CHAPITRE II
Les possessions anglaises. — Anglais et Boers.
L'Afrique australe sfUgclaise n'est déjà plus l'Afrique proprement dite ; tropicale seulement à l'est sur le littoral de l'Océan Indien, elle appartient par ses territoires méridionaux à la zone tempérée ; touchée par des Européens en même temps que les côtes d'Afrique restées portugaises, elle a, de plus, été habitée par eux depuis le milieu du dix-septième siècle ; aussi l'appropriation par l'Europe est-elle singulièrement avancée.
Nous ne parlerons pas ici de la colonie du Gap ellemême, pays de climat et de peuplement presque européens. La question indigène ne s'y pose même plus, mais seulement celle très difiFérente de la coexistence de deux races européennes peu sympathiques l'une à l'autre, les Anglais et les Boers ou paysans hollandais. Pas plus que nous n'avons étudié l'Afrique Mineure, nous n'étudierons donc la colonie du Gap, autre succursale de l'Europe en pays africain ; nous limiterons
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notre enquête aux côtes tropicales de Test, ainsi qu'aux plateaux-steppes de colonisation plus récente, qui sont aujourd'hui le théâtre de la lutte sang-lante des Anglais et des Boers.
L'Afrique australe, au nord de 30<> S. reproduit très exactement la forme d'aug-e que lui assignait Livingstone : au bord de l'océan Indien s'élèvent de hautes chaînes dépassant 3.000 mètres ; sur celles-ci s'appuient des plateaux intérieurs, inclinés vers le fleuve Orange ou vers le lac Ngami, puis relevés dans la direction de l'ouest jusqu'aux montagnes de l'Afrique sud-occidentale allemande; au sud, les plateaux centraux sont barrés par des alignements de hauteurs, dirigés d'ouest en est, qui accidentent la colonie du Gap, la divisent à peu près comme l'Afrique Mineure, en marches encadrées de montagnes, et finissent par un Tell au relief varié.
Les Drakenberge sont le rebord oriental des plateaux de l'Orange et du Transvaal ; ils se composent de granits, avec des filons de quartz aurifère ; formés de plusieurs séries parallèles, ils tombent vers la mer en trois terrasses principales dont les fortes pluies de rOcéan Indien attaquent sans cesse et font reculer l'escarpe vers l'intérieur. Le massif culminant (3000 à 3150 m.) est la borne centrale qui relie les deux séries les plus considérables ; il porte le Mont aux Sources, ai^si appelé parce qu'il est le château d'eau de toute la région : le fleuve Orange en part au sud : ses affluents
le Caledon, le Zand, le Vaal en sortent en éventail à
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Touest et au nord ; vers Test enfin, il envoie la Tug'ela à Tocéan Indien. Les Drakenberg-e s'abaissent au nord, dans le Transvaal : le mont Mauch au pied duquel passe le chemin de fer de Lourenço-Marquez à Pretoria n'a plus que 2660 mètres ; au delà, l'éperon du Zoutpansberg (1370 m.) détermine la courbe du Limpopo ; puis le relief s'efface et le sol largement ondulé ne se relève qu'en arrière de Beira, dans la rég'ion déjà étudiée des Matébélés et du Manica.
La côte qui correspond à ces montagnes est rocheuse jusqu'au nord de Durban ; elle laisse passer de petits fleuves, coupés de cluses et de rapides, le Kei, le Saint- John, la Tugela; au nord, une plage basse annonce le littoral du Mozambique : lagunes allongées et séparées de la mer par une langue de sable, havres sans profondeur, communiquant avec l'Océan par des graus mobiles; de là, l'importance des rares positions par où cette côte est accessible, la baie de Sainte-Lucie et surtout celle de Lourenço-Marquez ou baie Delagoa.
