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Les albinos, les sourds, les muets sont jetés aux panthères; on étouffe l'aveugle-né; le nourrisson dont la mère vient de mourir est, chez certaines tribus, enterré vivant à côté d'elle, parce qu'il ne trouverait pas d'autre nourrice. La pratique de la circoncision est générale chez ceux qui sont restés païens. L'âge où elle s'accomplit n'est pas fixé : on attend quelquefois

V Afrique Australe. chapitre

Tadolescence; mais les enfants qui naîtraient avant la circoncision du père seraient déclarés inaptes à hériter de tout pouvoir. D'ordinaire c'est entre huit et quatorze ans que les jeunes gens ont à subir, accompagnée de fustigations et parfois même de tortures, l'opération qui doit les faire considérer par les hommes de la tribu comme des égaux, dignes de porter le bouclier et de lancer le javelot. De leur côté, les jeunes filles sont soumises à l'excision et, sous la direction de vieilles matrones, passent une sorte de noviciat en dehors des villages pour apprendre leurs devoirs de futures épouses, et, en premier lieu, l'obéissance absolue. La dernière épreuve est de leur mettre dans les mains une barre de fer chaud, qu'elles doivent tenir quelques instants sans pousser un cri : alors on les déclare femmes, on leur enduit le corps de graisse, on trempe leur chevelure de beurre mêlé d'ocre, et désormais, habillées et parées comme les épouses, elles peuvent attendre l'acheteur.

La circoncision n'est point une pratique religieuse; elle n'est que le symbole de l'entrée dans la vie civile. D'ailleurs, lorsque les missionnaires protestants arrivèrent dans le pays, ils disent avoir cherché vainement chez les Be-Chuana la moindre cérémonie témoignant de leur croyance au monde surnaturel : les indigènes n'avaient ni dieu ni idoles, ne se rassemblaient point pour faire des prières, et même n'évoquaient point les esprits, ne redoutaient point les âmes des morts. Cependant certaines de leurs pratiques restent inexplicables, si elles n'ont pas été suggérées par le désir de conjurer les forces du monde inconnu et de se les rendre favorables. Lorsqu'un arbre est frappé de la foudre, on égorge du bétail; de même, quand on veut faire tomber de la pluie ou guérir un malade. En enterrant les morts, que Ton a emportés de la cabane par une brèche de la paroi, on prend bien soin de les placer accroupis dans la fosse et la face tournée exactement vers le nord, le côté de l'horizon d'où sont venus les ancêtres; puis on jette dans la tombe une branche d'acacia, des fragments de fourmilières et des touffes de gazon, symboles de la vie du chasseur dans la forêt; sur la butte funéraire on dépose les armes du défunt et des semences de plantes nourricières. Mais, dans ces derniers temps, la crainte de fournir sans le vouloir des crânes aux faiseurs de maléfices a fait adopter chez maintes tribus la coutume d'enterrer les morts dans leur cabane même, sous les pieds des vivants.

Après chaque cérémonie, tous les assistants se lavent les mains et les pieds dans un grand baquet d'eau en appelant la pluie : « Poula! Poula ! » Souvent aussi des magiciens prétendent attirer les nuages et les faire éclater en averses bienfai-

TROISIÈME Tej'ritoires nouvellement annexés.

santés : la chance les favorise-t-elle, ils acquièrent un grand pouvoir; mais leurs prédictions sont-elles démenties par le sort, ils risquent d'être égorgés. Les « faiseurs de pluie » pratiquent même un véritable culte, puisqu'ils prétendent conjurer les maléfices d'un être malfaisant, Mo-Rimo, qui vit dans un creux de rocher. C'est même pour se maintenir dans une sorte de tradition religieuse que les missionnaires ont adopté ce nom de Mo-Rimo, ou « Celui d'en Haut », pour désigner le dieu des chrétiens. La révérence craintive de l'inconnu se manifeste aussi chez les Be-Chuana à propos de certains objets qu'ils s'interdisent de toucher et de mets que leur défend la coutume. Comme la plupart des tribus de Peaux Rouges dans l'Amérique du Nord, chaque peuplade chuana vénère une bête nationale, crocodile, singe, fauve ou poisson, et célèbre des danses en son honneur. Les Ba-Kalahari se garderaient bien de chasser les vieux lions, surtout lorsqu'ils ont pris goût à la chair humaine; quand ces fauves « vénérables > font irruption dans un kraal, ce serait un crime de leur résister; tout au plus peuton essayer de les effrayer par des cris. On révère aussi le bétail, de même que les branches épineuses de l'acacia detinens, qui servent à faire les enclos des bestiaux.

