CHAPITRE V Le Sahara et les projeta de Transsaharien
Nous avons, dans un précédent chapitre, étudié le Sahara égyptien et montré comment la voie naturelle du Nil y était dès k présent doublée d*une voie artificielle, le chemin de fer d'Ouadi-Halfa à Khartoum ; la traversée du Sahara central et occidental, moins favorisée par la nature, n'est pas davantag'e assurée encore par les travaux des hommes.
Le Sahara, moins la partie égyptienne et les oasis turques du sud tripolitain jusqu'au Fezzan, appartient tout entier à la France (1); ce sont ces « terres légères », où l'humour de lord Salisbury déclarait un jour que le coq gaulois pourrait g'ratter à l'aise. Certes, le Sahara est une des parties les plus déshéritées de toute l'Afrique, mais les traités nous en ayant réservé la jouissance ex-
(4) Il convient d'excepter encore une partie de la région occidentale, récemment reconnue par la France à la colonie espagnole du Rio de Oro (juin 1900).
clusive, il convient d'en étudier les conditions et de rechercher s'il vaut la peine, à travers ce désert intermédiaire, de lancer un chemin de fer qui consacrera l'unité, purement diplomatique encore., du domaine français en Afrique.
En l'état présent, le Sahara est essentiellement un obstacle, entre l'Afrique méditerranéenne, centre de rayonnement de la colonisation française, et l'Afrique occidentale française en voie de constitution ; quelles sont exactement la nature et les dimensions de cet obstacle, voilà ce que nous devons déterminer tout d'abord.
On a souvent représenté le Sahara comme une plaine uniformément sablonneuse ; le terme courant,« ancienne mer saharienne », faisait croire de plus à une dépression g-énérale, et cette formule n'a pas peu contribué au projet d'inonder telle ou telle partie de désert par une invasion de la Méditerranée. En fait, le Sahara est un plateau dont l'élévation moyenne (450 mètres) est celle de la Bavière ou de la Nouvelle-Gastille ; son relief est varié, avec des nappes de roches sédimentaires, trouées par des massifs volcaniques (Air, Tibesti,Adrar) et des lits fluviaux profondément creusés par des cours d'eau devenus temporaires.
Le Sahara commence au nord du Soudan, par la bande des mimosées du Ferlo, du moyen Niger, du Ouadaï ; il finit, au sud des plateaux de l'Afrique Mineure, par une région analogue de steppes ; il touche à la mer par deux façades, entre le Sénégal et le Maroc, entre la Tunisie et l'Egypte (sauf l'exception de la péninsule de Benghazi) ; il s'étend donc environ dç i5« à
LE SOUDAN ET LE SAUAllA 317
sa-» de latitude nord, de 48» lon^. 0. à 20* long. E. du méridien de Paris.
La raison essentielle de Taridité du Sahara est Tabsence des pluies, qui procède elle-même de causes d'ordre atmosphérique. Les vents alizés soufflant vers TAtlantique, dessèchent le sol sans jamais lui apporter de pluies compensatoires ; si parfois, en été, des vents chargés d'humidité arrivent au Sahara, du golfe de Guinée ou des rives méditerranéennes, ils sont aussi tôt absorbés par les hautes régions de l'atmosphère où ils s'évaporent sans se condenser ; de plus ceux qui viennent de l'Atlantique moyen, en tournant les plateaux espagnols, abandonnent presque toute leur vapeur d'eau le long des montagnes de l'Afrique Mineure ; ceux qui ont seulement traversé la Méditerranée n'ont pas eu le temps de s'y approvisionner ; ceux enfin qui se sont alimentés dans le golfe de Guinée ne pénètrent guère au delà du Mossi, et déterminent la fraîcheur relative de, la zone subsaharienne où réapparaissentles eaux permanentes.
Le climat saharien est donc dominé par le phénomène principal de la rareté de la vapeur en suspension dans l'air : de là force de l'insolation, intensité du rayonnement nocturne, grande amplitude des oscillations de la température. On a relevé en terrain découvert, au soleil, 10^ et dans la nuit, — 5**. L'oscillation moyenne dans les vingt-quatre heuresestde 17**à Biskra, où elle atteignit le maximum de 38**. La sécheresse presque absolue de l'atmosphère en explique la parfaite limpidité ; le voyageur européen, non habitué, se trompe à tout instant
sur l'appréciation des proportions et des distances ; il L'Afrique. i8.
doit se préraunirsans cesse contre les brusques variations de la température et ne manquera pas de remarquer que les Touaregs, seuls habitants des steppes sahariennes, sont chaudement vêtus.
Le sol superficiel, exposé toujours à des chaleurs brûlantes succédant à des températures g-laciales, s'émiette sous Teflfort de ces variations ; comme Teau manque, il n'existe aucune végétation pour le fixer, et ses débris sont le jouet du vent : nous avons déjà décrit les wenis plombés qui soufflent du désert, sirocco deTAfrique Mineure, harmattan de la côte de Guinée, plus efficaces que les pluies elles-mêmes, par le frottement de leurs poussières, pour déchausser les routes empierrées.
Les vents, jouant librement dans le Sahara, ont contribué à modeler le pays : la moindre saillie du sol devient le point d'appui d'une dune ou erg, qui grandit sur elle-même, et s'avance dans la direction du vent : VErg (Iguidi en berbère) couvre donc une notable partie du Sahara ; ce n'est pas la plus hostile à l'homme, car ses sables, comme une éponge, abritent contre la voracité du soleil les pluies qui tombent de temps en temps ; son relief varié forme quelques vallons où l'on trouve de l'herbe, parfois des arbustes avec un peu d'ombre. La forme la plus redoutable du sol saharien, c'est le plateau pierreux appelé hamada, au dallage poli par les vents, trop compact pour offrir un refuge à l'eau qu'évapore rapidement la chaleur solaire. La dune n'est pas absolument inhabitée ; des nomades y trouvent de loin en loin les pâturages nécessaires à
leur bétail, parfois la terre j permet quelques cultures rudimentaires, comme au sud du Maroc, dans le lit de rOued Draa ; la hamada, au contraire, n'est jamais que traversée, même par les nomades, car elle n'ofiFre aucunes ressources.
