AU I
lYS DE LA FIE
luvre le mont du Uérilzoku. La 7" compagnie étall
mintenue en gnind'garde sur place, tandis que lâtj
jutres sections réintégraient Tsarasotra. — Les enne<
ttfs, d'après le récit des prisonniers, auraient perdi
D hommes cejour-iÀ, tu^s ou blessés.
Il était midi et demie quand les troupes quittaient
leur position de combat. Hélas, le pauvre lieute-
oanl Augey-Dufreese mourait quelques instants après,
sans recueillir, comme consolation dernière, la nou-,
velle de notre vktoin.'. Le lieutenant l'rudhomme,
son camarade et ami, qui commandait la section val
sine de la sienne au moment oii il avait été frappé,
était allé prendre de ses nouvelles et lui porter ses
sincères encouragements quelques instants après son
Ejtransport dans sa case. Un gémissement avait été
^réponse. Le médecin-major Uéchard qui faisait
nussi partie du détachement de Tsarasotra, lui avait
iOnné deux pilules d'opium pour calmer ses horribles
lOuITrances. tjupiques minutes après il était tombé
lans un état comateux l'amenant insensiblement au
fïommeil déUnitiT. Pauvre lluTresse!
Les blessés reçurent les soins du médecin-major. A pdix heures du soir, le gémirai Metzinger arrivait à Tsarasotra avec les deux autres sections de la batterie Cbamblay IBrunet et Boze) qu'il avait mandées le matin même, dvs son arrivée h Itéhanana où, en recon- ■ 'naissance personnelle avec le peloton Zaïgue de la ^ compagnie du régiment d'Algérie, il avait appris la Itiouvelle de l'attaque do la compagnie Castel. Une leurc plus tard trois compagnies de chasseurs à pied lOus les ordres du chef de bataillon Massiet du Biest arrivaient .\ leur tour; la quatrième était restée & la ■garde de Mévatanana. Ce détachement, parti i^ midi
294 AU PATS DE LA FIÈVRI
demie par une chaleur torride, avait fait une grande halte à Béhanana où il laissa plusieurs éclopés, puis avait exécuté une marche de nuit. Le général absolument renseigné par les ofQciers présents, (tous avaient pris part au combat du matin) résolut, malgré la fatigue de la troupe et sans attendre l'arrivée de nouveaux renforts, de déloger Tennemi de sa position, dès le lendemain. Des ordres furent donnés en conséquence. Après de longs mois de calme (les rares combats précédents n'avaient pas été sérieux) on entrait dans une période active qui démontrerait aux Howas que nos troupiers savaient manier d'autres instruments que la pelle et la pioche.
Le «30, la garde du camp restant confiée à ceux qui l'occupaient déjà antérieurement, la colonne se mit en route sous les ordres directs du général Metzinger, à six heures du matin. Deux pelotons de tirailleurs, ceux de (irass et Zaigue, (ce dernier avait accompagné le général jusqu'à Tsarasotra,) formaient Pavantgarde; puis venaient les trois compagnies de chasseurs à pied avec tout l'état-major du bataillon, les deux sections de la batterie Chamblay arrivées la veille de Suberbieville. Trois quarts d'heure plus tard ce détachement se renforçait de la compagnie Pillot prise au passage, celle-ci fermait la marche comme soutien de l'artillerie et réserve générale. A sept heures et demie les difficultés de la route forcèrent le gros de la colonne à aménager un sentier muletier pour le passage de l'artillerie. L'avant-garde avec le général se portait au sommet d'une colline d'où ce chef put personnellement procéder ii la reconnaissance des positions ennemies. Là il s'arrêta et donna Tordre aux deux pelotons de descendre dans la vallée de la Nan-
AD PAYS DR LA CtËVRE
rojia et de se tenir eo halte gardée sur les crêtes dej l'Ii rive droite, en nltendant l'arrivée de l'artillerie et^ du bataillon de chasseurs. Au momeotoi!! l'avaat-garde J rrauchissait la petite rivière relentirent quelques! roupsde fusil tirés par des éclaireurshow-as qui ne lui firent aucun mnl et ne l'enipëclièreiit pas d'atteindre le point ludique. Les chasseurs h pied les rejoignaient peu de temps après, tandis que l'artillerie restait encore très en arrière, attardée par des obstacles de terrain diniciles ft surmonter. Le coinmandaut Masaietl du Biest prit le commandement de ces premières troifj pefi réparties par son ordre de la façon suivante ; lesj deux pelotons de tirailleurs à gauche, la compagnie I Delanney à droite comme avant-ligne, les dcuxautreft'V compagnies du iO' en réserve. Dès que la première I ligne commença à avancer, une rusillade des plujFfl nourrifis partit des crfltes.des buissons, des rochers oùj se cachait l'ennemi pendant que son artillerie, de son \ calé, tonnaitavecrage. lin orficier et quelques chasseurs j tombèrent blessés ; notre ligne n'en continua pas moins J à avancer, sans tirer une cartouche. Bientôt derrière 1 elle, elle entend des coups de canon; nos piëces.1 venaient de prendre position et ouvraient un feu ra-l plde sur l'artillerie adverse qui était réduite blentAt'l au silence. Sous ce tJr protecteur, les chasseurs et les f tirailleurs continuèrent leur marche en avant et à ] 200 mètres seulement de l'ennemi exécutèrent quelques feux de salve. Tout k coup sonne la charge et' ^ nos troupiers se lancent, sans hésiter, vers la crête du plateau que les llnw.ts abandonnent au plus vite. Sur notre guuche ils tentent un dernier eiïort et se rassemblenten jetant des cris afTrcux, Gràss se retourne iVQr& ses tirailleurs, commande : « Kn ayant I n lui-même
devant eux, le revolver au poing; bientôt on le rappelle» le lieutenant continue, tue de sa propre main un des chefs plus hardi que les autres. Les turcos poussent la b lïonnette dans les reins les fuyards. L'ennenû détale à toute vitesse par les pentes sud de la montagne et s'engage dans un ravin étroit où une section d'artillerie, arrivée sur le plateau en ce moment, le poursuit de ses feux, il était dix heures et demie quand résonna le « Cessez le feu! » On trouva dans le camp qu'ils avaient été forcés d'alMindonner un peu trop rapidement : â canons llotchkiss, de nombreuses munitions d*artillerie, plusieurs fusils, le drapeau de leur général en chef, une grosse correspondance et plus de 4tN) tentes. Klles viendraient à propos remplacer celles que certains de nos officiers ont perdues î\ l'incendie de TrabL»ndjy. Jamais on ne put évaluer les inertes sans doute n«>mLireuses de l'ennemi: de noire oiNt-» nous avions un officier blessé, le lieutenant Audierne. un conlusi-.'nné. le capitaine de Bt.^uvier, et huit hommes bless^'s. Franchement, et piir L-i^nheur. nous nous on tirions à peu de frais.
Mon cher me rvmpiaoera à rrntirmerie de irarnisi>n. il m*es* imp-ssibi-; Je me lever. Friss.jns« lièvre,
urticaire c* ant':. aboriri ir.ts v misseni-rtits bilieux me rotier.n:*rt sous '. i ter te Ir-M inte où je iiz s par et ouîTer. Il r.'Uîni ! ie Peau r:: '.:-.:',urs -ie i'ea-.: ' arrose -ruvi
t.^'ut N; teiî^js. m^me s; ;>* :'.e b.i.^re lîs
Oviaiî.i !e revier.s ài:-.^-. r.^ULîi ;::' r."*::» : r<:t-:n :-»:se:î.eut. K i;:-- v-erse e"S.:::e i::> wvjiw::.^ :-? |u .::d Vuu fo r-: ê me ti t ; lè'J-' q '-i . e r: v. i > ! un i : r ts L lu : n? .
FIËVRE
Il a cru que je ne reviendrais jamaie de ma perte de couDiiissance. u Ti nu In chance, monsieur major, ji croi ti crève. » Et rassuré, il grille des cigarettes, sans me quitter des yeux.
S-lfl juillet.
Mon mi5decin-riiajur m'hospitalise d'office : après quelque repos je pourrai peut-être rejoindre mon bataillon. On me porte plus qu'on ae me conduit dans une piècR de rez-de-chaiissf^e d'une maison en pisé déjà occupée par trois officiers, couches sur des lits. Toumi dispose mon \ qu'on m'avait recommandé d'apporter k moins que je ne voulusse coucher surun brancard. Les trois lits appartiennent à d'anciens employés de lamal- Bon Suberliie et sont occupés par le capitaine Legrand du génie, le capitaine (jiraud du i' tirailleurs, le lieutenant Audierne des chasseurs à pied, blessé le 30 juin i^ la jambe. Le tait concentré reste longtemps ma seule alimentation jc'est en vain que chaque jour le capitaine Giraud m'offre un chocolat préparé dans notre pièce avec sa lampe k esprit de vin. Les tentes de l'ambulance se remplissent sans cesse de fiévreus et de dyseentériques, allongés sur de simples brancards presque tous, qui par surcroît soulTrent d'une excessive chaleur. Tous les jours quelques-uns d'entre eux vont rejoindre au champ de reposceux qui les y ont précédés: le Père Danjoy est forcément plussurmené que le pasteur Sabatier, homme d'unedouceur et d'une bienveillance remarquables, mais appelé moins souvent par les protestants très rares. Les chasseurs h pied aftiuent nombreux et épuisés de l'avant; ils fournissent la presque totalité des morts en ce momemt. .Vnnonce-
298 AU PATS DB LA FIÈYRB
t-on an nouveau décès que tous interrogent : Un chasseur à pied sans doute ? La réponse est presque inévitablement afûnnative. Certes la construction de la route les avait éprouvés; la marche forcée de Tsarasotra et l'attaque du Béritzoka leur a porté une atteinte dont ils auront peine à se relever. C'est la réédition de la marche sur Abomey, du 25 mars 1890, qui fut si funeste à l'infanterie de marine.
Quel cimetière que Suberbieville ! pays où la morbidité et la mortalité dépassent tout ce que j'ai vu jusqu'ici. Tous continuent à y être malades, les indemnes sont pris à leur tour à de bien rares exceptions près ; sa température ne peut qu'augmenter les accidents dus au calorique ; son altitude d'une trentaine de mètres est celle des terres les plus basses ; deux immenses marais alimentés par l'Ikopa, n'arrivant jamais à dessiccation complète, disent son influence palustre. L'installation de Tambulance en plein soleil achève de déprimer les organismes débilités, de décourager les meilleures volontés navrées, et avec raison, d'être privées de l'ombre et de la fraîcheur relative des caaes nègres tout proches et invariablement vides, furieuses d'étoulfer par ordre sous la tente mortelle au lieu de respirer sous la Ciigna moins asphyxiante. Les Français de la concession installés dans les maisons en pisé, d'un âge d'homme, s'interdisant tout travail de la terre, inspectant en filanzane, pouvaient vivre à Suberbieville ; des gamins de âO à 23 ans, creusant le sol, marchant en plein soleil, couchant sous la toile, ne peuvent résister à la fièvre. La chaleur seule sufOraità terrasser les Européens en dehors de toute endémie palustre, mais les voitures Lefebvre ordonnent : Terrassez, terrassez sans cesse, mourez sous le soleil, aspirez les miasmes
lélétères, pourvu que nous passions. Les cases i .roanganasiaka ouvrent leurs portes toutes grande^
lUx mourants et aux malades, miiis une volonté ou une [Conscience supérieures commandent : Fleslez inha-
iltées, restez vides, maintenez-vous en bon état pour permettre h nos amis et alliés, les Sakaluves, de vouifl retrouver intactes et inviolées à leur retour. Main^ bientôt une nouvelle consolante se colporte de bouchw en bouche. L'ambulance vti être bientdt remplacéepan un hdpilal de campagne, sous la direction du médeciamajor Moine. Il aurait déclaré Termement ne accepter pour son inslullatioo prochaine remplacement '' déjà occupL> par l'ambulance et témoigné vivement l'intentioD de se servir, dans l'intérêt des malades, .des cases abandonnées et désertes du village sakalave. tout prix,ajoule-t-on peut-être exagérément, au prix
'une demande de rentrée en France, il solliciterait leur
ifTectation à sa formation sanitaire. Tous souhaiteot
[u'il triomphe de lu décision peut-être bien inten-
;fonnée, en tout cas jusqu'ici déplorable en résultats,
lu général en chef.
A cOté de ces luttes entre l'humanitarisme et l'auto-
itarisme.la raison el l'erreur, la pitié et l'insensibilité^l '^an matin il nous fut donné d'en déplorer une d'ual Autre genr>>. lia artilleur de la batterie Lavail étaitj" mort la veille sous une des tentes de l'ambulance, & lai eulte d'un accès de Qêvre. Les oflîciers et les c
liera se présentaient â l'heure désignée pour lui rendra I derniers devoirs, bientôt réunis autour du cer^if tueil recouvert du drap mortuaire. L'un des oriiciers sachant que l'artilleur était de religion protestante en fait aussitôt la remarque pour qu'il n'y ait aucune méprise, aucuu scandale au moment de la levée du
corps. Déjà un troupier a pris une modeste croix de bois pour marcher devant le convoi. Le pasteur Sabatier arrive pour se mettre à la tête du cortège, quand le Père Danjoy accourt furieux, prétendant que le mort était catholique et qu'il Ta confessé au moment de mourir. Tous savent que le pauvre moribond avait été durant toute la journée incapable de parler ni de comprendre. On consulte son livret matricule; il est bien protestant, le père Sabatier est dans son rôle. Le cortège se met en marche vers le cimetière, tandis que le père jésuite exalté crie : « C'est une profanation de la croix, c'est indigne! » Le médecin-major Bourdon le rappelle à une attitude plus appropriée à la circonstance, le Père continue ses imprécations à l'égard du ministre protestant déjà loin; le médecin-chef le menace d'arrêts. Alors seulement il se tait et se retire sous sa tente. Tous restent bouleversés de cette scène navrante. On ne se dispute pas seulement les mourants (Pune religion à Pautre, mais encore les cadavres !