La baie de Sainte-Lucie avait été occupée en 1884 par M. Lûderitz; mais l'Angleterre, un peu brutalement avisée par Bismark que les territoires du sud-ouest africain étaient possession allemande, obtint alors que par compensation Lûderitz lui abandonnât Sainte- Lucie ; elle continuait ainsi son mouvement tournant pour couper de la mer les républiques boers. La baie Delagoa, jadis revendiquée par des négociants du Cap et de Natal, fut laissée à la colonie portugaise du Mozambique par un arbitrage célèbre du maréchal de Mac-Mahon (1875) ; elle contient le seul bon abri de
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cette côte, Lourenço-Marquez : un chenal de 5 à 6 m. de profondeur donne entrée dans une rade paisible, et qu'il serait facile d'outiller en vue d'un grand commerce si les terres d'alluvions qui l'entourent n'étaient marécag-euses et malsaines.
Malg-ré cet inconvénieiit, Lourenço-Marquez, seul port non encore angolais de l'Afrique australe (car on n'en peut dire autant de Beira, malgré la souveraineté nominale du Portugal), a joué un rôle considérable pendant la guerre anglo-boer; par là seulement, le Transvaal communiquait librement avec l'extérieur. Le port n'est pas destiné d'ailleurs à ne voir que l'activité passagère d'une année de crise : il est à portée des gisements houillers reconnus importants de Middelburg qui, non seulement fournissent le combustible aux chemins de fer de Pretoria, mais encore ravitaillent les paquebots qui touchent à Lourenço-Marquez, au prix moyen de 30 francs la tonne, rendue à bord. La Compagnie de navigation allemande de l'Afrique occidentale a, de toutes celles qui touchent à la baie Delagoa, tiré de ces facilités le plus d'avantages : grâce à la modicité de ses frets, grâce à la solidarité intelligente de ses affréteurs, cette compagnie a donné aux afiPaires allemandes dans les pays boers une extension qui inquiète les Anglais eux-mêmes. La société française des Chargeurs-Réunis relie le Havre et Bordeaux à la baie Delagoa, par le Cap, mais il n'existe pas de service français sur Lourenço-Marquez au départ de Marseille.
La zone littorale, en arrière de Lourenço-Marquez,
est plate et pauvre ; sur une centaine de kilomètres, le chemin de fer de Pretoria court en plaine, parmi des jongles et des marais infestés par la tsetsé ; c'est pourquoi le chemin de fer était nécessaire à la pénétration, les bétes de somme ne pouvant descendre jusqu'à la côte. Au delà de la plaine, la voie gravit des rampes qui l'amènent au sud du mont Mauch, dans des districts houillers et aurifères.
Cette côte, exposée aux pluies de l'océan Indien, est humide surtout pendant l'été austral, de novembre à février; on n'a pas oublié les souffrances qu'endura, du fait de ces orages diluviens, l'armée anglaise du Natal en 1899-1900. Durban n'a cependant que 1 m. 10 de pluie annuelle, mais la température s'y maintenant aux environs de 20®, toute l'eau qui tombe profite à une végétation toujours en croissance, et la flore du Natal est toute tropicale : dans les vallées ouvertes sur l'océan Indien, au sol épais d'alluvions superficielles, on cultive le café, la canne à sucre ; sur les premières collines, des plantations de thé, plus récentes, ont bien réussi ; enfin les hautes ombrelles des palmiers donnent à cette végétation son cachet africain. Durban est entouréedemagnifiques jardins. En pénétrant dans l'intérieur, le climat est plus sec et plus continental ; les cultures tropicales disparaissent pour faire place à l'élevage ; des plateaux ondulés, herbeux, remontent par Pietermaritzbourg (600 m.), Ladysmith, Newcastle vers le Mont aux Sources et les passes qui débouchent à 1700 m. sur les terrasses beaucoup moins arrosées des pays boers.