Il ne faudrait pas croire que le Sahara, bien que très rarement arrosé, soit tout à fait privé de pluies ; les massifs volcaniques sont assez élevés pour condenser quelques nuages : l'Air, comme le Tibesti, reçoit des pluies d'été, apportées par la mousson du golfe de Guinée ; dans les montagnes du Hoggar, Duveyrier entendit raconter qu'on avait vu de la neige. Mais, même dans les régions plus plates, il tombe quelquefois des pluies accidentelles : Flatters en observa sept jours, du 1*' avril au 2 mai 1880; elles sont souvent conséquentes de cyclones, dont l'action se traduit par un brusque refoidissement de l'atmosphère. Elles tombent par averses diluviennes, après lesquelles le ciel redevient immédiatement pur.
Ces eaux violentes ont profondément raviné le sol, forant les vallées, comme celle de l'Igharghar, entre des berges abruptes ; on a vu, dans le Tibesti comme dans le sud-algérien, des oueds subitement grossis entraîner des bestiaux, des hommes, même des maisons et des champs; au printemps de 1898, une petite colonne française qui manœuvrait au sud de Laghouat fut ainsi surprise : cheminant dans un ravin d'oued à sec, pour avoir un peu d'ombre, elle fut brusquement atteinte par un flot bourbeux et torrentiel ; les soldats étaient heureusement assez nombreux pour former, en
se prenant par le bras, un barrage qui ne fut pas renversé ; la trombe passa, n'ayant pas monté plus haut que leurs poitrines.
Le sol du Sahara n'est pas infertile par lui-même ; partout où Teau reparaît, la végétation Taccompagne, et des oasis se forment ; il convient de distinguer les oasis qui entourent les points du plateau qui sont arrosés en permanence par des eaux superficielles et celles que l'altitude des massifs montagneux a constituées et maintient par la condensation de nuées appelées de loin ; au premier groupe appartiennent les oasis d'Ouargla (167 m.), du Touat (Insalah, 137 m.), de Tindouf ; au deuxième, celles de TAir et du Tibesti (1.400 à 1.800 m.). Les oasis sont les entrepôts de ravitaillement et les étapes de la circulation à travers le Sahara; si, toute question d'origine géographique écartée, on compare le Sahara à une mer, les oasis en sont les îles, et le chameau mérite exactement son surnom de « vaisseau du désert ».
La faune et la flore sahariennes, du moins celles qui sont utiles à l'homme, sont rares en dehors des oasis ; on a remarqué que les plantes réduisent toutes leurs surfaces d'évaporation, enfoncent dans le sol des racines puissantes, poussent une tige robuste et vite ligneuse ; les animaux ont peu de toison, leurs membres moteurs sont très développés, tous leurs organes constitués pour résister longtemps à la soif; le chameau, bète de somme et de selle des Touaregs, en offre le meilleur type : il porte jusqu'à 250 kilogrammes et fournit des étapes de 70 à 80 kilomètres ; il peut passer deux ou
trois jours sans boire ; mais, en arrivant à la lisière méridionale du Sahara, il est atteint par le climat plus humide etnerendplus aucun service. L'élevag'e rationnel du chameau de san^ ou méhari doit faire dès maintenant Tobjet d'études, puisque cet animal est indispensable aux maîtres qui voudront assurer la police du Sahara.
Les populations sahariennes sont berbères ou nèi^cres ; les Touaregs sont des Berbères, contraints à la vie nomiade par les invasions arabes qui les ont dépossédés de leurs champs dans le nord, et peu à peu adaptés à des conditions nouvelles ; si la plupart d'entre eux comprennent et souvent môme écrivent l'arabe, ils se servent ordinairement d'un autre dialecte, qui serait le vieux berbère et dont l'écriture emploie des caractères carrés, tout différents de ceux des Arabes. Ils montent leurs chameaux, tandis que les indigènes de l'Afrique Mineure les conduisent plus souvent à pied, ou bien assis sur des bourricots. Ils sont grands, noirs de peau, ce qui indique un métissage nègre ; ils portent la tôte coiffée d'un turban, la figure presque enveloppée d'un voile qui abrite leur bouche et leurs oreilles contre les poussières du désert. Leurs armes consistent en lances, poignards et longs fusils, ceux-ci de beaucoup les moins dangereux.
Les Touaregs sont la race militaire du Sahara ; leurs razzias s'étendent sur toutes les oasis, sans souci des longues distances à parcourir; ils montrent, dans ces expéditions, que leurs besoins les plus impérieux commandent, une endurance extraordinaire, littéralement
comparable à celle de leurs chameaux. Ils ne forment pas de groupes politiques, à proprement parler : on aurait tort d'attacher une valeur stricte au mot confédération, souvent employé pour désigner leurs groupements ; ils sont divisés en familles, d'après l'antique constitution patriarcale, et la condition de la femme est chez eux meilleure que chez les autres musulmans de l'Afrique du nord. On ne doit pas dire que le Touareg est fanatique : s'il montre une très grande hostilité contre les Européens, c'est que ceux-ci s'établissent dans les oasis d'où il tire sa subsistance et s'opposent aux razzias sans lesquelles il ne vivrait pas.
Les cultivateurs des oasis sont des nègres, race dont on retrouve les représentants jusqUe dans le centre du Maroc; il est possible que nègres et berbères, toujours en guerre, aient tour à tour avancé puis reflué à travers le Sahara ; les sédentaires, trop occupés à leurs travaux pour s'occuper à leur défense, en confiaient le soin à des nomades qui devenaient ensuite leurs suzerains ; leur condition générale est aujourd'hui celle de serfs des Touaregs ; ils résistent mieux que ces derniers • à la chaleur moite des oasis, et comme ils sont prolifiques et ne prennent aucun soin des enfants du premier âge, une sélection naturelle très rigoureuse assure la perpétuité de l'espèce parles individus les plus sains. Mais, paresseux à la façon de quiconque craint de ne travailler que pour autrui, ils produisent à peine assez pour suffire à leurs besoins et à ceux de leurs maîtres ; toutes les observations paraissent copçorder sur le fait que les oasis rçculent de-
Le âOÙDAN ET LE SAHAltÀ 5^3
vant le désert, faute d'aménagements persévérants. Le dattier est Tarbre le plus précieux des oasis ; il prospère <c les pieds dans Teau et la tête dans le feu » ; c'est lui qui fournit aux indigènes les fruits qu'ils consomment en quantités, soit frais, soit piles en une sorte de pâte, soit enfin associés à la farine, au lait et au miel dans des pâtisseries qui ne manquent pas toujours de finesse. Trop vieux pour porter des fruits, le dattier est abattu pour servir aux constructions : dans le sud algérien ou tunisien, les architectes des oasis bâtissent des cases en torchis, renforcées par des troncs à peine équarris. A l'ombre du dattier, d'autres cultures sont possibles, les arbres fruitiers, les céréales ; trois ou quatre étages de végétation s'abritent ainsi sous les dattiers.