Le i3 juillet, une dépêche du ministère annonçait le divisionnat du général Metzinger, plusieurs autres nominations entre autres celle du capitaine Rabaud, nommé commandant à la légion à la place du lieutenant-colonel Barre, récemment promu, des avancenients pour quelques officiers de Tsarasotra. La légion d'honneur ne comptait qu'un officier; le sapeur télégraphiste avait oublié dans sa transmission la liste des chevaliers proposés. Audierne, notre voisin, ne perd rien pour attendre. A la revue du lendemain matin les troupes ont été réunies pour faire solennellement la remise d'une seule croix d'officier. Après la messe, le général en chef, fidèle à ses habitudes, vient visiter
B LA FIÈVRI 301 •]
l'ambulance, propose pour le Eanatorium de Nossi- j Crimba le lieutenant de Piepape, hospilalieé dans ta J inaLJnée. Le médecin-major llocqaart s'approche de I mon grand lit, hérité du capitaine (jiraud, m'engage j à partir aussi pour le sanatorium : je lui oppose un refus énergique. Sanatorium est synonyme de rapatriement, je lui préfère la brousse dans toute son horreur, ilussé-je y mourir, .rappelle à mon secours le médeciO'Cber Bourdon, le prie de me défendre auprès du i sous-directeur et d'empêcher mon inscription sur la | liste d'évacuation. Surtout que le grand chef ignore quS'^ je suis hospitalisé pour la seconde fois; sans quoi je suis silr d'être expédié en France comme un ballot, par son ordre. II n'y met aucune forme; je me rappelle de quelle façon dure il dit un jour au brave Catio fiévreux, Eurveillanl ses terrassiers au sud de Itangamanasiaks, appuyé contre un talus: « Uuand on est mulade, lieutenant, on demande à rentrer en France. » Ce conseil était un ordre. Le lendemain Catin repartit pour l'arrière. Le médecin-chef me rassure, il me propose pour une cure d'air au dépôt de Mévatanana. — Dana la soirée, pour fêter le 14 juillet, des courses & mulet i furent organisées par la compagnie noire du train; elles ] valurent aux Sénégalais une double ration. C'était surtout leur manifester le contentement du général pour 1 les services qu'ils rendaient comme conducteurs de convois. — A neuf heures du soir, sous la véranda de la J maison Suberbie, le général en cherofrraitauxofGciera I de Suberbievitle et de .Mévatanana une réceptio bout, sans prétention, buvait h la France, au grand chef de l'état-major, aux troupes du corps expéditionnaire et annonçait le reprise de la marche en avant. On remarqua surtout un médecin-major qui se
retirait de cette fête plus soariant qu'il n'y était entré; le D' xMoine avait remporté par sa ténacité une demivictoire qu*il saurait compléter sans tarder. Cette réunion permit à la curiosité de tous les officiers de se satisfaire. La route achevée jusqu'au confluent, le pont delà BetsilM)ka en An terminé, le tronçon entre Marololo et Tsarasotra également fini, allaient permettre aux voitures Lefebvre d'approvisionner le corps expéditionnaire sur toute sa longueur, pendant un parcours de 250 kilomètres environ. La 2* brigade n'allait pas tarder à se concentrer pour franchir la Betsiboka. Par ailleurs, en raison des énormes difficultés du terrain sans cesse croissantes à Tavant, le train des troupes d'avant-garde continuerait à se composer uniquement d'animaux de bât, pour que sa marche fût allégée. Les nombreux déchets dans les cadres du service du train obligeaient le général en chef à recourir, pour commander les convoyeurs, aux officiers et sous-ofliciers de toutes armes, artillerie, cavalerie, infanterie des étapes. Ces dernières comprendraient les unités qu'un état sanitaire alarmant et une morbidité anormale condamnaient d'ores et déji\ à l'impuissance. On pouvait prévoir déjà le maintien à l'arrière de la plus grande partie du 200*", d'un bataillon d'infanterie de marine et des volontaires de la Réunion, ces derniers tout à fait insuffisants h tous les points de vue. L'arrière était un vaste hôpital encombré surtout de Français et convoyeurs kabyles; des unités étaient complètement anéanties, la i3" compagnie du génie (Ferrand) ne comptait plus qu'une quarantaine d'hommes valides sur 200. Les troupiers avaient surnommé le pont de la Betsiboka le « tombeau des sapeurs ». Comment nommeraient-ils la longue étape de Majunga à Tana-
AD PàVS DE LA FIÈVRE
narive? sans doute u le long cimetière du corps expédi" tioDnarre. »
li est décidé que le 17 je me joindrai au convoi de coDvaleBcents évacués de l'ambulance de Suberbieville Bur le dépi^t de Mc^vaLunana. De Piepape ira à cheval Jusqu'à Marololo pour s'embarquer, peu soucieux de se faire caboter dans une de ces voitures Lefebvre qui sillonnent déjà la route de Suberbieville. Seuls resteront dans la modeste chambre de pisé Audierne et te capitaine Bulot de la légion étrangère, arrivé depuis peu.
Au dépôt de Mévatanana.
(17 juillet-8 aoftt.)
17 juillet.
Le sentier, qui de Suberbieville conduit à l'extrémité nord de Mévatanana, des plus étroits, suit une pente raide, souvent en lacet, dominant à droite et à gauche de profonds précipices. Un vertige du cavalier, un faux pas de la monture et c'en serait fait de Tun et de l'autre. La longue théorie des malades évacués sur le dépôt, hissés chacun sur un mulet, avance prudemment, à la file indienne, sous la direction du médecin-chef luimême. Une coupure d'une dizaine de mètres de haut et de large, constituant un fossé naturel, accède à l'extrémité septentrionale du plateau où est construit Mévatanana. Descendu aussitôt de cheval, j'entre dans la première maison en pisé bâtie sur notre droite; elle sert de bureau au commandant de la formation sanitaire, le capitaine Girardin des chasseurs d'Afrique, et de salle de pharmacie à mon camarade Julia. Visite est faite
ensuite au commandanl d'armeg, le capitaioe Uucrot, d«s chasiieurB k pied, <|iii u Mte de rejoindre son ba> taillun à l'avant, de même que son lieutenant Jullîen. De rares maisons vn pisé, quelqu<^s-unes & un étage, de , Ir^s nombreuses cases en rafla, descagnasen lataniers \ de chaque côté d'une large rue toute droite, d'ailleurs unique, cunstituontle village proprement dit. Des In- ' diensseulsou àpeupr^s l'habitent, tenant boutique pour la plupart, tous receleurs d'or, parall-il. Un tout petit ( pont de bois unit plus loin les deux bords d'un préci- | picede vingt à trente mètres de profondeur, large d'une dizaine de mètres. U sépare Mévatanana en deux n tiés bien distinctes. Une palissade entoure un large emplacement cnntenant une construction en pis^ et j plusieurs cases: c'est le Itowa. Quelques vieux canons couchés par terre regardent Suberbieville. On y jouit d'une vuesiiperbesurl'ouest il'lkopaavecBOO large lit. le canalqui s'en dé tache pour amener l'eau aux turbines dn l'usine, le petit bourg en cases des bateliers de la concession, la roule avec son Decauville où en ce même moment un convoi de mulets soulève une épaisse poussière, la maison de M. Suberbie, résidence du générai en cher, celle de M. (luilgaud, toutes deux & j étage. .Mévatanana domine de plus de 80 mètres ia j plaine, vraie forteresse aux Mancs presque verticaux, aux falaises à pic, ofi un siège pourrait longtemps être J soutenu, si l'eau n'y était totalement absente. Encore quelques cases A gauche et à droite et l'on s'arrête surpris di'vanl une immense construction en pisé, sans fenêtre sur la fafade, percée d'une petite porte. C'est le temple. Hrande salle quadrilatère dont les deux petits cillés regardent l'est et l'ouest, un sol nu pour plancher, une seconde porte au sud opposée à celle du nord, ]
306 AU PAYS Dl LA FIÈVRE
et une seule fenêtre à l'occident. C'est une ouverture plus grande que les portes, sans vitre ni persienne, pratiquée à une élévation de huit à dix oiètres, au milieu de la hauteur du mur. Au-dessous d'elle un dessin grossier formé de points, prétendant reproduire un diadème surmonté d'une croix, flanqué des deux lettres R et M en grosses majuscules, une de chaque côté; RanavaioMpanjaka. Le toit très élevé, à angle médian, tout en bois, laisse tomber en chutes bruyantes sur le sol : chauves-souris, petits lézards, margouillats, cancrelas, etc. Quatre lits de camp, ceux des officiers de la garnison, quelques vieilles nattes très grandes, quelques cantines constituent l'ornementation intérieure du temple. Danscet immense hall cent litsd'hApital prendraient aisément place. Il est surprenant qu'on n'ait pas songé à l'utiliser à cet eilet; les malades y seraient incomparablement mieux que dans les tentes et les cases de Suberbieville. Ils ne risqueraient pas d'y mourir de chaleur. L*aération du plateau, la belle vue dont on y jouit, l'épaisseur des murs de la construction^ l'isolement des malades, l'éloignement des marais, tout aurait dil faire choisir Mévatanana comme centre d'une importante formation sanitaire. Les Indiens comprennent mieux sans doute Thygiène que nos chefs; je suis convaincu que les Anglais n'auraient pas hésité un seul instant. La porte sud franchie, la vue s'étend àTinfini surd'immenses contrées absolument nues, boursouflées en mamelons dénudés successifs, vrais crânes chauves accumulés. Plus loin descend vers Hangamanasiaka le sentier du sud, par où s'échappa Hamasombazaha dont il porte désormais le nom. A l'est la vallée de la Naudrojia, rivière oùles bourjanesvont chercher l'eau pour alimenter les convalescents et soldats de la place,
puis le petit mamelon boisé d'où nos batteries tiraient sur la ville, le jour do sa priée. En somme un petit plate.iu horizontal d'un kilomètre de long sur cent mètres de large, élevé de 60 mètres au-dessus de la plaine de Suberbieville.
Le déjeuner au Rowa, agrémenté d'un tendre r.ochon de lait, repose tous les ostomars du monotone et quotidien zébu. Au temple la sieste est remplacée pour tous par un accès de fièvre, très violent chez Jullien qui craint, plusieurs jours à l'avance, de ne pouvoir partir avec sa compagnie pour l'avant. Simple apparition uu dtner, suivi d'une nuit de dyssentérique.
18 jiiilM.
Dans la matinée, le lieutenant de gendannerie Courtot vient faire une enquête concernant la rupture des fils ték'graphiquesau delà de Suberbieville. I.a ti^léj,Taphie électrique sérail loin de rendre les services de l'optique; les isolateurs fréquemment mis hors de service, les perches brisées par le choc des mulets, des voitures ou des troupeaux de ijœuls, les (ils à peine & hauteur Ju mollet empruntés sans doute par les convoyeurs pour réparer les fractures répétées des brancards Lefebvre. — Pendant la sieste deux capitaines d'artillerie. Bourgeois et Péronnel, se présentent aux dormeurs; ils sont chargés du service géodésique. Après une soirée des plus agréables, tous regagnent le grand dortoir du temple o(i nous attendaient impatiemment cancrelas, chauves-souris et margouillatg, pour nous asperger de leurs bénédictions.
808 AU l'AYS [>E LA FIlîVIIE
19 juillBl.
Le quartier du Itowa est toute lu journée en monvement, la compagoîe decbaBseurs k pied fait ses préparatiTs de départ pour demain :1a batterie Lavai! la remplacera pourassurer la défense duposle. Le lieutenant Jullien pourra siiaei partir; mais qu'il ne se croie pas guér] pour cela. Nuit semblable fk la veille au milieu de contorsions dont mon lit s'irrite. Il finit par me jeter à terre, un biiulon cassé.
Di^s le jour nous escortons jusqu'au sentier sud les chasseurs, au retour trouvons le capitaine Lavait et le tieutenaut Ltron d^jà occupés à installer [es boromex de lii batterie considérablement réduite et dissoute. La maison du Rowa logera les artilleurs (ofticiers). La popote sera commune, nos matériels et nos conserves réunis, llientdl arrive le braveGuillemot, plus fiévreux encore que le » bonze nauteurde l'élucubration d'Ankaboka ». Une heure après se présente encore le lieutenant Brau, dont la section doit contribuer aussi & assurer la déTeusede Mévatanana. II nous apprend que le 3" bataillon du 200'a Taitce matin même son entrée h Suberbieville, musique en tête, prenant la place du du 3° tirailleurs parti bier pour Tavant. Je tressaille; quand le rejoindrai-jeî Dans l'après-midi le capitaine GlrardlD et Julia déménagent du temple, pour prendre possession de la maison Garnier et se rapprocher du dépi!it des convalescents. Ils m'acceptent avec eux. Le Uépàt des Convalescents I quelle dénomination trompeuse! Il comprend en eu moment plus de trois cents
malades, il'aoe façon générale lout aussi graves (jqh ceux des anibulnncea et des hôpitaux; (les morte y sont nombreux que l'on descend, au petit jour, au cimetière de Suberbieville par le sentier du nord.) Us habitent tous des cases en iataniers ou rafias, couchent sur des lits indigènes qui yeont fixés dansie sol et intransportables. Sans rela, nul doute que le di^voué et sensible capitaine liirardin, d'accord avec l'excellent .îulia, n'eût déjà installé tou^ ses hommes au temple. Que ne leur donnc-t-on des lits ou des supports-bnincards ? Notre nouvelle habitation est un faux palais: en bas les bureaux réduits à une salle infecte avec le sol pour plancher, garantis par des arcades contre le solei! levant ; en haut l'étage composé de deux pièces aussi planchéiées que le rez-de chaussée avec une fenêtre sur l'ouest; l'escalier qui y conduit est fait de troncs de ratlas ofi le pied rencontre des vides dangereux, constituant chacun une marche llxée par de vieilles baïonnettes. Cet immeuble servait au commerçant français de dépiM de vins et liqueurs parmi lesquelles une absinthe suisse d'exportation vendue un franc le litre aux Malgaches; l'empoisonnement avant la conquête. Quelques vieilles nattes, empruntées au temple, recouvrent le sol de nos chambresoù se promènent déjà cancrelas et araignées. Ilien entendu je me loge avec. Tulia. Il me rend la politesse que je lui Qs à Arkaboka. Un solide brancard remplacera mon lit diflicilement réparable.
21 jnilloi.
Malgré son refus des jours précédents, Julia accepte que je le remplace auprès des artilleurs et des Tantassins du 200°. Il est vraiment surmené avec ses trois
cents malades à voir chaque jour, mais ne s'en plaint jamais. — Dans la soirée le lieutenant du génie Fatou s'emploie sans résultat» pendant plusieurs heures, à obtenir une communication optique avec Tsarasotra. Il en est navré. Tout en admirant un beau coucher de soleil, nous regardons se balancer devant nous une masse noire, suspendue à la branche d'un arbre, lambeau d'étolTe accroché là par hasard. Mon camarade me met au déA de l'atteindre avec une pierre. Mon caillou part en ronflant, il va toucher le but. Tout à coup l'objet flottant s'élance, de larges ailes déployées battant l'air de mouvements réguliers, sesuspendàune nouvelle branche par l'extrémité d'un de ses membres et à nouveau oscille comme un pendule. C'était un vampire faisant le mort pour tromper et saisir une proie au passage. La nuit dans notre chambre, à l'abri des attaques des vampires, nous recevons les plus impudiques insultes des cancrelas et des margouillats.
22 juillet.
Que d'artilleurs malades ce matin dans la batterie et de quelle fîèvre? Sauf l'ordonnance du lieutenant Brau, nul homme du 200* ne se présente à la visite. Le lieutenant m'apprend d'ailleurs que le bataillon de Franclieu nourrirait, seul, des chances de continuer la marche en avant, dans son régiment. Les unités des commandants Couteau et de Sainte-Marie (cette dernière surtout) seraient irrévocablement vouées à s'immobiliser sur la route des étapes, y faisant simple acte de présence. C'estce que viennent confirmer quelques instants après deux autres officiers du 200* montés à Mévatanana. Le commandant Legrand, mon aimable
KK l'<Vâ [lE Lit FIÈVRE 311
voigin de l'ambulance, encore bien anémié, quoi qu'il en di^e, vient cberchcr 1» cotnmuuicstion optique avec Tsnrasutr.'i. Nous npprenone que la compagnie Ferrand qui a construit le pont sur la iletBiboka est réduite à peine à vingt hommes disponibles en ce inomeat.
Au déjeuner il est longuement question du 200*. C'est d'abord la perle de son colonel; la réduction inconcevable de son elTeclir; l'état moral déplorable, sauf au bataillon de Kranciicu, des jeunes raotassîne eirruyés par les ravages de lu fièvre: la panique de tout un bataillon à Maroway pendant la nuit par le délire d'un Gévreus ; l'incinération d'un cuisinier endormi sur une cagna prenant feu et le brillant vivant. Une chose m'est révélée que j'ignorais. Par une précaution tout naturelle avec des jeunes gens peu initiés de la vie de campagne et prompts à s'illusionner la nuit, sinon & lî'halluciner, les sentinelles étaient doublées. Il leur était prescrit de se promener, pour échapper au sommeil, au lieu de se tenir immobiles. Vn soir l'une d'entre elles, revenait, après une courte absence, rejoindre son poste. Aux sommBti:)ns « Halte-là, qui vive! » adressées par sa camarade, elle ne répondit pas, croyant k une plaisanterie. Une détonation partit ; la maue visée s'affaissa, morte sur le coup. La première balle du 300' avait tué un des siens.
Tout l'après-midi le lieutenant Fatou est en proie & un violent accès de fièvre qui l'empêche d'assister au dîner. L'ne note communiquée fort tard nous annonce pour demain la visite du général de Torey et du Directeur du service de santé au dépdt des convalescents.