Les indigènes du littoral oriental ont été transfor-
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mes par le contact des Européens. Remarquons ici, et cette observation est g-énérale pour toute l'Afrique du sud, que la pénétration « humaine » est beaucoup moins difficile de ce côté que dans l'Afrique Mineure, les nègres n'ayant aucun org'anisme politique ni reli» g'ieux ; rien chez eux ne ressemble au bloc de résistance que dresse partout Tislam ; certains ont fait preuve de qualités militaires, d'amour de l'indépendance, comme les Zoulous ; mais l'anarchie normale des nègres n'étant corrigée par aucun ferment de cohésion, ces oppositions sont toujours restées sporadiques, et la victoire militaire des Européens leur a ouvert immédiatement l'accès des sociétés locales. S'il devait jamais surgir une « question indigène» dans l'Afrique du sud, elle se poserait donc non pas dans les mêmes termes qu'en Algérie ou en Tunisie, mais comme aux Etats-Unis, entre blancs et gens de couleur, tous élevés à peu près de môme. Or, au Natal seulement, on peut estimer la population à 400.000 noirs au moins contre 40.000 blancs.
Les Gafres et Basoutos qui peuplent les terrasses orientales des Drakenberge sont fort différents des sauvages de l'Afrique équatoriale ; ils sont attachés au sol, cultivent des céréales, voire pour l'exportation, élèvent du bétail pour en faire le commerce, et promènent méthodiquement leurs troupeaux transhumants de l'un à l'autre versant des montagnes; en relations depuis le XVII® siècle avec des réfugiés hollandais et français, tous protestants, ils ont adopté la religion de ces
immigrants et la langue hollandaise que parlaient L'Afrique. 20.
le plus grand nombre d'entre eux; mais, depuis une cinquantaine d'années, ils apprennent plus volontiers l'anglais qui est l'idiome commercial de toute l'Afrique du sud. Une race de métis, les Griquas, s'est formée, partagée entre deux territoires qui encadrent l'Etat d'Orange. Gafres etBasoutos sont aujourd'hui de solides paysans, dont beaucoup de propriétaires ; nombre d'entre eux lisent et écrivent le hollandais et l'anglais ; ils envoient leurs enfants à l'école, et possèdent môme des journaux.
Les Zoulous, parents des Matébélés que soumirent si péniblement les troupes anglaises, n'ont été vaincus qu'après une dure campagne, en 1879 ; eux aussi renoncent à leurs instincts de rapine ; mais leur pays ne se prêtant guère à la culture, ils pratiquent surtout l'élevage ; leurs bestiaux contribuent dès maintenant à l'alimentation des Européens de l'Afrique australe ; des troupeaux sont acheminés par les cols de la montagne vers les pays miniers du Transvaal.
Les Anglais se sont progressivement emparés de tout ce littoral ; évincés de Lourenço-Marquez en 1875, ils occupaient peu après le Zoulouland ; d'abord ils prétendirent s'opposer à la construction du chemin de fer de Pretoria à la baie Delagoa, dont les capitaux étaient pourtant anglais et américains ; puis le gouvernement portugais ayant confisqué cette ligne, ils espérèrent le faire condamner à des dommages intérêts - dont ils le tiendraient quitte en occupant la baie Delagoa; les arbitres suisses saisis du différend n'ont condamné le Portugal qu'à des compensations beaucoup moins oné-
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reuses, et qui furent immédiatement réigrlées (avril 1900).
Ce sont des négociants de Natal qui ont étendu peu à peu la domination anglaise jusqu'à la colonie du Gap d'une part, jusqu'aux Drakenberge de l'autre. Natal fut la première république fondée par les Boers émigrés du Cap, mais ils en furent bientôt chassés par les Anglais, et passèrent à l'ouest des Drakenberge (1840-1842). Le Natal, devenu le foyer de l'action anglaise, a rayonné sur les pays des Basoutos, des Cafres et des Griquas de l'est, annexés définitivement en 1885. Les Anglais sont ainsi les maîtres de toutes les voies de pénétration qui relient les plateaux boers à la côte orientale : la possession même de la baie Delagoa leur est indifférente, puisque les districts aurifères les plus riches, ceux de Johannesbourg, communiquent directement avec Durban par une voie ferrée qui dessert Pietermaritzbourg, Ladysmith et Newcastle. Si la politique internationale leur interdit l'annexion de la baie Delagoa, c'est sur Durban qu'ils concentreront leurs efforts, et Lourenço-Marquez ne gardera le débouché que d'un district aurifère de moindre importance, avec celui des houillères que nous avons signalées.
