en 1901.
Nous acceptons l'ambassade; notre croiseur Du Chayla ira la prendre le 10 avril à Larache et la
transportera à Alger. Guebbas haranguera au nom duChérif : que doit dire Guebbas? Sûrement, il en avait informé notre gouvernement...
Le Livre jaune est là-dessus d'une discrétion regrettable, car le discours de Guebbas n'était pas moins honorable pour notre diplomatie que pour le Chérif ; il proclamait également les droits du Maghzen et ceux de la France, les intérêts présents et futurs du Maroc, et ceux des puissances et de Thumanité : seules, nos mœurs parlementaires auraient encouru le blâme de Topînion française, si le Livre jaune nous eût mis au courant de toute cette affaire. En gros, voici comment elle peut être reconstituée.
De la bouche du Président de la République, le Chérif voulait recevoir une garantie formelle d'intégrité territoriale et souveraine : intégrité du Maroc, intégrité du Maghzen, telles étaient les promesses que Guebbas attendait de M. Loubet, donc, ni invasion, ni annexion, ni tunisification, mais le régime du a double et mutuel appui », par une extension progressive et lente des accords de 1902 à tout Tempire chérifien.
Dans la réponse de Guebbas, le Chérif devait promettre à la France que, satisfait de Tamitié française et n'ayant besoin d'aucune autre garantie, puisqu'il n'avait aucun autre voisin, il ne recourrait plus à d'autres puissances pour la proclamation et le maintien de rintégrité marocaine... Si cet échange de promesses avait eu lieu, combien le travail de la Conférence serait plus facile aujourd'hui!...
En avril 1903, TAngleterre connut ce projet et, malgré la cordialité rétablie entre Paris et Londres (Edouard VII vient à Paris en mai 1903), elle voulut garder une dernière prise sur le Maghzen, tant que les accords franco-anglais n'auraient pas encore abouti (ils ne seront signés qu'un an plus tard, en avril 1904) ; M. Saint-René Taillandier télégraphie le 2 avril 1903 :
Mon collègue britannique vient de me confirmer que les banques anglaises Gassel et Stem ont consenti au Sultan une avance de même somme que l'emprunt conclu par la Société des établissements Gautsch et aux mêmes conditions.
Mais, si les Anglais peuvent fournir quelque ai^gent, nous avons bien d'autres services à rendre.
Après une victoire du minisire chérifien El-Menebhi, Bou-Hamara, renonçant à marcher sur Fez, s'est dirigé vers la frontière algérienne, vers Oudjda et le Rif. La garnison d'Oudjda et les ksour voisins sont coupés de Fez et de Tanger : le Maghzen, qui ne peut désormais leur porter secours qu'en faisant le détour par mer et en nous demandant le passage sur notre territoire, a la plus grande hâte de réaliser le projet de Guebbas... Mais une intrigue parlementaire intervient.
Au début d'avril 1903, M. Révoil est forcé de donner sa démission : on nomme un gouverneur intérimaire pour recevoir à Alger le Président de la République. Quand arrive M. Loubet, M. Révoil et son entourage, en qui Guebbas et le Chérif person-
nifiaient Tamitié française, ont disparu : Guebbas rentre ses demandes et ses promesses. M. Delcassé télégraphie d'Alger à M. Saint-René Taillandier le 16 avril 1905 :
Du discours adressé par Si Mohammed Guehhas à M. Loubet, je crois utile de vous communiquer le passage suivant :
<€ J'ai le ferme espoir, a dit Si Mohammed Guebbas, que grâce au haut intérêt que vous lui témoignez et à la sollicitude des représentants autorisés de votre Gouvernement, Ten (reprise que je suis venu accomplir dans votre grande colonie ne tardera pas à produire les conséquences favorables que nous en attendons. Augmenter la prospérité des deux pays voisins, développer et améliorer leurs relations, étendre leur commerce par une pénétration réciproque et établir définitivement la paix et la sécurité dans la région frontière, tel est le but que nous poursuivons et qui ne parait pas impossible à atteindre entre deux contrées unies naturellement par leur position géographique et qui semblent faites pour s'en tr 'aider et s'accorder.
» En se réalisant, ces conditions fortifieront les liens de l'amitié qui existe déjà entre nos deux Gouvernements et qui, je n'en doute pas, se raffermira de plus en plus, par l'action bienfaisante de Votre Haute Excellence et celle du Sultan, mon maître et bienfaiteur, Moulay Âbd-el-Aziz. »
De ces compliments de Guebbas, auquel M. Loubet répondit par quelques paroles de courtoisie, il faut retenir un mot qui peut servir à désigner toute une politique.