23 jnillol,
l.es cheTs annoncés n'ootpaspBru;en rjvaocbe: »vons reçu Fuurnial détaché de l'hàpîtal n" 3 de Ruberbieville, pour aider .Iulia. Au dessert, icar il fait popote avecQous) pour nous remercier do noire hospitalité il nous annonce, avec une pointe spiriLuellernent goiiaiiieuse a la dernière du 200* ». Rien de tragique sans doute, car il sourit. C'est l'histoire des prisonniers d'Ankabokik. Dans ses reconnaissances guerrières aiiloiir de Mahabo depuis longtemps paciJié, une compagnie de ce régiment avait constitué prisonniers six indigènes eokalaves accusés d'avoir comploté ou môme servi peut-être contre nous. On décida de fBÏre un exemple salutaire et, h cet eitet, l' autorisation Tut demandée au général d'appliquer la rigueur des lois de la guerre aux ellrontés récalcitrants qui défendaient leur sol, Quoique jusque-là on eilt usé de clémence à l'égard de tous les priaonoiers, il fut décidé que les coupables seraient fusillés. Parmi les condamnés se trouvait un neveu du roi Sélim, ayant déjà échappé aux projectiles français et proclamant bien haut que Jamais une de nos balles ne saurait l'atteindre. Quelque sorcier sans doute! On allait lui prouver le contraire. Le roi Sélim, suspect de mauvais vouloir envers les Vasas, assiste rait à l'exéculioa de son parent et en retirerait une instructive Icfon. Tout fut organisé pour donner à la cérémonie le plus grand apparat. Le colonel Bailloud, venu tout exprès de Majunga, ferait traduire en langue malgache, par M. Jully. la sentence qu'il lirait lui-même en français. Les condamnés, drajiés dans leurs grands lambss, furent conduits au lieu de l'exécution, & l'entrée du
bois il'Ankabuka, les pieds liés par une corde solide assez longue toutefois pour leur permettre la marche. Arrivés au terme de leur ultime étape, ils acceptèrent avec un sourire narquois les places assignées à chacun d'eux, s'accroupirent pour écouter l'arrêt dont la lecture ne sembla nullement les émouvoir. Ces sauvages savaient au moinsmourir. sinon se battre, lisse relevérentàl'ordre. Quel calme admirable devant lamort! Le peloton d'exécution ét^it prêt, les fusils déjft menaçaient, les détonations allaient sonner le dernier instant, quand les prisonniers S'enfuirent en éclatant de rire vers la forêt. Instinctivement quelques coups partirent, renversèrent deux fuyards; les autres avaient disparu. Cessez le feul et tous les fusils se turent. On se mit A la poursuite des condamnés, mais nos jambes de h'rançais ne pouvaient rivaliser avec celles des Malgaches. Des deux rebelles tombés l'un était mort, frappé en plein ca:ur, l'autre, la poitrine traversée de plusieurs balles, ràlantencore, fut achevé par le coupdegràce.Un de ses pieds était encore solidement entouré de sa corde, l'autre était débarrassé d'un lien i[u'il lui avait été facile, comme aux camarades, de dénouer sous l'ample lamba dissimulateur, pendant leur position accroupie. Le roi Sélîm, riant & tout éclat, dut élre rappelé h une attitude moins insolente. Son neveu sauvé prouvait la justesse de sa prophétie. Un Uieu l'avait protégé, l'oubli du règlement pur les organisateurs de l'exécution capitale. Pauvre 200"! pauvre régiment électoral! hystériquement fêté à Sathonay et à Lyon, appelé h la gloire, au triomphe et qui ne récolte que mécomptes, déceptions et tristesses! Arrivnra-C-il un dr sss soldais à Tananariee? son drapeau ira-l-il aux Invalides 1 Hélas I combien du ces pe-
au AU PAYS DE LA FIËVRB
lits pioupious inc'riteraient'd'y être eovoyés pour leur compte le plus tôt possible au lieu d'être exp&sés a mourir loin des plis aux trois couleurs!
â4 juillot.
Dans la matinée notre directeur, l'inspecteur Emeryncsbnmsses ^il vient d'être promu à ce grade» visite les oases du dépôt, conduit par Julia. L*air satisfait, U* Si>urire aux lèvres, la jurrande croix brillante de commandeur suspendue à une éclatante cravate roui:e. il ]visse digne et majestueux, disant un mot aimable. pnMii:;uant des paroles d*encouragement et de consolaliou. Trôs rolonial d'ailleurs, comptant de superb- s «Hais de services : les contre-guérillas du Mexiqu'% l- Tonkin« etc.... Les malades sidérés et émus rappellent Siins ht^siter u mon i^énéral », il sourit de leur erreur naïve, l/installation des convalescents le ravit, les questions reçoivent des réponses satisfaisantes; il couvre déloges on ne peut plus mérités le capitaine Girardin et Julia. Je prolite d'un court aparté qu'il veut bien m'aocorder pour lui exprimer mon intention ferme de rejoindre le plus tôt possible mon bataillon au Camp des Sources où il piocbe consciencieusement. Il me déclan» que Pavant n'est pas des plus sains, que journellement le Héritzoka évacuait sur l'arrière de nombreux dêlacbements de chasseurs à pied, jusqu'à 40 en une seule fois, fiévreux ou dyssentériques dont le nombre croit de plus en plus. Sur mon insistance, il m'autorise à lui adresser, quand je serais rétabli, une demande d'autorisation pour l'avant. Je le remercie chaleureusement. Le soir, on nous présente un nouveau commensal, le lieutenant Antoine du 200^ Fiévreux, très
anémié, il a trouvé en Drau, de sa compagnie, un excellent camarade qui veut bien prendre sa place h Snkouabé et lui céder la sienne à Mévatunann. dont le service est moins pénible et le poste plus sain sans conlredit, et de beaucoup. Sakouabéest le port qui deaeerl Suberbicville, Quelle charmante camaraderie I
â:; juillet.
Tandis que je me rends au temple où se fait la visite de la section du 200' el de la batterie, j'aperçois plusieurs officiers d'inTanterie de marine venus s'approvisionner chez les Indiens de MévataDana en étoffes et vivres. Leurprésence est un sûr s;arantque la marche en avant se poursuivra avec une célérité quelque temps ralentie par la Décessité de créer un gros centre d'approvisionnoment ùSuberbie ville. Marololo étant le point eitrâme de la navigation fluviale, les voitures Lefebvre seules désormais concourent à l'apport des vivres sur ce poste. Les troupes de la brigade Voyron s'attendent h traverser Suberbicville dans quelques jours, à dépasser la brigade Metzinger, prenant à leur tour la tête de la marche et aussi, il ne faut pas l'oublier, celle de la construction de la route. H est évident que la perspective des terrassements ne leur offre aucun attrait, d'autant que les difficultés seraient considérables dans la région nouvelle très accidentée oh les déblais sont souvent dix, vingt fois plus considérables que ceux indiqués par le colonel de Iteylié dans son itinéraire de Majunga k Tananarive. Hais elles vou- 'traient avoir aussi leur Tsarasotra et leur Itéritzoka. -^ Vers cinq heures, Julia, descendu à Suberbieville dans l'après-midi, en revient avec plusieurs caisses de
médicaments et des dons des Femmes de France qui vont combler de joie nos malades du dépôt. Quelques ofQciers mont^'fs à Mévatanana nous font rire avec le récit du désappointement d'un intendant faisant ouvrir une caisse immense adressée au service des subsistances et la trouvant pleine de bilboquets, a On ferait bien mieux de m'envoyer des vivres que ces bêtises. » Le mot dans la circonstance, n'est, pas exagéré, car nul malade n'a la force de se livrer à ce jeu, ni de lire des feuilletons. La bonne volonté de ces braves femmes est incontestable, mais une grande partie de leur argent est dépensée en pure perte. Tout jeu, tout roman nous est interdit par la maladie.
20 juillet.
Dans la soirée le capitaine Girardin, de sa voix tonnante, stimule une trentaine de souffreteux, montés tous à cacolet (ô luxe inconnu!) que Ton évacue sur l'hôpital n"" 3. Ce dernier regorge de malades de plus en plus nombreux de Tavant, et ce soir même le camarade Fournial reçoit l'ordre d'aller reprendre ses fonctions à Suberbieville.
27 juillet.
Dans la matinée deux ofQciers du 200*, du bataillon de Franclieu stationné à Suberbieville, dont le lieutenant Civatte, ami et camarade de lycée de Julia, sont montés à Mévatanana. L'état de leur régiment est des plus précaires, les deux bataillons de Sainte-Marie o.t Couteau ne pourraient pas en constituer Tombre d'un seul; les compagnies Courties et d'ilcnnezel encore subsistent; la visite du i" bataillon passée devant le
médecin inspecteur aurait reconnu en tout 57 hommes, y compris les Bous-nfliciers, capables de marcher fit encore sans Siics. l'uurquoi cette fonte d'eiïectifpluB marquée dans cetle unité? c'est celle que le général aurait voulu voir montera Tananarive I l'illuEion n'est plus possible. Julia rentré dans lasoirée de chez noire Directeur m'apprend le peu d'espoir de notre grand chefen raaRuérison, le conseil ferme de m'évacuer sur Nossi-Cumbu esprimê par le médecin-major Ilocquart présent h lenlretien. Dès demain matin je descendrai à la direction*, pour empêcher une décision peut-être encore ajournable.
De grand matin, la visite médicale terminée, Daguet me conduit par le sentier du sud, de Tainanjidina, à une modeste maison en pisé à simple rez-de-chaussée. Le directeur absent, rofficier d'administration Savoie m'offre une chaise. Je préfère, en attendant son retour, visiter l'hàpitul n' 3 , composé des cases de Ramangananasiaka et de tentes tortoises. Ce ne sont que louanges i l'endroit du médecin-chef Moine, admirations enthousiastes unanimes sur son dévouement, qui se reproduisent au pavillon desofliciers. La maison basse de pisé qui le constitue est habitée entre autres par le eapitaineBulot etlecapitaine Giraud.Cedernier, encore Tieilli, vient d'être renvoyé de l'avant dans un déplorable état; je crains qu'il ne puisse jamais gagner NoBsi-Cumba et la France. Maisvoilù le Directeur qui rentre dans son bureau ; je l'y ai bientdt rejoint. Après une longue discussion oCi je défends ma cause avec foi, je le prie de ma mettre à l'épreuve. Il m'autorise à
aller de l'aYant,. mais après lui avoir fait visite aa moment même de mon départ. A l'hôpital où je retourne, les aides-majors Fournial et Le Mithouard à Tombre d'une case continuent, depuis quatre heures du matin, à couvrir de pansements d'horribles plaies gangreneuses sur les pieds et les jambes de malheureux convoyeurs kabyles et somalis. L'aspect en est horrible; l'odeur qui s'en dégage, oh ! affreusement répugnante, éloigne tout curieux de leur voisinage. Ces deux jeunes gens avec une sérénité touchante pansent ces misérables, d*un calme et dune insouciance fatalistes. Affecté à la place de Suberbieville, Fournial s'est fait une réputation d'énergie et de bonne humeur connue de tous ; son camarade de promotion Le Mithouard avec un zèle non moins courageux le seconde dans cette œuvre patiente et résignée qu'il ne saurait seul mener à bout, car le nombre des convoyeurs présents à la visite quotidienne est incroyable, plus incroyable encore l'étendue des ulcères dont chacun est porteur. Tout en roulant les bandes ou lavant leslarges surfaces dénudées sanieuses et d'aspect phagédénique, ils m'apprennent les dernières nouvelles. Le général en chef est parti ce matin avec le général de Torcy pour le Béritzoka ou plutôt les Sources, car le général Metzinger aurait signalé Tsarasotra comme dangereux à habiter, infecté parles selles dyssentériques et les nombreux cadavres howas pourrissant dans la rivière. La 2' brigade a déjà passé, ces jours derniers, pour construire la route à l'avant, réduite à quatre bataillons : deux de marsouins, un de sakalaves, un de haoussas, ces derniers superbes; l'autre bataillon d'infanterie de marine et celui de la ll('union restaient à l'arrière, aux étapes. Il en était de même des deux premiers bataillons du
AD Pays de l* pièvbb 319
200* ; un seul rejoindriiit prochai nemi^at, le 3*. celui du commaadant de Friinclieu, d'ailleurs très réduit.
A Mt^vaUnaaa où j'ai hAte de colporter ces détails, l'on entrevoit l'arrivée possible k Tananarivc du corps expéditionnaire avant la saison des pluies, si, comme le brnit en court, le général en ch«f ae décidaità lancer d'Andriba une colonne volante composée des seuls éléments valides encore debout, débarrassée de toutes les bouches inutiles et de tous les impedimenta. Les voitures Lefebvre condamnées par tous depuis bien longtemps ne dépasseraient pas ce point, la construction de la route carrossable serait abandonnée, k laquelle on n'aurait jamais dd se décider. Les hauts platoauxptuâ sains. la diHermination d'en Unir une fois pour toutes, laissaient espérer que le projet, quoique téméraire, tUait exécutable. Comme surprise j'ai réservé l'annonce de mon prochain départ, ii Tu ne peux pas partir, bondit Julia. — Si j'étais votre Directeur, surenchérit le capitaine Girardin, je vous ferais la défense expresse de rejoindre votre régiment, vous êtes absolument incapable de supporter les épreuves auxquelles lu colonne légère sera soumise, vous resterez certainement en route, probablement pour ne jamais revenir. Kéfléchissez, cher docteur, vous courez au suicide, d Cet enthousiasme à rebours me surprend, k Eh bien, tant pis, j'ai assez vécu moi aussi ; mourir dans la brouesu en àeçi. ou au delà d'Andriba ou ailleurs, n'est-ce pas toujours le même résultat? Je vous quitte, messieurs, je vais faire mes préparatifs. » Toute la soirée, je fais mon inventaire pitur l'avant; l'on verra bien si je suis capable de marcher ou non. Au dîner un silence désapprobateur m'accueille glacial, on me pique la muette. Qu'importe?
2U juillet.
Jourof^e consacrée aux préparatifs de départ en une joie fébrile. Mes camarades de chambre ne me disent pas un mot, ne me donnent pas un conseil, se détournent de ma cantine où je dispose avec soin tous les objets les plus indispensables. Demain je descendrai à la Direction et aux Etapes.
30 juillet.
De grand matin je frappe chez notre Directeur. Réception fort aimable, pendant que sur une carte il écrit quelques phrases de félicitations au général Metzinger que je lui remettrai moi-même. Au bureau des étapes, le capitaine d'artillerie Vittu de Kéraoul me remet un permis de charger mes bagages sur une des voitures Lefebvredu convoi de demain matin. A la place, le colonel Andri, commandant d'armes, trouve que je « crève de santé ». Tout va pour le mieux, sauf un léger mal de tête, occasionné par mes courses en plein soleil à travers Suberbieville, qui s'accentue pendant le trajet de l'embranchement de Sakouabé à Mévatanana. Au déjeuner même mutisme de mes camarades à mon endroit ; croiraient-ils m'impressionner? Dans l'après-midi Toumi, heureux et fier, descend mes colis à l'Intendance sur un mulet obtenu de Tobligeance du capitaine Lavail. Je les regarde partir avec complaisance jusqu'à ce que le premier tournant les cache à ma vue. C'est désormais ma tente qui abritera mes nuits heureuses, recevra mes impressions avec mon carnet de campagne encore peu varié. C'est près de liéhanana que je retrouverai le bon Toumi, qui cette
nuit, couchera à Suberbieville près de mes bagages et les remettra demain au convoi dont il Tait partie. Vers cinq heures une intense migraine m'envahit que je déguise à mes voisine sous le prétexte d'un repos siestique : l'heure du dtner m'appelle à la table oi*! je ne puis me dispenser de prendre place sans éveiller les soupçons de Girardia et Julia. Des crampes atroces me torturent bientât que je dlBsimule avec peine, un frisson violent met tout mon corps en mouvement, coup sur coup des vomissements bilieux me forcent & rentrer dans ma chambre. .Iulia m'ya bientôt suivi, il me met le thermomètre sous l'aiselle, nous lisons 41°, Je jure que je me sens très bien, que la température ne veut rien dire en paludisme; j'ai souvent eu de pareillesélévations thermiques. Que vient faire Toumi près de mon brancard? II me rassure sur le sort de mes bagages déposés dans un magasin de l'intendance, * gardés par une sentinelle. 11 a préféré coucher & Mévatananu. Nuit horrible, de cauchemars, de rages.