Au delà des Drakenberge, sur les terrasses qui s'inclinent à l'ouest, les Boers avaient constitué les deux Républiques dont le sort se joue à l'heure où ces lignes sont écrites, l'Etat libre d'Orange et la République sud- Africaine ou Transvaal. La hauteur moyenne de ces plateaux est de 1.300 à 1.400 mètres, les terres les plus
fertiles sont à Test, dans les districts montagneux. L'abri des Drakenberg-e les prive des pluies de TOcéan indien, et le climat en est continental ; en saison sèche surtout, c'est-à-dire dans les mois de l'hiver austral (juin à septembre), les nuits sont froides; le thermomètre tombe alors jusqu'à — 5® à Johannesbourg. Les journées sont par contre brûlantes, surtout quand souffle le vent de nord-est, qui arrive des steppes du Kalahari.
Des terrasses supérieures, le sol descend à l'ouest vers le pays des Bechuanas; la saison des pluies est alors de plus en plus courte; Pretoria, située à 1.360 mètres dans un cirque ouvert au nord, n'a que m. 60 de pluies annuelles ; tout autour, et surtout au sudouest, se déploie le veldt, plateau aux vastes horizons, sans arbres, sauf ceux qui indiquent de loin les villages ouïes habitations isolées. La surface n'en est pas plane, mais au contraire accidentée par des mamelons d'où jaillissent parfois, comme des forts naturels, des blocs de granit : ce sont les kopjeSy entre lesquels les pans sont des bassins plats, gardant en saison sèche un fond d'humidité. Les lits des rivières sont encaissés et forment en toutes saisons des obstacles ; les charrois descendent péniblement sur la tranche de leurs berges. Le nom de fontein ou source, très commun dans la nomenclature géographique locale, exprime (comme hir en pays arabe) l'importance des points d'eau.
Deux réseaux drainent les plateaux boers, ceux du fleuve Orange et du Limpopo ; le Limpopo qui naît des collines de Pretoria n'a que très peu d'eau ; il ne mérite
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plus g-uère aujourd'hui le nom de rivière des crocodiles, ces animaux disparaissant à mesure que les bords du fleuve sont plus fréquentés par les pasteurs. L'Orang-e, ainsi que son affluent le Vaal, n*est actif que dans son cours supérieur, notamment dans le pays des Basoutos ; tous deux arrivent épuisés déjà dans le district diamantifère des Griquas, où ils se réunissent, puis ils rampent lourdement à la surface du plateau. Très indig^ents pendant la majeure partie de Tannée, TOrange et le Vaal sont exposés à des crues d'été (novembre-avril), foudroyantes et destructrices : ils débordent alors du sillon au fond duquel ils se dissimulent d'ordinaire.
Les steppes de l'Orang-e et du Transvaal sont, par rheureuse combinaison de leur altitude et de leur latitude, un pays tempéré où l'Européen séjourne aisément et qui est déjà très approprié par les nombreux descendants des colons du xvn® siècle. La faune sauvage, éléphants, autruches, antilopes, léopards, bat en retraite vers le nord. Les indigènes noirs, après avoir soutenu des guerres sanglantes contre les trekkers hollandais, chassés du Cap et de Natal par la conquête anglaise, sont aujourd'hui les auxiliaires ou même les imitateurs indépendants des fermiers blancs. Chaque famille de Boers possède un certain nombre de serviteurs cafres, vivant souvent en famille eux-mêmes, et ne paraissant pas se souvenir des luttes d'antan. On ne saurait oublier cependant que les blancs circulent toujours armés à travers leurs domaines, et que leur coup de fusil manque rarement son but. Cette précaution explique peut-être la soumission des nègres ; si les
Anglais, pour conquérir les républiques boers, prétendent désarmer tous les blancs qui les auront combattus, on peut se demander comment ils assureront leur sécurité parmi des nègres huit ou dix fois plus nombreux.