Chaque tribu est gouvernée par un chef ou roi, qui transmet le pouvoir à son fils aîné. Toutefois la monarchie n'est point absolue chez les Be-Chuana; les coutumes sont puissantes et respectées, et tous les chefs secondaires, parfois même tous les hommes libres, peuvent se réunir dans les grandes occasions en pitcho ou « parlement » pour discuter les intérêts publics, donner des conseils au roi, approuver ou blâmer sa conduite, la déclarer conforme ou attentatoire aux coutumes.

Ces pitcho ne s'occupaient point du jugement des crimes. Avant que les Anglais eussent introduit partiellement leur législation dans le pays, les vols, les meurtres, les adultères n'étaient pas considérés comme des faits intéressant la tribu. C'est à l'offensé qu'incombait le soin de sa vengeance : il répondait au vol par le vol, au meurtre et à l'adultère par le meurtre, à moins qu'une compensation suffisante en bétail ne calmât sa colère. Mais, depuis que des missionnaires se sont établis dans les principaux villages du pays chuana, de très grands changements, du moins extérieurs, se sont faits dans les mœurs des indigènes. Le costume européen prévaut dans toutes les tribus voisines de la frontière et les Ba-Tlapi savent même se tailler des pantalons et des paletots en peaux de bêtes sauvages. Presque tous les villages ont une école, une chapelle et des maisons modernes de style anglais, entourées des huttes rondes à toits coniques habitées encore par les pauvres. Dans

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toutes les tribus on rencontre des indigènes qui parlent le hollandais. Le dimanche est un jour de repos, même pour les Be- Chuana qui se flattent de n'être pas convertis au christianisme, et, en l'absence des missionnaires, le chef récite une liturgie et entonne des psaumes dans les lieux d'assemblée. D'une intelligence vive, mais avant tout portés à l'imitation, les Be-Chuana (au singulier Mo-Chuana) cherchent à ressembler à l'Européen, et parfois y réussissent à merveille. Pendant ce contact des blancs et des noirs, qui dure depuis plus de deux générations déjà et qui commença par le pillage et le massacre, la race la moins forte a fini par s'accommoder aux formes de civilisation que lui ont apportées les envahisseurs.

Les Be-Chuana sont très afl"ables et se parlent toujours avec respect. En général ils sont pacifiques de nature; cependant les guerres étaient fréquentes jadis, causées presque toujours par le vol de bétail. « Nos pères ont perdu leur vie en vous pourchassant, ô bœufs, et c'est aussi en vous guettant que nous trouverons la mort! » C'est là ce que chantaient naguère les jeunes Ba-Manguato. Mais dans ces derniers temps la plupart des Be-Chuana ont renoncé aux expéditions guerrières. De pasteurs nomades et de chasseurs, ils se font de plus en plus agriculteurs sédentaires : chaque homme, chaque adolescent, chaque fille même, a son terrain de culture et, dès ses tendres années, l'enfant apprend à bêcher le sol.