3t juillet. J
Toumi vers cinq heures vient prendre mea ordres. ^ ' Dès qu'il me voit, il me met en fureur : « Ti pars pas, ' té crivé mort dans le blad, ak Rebbi. » Brutale- I ment je le renvoie vers mes bagages, lui ordonne de É^ les charger tout de suite et d'y veiller jusqu'il mon arrivée ii Béhauana. » Descends, pars, je n'ai pas de I «onseil à recevoir de toi. )) Il s'éloigne, désappointe''; [ jamais Je ne l'ai traité de cette façon. Le capitaine Ci- L Tsrdin et .Iulia viennent ensemble me prier de surseoir }■% mon départ, d'attendre la lin de mon accès, .le prie inon camarade de m'envoyer son ordonnaQe.-i ^m.':
geller mon cheval, leur serre la main en leur disant toute ma reconnaissance pour leur inoubliable amitié, et monté sur Daguet (je. me raidis pour jouer la vigueur) vais à la popote demander un dernier café, le coup de rétrier, tout en restant à cheval. Je le porte en tremblant jusqu'à ma bouche, la main convulsivement agitée, le corps entier secoué. Le capitaine Lavail m*a aperçu de sa chambre du Rowa, il descend vers moi, me dissuade de partir, « Attendez encore, docteur, » appelle à lui le capitaine Girardin, Julia, Guillemot monté de Suberbioville pour voir son capitaine. J'ouvre la bouche pour dire : non ! mon café part en fusée sur mes interlocuteurs, une sueur froide et visqueuse me couvre subitement, un vertige me fait saisir la crinière de mon cheval pour éviter une chute. On me retient. « Vous voyez bien que vous ne pouvez partir encore, insiste le capitaine Lavail. — Oui, mon capitaine, demam. » Au pas de mon cheval je retourne à la maison Garnier, jette mes rênes à un soldat sans mot dire, monte l'escalier essoufflé, m'arrétant à chaque pas, appuyé contre le mur, pousse la porte, et (oh! un étourdissement) vais tomber sur le plancher, le corps penché en avant, les bras allongés devant moi, pour ne pas me briser la tête. Ce n'est rien, je puis me relever et saisir une chaise. Quelle déplorable situation ! Je maudis la fièvre et tout son cortège sinistre, ses symptômes trop manifestes que l'énergie la plus courageuse ne peut toujours dissimuler, ses coups parfois imprévus et soudains qui demain peut-être encore n^ndront mes projets inexécutables, les renvoyant j\ un plus tard incertain. Ouelle tristesse, si mes chefs informés de mes nombreuses rechutes allaient s'opposer h mon départ sur l'avant! Que je se-
kV PAVâ lie LA KIKVRK AiS
rais heureux de courir à la ruchercbe do mon bataillon, de mon commandant si aimable, de mescapitaiaes si bons, lie mes camarades si dévottés, de mes turcos gj prévenuDtsI combien Je voudrais les rejoindre même au prix d'une existence dont je n'ai plus que faire, g^bée fi plaisir par une jeunesse Tri vole me laissant plus de rancœurs que de regrets I Que va penser mon cher Tounii qui, sur la route poudreuse, se retourne de temps en temps pour voir si Daguel apparaît au loin avec son cavalier 1
.journée affreuse, cloué sur un brancard, di^voré des démangeaisons exacerbantes d'uue urticaire con- Ouenle, iV tout instant retourné et penché vers le sol qui boit avidement mes rejeté maladroits, bnUé par la fièvre, irrité contrs elle, incapable de la maîtriser, furieux contre l'art impuissant à la guérir I — Nuit horrible, éternisée par l'insomnie, hantée de déceptions nmères, aspirant après le .jour, appelant le matin et sa consolation fausse mais douce, du retour h la vie qu'il Bemble apporter à l'illusion volontaire des malades!
Fiëvre continue, sans le moindre répit, sar un lit de douleur où lecapitaine Lavail, au réveil, m'apporte de la glace de l'usine Suberbie et du Champagne rejeté aussit<^t que bu. Vomissemeuts bilieux, crampes angoissantes, douleur de tête intense, urticaire désespérante tout le jour et toute la nuit.
A l'entrée de la nuit je jâuîs obligé de quitter ma
chambre. Péniblement soutenu par deux infirmiers je descends lentement, chancelant à tout instant, les marches de Tescalier; devant moi à l'horizon le soleil semble me dire un dernier adieu. A peine avais-je fait quelques mètres hors de l'habitation que dans un effondrement subit de tout mon être je fus entraîné, la tétc en avant, contre un mur où impitoyablement je me serais brisé le crâne sans le secours de mes aides. Recouché sur mon brancard je fermais instinctivement les yeux : tous les objets de la chambre se déplaçaient dans un mouvement de manège, moi-même m'agitais dans un tournoiement rapide. Puis ce fut un glissement insensible dans un profond et noir sommeil, dans un goufl're ténébreux où je n'entendis plus rien. Mes voisins anxieux, quand plus tard je revins à moi, avouèrent leur crainte de m'avoir vu tomber dans un état comateux, précurseur de la mort, terme des souffrances physiques et morales.
3 août.
Le jour me trouve calmé et revivifié, les forces reparues après la crise dont je suis sorti vainqueur. Pendant toute la journée je me nourris de Champagne et de glace ; le soir un peu de lait concentré "supporté prouve que la santé revient.
4 août.
Au bras de .Tulia, la main droite appuyée sur une grosse canne d'ébène, il m'est possible de parcourir, le cœur émotif et palpitant, reposé par de fréquents arrêts, la distance de notre habitation au llowa. Oh l
kV PAYS DE LA FIÉVBB 325
le coosolunl accueil fait au mourant de la veille. Une glace est accrochée au mur; je liens, inulgré mes caninrades, à y relléler mon image et à interroger un témoin impartial. Visage bAl<? à la peau terreusiï, conjimcLives à teinte icLèi'ique, front et tempes sensiblement dégarnis, cheveux raréliés et friables, narines pincées, oreilles transparentes, lèvres pfties et décolorées, cou allongé trop libre dans un col trop large, barbe broussailleuse et suna ordre, » Ahl ,je suis beau.
— Tu as bon reil, c'est le principal, " réplique Julia.
— Le soir je r-'lrouve au repas ma gaieté, Le lieutenant Liron de la batterie Lavail a rejoint son unité, d'ailleurs disaoule par ordre supérieur et alFeclée désormais au service du train. Cet ofilcier arrive de Déhanana oii il a conduit un convoi de vivres. Le corps du train paie un rude tribut à la Pièvre, on en est réduit, déjà depuis plusieurs jours, aie compléter par des officiers et des hommes d'artillerie ; les cavaliers suivront, puis sans doute les faotassias. La question des convoisamène forcément celle desconducteurs kabyles. Ici tous plaignent ces débris déplorables, ces musées pathologiques ambulants fiévreux, dyasentériques, couverts d'ulcères, qui se traînent sur la route des étapes. Combien jusqu'ici n'en avais-je |pas entendus les déclarer impropres à lout service, imiignes de pitié, horde de pillards sans vergogne, voleurs cyniques des chargements des voitures Lefebvre qu'ils ont mission de conduire ! 5lais sont-ils responsables des méfaits qu'on leur impute^ Plusieurs d'entre eux, parleur extrême jeunesse, sont incapables de remplir le service exorbitant qu'on leur demande. Ues hommes de cinquante ans frAlcnt des enfants de dîx-huil ans. Il leur faut marcher du matin au soir el Aa.04 tvieWas. tOT»S\-
330 AU pavs db la piévrk
tione ! la tête couverte d'une simple chéchia (les cas* quesque portent certains d'entre eux provienDent de décédés); les pieds nus et ensanglantés ; les chevilleB gonHées; les jambes recouvertes de plaies horribles, ulcères syphilitiques ou plaies malgaches? mangeant quand et comme ils peuvent ; réparant les voitures cassées ; descendant les ravins pour en remonter les vivres versés par la chute d'un véhicule ; souftrant et De pouvant recourir qu'aux soins d'un médecin de passage ou du gtte d'étape; tombant épuisés le long de la route ; repartant sous la menace et trop souveut sous l'impulsion d'une matraque brutale et aveugle; d'autrerois ne pouvant se relever et attendant au bord du chemin le sauveur : un cœur d'homme ou la mort. Hélas t la mort se préseote trop souvent et alors le fossé s'augmenle d'un cadavre qui restera sans sépulture, mais indiquera demain déj& sa présence par ses exhalaisons fétides, ou bien la route sera jalonnée d'unu masse inerte, étendue en travers du chemin, que le conducteur de tête du convoi prochain sera obligé de tirer par les pieds et de traîner hors de la chaussée pour faire passer sa voiture. Que si. malgré toute attente, parrois contre tout espoir, la grande Libératrice ne vient pas, le malade abandonné à son instinct de survie et de conservation, loin de toute surveillance et perdant tout respect humain, se dirige sous la protection de la nuit noire, retenant son haleine, allégeant ses pus, vers le camp le plus voisin. Tout dort dans un coin retiré; les voitures chargées de vivres sont mal gardées en cet endroit, tandis que plus loin autour d'un feu les compagnons s'entretiennent ou jouent. Il va mourir de faim, s'il ne prend pas, s'il ne vole pas. 11 ne comç\.ft (\uc &ut V\i\, çau confiant en des ca-
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luarades égoïstes ou incapables de le secourir. 11 oublie toule religion, toute éducation, toute loi, toute» convention imposéepardes fusils d devient exclusivement inslinctir; il prend, il vole, il mnnge et boit coilte que coUte, dédaigneux du Coran et de ses prescriptions. Est-ce là un crime et quelle en est l'importance?
Toute la matinée arec Pierron noua parlons du corps expéditionnaire, de la fonte navrante des etrectiTs, de l'état lamentable des convoyeurs kabyles, des dinicultés de ravitaillement dont l'intendant Thonimazoune triomplie que par des efforts incomparables Je prévoyance et d'adresse. Voilà un service qui sera peu critiqué dans l'histoire de l'expédition de 189S > Je l'interroge sur lesconditionsd'un voyage versl'avant, La route jusqu'à Tsaraeotra ne présenterait que fort peu de ressources, les deux postes de llézatrana et de Itéhanana seraient des campements médiocres, avec de rares cases en mauvais état. Feu d'eau., assez de riz et de manioc. La colonne avance, paralt-il, & pas de géante, aménageant la route avec une ardeur tenant sans doute plus de la rage que de l'enthousiasme. Lo ré> giment d'Algérie et le 40' chasseurs construisaient le chemin au delà du Béritzoka '. les troupes de la brigade Voyron, devançant la ndtre, terrassaient de leur ctlté vers les petits .^mbohimenas. La contrée au sud de Suberbieville serait tout l'opposé de celle du cours inférieur de la Detsiboka, d'apri^s l'itinéraire du colonel de Beylié ; des séries successives de collines terminées en crêtes rocbeuses, des vallées resserrées parcourues de ruisseaux peu importante, des ca.v.B.Aft'ù TioniQïftvi-
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ses. Telle est la région que je me dispose à parcourir dans quelques jours. J'écris le soir même à mon commandant que je compte me mettre en route le 10 août (il me faut bien ces quelques jours pour reprendre des forces) et que j'espère être désormais lié, jusqu'à la fin des hostilités, à la bonne ou mauvaise fortune du bataillon. — A son retour de Suberbieviile le capitaine Girardin, de la part du colonel Andry, nous apprend la marche sur Mévatanani d'une petite colonne de 400 Ilowas fortement armés, rassemblés en ce moment à six heures d'ici et descendant le cours de la Betsiboka. L'attaque n'aura sans doute pas lieu: en tout cas nous ne pourrons compter que sur nos convalescents et nos rares 200^ La batterie Lavail descend en effet demain avec tous ses hommes valides (il lui en reste bien peu) à Suberbieviile, nous laissant ses malades. Heureusement que la place est difficile à escalader. Jusque fort avant dans la nuit le capitaine (lirardin plaça des petits postes aux points accessibles de Mévatanana, ût des rondes nombreuses, ne se décidant à prendre du repos que lorsque par lui-même il se fut assuré que nulle des sentinelles n'était héméralope. Beaucoup de fiévreux le sont de façon notoire. Au point du jour, le capitaine visitait dé;à les postes, sachant les Howas, comme à Tsarasotra, susceptibles de tenter une surprise à l'aube.
G août.
La batterie Lavail ou plutôt son personnel descend à Suberbieviile. Ses ofiiciers sont condamnés au métier de conducteurs de convois; il en sera sans doute de môme des olivcv^i^ vi^% d^wi^ V^^llecies montées de
la guerre, car il est inadmissible qu'on puisse seulemeat Eonger À Taire avancer dans une région aussi accidentée que l'eat l'avant les lourds 80 de campagne et les encombrants 120 courts. Ils ne pourraient en aucun cas dépasser Andribaet suivre la colonne volante sur un simple sentier. Le train est si décijn^ que pour la conduite des convois on recourt déjiï aux ofliciers de cavalerie et d'infanterie; jusqu'à un vétérinaire, mon excellent ami de Djelfa, Cuttoir, qui aurait été requis pour ces fonctions. On peut compter sur sa robustesse, son énergie, son intelligence et aussi sa connaissiince de l'âme kabyla pour en obtenir un dévouement absolu. Si les Howas approchent, Mévatanana leur répondra avec ses malades surtout; les six pièces d'artillerie de la batterie nous restent, mais sans un artilleur disponible. Les huit canonniers présents sont gravement malades, incapables même de se traîner. Mais le brave Girardin prévoit et veille.
Il se confirme que l'on va courir sus à l'ennemi qui sans cesse se dérobe :1e général en chef, enfin convaincu de l'impossibilité de poursuivre le travail de construction de la roule projetée jusqu'à Tananarive. aurait irrévocablement désigné Andriba comme le pointultime assigné aux maudites voitures Lerebvri* et par suite auxgigantesqucset épuisants travaux de terrassement. Aodriba deviendrait un centre d'approvisionnement où les convois amoncelleraient des vivres en quantité Bufnsante pour y permettre le ravitaillement, désormais uniquement par les mulets, des troupes qui allaient se lancer sur Tananarive, à tout hasard, sans
880 AU P4YS DE LA FltVRB
liaison aucane avec l'arrière, colonne légère fonçant à corps perdu sur la capitale « aux mHIe Tlllages ». Ar* riverait-elle en terre promise? C'était» enfin ! aprèarim* prévoyance inconcevable et coupaUement fantaisiste des organisateurs de l'expédition à Paris, la Raison voyant, jugeant et décidant sur place; après la soumission docile au programme imposé la Révolte contre son exécution reconnue impossible ; c'était après ane trop longue et trop meurtrière expérience la condamnation des voitures Lefebvre et de la construction de la route carrossable inspirée par des renseignements monstrueusement erronés; c'était surgissant du Désastre bientôt définitif une lueur d'espoir, une audace conseillant TAction décisive, préférant à la mort sur place la tentative d'un coup de folie. L'imprudence et la témérité deviendraient-elles une inspiration du génie? Le résultat seul le décréterait. En tout cas ce serait l'abnégation et le sacrifice, la foi dans le seul effort dernier qu'on pût escompter des débris encore valides du corps expéditionnaire de 1895. Demain je descendrai à Suberbieville pour rendre compte de mon départ sur l'avant, fixé au 10, au commandant d'armes de cette place et demander au chef des étapes de m'adjoindre au convoi montant. 11 était temps encore.
8 août.
Au moment où je descends de notre chambre pour faire harnacher Daguet, (il est trois heures) un sapeur télégraphiste me remet un billet bleu. Une dépêche à mon adresse ! portant mon propre nom 1 Nerveusement je la déchire, la parcours rapidement. Je sut*
AU PAVS DR LA [lËYRE 331
atterré en lisant ses deroiers mots. Quel laconisme brutal I« Vous conduirez à Anitaboka le convoi de l'avant qui passe demain il Suberhie ville, vous-même êtes d'ailleurs désigné pour Nossi-Cumba. i> Je ne puis douter de mon malbeur, c'est un rapatriement par ordre, déguisé sous un eupbémisme menteur. Hors de moi, en proie à une rage d'autant plus bouillante qu'elle est désormais impuissante, je sors dans le village, errant au hasard, cberchant un écho auquel je poisse jeter ma plainte. Je demande le capitaine Girardin et Julia, an secrétaire du dép6t m'apprend que tous deux sont descendus it Suberbieville depuis plus d'une beure. Coïncidence bizarre! oe seraient-ils pas les initigateurs de la mesure que vient de prendre h mon endroit la place de ce poste? Voici Pierron, je lui dis mes doléances: il me console, m'assure qu'il ne peut rien m'arriver de plus heureux, que J'aurais sûrement succombé à l'avant. Serait-il aussi contre moi ^ En ce moment arrive le capitaine Girardin; je lui fais part de ma nouvelle destination. « Allons tant mieux, j'en suis très heureux pour vous, c'est le seul moyen de vivre qui puisse vous ^tre oITert. » Julia, survenu une demi-heure plus tard, m'en dit autant et me remet un pli officiel du service de santé portant, comme la dépêche, la dale du 8 août. Je ne puis plus douter, malgré toutes les dénégations de mes camarades. Ils ont dû rendre compte sans doute à leur chef respectif de mn situation, la mesure aura été prise d'un commun accord par le commandant d'armes et le directeur. Ce dernier .i été moins laconique et plus aimable :
yole df service.