Les Boers, protestants d'orig^ine hollandaise et française, avaient fondé la colonie du Cap, dont les Anglais, après un échec en 1780, s'emparèrent définitivement en 1795. Impatients d'une autorité qui ne leur épargnait aucune vexation, ils tentèrent d'abord un soulèvement (1815); vaincus, durement châtiés, ils partirent en un premier exode ou trek pour le Natal ; refoulés encore, ils fondèrent de l'autre côté des Drakenberge leurs deux républiques. Il n'entre pas dans le plan de ce livre de raconter comment les Anglais, après les avoir laissés en paix tant que les indigènes des plateaux résistaient encore, se sont, surtout depuis la découverte des mines d'or, obstinés à détruire l'indépendance de ces petits Etats. La campagne de 1899-1900 n'est qu'une réédition amplifiée du fameux raid de Jamcson en janvier 1896. Nous montrerons seulement ici comment les Boers ont commencé la mise en valeur de cette partie de l'Afrique australe et comment il paraît nécessaire de conserver leur aide pour en continuer le progrès.
Race endurante et prolifique, formée à la vie de plein air, les Boers sont essentiellement des paysans ; autour de leurs fermes s'étendent d'immenses plaines dont les parties les plus proches seules sont défrichées ; ils j cultivent assez de céréales pour en fournir aux Buro-
péens du Natal, pays trop humide et chaud pour le blé ; ils ont des champs de tabac et des arbres fruitiers. Mais, plus volontiers qu'à la culture, ils se livrent à Télevag-e, cavaliers intrépides g'alopant sur de petits cKevaux sobres et résistants au milieu de leurs troupeaux de bœufs ; les bœufs sont pour eux des animaux de boucherie et de trait : ils les attellent par huit, dix couples ou plus, suivant les difficultés de la route, à de lourds chariots à roues pleines, véritables maisons roulantes, où les familles s'entassent pour des treks qui durent des mois, avec leurs provisions et leur mobilier ; des roulottes du môme type servaient jadis, avant les chemins de fer, aux marchands juifs qui venaient du Cap, une fois Tan, visiter la clientèle des Républiques.
On a pu reprocher aux Boers de n'avoir pas encourag-é l'exploitation industrielle de leur pays, d'avoir, par exemple, entravé l'exttaction de l'or par des monopoles onéreux ; leurs « paysanneries » sont le fait bien excusable de ruraux qui se trouvaient aux prises, tout d'un coup, avec les financiers les plus hardis du monde, et qui dans les nouveaux venus, dans les uitlanders voyaient surtout des intrus bruyants et des agents d'expropriation. Et peut-être leur défiance instinctive de ces étrangers n'était-elle pas une erreur, puisque, Pretoria à peine conquise, des publicistes anglais se demandaient déjà comment on assurerait la protection des citoyens des Républiques contre les insolences de cette population flottante et souvent suspecte. Le malheur des Boers est venu de ce que leur sol
est trop riche ; dès 1867, des diamants étaient trouvés entre le Vaal et TOrange, dans le district où se déploya depuis le génie d'affaires de M. Gecil Rhodes, où naquit la ville de Kimberley, peuplée aujourd'hui de plus de 20.000 habitants : en 1880, les Anglais obligeaient l'Etat d'Orange, contre une indemnité qu'il ne put refuser, à leur céder les mines de diamants. L'or a été découvert dans les monts Mauch en 1868; ce district est aujourd'hui bien dépassé par le Rand, où Johannesbourg fondée en 1887, comptait avant la guerre angloboer plus de 100.000 habitants, tous vivant directement ou indirectement du travail des mines. Qu'étaient, auprès de ces cités toutes modernes, les rustiques capitales occupées par les armées anglaises, Bloemfontein, Pretoria, gros bourgs de quelques milliers d'habitants ?