La propriété dans les oasis est très morcelée, la terre cultivable ayant une valeur d'autant plus grande qu'elle est plus rare au milieu du désert ; on cite des domaines de l'oasis de Gabès qui, en pleine exploitation, sont vendus 15.000 francs l'hectare. La distribution de l'eau y est, comme en Egypte, réglée de la façon la plus minutieuse par les habitants ; de cette obligation môme naît une certaine vie politique ; le paysan des oasis est relativement instruit, il sera susceptible de progrès, tandis que le Touareg nomade est insensible à toute idée de changement. C'est là pour nous une raison de plus d'occuper de proche en proche toutes les oasis sahariennes ; elles seules représentent à la fois les positions stratégiques et les centres économiques du Sahara. Le reste contient sûrement du sel,
3â4 L* AFRIQUE A L^EÎÎtRÉË Dl) VlKGtiEBtE SIECLE
exploité par les indig-ènes à Bilma, Tichit, Taoudenît, et qui est un des objets principaux du commerce local ; peut-être découvrirait-on des gpisements de nitrates ou même de pierres précieuses ; mais l'exploitation n'en serait jamais possible qu'appuyée sur les oasis.
Les populations nomades du Sahara ne produisant pas les subsistances qui leur sont nécessaires, un mouvement commercial est né dans Fintérieur même du désert; il faut distingpuer, dans ce commerce, ce qui est saharien et ce qui est transsaharien : le commerce saharien va des oasis aux ports septentrionaux du désert, Tripoli, Ouargla, Tindouf et Mog^ador, ou bien encore de ces mômes fies centrales aux ports méridionaux, Abech, Kouka, Zinder, Tombouctou. Les caravaniers touaregs transportent sur leurs chameaux le sel de Bilma et de Tichit jusque dans les pays du Nig-er, ou des dioulas soudaniens le reçoivent d'eux pour l'acheminer au sud ; en échange, ils achètent des grains, car la récolte des oasis n'est pas toujours suffisante, des esclaves, des étoffes. Au nord, la datte est la seule denrée d'exportation des oasis; les caravanes de retour ramènent des moutons, des grains, de la poudre et des armes. Le commerce saharien est régulier, mais peu considérable.
Le commerce transsaharien est celui qui importe dans les pays méditerranéens, en traversant le désert tout entier, les produits tropicaux et subtropicaux du Soudan, l'ivoire, les peaux brutes, le natron, les plumes d'autruche; il fallait jadis ajouter les esclaves, mais
aujourd'hui, même par le Maroc, la traite est clandestine et peu active. On prétend que le mouvement du commerce transsaharien représenta, vers le milieu du xix' siècle, 50 à 60 millions par an. Ce chiffre est sans doute beaucoup trop élevé ; certes, il est intervenu depuis cinquante ans bien des perturbations qui ont diminué le commerce transsaharien : la conquête française de plusieurs des ports du nord, l'invasion des bandes de Rabah dans les ports orientaux du sud, en même temps que Feutrée de nos troupes à Tombouctou. Mais tout cela suffirait-il pour expliquer que le commerce filt réduit de plus des trois quarts, les statistiques les plus récentes ne pouvant guère l'évaluer à plus d'une douzaine de millions ?
Il est sûr cependant que d'anciennes routes transsahariennes sont aujourd'hui abandonnées, toutes celles qui aboutissaient dans des ports maintenant français ; Beng'hazi, mais surtout Tripoli et Tindouf ont gardé le presque monopole des relations directes avec le Soudan. Les caravanes qui arrivent à Tindouf viennent de Tombouctou ; elles atteignent la côte en trois points, Mogador, Ifni où les Espagnols ont un établissement et le cap Jubyoù les Anglais avaient jadis des factoreries. Encore ces voies occidentales ont-elles beaucoup perdu depuis que les Français sont à Tombouctou et empêchent la traite.
Le Maroc, n'exerce plus qu'une faible attraction sur
les produits soudaniens ; l'Espagne et l'Angleterre
avaient tenté de détourner les caravanes à leur profit,
de Mogador vers leurs comptoirs installés plus au sud.
Il ne semble pas qu'elles y aient beaucoup réussi, les routes étant coupées près delà mer par des nomades hostiles qu'il faudrait vaincre d'abord.
Les routes de Test sont aujourd'hui les plus fréquentées ; parGhat,Ghadamès, Mourzouk, toutes convergent sur Tripoli, véritable marché du commerce transsaharien. Tripoli est encore en plein désert, ce n'est qu'une oasis au bord de la mer, mais elle est outillée pour les relations avec l'intérieur ; sa population mélangée d'Arabes, de Juifs, de Maltais, de Grecs, d'Européens est assez composite pour qu'il s'y trouve des correspondants toujours informés à la fois des offres de l'Europe et des demandes des nomades ; si l'on porte à 12 millions le chiffre total du mouvement transsaharien, il faut en assigner au moini^ 10, soit les 5/6, au port de Tripoli ; des caravanes à courte distance, se soudant les unes aux autres, tendraient d'ailleurs à remplacer les anciennes caravanes vraiment transsahariennes.