« .l'ai l'honneur de vous faire connaître qu'en rat-
son des ménagements que nécessite votre état de santé actuel, j*ai demandé au général commandant en chef de vous aiïecter au sanatorium de Nossi-Cumba, par permutation d'ofOce avec un de vos collègues employé dans cette formation.
« Vous partirez demain pour accompagner l'évacuation venant du Béritzoka jusqu'à Ankaboka où vous attendrez de nouveaux ordres.
« Si votre état ne nécessite pas votre hospitalisation i\ Ankaboka, vous pourrez faire du service h l'hôpital d'évacuation, en attendant la notification de la décision vous concernant.
(( Les instructions relatives à la conduite de l'évacuation vous seront données par le commandant d'armes à Suberbieviile. » Directeur Emery-Desbroussbs.
Ainsi le sort en est jeté, irrévocable! Je suis arraché à jamais à une unité dont j'avais été si souvent distrait. Adieu ! courageux régiment d'Algérie ! adieu, cher bataillon de turcos que j'ai tant aimé ! chefs, camarades, soldats incomparables auxquels je m*étais attaché, vous reverrai-je un jour! Colonne légère dont j'aurais voulu partager les privations, les souffrances, les angoisses et les espoirs, je ne pourrai m'envoler avec toi ! Nous te suivrons tous des yeux, les rapatriés, les malades, les mourants, les relégués à l'arrière, sur la route de Tananarive, dans ta marche follement audacieuse vers la capitale de l'Imérina, où, réchappée du Désastre, tu vas tenter le dernier effort, sans défaillance ni faiblesse, pour le salut des débris du corps expéditionnaire, résolue à empêcher la Débâcle finale et à forcer la Victoire. Que les destins te soient favorables ! Va, confiante, en route pour Tananarive î tandis que désolé je repars pour l'arrière.
En convoi de malades.
(9-ieuoùt.j
Quels adieux poignaotB avant de descendre è, Sufaerbieville ! quels regrets de quitter peut-être pour toujours (les amis ayant vécu mes heures les plus péDibles, ayant secouru mes angoisses, consolé mes déceptions I « Au revoir, Darri. — A revoir, mon capitaine, à revoir Julia el merci. « Une dernière étreinte el me voilà descendant chez notre Dirt^cteur. Il m'annonce pour cinq heures l'arrivée probable du convoi. Je le remercie d'avoirdemandé mon affectation au Sanatoriumde Nossi- Cumba comme médecin et non comme malade. La place, quelques iostaDts après, me répond brutalement qu'elle n'a aucune indication it me donner, que ce n'est ^s son rôle de remplacer la direction du service de santé. Je me retire, surpris de cette sortie inattendue, sans réplique possible à un chef chargé de galons, A l'hôpital iesassimilésme seront certainement plus aimables.
AU PATS DE LA FltVRE
Le médecin-chef me fournil toutes les indicatiofis otites et m'invite h sa table; un jeune camarade. Le Hithouard, met à ma disposition sa case, en attendant l'arrivée du convoi. Déjeuner très cordial à la popote de ta formation sanitaire ah assiste un capitaine de cavalerie, & l'expression particulièrement intelligente, à la conversation spirituelle, mais la voix anhélante, la Bgure très malade. C'est le capitaine de cuirassiers de Place, revenu, contre toute attente, d'un accès pernicieux ayant entraîné un coma de durée inusitée. □ semble considérer avec une reconnaissance émm le D' Moine. A tout instant, pendant te repas, on vient chercher un médecin pour dee cas inquiétants ou urgents; le médecin -chef assume seul aujourd'hui celte pénible tfliche; il est de jour, comme le plus simple de ses sous-ordres. Il refuse tout remplacement, malgré sa grande fatigue, convaincu que les corvées doivent être directement proportionnées au grade. A chacune de ses absences c'est un ^loge unanime de son incomparable dévouement. On craint qu'il n'y succombe. Après les journées les plus remplies d'activité, ( d'aller se coucher d'ailleurG fort tard, il se glisse discrè' tement dans les chambres des officiers en traitement, épie leur sommeil, assis près de leur lit, un livre de médecine à la main, ouprèsdes petits soldais les pluB malades. Combien en s'éveillant l'ont vu à leur cdtél II ne repartait que le sommeil revenu et tout danger éloigné. (( Darri, les voilai » -le me précipite hors de la case de mon camarade où j'attendais inquiet. Le convoi doit être rendu à Sakoabé à cioq heures ; il en est déj& quatre et demie. A cinq cents mètres environ sur notre gauche, dans la direction de Béhanana, un épais nuage gris annonce l'approche du convoi. Il avance dans une
lenteur désespérante ; enfin voici son chef eo lé te, UD maréchal des logis du train. A sa suite péniblement arrive, sous un soleil de plomb, noy<ïe dans des flots de poussière, une théorie interminable de voitures Lefebvre, les chariots de fonte à deux roues, progressant l'une derriëj'e l'autre k intervalles inégaux d'une marche lente et mal assurée, les uaea encore indemnes, d'autres en grand nombre les brancards cassés, les fragments Joints par des cordes, assujettis avec des branches. Toutes recouvertes d'une toile brune. De roux et noirs mulets étiques, beaucoup de petite taille, épuisés et fourbus, l'encolure allongée par l'efTort, h grand'pcine traînent les Lefebvre ofi gémissent des dyssentériques et délirent dea fiévreux. Lugubre chemin de croix de la passion humaine ! Des convoyeurs kabyles seuls font partie da convoi comme conducteurs, les uns tout jeunes, les autres déjà vieux et la barbe blanche repoussant inrasée. presque tous fatigués, mal vêtus, quelques-uns avec un simple sac d'administration et un jersey ignoblement sale. Pas un seul n'est armé. En principe un cavalier du train devait être affecté i"! un groupe de dix voitures dans le cas toujours possible d'une attaque, hélas! les malheureux tringlots ont depuis longtemps disparu, peuplant les cimetif^reset les hôpitaux. C'est à peine s'ils ont pu fournir pour le convoi actuel un flous-ofllcier et un brigadier. Telle est aujourd'hui la direction et la défense de 150 voitures portant plusde 200 malades. Le défilé dure plus d'une demi-heure ramenant de l'avant des têtes hâves, décolorées, empreintes de l'expression de la souffrance et de la désespérance. Les doubles roues horriblement cahotées dans ces routes accidentées, mal dirigées par des conducteurs inexpérimentés, parfois insouciants, doivent être une torture
pour les tristes victimes qu'elles secouent, garanties par une simple toile contre les flots brûlants de poussière et de soleil. I)*aucuns sont seuls dans leur caisse, couchés dans leur longueur; d'autres par deux, les moins malades. En queue voici, le casque colonial couvre-nuqué d'un mouchoir, monté sur un cheval blanc, le médecin. Je vais prendre place à côté de lui. C'est l'énergique et vigoureux Chabrut. Se penchant à mon oreille, il m'apprend qu'à Béhanana une voiture a roulé dans le ravin, tuant sur le coup un malade, cassant le bras à l'autre. Le premier, laissé dans ce poste, y sera enterré. Avant de quitter Suberbieville, il se présente à l'Intendance, y va prendre livraison des rations pour le lendemain. Quelques rares pains de munition, de nombreux pains de guerre, julienne, viande de conserve, sucre, cîifé, thé, vin. lilt personne pour préparer ces aliments destinés à des estomacs et intestins si compromis ! personne pour en régler la distribution, à l'arrivée au camp ! Naguère chaque convoi comportait un fourrier, d<^pijls plusieurs jours il n'y faut pas compter. Le médecin seul doit pourvoir atout. Pas même du lait concentré pour des dysscntdriques aux lésions si aisément mortelles! La marche se poursuit lentement, marquée de quelques arrêts dans des crevasses peu profondes, ralentie parfois par la nécessité de ne pas heurter un cadavre de mulet ou une voilure Lefebvre abandonnée sur le bord du chemin ; enfin après des efforts pénibles pour sortir d'un creux où l'on s'est aveuglément égaré par la nuit tout à coup tombée, l'on arrive au camp de Sakoabé vers huit heures. Nulle mort, nul accident de personnes ni d'animaux à signaler. Les voitures à peine alignées, (^habrut appelle à la distribution. Les malades qui peuvent se lever viennent réclamer leur part et
t PATS OK LA riKTRK
Bfllle des camarades restés couchés. J'admire la patience fde mon ami comptant les hommes, les rcipartissant en groupes de huit, faisant de sa maiale partage des bcA-^ tes de viande, de julienne, des pains, etc.. vidant letl tonneletsdans les bidons empresséset plus aombreuz'J~ Il s'assure ensuite que tous ont refu leur ration. Confa bien peut-^tre,£Bnscette surveillance, n'auraient peuU être rien eu 1 car il est regrettable de l'avouer, la cama^^ braderie de malade h malade, du moins chez déjeunes soldats fatigués, est rare. Ce même soir j'eus la malensontreuse Idée de in'adresser è un groupe de petits ihasseurs it pied, à l'aspect plus valide et plus hardi:
I Jeunes chasseurs, vous me paraissez plue vigoureux ■que la plupart des vôtres, plusieurs d'entre eux ne
lurront manger ni pain, ni conserves. Voici une boite
Màe thé suffîsante pour tous, voudriez-vous être assez
Aimables pour aller puiser dans ces grands bidons de
sampement quelques seaux d'eau pour en faire une in-
iD? Le ruisseau est A trois cents mètres de vous,
LS. » Le plus décidé répondit pour tous: a Monsieur
e major, nous sommes évacués, par suite exempts de
tout service etde toute corvée, ii L'eau resta dans son
Ruisseau, le thé dans sa boite. Ah I combien je préfère
i réponse d'un légionnaire d'Ankaboka à qui je recom-
■Dandaidenepas oublier quelques-uns de ses camarades
FflD traitement à mon infirmerie! u Monsieur le major, à la
^ légion nous n'avons pas l'habitude d'oublier les nôtres,
quelle que soit leur nationalité: Italiens, Ëspaguols,
Belges, Suisses, Allemandsou l-'rançais, c'est loulun. )i
II est dix heures quand Cbabrut et moi allons essayer de dîner, avec quelques bottes de conserves, avant de livrer nos corps en pAture aux moustiques. Deux aouspfflciers du train du poste nous avaient réservé uncmo-
sière qu'il reçoit en queue du convoi, il me quitte pour hâter l'allure. <( Docteur, à Nossi-Cumba. — A bîeatât» mon capitaiae. )) A Marololo, il montera en canonnière jusqu'à Majunga. Près de Bératsimanana, une voiture s'arrête tout à coup bien loin devant moi ; un mulet s'est abattu au milieu de la chaussée et, quand j'arrive, agonise dans les convulsions dernières. Il est relégué sur le bas-côté, ainsi que la voiture préalablement déchargée de son malade. C'est un jalon de plus. Une demi-heure après un nouvel arrêt de la queue du convoi, pendant lequel les conducteurs inondés de sueur, s'essuient du revers de leur manche ou avec le sac d'administration qui leur tient lieu de pantalon. <( Ya Sliman! Ya Abdallah! » A cet appel, les deux convoyeurs interpellés se relèvent à regret et approchent. Ils soulèvent avec peine les deux fiévreux restés blottis au fond de leur caisse, les transportent dans deux voitures ne contenant qu'un malade, mêlant le soupir de leurs efforts aux gémissements de ceux qu'ils tiennent entre leurs bras. L'animal vient de rendre le dernier râle près d'une tâche sombre encore spumeuse. Les deux brancards cassés sont dégagés de leurs courroies, le cadavre, dans un bruit de frottement rude, poussé dans le ravin. La voiture à son tour est roulée sur un des côtés de la route, inutilisable pour le moment et que d'autres, demain, répareront peut-être. On se hâte pour rejoindre le reste du convoi ; on ne l'atteint qu'à l'étape. Il est onze heures.
Deux conducteurs kabyles aident à la distribution et me permettent ainsi de pouvoir déjeuner avec le nouveau chef du convoi, le lieutenant Dielenschneider. Il vient de conduire de Marololo un convui de vivres que son camarade reprend jusqu'à Suberbieville, tandis
AD PÀÏ3 DE LA FI ftVHE 339
mence à démarrer, mais aven quelles dîlïicultés ! Que de conBeils, que de cris pour Taire défiler eu bon ordre ces nombreux véhicules, empêcher leur chute dans les ornières, les aligner I Le lieutenant est souvent obligé de mettre la -main à l'ceuvre. De mon c<Hé que de supplications ne reçois-je pas de la part de misérables Kabyles, fiévreux ou boitant, sollicitant l'autorisatioD de monter en voilure ! quelques-uns détachent sous mes yeux de larges lambeaux de peau sphacélée pendus aux bords de plaies horribles. Impossible d'être également sourd à toutes les demandes, malgré la sévérité nécessaire pour assurer le bon fonctionnement du convoi. Les bêles trébuchent à chaque pas, s'arrêtent, repartent résignées sous la menace ou le ch&timenl. LaNandrojia est traversée sans accident- A quelques kilomètres plus loin une montée assez raide se dessine entre deux profonds ravins, efrrayants de labéance de leurs gouffres. Après avoir repris un instant haleine, bâtes et hommes repartent, les unes traînant la charge, les autres la poussant et veillant au danger commun. Ascension difficile durant laquelle un mulet se refuse à avancer. Le conducteur l'excite d'abord, ensuite s'eiïorce de le traîner, c'est en vain; un vigoureux coup de poing sur l'encolure ne le fait pas broncher davantage, un fouet vivement emprunté & un voisin cingle brutalement la tête de l'iinimal qui recule en fuyant sur l'un des cAlési à temps on l'arrête -, un pas de plus en arrière et la voiture allnil se briser au fond du ravin avec ses deux malades. Un peu plus tard un cavalier parvient k ma hauteur. C'est le capitaine d'artillerie llerr, de l'état-major du général en chef, évacué sur le sanatorium de Nossi-Cumha. Après quelques minutes, incommodé de l'épaisse poua-
gna possédait au-dessus de ma téta une fenêtre inferraable.
11 août.
Avaut que la canonnière n'emmène le chaland de mes premiers évacués, je vais les inspecter. Il en est trois que je ne puis réveiller ; ils sont morts sans que leurs T<Hsins aient pu s'en rendre compte. Ils ne s'émeuvent pas le moins du monde d*avoir passé toute une nuit auprès de cadavres, côte à côte. Les hommes les plus sensibles sont devenus indifférents à la santé de leurs camarades, (il en meurt tant !) tombés à nn fatalisme navrant. Pivet, rencontré au moment où je regagnais ma case, m'apprend la présence à Marololo du capitaine Iraçabal, dont tous disent ici le plus grand bien. C'est un compatriote dont je cherche à faire, depuis mon arrivée à Madagascar, la connaissance. Je le charge de lui annoncer ma visite dans la matinée. Promesse téméraire, un nouvel accès me force à rester couché sur mon brancard toute la journée ; à peine me traînai-je, de temps en temps, jusqu'à la popote pour mendier une tasse de thé. Dans ces courts voyages j'assiste à un va et vient continuel de civières portant des morts au cimetière. Marololo est absolument infecté, l'air y est empoisonné; petit poste resserré où l'on a entassé une section d'hôpital, deux compagnies d'infanterie, de nombreux mulets, un dépôt de voitures Lefebvre, un gros détachement du train avec ses convoyeurs kabyles. A l'hôpital, les infirmiers surmenés sont plusieurs hospitalisés; durant la dernière nuit l'un d'entre eux serait mort de diphtérie, jeune victime qui ne verra pas la continuation des tristesses présentes. C'est à
peine si j'ai pu prendre un bouiUoo à lu popote, avant d'aller dans ma case passer une nuit tout aussi pénible de par la flèvre, l'air humide pX froid de la malencontreuse fenêtre.
13 août.
Un second chalaod a emporté ce matin ud autre tier« de mes éracués, toujourE sans médecine ni infirmiers, (oii irait-on lestrouver?) et pourvus de vivres par les «oins de l'hApital n" 2. Nul ne manquait à l'appel. Tandis que je grelotte k nouveau sur mon brancard, OD transporte dans ma case nn offh:ier blessé. Je reconnais le lieutenaut Dielenschneider : il vient de se traverser la jambe d'une balle de son revolver, en le net- J toyant.ll croyait bien les eu avoir retirées toutes. E sure heureusement sans gravité.