De mars 1902 à avril 1903, nous avions suivi à l'égard du Maroc une méthode qui pourrait se nommer la politique d'assurances réciproques : assurer le Chérif de notre amitié et de notre appui,
90 L'AFFAIRE MAROCAINB
aussi bien à Tintérieur qu'à Textérieur de son empire, eu lui donnant la garantie de nos serments et de notre concours, et en réservant tous les droits des puissances, voisines ou non, tel était notre but; recevoir du Chérif Tassurance de son amitié et de sa collaboration aux intérêts communs, le renoncement à toute autre protection et à toute autre garantie que les nôtres, tel était notre désir.
A partir d'avril 1903, tout va changer. Suivant le mot de Guebbas, on va maintenant « réaliser » ce que chacun des contractants espère des accords, et Ton va pousser cette politique de réalisations sans prendre garde que Ton n'a pas achevé la politique d'assurances : les deux amis, France et Maghzen, ne sont pas encore liés Tun à l'autre par des paroles définitives et publiques, par des engagements pris à la face de l'Europe, au su et au vu des puissances; un tiers, quand il voudra, pourra venir se mêler & notre tôte-à-tète; après deux ans de réalisations (avril 1903-avril 1905), c'est Guillaume II qui viendra se proclamer l'ami, le défenseur, le seul allié fidèle du Maroc.
D'avril 1903 à avril 1905, tout le monde réalise : Alger, Paris, Tanger et Fez. Sous la haute direction de Paris, la politique d'assurances était menée par Alger surtout, et les autres conformaient leur marche aux plans et désirs de la commission franco-maro-
caine qui siège en Algérie. Dans la politique de réalisations, gouverneur général, diplomates, militaires, maghzen marocain et maghzen français, tout le monde veut sa part.de profit et chacun tire à soi.
Alger, d'abord, réalise à sa façon la sécurité de la frontière saharienne. M. Jonnart, le nouveau gouverneur général, fait bombarder les ksour de Figuig (8 juin 1903). Cette expédition nous vaut un succès de parade, mais ruine à Figuig l'autorité du Maghzen, que nous avions promis et entrepris d'établir.
Le général O'Connor commente la canonnade devant les notables des ksour : « Des gens malintentionnés vous ont dit que la France vous punissait parce que beaucoup d'entre vous s'étaient déclarés pour le prétendant, contre le sultan Abd-el-Aziz. C'est faux : ils vous ont trompés. Jamais la France ne fait acte de parti, en intervenant chez ses voisins; de même les djemmaa (assemblées) de vos ksour conservent toutes leurs libertés. »
Donc, la France ne soutiendrait plus le Chérif : elle serait toute prête à reconnaître le prétendant ; et la France ne soutiendrait plus le Maghzen : on rendrait leur autonomie aux assemblées des tribus. Outre qu'elle viole le protocole de 1901 et les accords de 1902, cette politique nouvelle coûte beaucoup de vies humaines, car, au bombardement de Figuig, les tribus du sud-ouest répondent par une série d'attaques sur nos convois, de coups de main sur nos postes et nos tribus.
92 L'AFFAIRE MAROGAUfB
Après les combats en règle de Taghit (17-20 août 1903 j et d'El-Moungar (3 septembre 1903), on substitue enfin au général O'Connor le colonel Lyautey, que la pacification du sud de Madagascar a rendu célèbre. Par les moyens, employés déjà à Madagascar, d'énergie dans le fond et de douceur dans la forme, le nouveau chef rétablira la paix : sans obus^ il pourra ces jours derniers (janvier 1906) ramener le gouverneur général jusque dans les oasis de notre far-west sud-oranais et lui présenter la soumission de nos plus redoutables ennemis, les gens d'Aïn-Chair.
Mais si la besogne militaire en ce point est, à partir de septembre 1903, mieux conduite, la besogne politique, la poursuite de Tentente franco-marocaine semble négligée. Nous organisons des marchés français, mais non pas des marchés vraiment mixtes. Les affaires reprennent dans le Sud-oranais, surtout au long de notre ligne ferrée, et c'est par millions de francs que se chiffre le commerce de Beni-Ounif. Mais nous oublions d'assurer au Maghzen sa part de droits, et le cadeau annuel que nous lui avons promis, nous ne Tavons jamais offert durant les trois années 1903, 1904 et 1905.
Pourtant, dès le mois de juin 1903, M. Jonnart est rappelé par le gouvernement de Paris à une application plus « civile » des accords. Il se rend compte de Terreur qu'il a commise. Il se dégage un peu du complot que Ton avait ourdi pour lui forcer la main par « un incident libérateur » (c'est le mot dont se servent alors les journaux d'Oran) et amener la rup-
ture de ramitié et même de la paix, Tentrée en campagne de nos colonnes vers Oudjda et Fez.