Encore au commencement du siècle, les Be-Chuana se livraient à des pratiques d'anthropophagie religieuse. Les vaillants qui pendant la guerre avaient tué leur homme rapportaient un morceau du cadavre, le nombril avec un fragment de la peau du ventre, puis, sous la présidence d'un magicien, se réunissaient pour célébrer leur victoire. Accroupis autour d'un grand feu, ils faisaient griller la chair sous la cendre, et la dévoraient, pour doubler ainsi leur courage du courage de l'ennemi. Puis, afin de témoigner son mépris de la souffrance, chacun tendait sa jambe nue et, d'un coup de sagaie, le prêtre y faisait, de la hanche au genou, une longue estafilade, assez profonde pour que la cicatrice ne s'en effaçât jamais, et, malgré leur blessure, les guerriers devaient se livrer à la danse jusqu'aux heures de la matinée.

La tribu la plus méridionale des Be-Chuana est celle des Ba-Tlaro, établie sur la frontière nord-occidentale du Griqua- Land-West, mais elle s'est en grande partie fondue avec celle des Ba-Tlapi, les « Gens du Poisson », qui ont en effet le poisson pour emblème national, et se garderaient bien de toucher à l'animal sacré. Occupant au nord de la contrée diamantifère une région montueuse rapprochée du Vaal, ils furent de ceux

TROISIÈME Territoires nouvellement annexés.

qui se disputèrent la possession des mines de diamants. Les Ba- Tlapi sont une des nations chuana les plus nombreuses; on les évalue à une trentaine de mille, Ba-Tlaro compris. Ce sont aussi les plus civilisés de leur race, grâce à la fréquence de leurs relations avec les blancs, Anglais ou Hollandais, et déjà dans maint village la nuance de la peau chez les enfants témoigne du mélange des sangs. Ils sont d'ordinaire fort gais et ils possédaient un grand trésor de chants, qui se sont perdus maintenant, remplacés par des cantiques religieux. Les jardins des Ba-Tlapi qui reçoivent l'eau nourricière produisent en abondance tous les légumes et fruits d'Europe; dans les champs on voit des noirs suivre la charrue.

Telle a été la croissance du « Cap », sans

IV parler des prolongements que lui vaudra le

POPULATION formidable appétit territorial de l'Angleterre :

DES COLONIES l'État libre d'Orange et le Transvaal, puisque la

DU CAP: guerre de 1900 tourne à l'avantage de « l'impé-

NATALiTÉ. rialisme », le pays des Bc-Chuana, la Rhodesia

IMMIGRATION du Nord, et ce que peut-être Albion ambitionne

au delà.

Abstraction faite des Anglais et autres « Saxons » qui se

ruent présentement vers les champs d'or du Transvaal, on peut

s'étonner qu'un si faible courant se détourne annuellement du

fleuve énorme de l'émigration britannique pour se porter vers

les terres de l'Afrique australe, qui pourtant sont assez vastes

et assez fertiles pour donner du pain à des millions d'hommes.

La cause en est surtout à l'instinct de sociabilité des émigrants.

En quittant l'Angleterre, ils veulent se rendre dans une autre

Angleterre, qui ressemble à la première par la langue, les

mœurs, la cohésion ethnique, sinon nationale. Ils préfèrent les

États-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande à la colonie du Cap,

où ils se trouveraient en contact avec des Hollandais, des Hot-

tentots, des Cafres, des noirs et des jaunes de toute race.

Quoique maîtres politiques, il leur déplaît de ne former avec

leurs frères d'idiome qu'une faible minorité, un dixième à peine

de la population totale et guère plus du tiers des hommes de

race blanche.

Une autre cause, peu connue, point soupçonnée du grand nombre — tant la supériorité coloniale des Anglais est devenue partout un article de foi — c'est que les « Britishers » ne sont justement pas des « colons » dans le vrai sens du mot, des cultivateurs, mais plutôt des mineurs, des industriels, des banquiers, des commerçants, des journalistes et, par destination, pour ainsi dire, des urbains, non des ruraux. Ils vont aux mines

L'Afrique Australe. chapitre

d'or et de diamants, et dans les grandes villes, les ports, les centres d'industrie, et aussi dans les vastes plaines où, l'argent aidant, on peut livrer de grands espaces à d'immenses troupeaux destinés à la tonte et à l'abattoir. Mais peu d'entre eux labourent et sèment; c'est une besogne qu'ils laissent volontiers aux Allemands, aux Italiens, aux Polonais, Galiciens et Tchèques, aux Canadiens Français, aux Mennonites, aux paysans quelconques. Bref, à tous les pays il préfèrent ceux où l'argent se gagne vite. Or, ce n'était pas le cas du Cap avant la découverte des mines d'or et de diamants ; ils immigraient donc fort peu dans cette colonie ou n'y venaient guère que pour « faire » du mouton, de l'autruche.