Pendant le déjeuner ordre m'est donné de m'embarquer sur k première canonnière avec le reste du convoi, augmenté des malades nombreux de l'faI^pitnl d'.Ankahoka dirigés aussi sur l'hApital d'évacuation. A trois heures nous partons sur t'Impfluruse, commandée par l'enseigne Motsch, officier fort aimable et plein d'entrain. Vers le jour finissant nous nous échouons sur un banc de sable. La nuit eût été très agréable, malgré sa fraîcheur dont les malades n'ont pas trop soufTerl dans leur chaland, sans une nuée de moustiques acharnés dont tous ont p&ti.
13 aoAt.
Dès le jour entrevu l'ancre est levée. Nous glissons entre des Ilots nombreux, de plus en plus apparents
avec la saison sèche avancée abaissant les eaax du fleuve. Touchant parfois» la canonnière et le chaland sont aussitôt déséchoués parles marins. A dix heures nous sommes à Ambato. L'Impétueuse ne descend pas plus loin. Nos hommes attendront sur le chaland que la prochaine canonnière, en partance pour Ankaboka, le prenne à sa remorque. Tandis qu'ils déjeunent avec leurs conserves et leurs pains de guerre auxquels plusieurs ne peuvent, hélas ! toucher, la Poursuivante vient mouiller près de nous, avec Convers pour commandant. Du pont de la canonnière Motsch, l'enseigne Fontaine, (son camarade l'avait prié ft déjeuner) et moi reconnaissons les ofdciers qui à sont bord : le I)' Gourtot, les lieutenants Gaulier etZilber; dans le chaland des hommes du 200*. C'est le bataillon de Sainte-Marie renvoyé à l'arrière I Décidément il ne montera pas à Tananarive.. Vers cinq heures, (les hommes sont restés en' plein soleil dans leur chaland qui ne possède pas de toile de tente) la canonnière si longtemps attendue arrive bruyante : « Tiens, voilà Simon! » s'exclament les ofQciers de marine. Le convoi ne repartira que demain matin avec lui pour Ankaboka. Les canonnières font sur eau le même service que le train sur terre, apportant des vivres à l'avant, en ramenant des malades. C'est la même navette. Je monte à mon nouveau bord et me couche sur une chaise longue, regrettant qu'un nouvel accès de fièvre me prive de la verve endiablée du commandant Simon à l'heure du diner.
14 août.
Les malades ont bien supporté la fraîcheur de la
«U PAYSiDI LA FIÈVRE
rivière. Parli^i de bon malin, la canonnière et 1) cbaland arrivent sans un éubouage ÂAnkaboka, vei trois heures. \'n inédticin de marine, Gaillard, vie) faire l'appel des dvacniia et les conduit ?i leui nation. .\u bureau des entrées j'apprends que quatre des malades expédiés par le premier convoi avaient disparu fk .\inbato: trois seulement avaient été retrouvés, aussildt recueillis dans sa section d'bùpital par le médecin- major Sabatier dout tous disent le plus grand bien. On n'avait pu découvrir le quatrième. Il y a en ce momenl plus de 1.1(H) malades k l'hApital d'.Ankaboka, tant dans les cases du village que> sous les lentes, me dit l'ouy que je rencontre après de longues années et qui équipe des pieds h la téta son camarade de promotion, privé de linge depuis Mévatanana. .Ma tente, ma cantine, mon lit, tout est &. l'avant avec Touml. Il m'annonce également le décès récent du pauvre capitaine (liraud qui n'a pu rejoindre' Nossi-Cumba où il avait été envoyé de Sulierbieville. Le plus bienveillant accueil m'est fait par tous les médecins de l'hftpitul ; mon camarade met à ma disposition un matériel hydrolhérapique dont j'ai grand besoin, me donne une partie de son lin^-e de corps (on n'est pas plus miséreux que je ne lui suis) ; le médecin principal Lepage me fait préparer une case avec un vrai lit monté sur un X, des draps imninculés et une confortable moustiquaire. Depuis longtemps, depuis l'hâpital de Majunga, Je ne fus jamais si bien traité. C'est ici que j'attendrai la décision du général en chef à mon endroit, donnant mes soins aux malades do l'hôpital en attendant que j'aille les prodiguer ensui k ceux du sanatorium de Nossi Cumba. Sanatorium rien que de nom, paralt-il, la morbidité et la mortalité
y sont très élevées; euphémisme aussi trompeur que celui du dépôt des convalescents de Mévatanana où on comptait souvent trois, quatre et cinq décès par jour. A cela rien d'étonnant, les maladies sont partout identiques, (Ûèvre et dyssenterie) et partout aussi graves, même dans les simples infirmeries. Ohl la belle nuit I oh ! les braves gens I Comme je rais bien dormir !
15 août.
Après une des meilleures nuits que j'aie passées depuis longtemps, je me réveille, fort tard. A travers les jours des feuilles de latanier de ma case le soleil se tamise agréablement; un silence absolu règne autour de moi. Tous les médecins sont à leur service; dès demain je leur proposerai mon aide. Subitement mon oreille est frappée par les accords d'un violoncelle (si je ne me trompe) et les sons aigus d'une petite flûte ; j'ai cru reconnaître le Pie Jesu de Stradella. Puis un chant s'élève, exécuté par plusieurs voix viriles, le Credo de la Messe Royale. .)e me rappelle que c*est le 15 août, fête de TAssoraption. Je m'habille pour me rendre compte de la cérémonie. Dans une modeste case, un prêtre somptueusement revêtu d'habits sacerdotaux dit une messe basse ; dans l'assistance plusieurs officiers et soldats prient le Dieu des armées; à l'Elévation les artistes exécutent un morceau de musique sacrée, tandis que les têtes se courbent à deux reprises devant l'image de l'homme qui a prêché Tamour du prochain, la fraternité de tous les peuples, répudié la violence, défendu Tusage de l'épée, prêché Thumilité, la pauvreté, blâmé l'ostentation et la pompe de la religion des pharisiens.
jtD PAYS DB Lk PIÉVRB 847
Hendant le déjeuaer je crois comprendre que le Docteur Lepage, à court de médecins, eet embarrassé pour faire demain une évacuiition sur Mnjuoga. C'ett souscrire au désir de noire Directeur et à un devoir tout proressionnel, sinon plus, que de lui venir en aide ainsi qu'à ses pauvres malades. Avec quelle joie il accepte ma propositioD I Ne le luidevais-jepas pour son bienveillant uccueil?
Après le diner, chez le capitaine Blandîn où mes
camarades Pouy et Malav&l ont été aussi invités, on
H me propose d'aller au « théâtre, n Ma surprise est
^b encore plus grande que celle d'une messe solennelle.
^K Quand nousarrivonsau lieu du spectacle, je suis encore
^■tjplus étonné. Dn avant d'une grande case dont toute
^Htune façade est supprimée, se dessine un grand fer à
^^^chevnl où des pliants, disposésau premier rang, reçoi-
^* Tcnt les orOciers ; la présidence de laléte est échue
au commandant d'armes, le cheT d'escadron d'artillerie
de la Guillonnière. La scène, montée sur des planches
supportées par des tonnelets solidement réunis entre
eus, est séparée par, un rideau des coulisses où se tient
le soutlleur. Quelques lampes à réflecteur etdespho-
»tophores accrochés çh et là suffisent à éclairer les personnages. Tour ii tour se succèdent sur u les planches » sous-oiticiers, caporaux, soldats du 200° et aussi quelques artilleurs débarqués récemment, des hommes de relève. On applaudit, au signal donné par le commandant : Mac-Nab, Coppée. Ilollinat, Jules Jouy, Fr.igerolles, etc.... Vers onze heures, le régisseur annonce un long entr'acte pendant lequel les machinistes montent le premier tableau d'une pièce mimée. Elle vient il peine d'être commencée, quand
Inné pluie subite d'orage, prélude de l'aççrocbç, 4^
l'hivernage, se met à tomber à torrents. Force nous est à tous, acteurs et spectateurs, de regagner au plus vite nos demeures. J'ai fait à peine vingt pas que des gémissements nombreux frappent mes oreilles. J'approche; c'est une case de Thôpital d'Ankaboka que je ne croyais pas si rapproché du (( théÀtre. » Comment, c'est en face des mourants que Ton chante, que l'on rit, que Ton applaudit! Ces réjouissances ont peut-être pour but de relever le moral des soldats du 200®, mais quand on y songe de sang-froid, peut-on s'empêcher de déplorer une telle inconscience? J'ai vu les dames de la haute société militaire et civile venir jouer chaque jour au tennis au-dessous des salles de malades» passer dans de luxueux équipages à travers les jardins réservés aux petits troupiers, attristant par leur luxe et leur joie la pauvreté et les chagrins des hospitalisés. Mais ici elles sont absentes; aucun grand chef d'Ankaboka n'a-t-il songé, tout en voulant relever le courage fléchissant des faibles, à ne pas affliger encore les angoisses des désespérés? La gaieté n'est-elle pas insolentequand elle vient exulter de propos délibéré devant les larmes? sommes-nous mauvais à ce point ? Navrante antithèse !
16 aoiU.
Longue matinée auxieuse ; le bateau que doivent prendre nos évacués n'a pas encore annoncé l'heure de son arrivée. A midi il entre dans le port. Aussitôt un officier d'administration s'y dirige, suivi d'un groupe nombreux de soldats de toutes armes, invariablement affligés d'un même état cachectique et porteurs du môme masque I^VV\iy'v<\v\^. Us s'eutassent sur le
piint 'lu (ierlie, mûchanL caboteur arrivé du Natal, comiaaniié par UD tyjie bizdrre, mélis d'AoffUiH et d'Indienne, itilerpellanl ses hommes en un idiome (.'trungc. A l'ap{)el de leurs noms, les mulades descendent dans les lianes du uavire, se blottissent oi'i ils peuvent, les plus privilégiés dans les coins, cherchant un point d'uppui. Trois cents malheureus s'enfoncent dans cette fournaise qui ne possède aucun banCj n'est garantie par aucune toile contre l'ardeur d'un soleil tropical. Un espace si étroit leur est réservé qu'ils sont obligés de se tenir debout, appuyés les uns contre les autres. A la compression près, notre sort est le même sur le pont ou sont rnootés le D' Fargeot, médecin de marine, évacué lui aussi, deux employés des postes, non malades, regagnant filajunga. De multiples et lentes manœuvres sont indispensables pour sortir du cercle que forment autour du Gertie plusieurs bateaux et canonnières. Le nombre restreint des marins et mousses alTectés au bord rend plus long le démarrage, nous Itnissons toutefois par trouver une Issue et partons. Le bftliraent flleà une vitesse trèsconveniible, quand le commandant, resté commcrfanl malgré le caractère de ses passagers tous militaires, sauf deux, doune l'ordrfi de stopper. Et pourquoi ? pour donner la remorque ù deux mauvais navires malgaches, pluti^t deux immenses boutres. Cette complaisance, contre bons écus sonnants sans doute, nous fait perdre près d'une demi-beuredurant laquelle hommes et ofEiciers sont navrés d'être les esclavesdesfantaisiesou caprices d'un capitaine étranger. Pourvu que nous n'arrivions pas trop lard i!t Majungal lu grimpette est dangereuse de la ville aux Manguiers. Vers six heures noue louchons à Uajunga; la nuit va 6tkb\t6m&uV. \A<a^(y&v vi&vx
loDglempg. Un petit canot à vapeur immédiatement se détache de la rade ; son quartier maître avertit que l'on ne pourra venir nous débarquer que dans une heure; l'obscuritéà ce moment seracomplète. Tous ces jeunes soldats, afîaissés ou appuyés sur les fusils attendent en silence, sans un murmure. D'un bouta l'autre du bateau le même mutisme de résignation ou de blâme. A sept heures un chaland est accosté à tribord du Gertie^ maintenu rapproché du bâtiment, dans la crainte de la chute à la mer des transbordés. Tous s'entr'aident ; les plus faibles ne peuvent se mouvoir, même aidés de leurs camarades. Le pilote du bord, vigoureux gaillard anglais, apitoyé sur le sort de ces demi-ruines, avec délicatesse soulève les plus malades et les descend dans le chaland plus bas que le pont du bateau, fantômes sans apparence de vie. Enfin tout est fini; je salue respectueusement le sympathique matelot et lui serre la main. Tout le chaland remercie de son côté d'un murmure approbateur. Tristement étendus ou douloureusement plies en deux, Tœil vague, 1(? regard perdu, les évacués attendent patiemment; plusieurs gémissent les bras pendants par dessus bord, les mains mouillées par la vague, jeunes gens sans espoir pour qui le mot u Majunga ))ne semble pas une consolation des tristesses ambiantes. Le chaland de ladouleur et de la résignation ! Sur le ponton du wharf Fargeot et moi procédons avec prudence au débarquement, un par un, de ces spectres encore plus lugubres par l'obscurité profonde.
Une théorie de vingt brancards est alignée sur le sol, près d'un groupe de coolies que dirige un simple infirmier de l'hôpital n° 1. Les premiers arrivés s'y laissent tomber de \^wt ^o\à^.Và^ ^^^\\.^\\^^ \^ CLsAlv-
AU r*\S DE LA FIËVRB 851
gny lionne des ordres aux nègres porteurs, avant la mise en route. L'indrniier marchera en tête, en suivant la voie du petit chemin de fer Pecauvilie qui monte & rb6pital ; recommandation est faite aux malades, même au cas d'arrêt et d'impossibilité de continuer leur route, de ne pas s'écarter du chemin, en raison des précipices proches et des crevasses voisines. En compagnie du D' Fargeot, je chemine derrière U convoi, haletant, me reposant, m'asseyanl, repartant au brasd'un camarade plus cadavéreux quemoi-même. Que de malades il a fallu relever I combien d'autres il a fallu laisser sur place, se refusant à avancer, incapables de se traîner I Qu'ils ne bougent pas; nous demanderons, en arrivant, des équipes de brancardiers et des lanternes. Qu'elles seraient nécessaires en ce moment pour fouiller tous les coins et recoins de la colline, les abords de la route, les sentiers où plusieurs ont dA s'égarer vraisemblablement! La nuit est d'un noir affreux. Voici sur notre gauche une case; j'y entre pour demander un verre d'eau, j'ai si soif! Un ouvrier d'administration me verse à boire dans son quart. ((Ohl merci. » Aunebifurcation duebemin, malgré nos recommandations répétées, ies voix s'écartent, s'éloignent sous les Manguiers. Plusieurs disent n'en plus pouvoir et préfèrent mourir sur place. Quelle tristesse! Moi-même je chaucelie, mes jambes ploient, mon regard se voile, des vertiges m'étourdissent, une sueur froide envahit tout mon corps, je saisis le bras de Fargeot, Que j'ai soif! Je viens de m'appuyer contre un arbre quand devant moi uo cavalier surgit, une ombre noire, l'infatigable colonel Itailloud. Nous noua reconnaissons: je lui fais part de mon incapacité à ramener !ps traînards disséminés ua
peu partout. Je puis gagner droit l'hdpital, il fera fouiller les environs, expédiera tous les retardataires. Derrière lui des nègres portent des brancards. Nous voici au sommet du plateau. Une averse subite s'abat sur la colline, des éclats de tonnerre assourdissants grondent sur nos tètes, des éclairs d'une lumière intense éclairent des arbres, des corps étendus, des groupes qui se traînent. Oh ! le lamentable tableau I En un instant mon costume de toile est traversé par la pluie, je tremble de froid, mes dents claquent, des frissons me parcourent, j'ai soif 1 Une p&le lumière devant nous vient d'éclairer une case, j'y parviens et demandée boire. Un Sakalave blessé me passe son bidon. J'attends une éclaircie dans la cagna occupée par quatre tirailleurs malgaches, puis vais me présenter au D' Fluteau. Il me trouve en piteux état. Pas bien brillant, jeune homme? Je lui expose les diflQcuItés de Tarrivée du convoi, les malades éparpillés en dehors du chemin, plusieurs aiïalés sur les bords de la route, quelques-uns sans doute égarés, leur découverte impossible sans lanterne, tire de ma poche la liste d'évacuation que je vérifierai dans un moment, quand la plus grande partie aura rejoint. Il me la prend des doigts et me prie d'aller m'occuper de moi uniquement. Quel chef aimable! c'est lui-même qui me remplacera, teigneux et Pichon (ce dernier ne me reconnaissait pas au bout de cinq ans) me passent leur linge et un léger costume colonial de laine bleue. Je demande à boire, à boire encore, toujours àboire. Plusieurs verres de tisane de Champagne glacé me remontent, mais je me refuse à manger. Ils me conduisent, me prenant sous les bras, près d'un excellent lit d*hôpital que le bienveillant docteur Fluteau m'a fait préparer pour la
durée lie mon SL'jour à Majunga, en atlcDilanl le bateau qui doit me conduire il NoBsi-Cumba. Je ne réussis que (lifTicilement & ni'cndormir , malgré un ^^rand épuisement, en proie à la fièvre, préoccupé du convoi. Vers minuit, quand la ronde passe prâs de mon lU et que la lanterne lu^'ubre vient interroger mon viaage, U dis donc, est-il mort ou vivant ceiui-IA?» j'ouvre les yeux et demande à l'infirmier si tous les évacués d'Ankaboknont rejoint, u Trois, monsieur le major, ont été trouvés morte sous les Manguiers, deux n'ont pas encore été découverts. ii J'ai la pudeur de ne pas le re merrier d'une aussi ficheuBe nouvelle. Mortsl tués suicidés! disparus! mourants! évacués t liospitalisés rapatriés! tels sont les mots horribles qui Tien hauLer mon sommeil. Oh! guerre! combien je te mau' dis! Que les mères, les Ames simplement humaines onl raison de te détester ! (ju-i^d donc les hommes se ré' soudront-ils k ne plus s'égorger entre frères? quand donc les religions maudiront-elles le meurtre organisé au lieu de le sanctifier? quand donc enfin l'éducation Ia condamnera-t-elle au lieu de le glorifier I Guerres de nations! guerres de religions! guerres civiles! vous ^tes toutes des crimes inr&mesl oui, toutes! toutes! Et vos prétextes sont des mensonges continuateurs de la cruauté la plus barbare I
A lliôpital n* 1.