Gabès, dans le sud tunisien, essaie aujourd'hui de faire concurrence à Tripoli ; elle a créé un entrepôt des produits de consommation courante dans le Sahara et jusqu'à la lisière du Soudan ; elle cherche à fournir aux caravaniers qui lui apportent leurs dattes du sucre, des étoffes, etc.. Déjà les résultats sont notables, mais Tripoli n'est pas encore évincée ; il en serait autrement si les bâtiments de mer trouvaient auprès de Gabès un port meilleur que celui de Tripoli, mais le mouillage actuel est médiocre et l'outillage de port à peu prés nul.
Le Sahara, disait le traité franco-marocain de 4845, n'est à personne ; c'est le pays « de la poudre et de la peur ». Seules les oasis dont le nom est spécifié dans les conventions diplomatiques appartiennent à tel ou tel : ainsi nous avons en 1845 laissé Fig-uig au Maroc, faute qu'explique l'ignorance des négociateurs de la convention qui suivit la bataille de Tlsly, de même Ghadamès et Ghat relèvent de^la Tripolitaine, bien que situées dans l'arrière-pays tunisien, et sont gardées par des garnisons turques, presque prisonnières parmi les nomades indépendants. Après avoir longtemps déclaré, au Parlement et dans les journaux, que l'occupation du Touat était affaire « de police algérienne », nous avons enfin résolu de donner à nos droits une sanction pratique et' toutes ces oasis seront avant longtemps aux mains de nos soldats. D'autre part, la mission Foureau- Lamy vient de traverser le désert de part en part, du sud algérien au Tchad, suivant d'abord la route de Fiatters, dépassant dans l'Anahef le point où celui-ci fut massacré, atteignant ensuite les oasis de hauteur de l'Air, joignant enfin à Zinder les itinéraires de la mission Joalland-Meynier.
De ces faits récents, deux conclusions se dégagent : l'une, la possibilité de passer à travers les groupes Touaregs, à condition d'agir en force et avec prudence ; l'autre, la facilité d'occuper sur les sédentaires les oasis principales qui tiennent les clefs de toutes les routes transsahariennes. La « question touareg » se ramène donc à celle de l'occupation progressive des oasis ; les nomades pillards deviendront des caravaniers paisibles
le jour où il leur sera démontré que toute autre conduite les laisserait mourir de faim et surtout de soif. La possession de Ghadamès par les Turcs est assurément un obstacle à la diffusion de Tinfluence française, car les Ghadamsiens ont toutes leurs relations avec Tripoli ; ils sont les principaux bénéficiaires du commerce entre le Tchad et la Méditerranée, et possèdent des agents à Ghat comme dans les oasis du Touat. Notre action devrait donc viser soit à faire de celles-ci le port principal du nord saharien, soit à obtenir du gouvernement turc des facilités de séjour pour les commerçants protégés français qui s'établiront à Ghadamès.
Par le sud aussi, nous commençons à cerner le Sahara ; des communications par courriers,exceptionnelles encore mais symptomatiques, ont été établies entre Tombouctou et nos postes du sud oranais ; le gouvernement de l'Afrique occidentale française a constitué en 1899 une province de la Mauritanie dont les administrateurs devront évidemment lier partie avec ceux du sud algérien. Contraints donc, par la nature même, à pratiquer de deux côtés une politique saharienne, nous devons nous demander s'il ne serait pas possible d'assurer à notre action une direction unique (les Russes ont bien, en Sibérie, un « gouvernement des steppes >), et pour cela de créer l'instrument de communication qui nous manque encore, le chemin de fer transsaharien ; si de plus, cet instrument une fois créé, tout notre empire africain n'en serait pas de beaucoup supérieur à ce qu'il est aujourd'hui.
La valeur stratégique du transsaharien n'est pas con-
testable : la facilité d'étendre à tout le Soudan le champ de manœuvre et de défense de nos troupes d'Alg-érie- Tunisie apporterait évidemment un renfort puissant à l'autorité de la politique française, et pas seulement en Afrique. Quant à l'intérêt commercial du transsaharien, il est pour le moment des plus minimes ; l'exploration géologique révélera peut-être un jour des richesses minières inconnues; il serait fou d'en escompter dès maintenant le transport. Le trafic transsaharien ne représenterait pas davantage un fret rémunérateur; médiocre en lui-même, il sera disputé de plus en plus vivement auxanciennes routes méditerranéennes par les chemins de fer du golfe de Guinée. Nous ne disons rien des questions techniques car, l'hostilité des Touaregs brisée par l'occupation des oasis, le transsaharien ne sera pas plus difficile à construire que les chemins de fer désertiques de Nubie, de Transcaspie, etc.. Mais il paraîtrait illusoire de compter, avant longtemps, sur une exploitation couvrant ses frais.
L'œuvre n'en doit pas moins, selon nous, être entreprise, et le plus tôt possible. Gomme le dit très justement M. Paul Leroy-Beaulieu, qui en est le plus ardent protagoniste, c'est une œuvre impériale et comme telle l'étude doit en être soustraite aux rivalités administratives et personnelles qui la réduiraient, dans chaque département algérien, aux proportions d'une réclame électorale. Il est intéressant que nous puissions régler par l'intérieur, au moyen de communications indépendantes, toutes nos affaires africaines. Nous verrions aussi de réels avantages à ce que des échanges sinon
encore de produits, du moins de populations, fussent faciles entre l'Afrique Mineure et le Soudan : les nègres sont recherchés de nos colons niéditerranéens pour tous les travaux de force, terrassements, défrichements, etc. ; d'autre part, devant une race prolifique et vigoureuse comme celle des Français d'Afrique, il ne peut qu'être avantageux d'ouvrir des carrières nouvelles à l'esprit d'entreprise et môme d'aventure ; seule une observation incomplète ou ignorante des rudiments de la démographie chiffrerait cette expansion au dehors par une perte pour le pays d'origine.