Le Rand est un des pays aurifères les plus riches du monde ; on y exploite soit des alluvions superficielles, soit dans les deep levels des filons de quartz. Des gisements voisins de houille permettent l'usage économique des machines les plus parfaites. Les travailleurs et employés des naines, embrigadés par des sociétés financières dont l'action est puissante, même fort loin du Rand, n'ont plus la liberté d'allures des premiers prospecteurs ; après la période tumultueuse du rws/i, est venue l'ère plus calme des travaux réguliers. Les manœuvres au service des compagnies minières sont surtout des noirs ; les contremaîtres, les employés sont des Européens de toutes nationalités mais surtout anglais ou assimilés par l'usage de la langue anglaise;
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autour d^ettx gravitent des commerçants de tous ordres, de toutes origines et de toutes «respectabilités».
Les Boers ont presque tous refusé de s'associer à l'exploitation des mines ; ils sont restés paysans ; la persistance de ce caractère fait de leur race un élément nécessaire à la prospérité de TAfrique australe et surtout des districts miniers : ce ne sont pas seulement les monopoles institués par les Républiques qui pesaient sur rindustrie aurifère au Transvaal ; c'est aussi la cherté des vivres, le pays ne produisant pas en quantités suffisantes les grains, le bétail, les légumes nécessaires à la subsistance du personnel européen des mines. La disparition des Boers ou,ce qui reviendrait au même, une politique oppressive qui les réduirait à la haine héréditaire contre leurs vainqueurs compenserait, au détriment de l'exploitation économique des mines, quelques réformes administratives ; et nous ne disons rien des frais de la guerre, qu'il faudra bien amortir sur les ressources existantes, c'est-à-dire sur les mines ellesmômes.
Nous croyons donc qu'une solution du conflit actuel, pour être équitable et politique tout ensemble, pour ne pas grever l'avenir de ce pays de charges imprudentes, devrait tenir grand compte de cet incoercible désir d'indépendance pour lequel les Boers ont si vaillamment tenu tête, un contre dix, aux armées anglaises; la possession des mines du Rdnd et de toutes les voies qui en commandent l'accès pourrait suffire aux appétits britanniques ; dans les montagnes du nord et de l'est du Transvaal, communiquant avec la mer parLourenço-Marquez, L'Afrique. 21
36â L* AFRIQUE À L^ENTKÉE 1>U VINGTIEME SIECLE
il y aurait place encore pour un Etat libre, dont les paysans travailleraient le sol pour nourrir les mineurs l du Rand. Mais se trouvera-t-il en Angleterre des voix assez puissantes pour prêcher avec succès ces idées de justice ? L'Europe saura-t-elle oublier ses divisions pour faire comprendre à l'Angleterre qu'un impérialisme trop violent compromettrait tout ensemble sa souverai- ! neté politique et l'essor économique de TAfrique du sud?
La colonie anglaise du Cap s'avance, à l'ouest des pays boers, jusque dans les régions du Zambèze, où elle se soude au domaine des Compagnies à charte ; elle comprend là des terrasses, qui commencent aux monts Karrees et sont appelées, au delà du fleuve Orange, le Bechuanaland. L'aspect général est d'un plateau granitique, élevé de 800 mètres dans sa partie méridionale, que traverse l'Orange, puis redressé par un dôme qui arrête à l'ouest les dernières pluies de l'Océan Indien et marque nettement une ligne de séparation entre les eaux permanentes du Yaal ou du Limpopo et les oueds du Kalahari. Kuruman occupe la position culminante de ce dôme ; le chemin de fer de Kimberley à Mafekin^ et Buluvayo court sur le palier le plus haut de ce relief aux formes écrasées.