(47 août-29 soptembre.) 17 août.
Malgré l'abattement d'une nuit de douleur et d'insomnie, je descends à pied (car mon cheval est resté à Maroiolo) vers la ville de Majunga, tenant à serrer la main aux deux médecins chargés du service de la place et du dép<^t' des isolés. Dès [que je sors de la baraque des ofliciers, quelle n'est pas ma surprise d*en compter plusieurs autres destinés aux hommes, de voir les toits des cases occupées autrefois par la compagnie Martreuil remis à neuf, une quantité considérable de Werhlin-Espitallier, de Tollet, de tortoises î etc.. Il y aurait plus d'un millier de malades en traitement à l'hôpital de Majunga. Une voie ferrée est en ce moment même parcourue de wagonnets traînés par des mulets et portant l'eau destinée à l'établissement. En ville mon étonnement se continue; c'est partout une viv3 intense, des baraques-magasins, des construc-
Ions en plaocbes ayanl remplacé les cagnas d'antan, ' L'ëglise me frappe par eod élégsDce relative, soa J clocher aux tarifes persiennes, ses trois nefs bien indiquées, la barrière élégante qui la clAture. Un près- J bytère lui est adjoint. Voici un des médecins de l'hA- f pital n° 1 il peine salué hier, qui passe près de m je l'arrête pour lui demander comment fut élevée cette 1 église, ne rappelant en rien la modeste et pauvre niai- J son en planches du début de l'expédition. Oh! c'était 1 bien simple. Lille avait été construite sur un ordre du 1 général de Torcy par le personnel ouvrier du génie, ] sous la direction des officiers et adjoints de cette ai alors présents à Majunga. Les bois de charpentes | avaient été payés par les Pères jésuites ; les parois, en planches également, et la toiture avaient été confectionnées avec les caisses d'emballage des voitures LefebTre. Je puis m'expliquer alors comme l'on a pu trouver les éléments de cette grande construction, mais j mon jeune camarade est de mon avis quand je déplore 1 que l'on n'ait pas préféré employer tout ce matériel J et cette main d'œuvre (i'un et l'autre bien rares ici) & J la construction de baraques pour les malades qui rôtis- 1 Raientsouslatente.ousimplementde couchettes. Décidé- j ment il en était de même à peu près partout; le commandemeutse refusait à faire habiter par des troupiers | des cases abandonnées, se réservait tes maisons en pisé et employait à une destination des moins utiles un matériel précieux. « Un artiste parisien, )> M. Bauer, élablià.Majunga,avaitétépriéd'yiiseulpter»unmattreautel; il y avait fait un superbe comptoir de « chand de vin ii. Cette boutade ne peut me faire sourire. Au dépdt des isolés, le médecin-major Kopfmann i ■ flt mon camaradede promotion Vielle me font un tableau i
lamentcible des plaies horribles dont les convoyeurs kabyles sont couverts ; je regrette que mon état ne me permette pas d*aller les voir près de Marfotra où Us sont entassés sous des tentes et quelques abris Laillet. En vain j'essaie de déjeuner; des douleurs lancinantes dans la masse cérébrale, le refroidissement et l'asphyxie de mes extrémités, des éclairs de souffrances dans la rate et le foie jusqu*ici inconnus, d'atroces crampes stomacales m'obligent à sortir. Le D*^ Kopfmann me conduite son litoùje reposerai jusqu'à ce qu'il revienne me prendre, après avoir terminé le service le plus ingrat et le plus chargé qui se puisse imaginer. Les Isolés ont près de trois cents malades et les morts y sont nombreuses. Vers quatre heures^ le médecin -major et moi, tous deux à cheval, (Vielle m'a confié sa béte) montons à l'hôpital; il ne me quitte que lorsque je suis enroulé dans mes draps.
Au diner où mon absence eut pu surprendre le médecin-chef Fluteau qui m'a plaisamment traité de ce lâcheur )), je prends place à sa droite. J'aurais mieux aimé être loin de lui pour qu'il ne pût se rendre trop exactement compte de mon état. A la première cuillerée de potage, je suis obligé de me retourner pour ne pas vomir sur mon voisin, a Ah! mon pauvre ami, dit le président, cette fois je vous tiens pour tout de bon, vous n'irez ni à Ankaboka ni à Nossi-Camba, je vous hospitalise dès ce soir, vous ne quitterez Majunga que pour rentrer en France. » Soutenu par deux infirmiers, il me fallut regagner péniblement mon lit, convaincu que Thôpital me retiendrait longtemps. La nuit me fut horrible, hantée d'hallucinations qui me tinrent éveillé jusqu'au jour.
Que dire de cette longue période d'hospitalisation pendant luquelle, à la suite d'ine atteinte des plus graves, je retombais, après de courtes rémissions, en des <!lats de plus en plus navrants, reculant le jour de mon rapatriement. 11 ne s'agissait plus pour moi, au dire du D' Pluteau et du médecininspecteur, d'aller reprendre du service & Nossi -Cutnba ; mon cas était trop précaire. Il me fallait songer, (j'avais Qni par le comprendre) à rentrer en France, à quitter celte terre inhospitalière où j'avais été si inutile et dont j'avais soulTert depuis mon arrivée. Dans l'étnl d'anémie profonde oij lu fièvre m'.ivait plongé un seul remède pouvait encore produire son elTet : la fuite. Tous les coloniaux le savent: c'est dans les cas réfractairea la mesure héroïque qui, prise à temps, réussissait parfois. Il ne semblait pas à mon médecin que je pusse de longtemps m'exposer aux risques d'une longm^ traversée ; les symptômes que je présentai dès les premiers jours m'avaient personnellement Até t'.'ul espoir de revoir les miens. Celte idéf de la mort prochaine me pénétrait plus profonde au fur et h mesure que la maladie frappait plus fort. Elle m*était familière ainsi qu'ii mes voisins; le passage d'une vingtainedebièresdevant nos fenêtres, chaque jour, n'était pas de nature ànous faire perdre de vue cette éventualité.
Les trente premiers jours de cette période, jours de fièvre et de douleurs, étaient régulièrement suivis de nuits hantées de rêves et d'hallucinations, invariableri^nt les mêmes, rappels de sensations, d'images, d'idées perçues durant la veille, exercirc* \Ti'ïîi\ti^\.ftl\-
li-aee fnAafc éoak ik târmieu «va fueioe Ie« exeil» i A»rgii, de me r«Teill«r à rbnm «QbcI w eil! dûait m joor naÏTeaieiit iKù9 amtut hu démoatrar ift'H éUit siaplaDeat b mOc de loaçaes iBsomoies ioqiiièt«s. Le I^ Roleaa el*qee >)«' s'ohatiaeil k pelptr «t ftpenratcroa Me et «ee nte pes leneiUes. maissl^pertrophiuit d'uie bçoe trie aelle. Ouad concU A boone heare (ei nHe ceBanuIn ni nwi o'avtoos Véaergie, U Toree de pmloctger la T«ilie.] les lunii^ toales éteinUS; leiniix loele» tœt, j'en arrivais àed état LranEitAîre de la reille an sonuiieU. j'eatendais lODt près de moo ort^Ule la chucbotemeot et des perôles bien roonus, rovais <:ourh^ pr^s de moi, sar le (Détoe lit, aae penoDoe rainiltére an teint terreux, aux conjonctires jaunes, aux lèrres exeaagues, à la barbe désordonnée, h l'œil encore vivant. lime parlait, je lui répondais; il me regardait, je le regardais aussi at dorant de longues heures mon autre moi-inéme, moa frère et mol causions de l'horrible lièvre, des TîcUnKS qu'elle faisait, de la morbidité t.-t de la mortalité snrprenanles, des érncoatious nombreuses, de l'eocoiDbrementdesbdpitiiux, des convois pénibles, des craintes de l'échec de l'expédition. de l'écrasement redoiiti rie la colonne volante... Parfois un bruit étranger, le HOU de aa voix ou de la mienne me réveillait en sursaut; II était toujours là me regardant, me parlant; j'étendais les bras pour le saisir, l'embrasser, mes étreintes (enlaçaient le vide. Alors seulement je me rendais compte que j'étais le jouet d'hallucinattoiis do la vue vl de l'ouïe que le tact démentait.
tftit. ^UMg
AU tAïs vv. l.^ ciÈviit :î5ï)
contriïlt! du toucher mes hallucinations se seraient peut-être longtemps encore continuées et. avec elles, le délire parlé qu'elles provoquaient. Celui-ci d'ailleurs ne tardait pas à reparaître, mais le plus souvent sans que j'en eusse conscience i mon voisin, le lieutC' panl Uéringer, de mon bataillon, m'apprenait le matin que J'avais bavardé toute la nuit des propos incompréhensibles ofi revenaient souvent les mots de fièvre, dyssentede, convoyeurs, deux-centième, chasseurs à pied, turcos, Glrardin, etc.
Telles furent longtemps mes nuits à rh<t{]ital;à mon réveil, (car je sommeillais une .^-runde partie de In matinée) mon esprit calmé ruiEonnait comme par le passé i une ^'rande amnésie des noms propres (le souvenir des dates restait intact) seule m'Inquiétait. C'était, en somme, une véritable héméralopîe de l'idée et de la conscience. Pendant cette période je reçus de de l'avant deux lettres de mon aimable chef de bataillon. La première m'indiquait le Jour oi!i mes bagages avaient été renvoyés sur l'arrière, m'exposait les dures épreuves de la construction de la roule, m'annonçait qu'à Andriba le règne de la pioche cesserait: elle se terminait pur un souhait de me rétablir des fatigues endurées pendant cette péniblecampagne. La seconde, datée du 27 août, écrite au bivouac de l'Andranumiungana, m'apprenait ma proposition pour le grade supérieur, au litre de l'inspection ^'énérale, de ta part de mon colonel. Ces nouvelles ainsi que celle de la marche sûre du corps expéditionnaire devant qui l'ennemi se retirait régulièrement, tout en me réjouissant, n'appariaient pas la moindre amélioration A mon état physique. Mt;s rêvasseries, mes halluciniitious peu à peu disparaissaient, mais en revaïic\ie\\v&T«.v.«i à^u:.(^\t.-
directeur des étapes, « le roi du Buéni » comme doqs rappelions, trouvait, au milieu de ses fonctions écrasantes, un moment pour monter aux Manguiers, nous donner des nouvelles de Tavant, dire à chacun un petit mot aimable. 11 semblait à tous qu'il. jetait un regard plus complaisant sur deux lits voisins, celui de Sendral et le mien. Nos santés plus spécialement paraissaient l'intéresser. Il était à court de médecins pour assurer le service médical des rapatriés, ses inquiétudes n'avaient rien que de très naturel. Un beau matin dédaignant toute précaution oratoire, non sans nous avoir au préalable appelés « jeunes guerriers » (c'était une de ses épithètes favorites) il nous avoua franchement qu'il lui fallait deux médecins pour conduire prochainement les convoyeurs kabyles à Alger, sur la Ville de Metz, Nous acceptâmes. Le colonel radieux alla en faire part au médecin-chef Fluteau. Quelques minutes plus tard tous deux revenaient auprès de nous. (( Oh ! non, celui-l;\, je ne vous le cède pas. >^ Il fut convenu qu'en raison de mon état et de services rendus au corps expéditionnaire à la période la plus pénible de la campagne (hélas! ils étaient bien rares) je serais rapatrié à bord du Djemnah^ des MessageriesiMarilimes, courrier régulier possédant déjà son docteur. Evacué comme malade et non en qualité de convoyeur, je n'aurais nullement à faire acte de médecin auprès des 3 ou 400 malades qu'il emporterait le 29 septembre de Majunga. Je protestai, demandant à assumer les responsabilités de convoyeur, décidé à venir en aide à mon collègue de la compagnie. Ce fut en vain. Quant à la Ville de Meiz, elle partirait avec Sendral comme premier médecin, aidé de deux vétérinaires : Pelotier et Bergougnan, pour remplacer le
AD Vk\S DK LA FIÈVBR
second iotrouvable. Puis s'ftdressant nu capitaine Lccat, du âOOS également hospilnlUé, il le désigna comme rapatrii^ et commandanl d'armes à bord de la Ville de Metz. Le capitaine accepta, mais îi la condition qu'on lui asEurÂt que les passagers kabyles seraient bien ceux désignés par les billets d'hospitalisation du bord. Il savait que plusieurs de ces indigèni?s portaient le même nom, que les erreurs de personnes étaient des plus faciles ; il savait aussi que souvent les vrais rapatriés ne s'embarquaient pas, vendant leurs billets A d'autres camarades. Ilesponsatile des Kabyles, Il désirait s'assurer que des substitutious ne se Géraient pas faites au dernier moment, voulait au moins une liste très exacte. Le colonel crut II un mauvais vouloir et décida : « Eh I bien, vous ne partirez pas avec la Ville de Meiz, voilà tout. » Le lendemain, il revenait près de lui- <i Comment allez-vous? capitaine. — Bien, mon colonel. — Puisque vous êtes si bien, vous allez reprendre le commandement de votre compagnie. — Mon colonel, Je demanderais & être employé ailleurs, ma compagnie est réduite & trois hommes. >i Nousfilmes tous consternés. Cet ofllcier appartenait au bataillon de Sainte-Marie et je l'avais aperçu 4 Ambato avec mon camarade Chabrut, il nous avoua, le colonel reparti, que ce cbilTre n'était que trop exact. Pauvre 3(>0' ! Une compagnie de 300 hommes réduite & trois disponibles en quatre mois au plus!
Ici doit se placer l'arrivée à la Torination sanitaire du médecin principal Lepage. Médecin-chef de l'bdpîtal d'évacuation d'Ankaboka, il a eu <l lutter contre lécouleiiiont ininterrompu du flot envahisseur des malades de l'avant, des évacuations telles que son hApital en est à 1300 malades simultanément traités.