Nous désirons donc et nous estimons très utile la construction du Transsaharien. Quel en sera le tracé ? La réponse définitive ne pourrait encore être faite. Cependant ici quelques réflexions s'imposent : les oasis du Touat sont presque à mi-chemin entre la Méditerranée et le Niger ; là croyons-nous doit être le point de départ de la ligne transsaharienne, et jusque-là, par conséquent, doivent être dès maintenant poussés les chemins de fer algériens. Nous en souhaiterions l'extension par deux voies convergentes, l'une de Biskra sur Insalah, par Touggourt, Ouargla (section déjà décidée en principe) et la vallée de l'oued Mia ; l'autre de Djenien-bou-Rezg, par Igli, l'oued Saoura et les oasis du Gourara. La chambre de commerce d'Alger, en décembre 1898, a donné l'exemple d'une initiative dégagée des concurrences locales en adoptant le tracé Biskra-Ouargla.
Du Touat, il paraît indiqué de se diriger sur Tombouctou, qui est accessible du sud par une voie fluviale,
reliée à toutes les communications de TAfrique occidentale et dont les environs produisent toutes les denrées nécessaires à l'alimentation des postes du désert ; ce tracé aurait de plus Tavantage de passer à proximité des salines de Taoudériit; il s'emparerait donc d'un des seuls trafics connus des caravanes sahariennes d'aujourd'hui. En suivant la route de la mission Foureau- Lamy, le chemin de fer serait beaucoup plus long* et viendrait finir en cul-de-sac à Zinder, sauf prolong'ement jusqu'au Tchad. Nous considérons d'ailleurs que la voie Touat-Tombouctou n'est qu'une partie du transsaharien, la seconde devant, comme nous l'avons dit plus haut, relier Say à un port du lac Tchad, accessible par le Ghari ; de ce fleuve, un autre chemin de fer gagnerait le réseau navigable du Congo ou de la Sanga et la voie d'Ouasso à Libreville assurerait la circulation sur le dernier tronçon d'une voie mixte, exclusivement française, de la Méditerranée au Gabon.
On pourra taxer d'utopique ce plan qui lance des chemins de fer parmi des pays à peine découverts. Déjà cependant le gouverneur général de l'Afrique occidentale a parlé (mai 1900) de prolonger nos lignes télégraphiques de Say au Tchad et de Tombouctou au Touat. Nous ne disons pas que notre programme puisse être réalisé en quelques années ; nous croyons cependant qu'il tient compte des observations les plus récentes sur la géographie de l'Afrique occidentale, et que dès maintenant, un projet d'ensemble devrait être établi pour la pénétration et la mise en valeur de tout notre domaine d'Afrique : les chemins de fer sahariens,
« grands frais d'ouest » ; la ville même de Gapetown est sensiblement à la latitude de Santiago du Chili et de Buenos-Ayres ; aussi, tandis qu'en cette extrémité méridionale de l'Afrique on voit seulement commencer la zone du climat tempéré avec pluies abondantes, toute la côte chilienne au sud de Valdivia appartient au domaine de ces conditions géographiques, elle est richement articulée, pourvue de baies et d'archipels ; le littoral de l'Afrique australe, au contraire, est monotone et compact, surtout entre le Cap et l'Angola portugaise, c'est-à-dire dans la colonie allemande dite du Sud-ouest africain.
C'est qu'en cette partie, en effet, dominent les vents alizés, qui entraînent vers le nord-ouest toute l'humidité de l'Océan ; au nord, la transition est sensible vers le régime subéquatorial qui est celui du Bas-Congo, hiver et été secs, pluie dans les saisons moyennes ; au sud, ce sont les vents d'ouest avec pluies d'hiver ; des nuées arrivent bien parfois, et même en toutes saisons, du nord ou du sud, sur la baie de la Baleine, mais elles ne s'y condensent pas ; ainsi en est-il dans le Sahara des brumes de la Méditerranée ou du golfe de Guinée, qui sont absorbées .et s'envolent en fumée dans une atmosphère calcinée.
La chaleur, qui pourrait paraître excessive à ne considérer que cette rareté des pluies, est tempérée par un courant marin froid qui remonte la côte du sud au nord, semblable au courant de Humboldt de l'Amérique australe : à Saint-Paul de Loanda la température oscille de 19<» à 25°, atteignant par exception
l'afrique australe 335
38o ou tombant jusqu'à 14o. Sur la baie de la Baleine, le thermomètre est stable entre 14© et 18°. Le courant marin préserve cette côte des excès du climat continental, auxquels elle serait exposée par le régime de ses pluies. Elle n'est donc pas malsaine et, si Teau y était moins rare, offrirait par ailleurs des conditions assez favorables à l'établissement des Européens.
Malheureusem-ent, l'accès du littoral est difficile, les indentations rares, golfes largement ouverts ou promontoires arrondis ; deux ou trois abris seulement sont mieux situés, défendus contre le courant côtier par des caps qui s'avancent au nord-ouest, baies de Saint- Paul de Loanda, de la Baleine, d'Angra Pequena ; encore les mouillages y sont-ils médiocres. Sur le bord de la mer, le sol se relève en dunes sablonneuses, dont la dernière falaise tombe d'une vingtaine de mètres ; les rivières qui arrivent de l'intérieur percent avec peine ces obstacles mous ; elles s'épuisent parfois contre eux sans pouvoir atteindre la côte, ou roulent un mince filet au fond de brèches abruptes.
Les embouchures sont obstruées par des alluvions : non seulement le courant venant du sud les ferme toutes d'une barre qui s'allonge vers le nord, mais encore, on a observé un mouvement des eaux de la mer qui porte les couches profondes vers la surface et par conséquent ronge le rivage de bas en haut, le soulignant d'une rangée parallèle de bancs peu immergés. Les fleuves n'offrent donc sur aucun point des voies de pénétration naturelles ; leurs vallées, pauvrement arro-
sées, ne sont que des bas-fonds où la végétation pousse moins maigre qu'aux alentours, où peut-être le travail de rhomme acclimaterait certaines cultures ; mais Teau potable manque pour les résidents, à plus forte raison pour le ravitaillement des vaisseaux de passage.
La flore littorale est très indigente ; rien n*invite sur ces rivages à un séjour prolongé, aussi les Portugais n'y ont-ils eu pendant longtemps que des escales pour la traite, habitées le moins longtemps possible par quelques gouverneurs et négociants, tous également pressés de s'enrichir par le seul commerce qui fût alors pratiqué. La côte, à partir de Mossamédès, est poissonneuse et par là ressemblerait à la côte saharienne du nord du Sénégal, si des espèces nouvelles n'y apparaissaient, phoques et môme baleines ; sur les fies qui entourent la baie d'Angra Pequeila sont déposés de grands amas de guano, analogie nouvelle avec les îles du Pacifique sud-américain.