Le climat du Bechuanaland est plus continental que celui des républiques boers; les pluies y sont rares, le rayonnement nocturne intense ; l'humidité rassemblée dans les fonds y dépose des efflorescences salines, et ces vleys ressemblent aux sebkhas des plateaux al
rîens. Là poussent quelques bouquets d'arbres, parmi des pâturages où vivent des troupeaux de chèvres et des autruches ; une brousse basse, avec des paquets d'épines couvre le reste du sol, qui descend par une pente insensible vers le Kalahari et le Zambèze.
La partie orientale du Bechuanaland, la plus élevée, est aussi la plus salubre ; par son altitude, parla pureté de son air elle est comparable au Manica. Partout où Teau paraît à la surface, des cultures sont possibles, et le séjour offre des conditions très favorables à la santé des Européens : des missionnaires protestants ont fondé dans ces steppes des stations qui ont été les étapes de la conquête anglaise : ils sont à Mafeking", bourgade de fermiers blancs et de pasteurs cafres, à Vrybourg, à Chochong. Livingstone avait le premier signalé la douceur et même le charme de ce climat du Bechuanaland oriental ; il ne paraît pas que le domaine s'en étende jusqu'au Kalahari qui, moins élevé, se trouve exposé à tous les excès du régime désertique.
C'est encore Livingstone qui, en 1849, étudia le pre-» mier ce Sahara de l'Afrique australe ; les eaux tombées du Bihé, par le Koubango, se terminent en des lagunes saumâtres, le lac Ngami et les Makarikaris ; peut-être des dérivations souterraines en conduisent-elles une partie au Tch'obé ou au Zambèze, mais il n'y aura pas lieu de rechercher ces vallées encore ignorées jusqu'au jour où la colonisation attaquera les plaines septentrionales du Kalahari pour en faire un pays d'élevage. Suivant toutes les probabilités (car l'ouest de ces steppes est encore à peine exploré), le désert s'accuse avec
une rig'ueur de plus en plus précise vers la frontière allemande du Damaraland. La traversée n'en est possible pour les bétes de somme que pat* la présence d'un melon très aqueux, qui leur fournità la fois un aliment et une boisson.
Le Bechuanaland est peu habité : les Bechuanas sont des pasteurs nomades, apparentés aux Basoutos et aux Zoulous. convertis pour la plupart au protestantisme et qui s'assimilent rapidement les coutumes européennes; de plus en plus, ils se fixent dans les centres où des blancs sontétablis, ayant compris l'intérêt de se rapprocher d'eux pour faire commerce de leur bétail ; ils construisent des huttes circulaires, coiffées d'un cône de paille ; il n'est pas douteux que, partout où l'eau superficielle sera suffisante, ces indig-ènes sauront cultiver les céréales, développant pour le bien des Européens de l'Afrique du sud les expériences tentées en petit par les missionnaires.
A l'ouest des Bechuanas vivent des nèg'res inférieurs, les Bushmen ou Hottentots, petits, d'un noir tirant sur le jaune, chasseurs et très sauvages ; coinme la faune des grands animaux, éléphants, girafes, antilopes,., ils reculent devant l'appropriation européenne et sont en voie de disparition : tout au contraire, les indigènes supérieurs non seulement résistent, mais se multiplient en môme temps qu'ils s'instruisent ; il en est des Bechuanas comme des Gafres. Et ce progrès n'a pas échappé au gouvernement britannique qui ayant occupé le Bechuanaland en 1885 pour séparer les républiques boers de la côte atlantique allemande,
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s'efforce, en donnant à ces noirs une éducation tout anglaise, de se réserver le bénéfice de leur collaboration.