Néanmoins, M. Jonnart n'applique peut-être pas les accords franco-marocains avec les dispositions d'esprit qui les ont fait conclure. Une phrase de sa correspondance dans le Livre jaune me paraît significative. Il communique à M. Delcassé, le 6 mai 1904, les instructions qu'il a données au général commandant la division d'Oran :
D'une façon générale, il convient de ne pas perdre de vue que, à moins d'instructions formelles du gouvernement, nous n'avons à nous préoccuper dans l'affaire de la frontière que d'assurer notre propre sécurité.
Que devient le « double .et mutuel appui »? Les accords de 1902 pourraient être résumés en une formule : sur là frontière franco-marocaine, concours nominal du Maghzen et concours effectif de l'Algérie pour l'établissement officiel, effectif, de] l'autorité maghzénienne avec la suppléance officieuse de l'influence française, le tout au service et au bénéfice du Chérif. De 1902 à 1903, nous voulions prouver au Maghzen et au Chérif qu'ils avaient tout à gagner en notre compagnie; sur le champ d'expériences que nous offrait cette frontière en révolte, nous voulions mettre un profit immédiat, tangible, sonnant, à chaque pas du Maghzen vers notre amitié.
De 1903 à 1905, Alger — si l'on en croit le Livre jaune — a mis une humiliation, une menace ou un danger en chacune de ses rencontres avec les représentants du Chérif.
94 l'affâirb marocaine
Rencontre à Figuig où nous avons amené un amel (préfet) et une garnison du Maghzen, — ce qui veut dire (tout le monde le sait d'avance) un préfet impuissant et une garnison non payée.
Pour maintenir ces gens du Chérif, il aurait fallu combiner (dans le secret qui convient à ces sortes d'opérations) les moyens propres à solder, fût-ce de notre poche, la garnison, et à soutenir, fût-ce de nos troupes habillées à la marocaine, le préfet. Mais, de 1903 à 1905, la correspondance d'Alger n'est pleine que de récriminations contre l'intolérable état de Figuig et contre la « guerre sainte » organisée dans le sud-ouest. Voici un exemple entre dix. M. Jonnart écrit, le 1" octobre 1903 :
La petite armée qui a assiégé Taghit comprenait 3 000 Beraber et autres habitants du Tafllelt. Or, cette oasis est le pays d'origine de la famille chérifienne ; elle a actuellement pour gouverneur Moulay Rechid, oncle du sultan, et le chef même de Texpédition, Mostefa el-IIanafl, appartient à la famille impériale. Les tribus du Tafllelt sont restées attachées par des liens assez étroits à la dynastie, sans pourtant payer tribut. Il est tout à fait invraisemblable que le Gouvernement marocain ait ignoré ce qui se tramait contre nous.
11 ne m'appartient pas d'examiner si le fait qu'une véritable guerre sainte est organisée contre nous, au su du SuiUin^ doit influer sur notre attitude à son égard, mais j'avais le devoir de vous signaler qu'à mon sens la responsabilité du Gouvernement marocain est directement engagée dims les récents incidents.
M, Delcassé pense, avec raison, que « l'anarchie où se débat depuis quelques mois l'empire chériÇen
ne nous permet pas de faire retomber sur le Chérif toute la responsabilité des actes dont nous avons à souffrir, ces actes ayant été commis par des indigènes qui, pour la plupart, échappent en fait à Tautorité impériale* ».
Pour quiconque sait Tétat du Maroc (le prétendant est alors aux portes de Fez), c'est là vraiment la vérité. M. Jonnart pense au contraire que « le Maroc est responsable : le Maghzen devrait empêcher ou réprimer la contrebande des armes et munitions de guerre ». Et, derrière le gouverneur général, la presse oranaise dénonce la duplicité marocaine. Nous demandons des explications à Fez. Nous contraignons officiellement le Chérif lui-même aux humiliantes excuses que voici : w Le Sultan, dit Ben Sliman, s'est fort ému de cette situation. S'il était en son pouvoir de châtier les tribus coupables. Sa Majesté le ferait, mais vous savez que cela n'est pas possible* »...
Deuxième rencontre, dans la terre nomade, où la sécheresse et les razzias du prétendant réduisent les tribus marocaines à la famine. Elles se réfugient avec leurs troupeaux sur notre territoire. Belle occasion pour Alger de nous en faire des amies, en les secourant, en subvenant à leur entretien! Il pourra nous en coûter quelques milliers de francs; mais elles comptent parmi elles des parents du Chérif, et Tin-