En arrière de la côte, l'intérieur du pays forme un plateau étage, dont les paliers sont, surtout au sud, pierreux et dépourvus de toute végétation. A 200 kilomètres de la mer, on rencontre des montagnes s'élevant à plus de 2000 mètres ; elles ne forment pas de chaîne continue, mais plutôt des massifs, dressés sur l'étag-e culminant du plateau ; les principaux sont le Bihé, en arrière de Saint-Philippe de Benguéla (2300 m.), les monts Chellas, à la hauteur de Mossamédès et plus au sud, dans l'aride Damaraland, les monts Omatokos, avec des oasis de hauteur suspendues à 2600 mètres. De tous ces districts montagneux, le Bihé est le mieux
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arrosé : il lui arrive au printemps quelques pluies atlantiques d*ouest ; dans Tété austral, de décembre à mars il condense les nuées plus abondantes qui arrivent de rOcéan Indien par dessus les plateaux du Zambèze.
Les fleuves de cette côte sont tous misérables ; les seuls qui se traînent jusqu'à la mer se nourrissent dans le Bihé, par des sources situées à 1600 mètres : le Couanza, le Counéné ; leur cours n'est complet que pendant Tété austral ; ils sont capricieux et coupés de rapides : à 200 kilomètres de son embouchure, le Couanza se brise aux chutes de Living-stone. Plus au sud, dans la colonie allemande, les fleuves permanents n'existent plus, ce sont des oueds, au lit encaissé, caillouteux et desséché pendant la plus grande partie de l'année, brusquement envahi après un orage par un torrent furieux qui s'écoule en quelques instants ; la course de ces eaux est tellement rapide que l'agriculture n'en pourrait tirer parti sans de coûteux ménagements.
Le fleuve Orange, dont le cours inférieur marque la frontière entre les possessions allemandes et anglaises, arrive à la mer après plus de 2000 kilomètres ; bien que soutenu par des sources abondantes, il est déjà fort affaibli à son confluent avec le Vaal, et finit ensuite par une mince bande d'eau, paresseuse et presque dissimulée dans la largeur d'un lit trop grand ; on se demande quelles crues furieuses ont dû le gonfler de temps en temps, pour lui ouvrir la cluse par laquelle il franchit les montagnes littorales.
Dans les vallées où les alluvions se sont amassées, la
vég-étation est permanente ; le plateau n'a pas assez de pluies pour porter des prairies stables ; par contre les hauteurs dominantes, qui rassemblent les nuées pluvieuses, se dressent sur l'aridité ambiante comme des châteaux de verdure. Ces hauteurs sont donc les seules parties vivantes du pays ; ce sont les centres qu'il faut atteindre ; quelques-unes ne se recommandent pas seulement par les facilités qu'elles offrent aux cultures coloniales ; elles ont encore des mines, surtout de cuivre, comme au Chili : mines d'Otavi, dans le Daraaraland, mines de Spring^bock au nord-ouest de la colonie du Cap.
Des montagnes qui accidentent l'étage supérieur du plateau, le sol s'abaisse vers le Zambèzeet le Kalahari ; les eaux courantes se font de plus en plus rares du nord au sud ; le Bihé envoie des rivières bien alimentées au Zambèze ; mais d'autres vont se perdre dans la steppe sans écoulement du lac Ngami ; d'autres encore, coulant plus directement au sud, ne descendent pas si loin et s'arrêtent à la frontière nord du Damaraland dans une lagune saline appelée lac Etocha. Le versant oriental des montagnes, dans la colonie allemande, est d'aspect désertique, l'eau se perdant sous le sable dès l'origine des vallées ; un oued affluent de l'Orange, l'Hygap, dessine l'artère principale de ce réseau rarement superficiel. Au delà du fleuve Orange, les vents d'ouest apportent des pluies plus régulières, les prairies sont plus fixes ; ces steppes de Tintérieur sont analogues à celles du sud algérien, et l'élevage y serait possible ; mais le manque de communications avec la côte empê-
chera longtemps encore une mise en valeur quelconque de ces régions déshéritées.
Entre Tembouchure du Congo et celle du fleuve Orange, le Portugal et T Allemagne se partagent la côte atlantique de l'Afrique. Les Portugais se sont longtemps bornés à l'occupation de quelques postes côtiers, constituant leur colonie d'Angola ; dans Tintérieur, des expéditions commerciales dues à l'initiative de négociants plus actifs, des explorations plus scientifiques, remarquables môme, comme celles de Serpa- .Pinto (1877-1879), d'Ivenset Gapello (1884-1885) n'ont guère profité à l'extension du domaine réellement portugais, car l'indifiPérente mollesse du gouvernement a toujours négligé d'en tirer parti.
La population de la côte, la seule sur laquelle l'autorité portugaise soit organiquement établie, a été très mélangée par les apports de trois siècles de traite ; l'esclavage n'a été officiellement aboli dans l'Angola qu'en 1878 et peut-être ne serait-il pas impossible, aujourd'hui encore, de trouver dans le Bihé des propriétaires fonciers dont les a domestiques » ressemblent fort aux anciens esclaves, — ce qui veut dire qu'ils travaillent pour leurs maîtres, et nullement qu'ils sont l'objet de mauvais traitements. Les croisements de races ont donc été fréquents, et les métis Pomheiros sont la classe la plus nombreuse de la colonie ; caravaniers et commerçants, ils allaient autrefois chasser jusqu'auprès des lacs pour le compte des capitaines négriers ; leurs captifs rapportaient du miel, de la cire, un peu
d'ivoire. Cameron en rencontra plusieurs groupes sur le haut Zambèze. L'abolition de la traite les a privés de leur moyen principal d'existence; mais ils se transforment sous nos yeux, et deviennent pour les propriétaires planteurs des courtiers appréciés.