• A l'heure présente, la valeur économique de ces annexes de la colonie du Gap est médiocre ; on a découvert des diamants près de Vrybourg, du fer au nordest de Chochong- ; mais il ne paraît pas que les mines déjà exploitées soient près d'être épuisées et que l'on doive s'attaquer à ces nouveaux gisements d'accès moins facile. Le Bechuana restera sans doute longtemps encore un pays d'élevage et peut-être de cultures ; nous avons dit que les autrucheries dépassaient peu les plateaux du Karou, les demandes du commerce ne s'étant pas assez multipliées pour encourager des créations nouvelles plus au nord ; on peut, par contre, remarquer que les négociants achètent plus volontiers les toisons de chèvre, pour la fabrique des tissus dits mohairs. Le bétail indigène, qui déjà fournit des bêtes de somme, sera facilement dressé au travail agricole, et le sol du Bechuana, remué par des façons convenables, est capable déporter de belles moissons. L'amélioration de l'élevage, par la culture de plantes fourragères notamment, est ici, comme dans l'Afrique Mineure, la question fondamentale ; encore le Kalahari est -il moins désertique que le Sahara : auprès des lacs salins, les indigènes ont tant d'animaux de boucherie qu'ils néglig'ent la pêche, pourtant peu laborieuse, alors que quelques degrés plus au nord, sur le Zambèze, les riverains s'y adonnent habituellement, faute de bétail.
366 I.' AFRIQUE A l'entrée du vingtième siècle
L'occupation progressive de l'Afrique australe parles Ang;laisa donc révélé que cette partie du continent noir se prêterait à la constitution d'une société policée, dans laquelle les nègres pourraient figurer, sans avoir passé par l'esclavage ; on aurait tort cependant d'en tirer des conclusions en ce qui concerne l'Afrique équatoriale et tropicale, où l'établissement de la race blanche, éducatrice nécessaire, est interdit par le climat. Il est intéressant d'indiquer, en terminant, comment les Anglais, qui sont la minorité du nombre, ont réussi cependant à marquer ce coin d'Afrique de l'empreinte anglosaxonne : d'un mot, ils se sont emparés de tout le mouvement économique.
Ils ont construit des chemins de fer; le réseau de "Afrique australe, en comprenant les lignes des répuliques boers, dépasse 8.000 kilomètres : on compte, u départ du Cap, i.030 kilomètres de rails jusqu'à iimberley, 1,400 jusqu'à Mafeking, 2.100 jusqu'à Buivajo, terminus actuel. De là le télégraphe, précéant la voie ferrée, atteint fort Salisbuiy, où finissent ! télégraphe et le chemin de fer de Beira. A l'est de me Tnain-line s'étend la région industrielle des lines, déjà exploitée ; à l'ouest, la steppe k transforler peu à peu par l'agriculture et l'élevage. Or tout le avai) industriel est dirigé par les Anglais ; l'agrîculire est pratiquée surtout par les Afrikanders et les idigènes, mais elle n'a d'avenir que pour nourrir les uvriers et employés de l'industrie ; les voies de transort appartiennent à des sociétés anglaises.
De plus, la langue anglaise est celle du i
l'afrique australe 367
dans toute l'Afrique australe, môme en pays boer ; les missionnaires protestants, avant-garde des administrateurs et des financiers, enseignent aux indigènes l'ang-lais, avec quelques métiers ; ils y joignent des notions meilleures d'agriculture et d'élevage. Certes la lang>ue anglaise, avec la simplicité de sa grammaire, est de celles dont l'usage courant s'acquiert le plus vite ; mais tous les succès obtenus ne sont pas dus seulement à cet avantage ; il en revient une part au système des Anglais d'imposer toujours leur langue comme instrument des échanges, et cela par la raideur de leur caractère, plus encore que par des règlements d'administration.
Voilà comment, quel que soit d'ailleurs l'avenir politique réservé à l'Afrique australe, colonie, confédération associée à l'Angleterre ou république indépendante, ce pays représentera longtemps encore une région d'expansion anglaise. La perspective est lointaine du jour où la minorité anglaise qui représente la direction et les capitaux sera noyée dans une population composite de sang surtout hollandais et nègre, devenue habile aux occupations industrielles et financières comme à l'agriculture, et capable de prendre sa revanche de domination contre ceux qui auront été, souvent par la violence ses maîtres et ses initiateurs.