Présentement ils s'y précipitent par dizaines de milliers, pour profiter du diamant, de l'or, et là encore ils piochent moins qu'ils n'exploitent par les bras des Cafres. Les mines épuisées, la ruée cessera : c'est un flux que suivra le reflux.

Tandis que les Afrikanders et les Boers resteront fidèlement plantés dans le sol natal ; plus ruraux, ils seront plus stables, et c'est l'espoir de leur avenir.

D'ailleurs l'Afrique hollando-anglaise peut, à la rigueur, se passer d'immigration européenne, en ce sens que la race blanche s'y développe d'elle-même avec une vigueur singulière ; les familles y sont très nombreuses, et l'on cite des patriarches qui comptent plus de deux cents descendants en vie. Pour ne prendre que ces dernières années, et en supposant que les registres de l'état civil soient exactement tenus — cas assez rare en pays anglais — en 1893, les Européens ont opposé 14 763 naissances à 6 660 décès; en 1896, c'est 14 780 naissances contre 7 072 morts qu'ils ont enregistrées; en 1897, on a signalé 13299 venues à la vie contre 6988 trépas, et en 1898, on n'a que "6 936 morts contre 13 340 naissances. Le total de ces quatre années donne 60 151 naissances en regard de 27 636 décès : les arrivées « naturelles » font donc plus que doubler les départs non moins naturels, et le résumé des quatre ans aboutit à un gain de 32 493 existences.

L'immigration a pris une grande activité depuis 1' « invention » des mines d'or du Transvaal; auparavant elle était à peu près nulle. Mais justement parce que le Transvaal l'attire, il n'en reste rien ou presque rien pour le Cap, et, bien au contraire, la colonie se vide quelque peu tous les ans au profit des deux républiques hollandaises de l'Afrique australe, du Transvaal beaucoup plus que de l'État libre d'Orange. En 1894, on a relaté dans les ports de la colonie le débarquement de 48133 personnes, jusqu'à un certain point contrebalancé par l'embarquement de 10 288 individus; 1895 a vu 27 047 arrivées et

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11 637 départs; 1896, année jusqu'à présent culminante, s'est achevée sur 38 669 entrées contre 17 695 sorties; 1897 a opposé 30 203 immigrants à 20 531 émigrants; et 1898 a constaté 28 513 de gain pour 20 638 de perte; soit, pour les cinq années, un débarquement de 142 565 colons (lisez surtout : mineurs), un embarquement de 80 789 personnes, un bénéfice de 61776 individus, ou un peu plus de 12 000 par an.

Le recensement de 1875 donna 720 984 habitants aux établissements du Cap, dont 236 783 blancs, 98 561 Hottentots, 385 640 Cafres, noirs et métis.

Celui de 1891 y a reconnu, sans le pays des Ba-Souto, qui est un « protectorat », et sans la partie du territoire des Be- Chuana non encore inféodée à la colonie, le dénombrement de 1891 y a constaté la présence de 1 527 22i- personnes, auxquelles l'annexion du pays des Pondo en a ajouté 150000 et celle du Be-Chuana-Land, méridional 72736. Ci-dessous le tableau :

Colonie primitive . .

Griqiia-Land Ouest. .

Griqua-Land Est. . .

Tembu-Land

Transkei

Walfish Bay

Territoire des Be-

Ciiuana

Territoires réservés.

Pondo-Land

Total

AIRE

HABI-

en

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