Peu de Portugais d'origine se livrent à la culture : la métropole pourvoit les emplois publics de fonctionnaires qui ne sont pas une élite, et les forçats représentent plus piètrement encore l'élément blanc; des évadés s'enfuient dans l'intérieur où parfois, oubliés des autorités trop faibles pour les poursuivre, ils fondent des exploitations agricoles et font souche d'hon-notes Pombôiros. Des créoles brésiliens, depuis une soixantaine d'années, sont venus s'établir dans l'Angola et y ont introduit les cultures tropicales ; les plus belles plantations sont entre leurs mains ; leur exemple a stimulé les Portugais d'Europe, dont un petit groupe montre une intelligente énergie. Quant aux entreprises de transport et de travaux publics, même sous des noms déguisés en portugais, elles sont toutes étrangères. La maison la plus confortable de Saint- Paul est celle de la compagnie anglaise du câble.
Les habitants des villes côtières, et môme parfois les Pombeiros de l'intérieur passent pour convertis au catholicisme ; mais, d'après les missionnaires qui vivent au milieu d'eux, leur religion est fort intermittente. Ce que l'on peut remarquer avec curiosité, c'est que ces établissements portugais d'Angola, comme ceux du Gap Vert ou de Mozambique, n'ont rien qui les différencie immédiatement des villes métropolitaines ;
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même architecture, mômes couleurs lavées sur les façades des maisons, mômes costumes, au point que le casque colonial est une rareté qui dénonce un étranger : une hérédité de quatre siècles a modelé cette race mixte sur le climat africain. Pour trouver des nègres purs, il faut pénétrer loin dans l'intérieur, jusque chez les forg'erons Loundas du haut Kassaï.
La valeur économique de rAng'ola est actuellement médiocre, car la crise qui a suivi l'abolition de la traite n'est pas encore résolue ; le nord de la colonie appartient à la région congolaise ; des factoreries, en bordure de la rive gauche du Congo, de Noki au cap San Antonio, font le commerce de l'huile de palme et du caoutchouc. Mais plus au sud les ports, appauvris par la suppression de la traite, ne vaudront à peu près rien tant que des cultures coloniales n'auront pas été développées à l'intérieur, et des voies de communication ouvertes jusqu'à la côte. Quelle quantité de fret peuvent représenter la cire, l'ivoire et quelques charges de caoutchouc apportées à dos d'homme ?
Or l'Angola possède des districts certainement riches, des vallées alluviales, des hauteurs bien arrosées, dont on commence à cultiver le sol ; telles sont, en remontant de Saint-Paul de Loanda, les vallées de la Kouanza et delà Lucalla, son affluent de droite, surtout dans la région d'Ambaca ; le climat y est trop humide pour les Européens, l'air circule mal et le paludisme est redoutable ; ce sont des Brésiliens qui s'y sont installés, retrouvant presque exactement les conditions des terres
à café de leur pays ; outre le caféier, ils ont planté du tabac et des arachides.
Les plateaux du Bihé, par 1600 mètres d'altitude, sont plus sains pour les Européens ; il existe à Belmonte quelques belles exploitations, sur un sol fertile ; Capello et Ivens y avaient obtenu en deux mois tous les lég'umes des climats tempérés ; peut-être ces districts posséderaient-ils aussi des gisements de cuivre. Au sud, les hauteurs de Huillasont favorables à la canne à sucre, tandis que les savanes qui en descendent vers le lac Ëtocha sont propres à Télevag^e; des Boers, arrivés par lentes étapes de l'Orange et du Transvaal y ont fondé quelques fermes, à l'image de celles de leur pays : maisons très distantes les unes des autres, troupeaux toujours poussés sur de nouveaux pâturages que Ton ne cherche pas à renouveler artificiellement, en un mot, élevage extensif qui convient à d'immenses espaces peu habités.
Mais la côte est mal outillée pour devenir le point de départ d'un grand commerce; à Saint-Paul, les paquebots mouillent très loin de terre, on doit débarquer sur des mahonnes plates passagers et marchandises et le déchargement à terre n'est pas moins compliqué. Le mouillage est meilleur à Mossamédès ; mais c'est dans la baie des Tigres, non loin de la frontière de la colonie allemande que l'on trouve le port naturel le mieux disposé : une longue et mince péninsule le couvre à l'ouest. Rien encore n'a été fait pour profiter de ces avantages ; mais les Allemands paraissent décidés à incorporer la baie des Tigres dans le Damaralaud, le
jour OÙ les colonies portug'aises d'Afrique seraient une fois de plus remaniées au profit de nouveaux possesseurs ; on a prétendu que l'acquisition de la baie des Tigres était spécifiée dans le traité secret conclu en 1898 entre TAllemagne et TAngleterre ; ce serait, avec un chemin de fer de pénétration, le meilleur point d'attaque des plateaux de Huilla et de Handa, sur les hautes vallées tributaires du Gounéné.
Les chemins de fer de pénétration sont peu avancés encore dans l'Angola portugaise; des voies sont projetées de Mossamédès sur Huilla, de Benguéla sur le Bihé, par la vallée de la Catombella ; une seule est exploitée, celle de Saint-Paul à Ambaca, qui doit être prolongée jusqu'à Malangé, en pays producteur de café, et plus tard jusqu'aux districts à caoutchouc du haut Kassaï ; les capitaux engagés dans ces entreprises sont surtout belges, anglais et français; la plupart des ingénieurs et directeurs ne sont pas davantage portugais ; seul le personnel subalterno est rec^uté sur place. Le prix de revient du chemin de fer de Saint-Paul, qui est à voie étroite, s'est élevé à 110,000 francs par kilomètre; la mauvaise qualité de la main-d'œuvre indigène explique ce haut prix.
Il est en effet difficile de trouver en Angola de bons travailleurs ; les nègres demi-civilisés de la côte sont les plus paVesseux, ils passent des journées entières à jouer, boire ou vagabonder dans les rues. Ceux de Gabinda, petite enclave portugaise au nord de l'embouchure du Gongo, sont les meilleurs ouvriers ; ils sont sensibles à l'attrait du gain, comme les Loangos, leurs
voisins du Cong-o français. L'indigence de la maind'œuvre n'est pas un des moindres obstacles au développement de la colonisation de l'Angcola. L'insoucieuse g-aieté des Portugais ne s'en inquiète guère ; des Brésiliens, des Madériens, des Boersse substituent aux maîtres politiques du pays partout où l'agriculture est appelée à prospérer ; des Européens non portugais monopolisent les entreprises publiques, et font les cinq sixièmes du commerce de l'Angola.
La colonie allemande du Sud-ouest africain s'étend sur la côte de l'embouehure du Counéné à celle de rOrange. Les races indigènes sont ici moins mélangées que dans l'Angola portugaise, l'occupation européenne étant beaucoup plus récente : en 1883 seulement,M. Lûderitz planta le pavillon allemand sur le littoral de la baie d'Angra Pequefia; c'était la première fois alors que l'Allemagne prenait position hors d'Europe. Elle rencontra dans l'Afrique du sud-ouest des nègres de diverses races : au nord, les Ovambos, pasteurs delà steppe, nomades autour du lac Etocha, mais dont quelques tribus sont fixées et cultivent le sol dans le district plus montagneux dit Upingtonia ; près de la côte, les Herreros, agriculteurs, paysans robustes et qui furent d'abord peu accessibles à l'Européen. Au sud, sur les frontières de la colonie du Cap, vivent des Hottentots, plus petits et moins noirs ; ce sontlesplus dégradés de tous ces indigènes ; bien que souvent convertis au protestantisme par le voisinage des Hollandais du Cap, et parlant une sorte de patois bas-allemand, ils tombent
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au dernier degré de Téchelle humaine, et disparaissent rapidement par la débauche et Tivrognerie. Ils ont cependant opposé aux Allemands une vive résistance et ne sont encore qu'imparfaitement soumis. Des métis de Hollandais et de femmes hottentotes, appelés Bastards, seront les meilleurs auxiliaires de la colonisation ; ils ressemblent aux Griquasdu fleuve Orange.
Les Allemands avaient pensé ouvrir leur colonie sud-africaine au peuplement européen ; nous avons remarqué^ en effet, que le climat n*était pas malsain mais il faut d'abord aménager le pays pour parer aux inconvénients de son excessive sécheresse ; des essais de forage de puits artésiens n'ont pas réussi ; force est donc, avant de coloniser la côte, d'organiser au plus vite la pénétration vers les plateaux moins arides de l'intérieur ; c'est là qu'a été placée la capitale administrative de la colonie, Windhoek, dominée par des cimes verdoyantes de 2.000 mètres. Le climat sec mais tempéré, avec dépression sensible pendant la nuit, est salubre, comme celui des plateaux du Manica ; l'air y est remarquablement pur. Mais là aussi, les colons doivent user de l'eau avec parcimonie, alors que l'irrigation seule enrichirait leurs terres ; ils ne pratiquent que l'élevage extensif, et le développement des cultures est impossible jusqu'au moment où la circulation des eaux sera régularisée. Dans l'état actuel, le chemin de fer construit de Windhoek au port de Tsoamund n'est utile que pour éviter aux blancs un séjour prolongé sur la côte et daas les dunes brûlantes du littoral ; il n'a encore aucune valeur commerciale.
346 L*AFIlIQtJE A L*ENTllÉE DU VINGTIÈME SIECLE
Les événements politiques qui se déroulent dans l'Afrique du sud ont sug'géré à quelques publfcistes l'idée d'ofiFrir des terres de colonisation aux Boers qui ne voudraient pas accepter la souveraineté britannique : le Sud-ouest africain allemand, mieux que toute autre partie de l'Afrique, conviendrait à cet établissement ; jadis, les cartographes allemands eng-lobaient sous une même couleur les colonies allemandes de l'Afrique australe et les républiques des Boers ; la lang-ue de ceux-ci est, en effet, un dialecte bas-allemand ; ils sont protestants, comme la majorité des Allemands du nord. Les steppes orientales du Damara et du Namaqua ressemblent à celles du Transvaal et de TOrang-e ; les Boers, acclimatés à ces conditions, les coloniseraient certainement comme ils ont fait celles de l'Orange et du Vaal. Il peut y avoir là, pour le développement économique de ces possessions allemandes, un renfort précieux. Mais la politique interviendra peut-être pour leur refuser le concours de cette immigration.
Jusqu'ici, de grandes compagnies coloniales ont seules commencé la mise en valeur du pays ; leur œuvre n'en est qu'à des débuts modestes. Cinq de ces compagnies sont allemandes ; elles ont, après beaucoup de promesses, installé dans des fermes quelques colons boers et quelques dizaines de soldats allemands, libérés après un service militaire dans la colonie ; elles s'occupent surtout d'élevage et se sont assuré des débouchés au Gap pour l'exportation du bétail ; elles auraient songé à tenter l'élève de l'autruche, mais la valeur des plumes a beaucoup baissé sur les marchés
de l*Europe et les fermiers du Gap restreigcnent plutôt qu'ils n'agrandissent leurs autrucheries ; dans TOvambo du sud, la canne à sucre trouverait un terrain favorable.
Mais tout progrès agricole est subordonné à l'irrigation du sol et à l'établissement de voies de communication des plateaux intérieurs vers la côte. Il est notable, de plus, que les Ang-lais se sont réservé les îles à guano et le monopole de la pêche des phoques ; de même, une compag-nie anglaise possède au nord de Windhoek la mine de cuivre d'Otavi, qu'elle compte relier par un embranchement à la voie ferrée Windhoek- Tsoamund. Au sud du fleuve Orange, dans le territoire de la colonie du Gap, les mines de cuivre de Springbock, exploitées depuis environ quarante ans par les Anglais, ont leur chemin de fer particulier et leur point d'embarquement, Port-Nolloth. G'est dans le nord-ouest de la colonie du Gap le seul district de la côte atlantique que les Anglais n'aient pas abandonné aux indigènes ; on voit qu'ils se sont avancés au delà du fleuve Orange et qu'ils y ont gardé leurs positions, bien que la souveraineté territoriale ait passé aux Allemands. Pour ceux-ci, le sud-ouest africain est la plus pauvre et la moins peuplée des colonies.