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AU l'AYS UK LA tli:\'RR
Ilien d'étonnant & ec que soa acLivilé de tous les instants (il allait chercher lui-inéin<> et ramener an por[ les m:ilades par le plus dangereux soleil, inspertnnt jus(]u'au moindre d*5tail) ait succombé aux fntigncs physiques imposées par un état de choses alarmant, aux inquiétudes légitimes d'un prt'scnt lui^uhre et de deuil, aux craintes d'un avenir désespérant. Hospitalisé sur son désir à hord du Wini)k-Uitiq, (le Shamrock était reparti pour la France avec un convoi de r&piitriés) il s'y trouva isolé, seul dans une cabiae, ne pouvant se mouvoir qu'avec peine pour atteindre sa nourriture déposée sur un meuble trop éloigné, priTé de glace à ses repas, (les appareils rêrri^érants ne fonctionnaient pas en ce moment) réveillé à chaque instant par des bruits de clairons, de cordages, de nettoyage, de manœuvres, lui rendant tout repos impossible. Devant ces conditions défavoraliles il demanda à être dirigé sur l'hôpital n" I. C'est dans sa petite chambre que je vais parfois le surprendre prenant sa température ou traçant sa courbe thermique. Au moins il fera une observation médicale pendant sa maladie. Tout en me sachant gré de mes visites, il M renferme dans sa tristesse, tel un colonel empécU de conduire son régiment h la gloire ou à la mort. Od a insinué qu'il avait tenu à avoir l'bApital Je plus im* portant et s'était laissé encombrer ; il m'a été assuré de la fa(on la plus formelle qu'il avait, au conlraira, averti le commandement que u si l'on continuait & entasser sur Ankaboka, on courrait droit au typhus n. Pour qui sait l'esprit scientifique du médecin-principal Lepage, son dévouement aux malades, son expérience des conséquences du u grand nombre li, cette seconde afiirmation semble seule vraie. Ce qui a encoiii'
bré le médecin principal Lepage. comme d'ailleurs le I médecin-major Fluleiiu, le médecin-major HoJne. le I mcdecin-mujor MareschuI c'est le nombre inaoupçonné, i et nullemenl prévu de^ Qévrcui, tout comme n'avilit pas prévu les mètres cubes de terrain À dé- ' hliiyerpour faire circuler les voitures Lefebvre. Tous I ici sont victimes uniquement de l'imprévoyance, de la \ lés^èrelé ou du manque d'inTcrmalion He ceux qui ont I organisé l'expédition ou qui ont ikccepté le plan dsg organisateurs. Si nous sortons victorieux de l'impasse dans laquelle tous, nos chefs les premiers, ont été engagés, c'est uniquement & ces derniers que nous le devroné et & l'énergie de nos eoldats, à la bonne vo-^ lonté de nos convoyeurs et de nos ausilîaires.
Vers neuf heures, un matin, arrive, soutenu pari deux infirmiers, un uflicier dans un état apparent de f fiiiltlesse navrante, les jambes vacillantes, l'œil cave, le visage •'macif : c'est le médecin-mnjor Courtot, lui 1 aussi du bataillon de Sainte-Marie. Malade depuis long-'4 temps, il a tenu à continuer son service jusqu'aux li< I miles extrêmes dm forces humaines; ce n'est 'plail qu'une ombre.
Cependant le colonel Bsiltoud nous transmet chaque 1 jour les nouvelles de l'avant. Après les deux n naissances de Saovinandriaaa et d'Ambonlansqui noue 1 coiU^rent un lue et cinq blessés seulement, Andribal avait été pris sans coup férir, ('e poate était devenu la hase du lavltaiUement de la colonne volante lancée sur Tananarive. Sa composition nous etiraya par la n^duction de ses eireclifs : 4000 hommes avec 4 généraux, a canons de 80 millimètres de nunilagne n'ayant pas lOO coups à tirer chacun. Une lettre d'un camarade du bataillon m'apprenait quelques Jours après
que les chasseurs à pied n'y éUieot pas représentés ; les 2 compagnies du 40^ arrivées le il septembre à Mangasoavina avaient fait défiler une centaine de vrais cadavres. Un seul bataillon du S00% le bataillon de Franclieu, en faisait partie ; à son passage à la Pierre- Levée il était réduit de 800 hommes à 480, une de ses compagnies n'avait plus que 26 hommes dont 10 gradés. La 41* compagnie du génie, dotée de renforts arrivés depuis un mois seulement, ne se composait que de 52 traînards. Le 5 septembre elle avait évacué 49 hommes à la fois. Sur 35 hommes de renfort destinés à la 16' batterie, cinq seulement avaient rejoint dont 4 furent bientôt hospitalisés. Inutile de parler des 420 courts, des 80 de campagne. Toutefois, grâce à des efforts inconcevables des noirs, on avait essayé de traîner une de ces sections jusqu'à Andriba, elle n'avait pu y arriver. Les deux pelotons de cavalerie comptaient chacun 40 hommes. 4000 hommes sur 48.300 versés au corps expéditionnaire de 1895 ! chiffre d'une éloquence navrante par l'aperçu de la fonte des effectifs! 4000 combattants pour franchir 490 kilomètres d'un pays ennemi sur une simple piste, pour traverser les grands Ambohimenas où l'écrasement des Vasas était donné comme certain, pour assiéger une ville de 400.000 habitants! et cela sans secours possible, sans nulle liaison avec l'arrière! N'est-ce pas là une folie ? Et tandis que plusieurs redoutent l'anéantissement de la colonne volante du premier jusqu'au dernier, quelques-uns se basant sur les fuites répétées de l'ennemi, croient pouvoir garantir un succès. Tous le souhaitent certes, mais la chose est-elle croyable? Une trêve, oui, mais la victoire? Cette poignée d'hommes pourra-t-elle tenter l'assaut de Tananarive?
367 ' ^ Avec quelle joie tous apprirent que la colonne vo* ; !, ayantquittK le lô septembre Andriba, mettait eoj fuite le riiëme jour l'ennemi à Tsaïnuinoudry, uyantl seulement 3 blessés : traversait victorieusement lea f Ambùbimenas le 111 sans tué ni blessé, grA/ze à heureux mouvement tournant exécuté de nuit par la 1 brigade Voyron I L'espoir renaissait chez les plus scep- ' tiques; les Howas étaient capables de se rendre; et tous de supputer l'effet destructeur et surtout démornlisantque produiraient aux assiégés de Tananarive les obus de mélinite. Mévatanana n'êtait-il pas une position Tacile <\ défendre, accessible seulement par deux misérables sentiers? la reine n'y avait-elle pas envoyé son meilleur géncrui Rauiasombazaba ? On y était entré sans avoir un homme hors de combat. Un de nos camarades me disait, voulant me dérider d'un mot j facile, mais expressif : « Docteur, le vent des obus k 1 mélinile a donné le vent aux courageux défenseurs ds Mévatanana, il en sera de même à Tananarive. n Ah t i celui-là ne doutait pas d'un succès certain, il ne disait | pas écrasant. » Et puis, qui sait ce qui se passera? ajoutait-il, on ne peut rien prévoir, mais pour moi, ils j se rendront. (Juand ils ont rencontré une compagnie [ bien réduite devant eux. comme h Tsarasotra. ils ont ) écrit : Ils sont plus de 1000. Quand ils verront 4000 | hommes, 3000 rrbevaux et mulets, s'ils sont logiques, ils aflirmeront que nous avons 4U(XI0 hommes et 30000 chevaux, n Oui. peut-être avait-il raison; les ' Ilowas peut-être auraient-ils l'esprit de suite comme ils avaient eu jusqu'ici celui de fuite, mais ne fallait-il \ pas craindre aussi l'énergie du désespoir qui donne du courage aux plus Iflches? Quand ils défcndralunt leur —Capitale, leur reine, leurs femmes, leurs enfants, leurs
maisons, seraient-ils tels que lorsqu'ils combattaient dans le Buéni, dans le pays sakalave où jamais ils ne se hasardent à vivre? Les soldats de la reine n'étaientils pas plus valeureux, plus disciplinés, plus expérimentés, dressas d'ailleurs par des instructeurs anglais (Graves, Sherwington) et aussi disait-on, par un sousoflicier d'artillerie de marine française déserteur? Il fallait attendre, mais quel désastre si rennemi allait s'enhardir les derniers jours I
Tout en nous communiquant les réconfortantes nouvelles, le colonel Bailloud n'oublie pas que le 24 septembre approche et que ce jour- là doivent partir le Canton et la Ville-de-Metz : Sendral et les deux vétérinaires avec ce dernier atlrôté, le luédecin-inajor Barré et de Liebessard avec le Canton, Nul ne manquera à rappel qui, en tous les cas, se répète tous les jours.
Dès que ces deux bateaux sont en vue, (23 septembre i leurs passH.i;ers s'apprêtent à descendre à bord, dès l'ancre jetée, et à y déposer leurs bagages. Sur le Canton doivent s'embarquer les sous-lieutenants Dorr et Uîiflie ; le lieutenant Aldehert, primitivement désigné pour rentrer en France, a réussi ;\ demeurer àMajunga, au service des étapes. Les deux affrétés ne devant quitter le port que demain dans Taprès-midi^ leurs officiers rapatriés remontent dans la soirée à l'hôpital pour y passer leur dernière nuit. Le 24, vers trois heures, de la véranda de notre pavillon nous assistons au départ du Canton. La VUle-ck-Motz longue et noire, commence, à son tour, la manœuvre d'appareillage. Tout à coup, elle est arrêtée, le bateau déjà immobilisé à h^on poste. Une heure après, à notre stupéfaction, le IK Sendral et le vétérinaire Bergougnan viennent reprendre leur lit dans la salle commune. Auprès d'eux
Al) PAYS t>B LA
âefta
tous se renseignenl. Le directeur des i^ttipes vient dw reoevoit uoe diîpôche du tiiiniBlère de la guerre, dis le)i récriminât lOiiB de lapopulalioD fruiiçaifie émue li décès survenus à bord du .S/inmrork et de la C (lia, au pHBsage de la mer Huuge, et enjoiguant de r larder le défait des navires convoyeurs sur le p de quitter lUiidaguscar. Lk Canton heureubenieut n'^ pu être rappelé. Cette rait^on nous nurprend; ou a'e^ donc pas renaeigné en t'raace sur ce qui se passe i La traversée de la mer lluuge eu ucLubre n'est guën dangereux si elle l'est en aoilt et seiiteitibre, et d'à leurs même à 1» période incriminée que signiUent 3 à 6U décè^ sur 6U0 hommes en âO jours de traVersétfj au minimum, quand il en meurt, en ce même moment] JOO par jour à Madagascar? Le colonel Uailluud c envoyer au ministre une di5péeiie explicite dunt la r&A ponse, bieutiM arrivée, lèvera sans dt>uLe cet itiLurdin irrationnel et dangereux. C'est bien trop Urd, au coo- ' traire, que ^e bont commencés les rapatriements ; ce sera aesuremeol une des fautes que l'on pourra repro-
cher a ceux qui auraient dû les hâter, les exiger ou.
■du moins les ^ullictter du gouvernement. Le guuyerta nt, la population peuvent-ils savoir mieux quéf [nous ce qu'il nous reste à faire f lis ont su envoyer |i Xtns troupiers à la mort, qu'ils nous laissent le soin de ■es y arrachtir, du moins autant qu'il est en notre pou-
W.xoir', Nus petits 200', nos braves chasseurs A piei; admirables sapeura ont été l'étés avec enthousiasme i/J leur départ ; ila uni tout tait pour répondre à la coa- 1 Uance qu'on avait lucousciemment placée en leur jeu«4
Inesae; ne voudrail-on plus rttcevoir mourants été $és les débris 'claiisemés de ces unitésï Lu l d'entre eux k peu près est déjà mort, il eu uoi L 1
encore quelques-uns en cours de traversée certainement ; il en mourra dans les hôpitaux de France à l'arrivée ; il en mourra pendant la convalescence au sein de la famille; plusieurs des survivants resteront frappés pour une grande partie de leur vie, peut-être même pour toujours. Une seule occasion de salut leur est offerte par nos chefs, le rapatriement, la fuite loin des régions empoisonnées et du climat meurtrier. Et ceux-mémes qui les ont voués à la maladie, à la mort probable, les voueraient à la mort certaine et inutile ! Non I le colonel Bailloud, seul juge de la situation, saura convaincre le gouvernement de son erreur. Il est seul responsable en ce moment de toute la zone des étapes, inquiet, comme nous tous, sur le sort de la colonne volante dont, depuis le 49, il n'a reçu aucune nouvelle : il sauvera tout ce quMl pourra d'un désastre peut-être en ce moment consommé.
La Ville-de-Metz se tient prête, en attendant la réponse du ministre, à démarrer au premier signal. Les convoyeurs kabyles demeurent à bord et avec eux un de leurs médecins, le vétérinaire Pelotier qui n'en pouvant plus, s'est jeté sur sa couchette en arrivant à sa cabine, confiant le soin de ses bagages à Sendral. Et voilà l'aide de notre camarade auquel tous croient bien plus qu'à Bergougnan très souffrant. Hélas ! on n'avait pas compté sur cette mortalité et cette morbidité géantes en l'absence même de toute épidémie (typhus, variole, choléra, typhoïde) et sur la pénurie problablede médecins. Deux dorment déjà pour toujours : de Saint- Germain et Bernard ; plusieurs sont hospitalisés comme les Lepage, les Gourtot, etc.. quelques-uns comme les Fargeot sont évacués; beaucoup de convoyeurs comme Sendral, de Liebessard sont aussi malades, au
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moins, que la plupart lie ceux qu'ils doireiit soigner. Ce même soir. taoJisqueje causais à la popoleavec les onîcicrs de rhApItal.un infirmier vint uvertir qu'un olïicier lui paraissait gravement malade. Il avait en effet un accès peu ordinaire : le tbermoujëtre sous l'ais* selle marquait 40°, 5. il se disait glacé, sur de mourir, les extrémités asphyxiées. Tous les soins donnés, les tnédecins se relirôpent. Je les suivis, exprimant mea regrets fl Sendral de ce nouveau contre- temps, car l'officier n'était autre que Beri;ougnan. Quand assez tard je regagnai notre pavillon, (depuis le 18 aoilt c'était la seconde fois que je ne permettais d'en sortir quelques heures,) ouvrant discrètement la porte, disposée marcher sur la pointe des pieds, je fus péniblement impressionné. Au fond gauche de la pièce, au tout dernier lit, sur une tubic de nuit une timide bougie brilluît. I^lle érlairait vaguement la couche où notre camarade, assis, feuilletait un carnet, inscrivaitquelques mots au crayon, comptait une grosse liasse de billets de banque, puis l'attachait soigneusement, avant de la mettre dans suu tiroir. « Tu vois, iionnard, (c'était son voisin de facei quand je serai mort dans quelques instants, tu prendras cet argent et le feras parvenir aux diverses destinations que j'indique surcelte feuille. — Oui, mon cher Itergougnan, c'est entendu, tâche de dormir, — Dormir fi quelques heures de la tombe I tu n'y penses pa$. — Tais-toi, tu es fou, crois-tu en être là^ tu dérailles. — Tu le verras demain ; tiens, je La vota qui avance les yeux fixés sur moi, c'est bien moi qu'Elle choisit aujourd'hui; chacun son tour. — Allons, dors,
til y a des malades qui ont besoin de sommeil. — C'est vrai, tu as raison; d'ailleurs je n'en ai plus pour longtemps. » Et pendant une grande partie de la nuit, tant
que la flamme dura, ce fut une série de monologues navrants où des noms se mêlaient, se répétaient. Une idée ûxe revenait avec une netteté d'expression encore plus obstinée : ceil| de la Mort marchant à pas lents, mais certains. Vers trois heures du matin (plusieurs d'entre nous ne pouvaient s'endormir) il consulte sa montre, s'assure qu'elle n'est pas arrêtée, s'étonne qu*Elle n'ait pas encore accompli son œuvre. Nuit horrible pour tous les éveillés, par l'obsession de telles idées noires chez un malade sain d'esprit quelques heures auparavant, par la persistance d'une hallucination lugubre, par la formulation d'un pressentiment affreux, quelquefois exact, dit-on, à l'approche de l'agonie. Ce délire systématisé, même pour des gens nullement superstitieuxethabituésà voirmourir, n'étaitrien moins que pénible. Le langage du matin, dans son laconisme désespéré, le fut tout autant, quand vers six heures des inlirmiers vinrent le prier de se coucher sur un brancard, pour descendre à la Ville-de-Metz, « Ah! ah! vous ne voyez donc pas que je suis déjà mort? ce n'est pas dans un brancard, c'est dans une bière qu'il faut me coucher. Allez la chercher et portez-moi dans le cimetière à cùté de tous les autres. » Le médecin-chef présent à la scène, le secoua légèrement, le conduisit près de la porte, tout en plein jour. L'air vif et la lumière semblèrent le ramener à lui. « Allons donc, vous riez, monsieur le médecin-chef, c'est au Wingh-Long, à riiôpital du bord, que vous m'envoyez. — Mais non, mon ami, c'est sur la Vil/e-de-Melz, pour la France. » On l'y transporta. Sun élonnement fut des plus ahuris, (nous le sûmes quehjues heures plus tard; quand il se retrouva au milieu des Kabyles; on ne l'avait pas trompé. Encroûte pour la France, puisqu'il ne pouvait plus mon-
AO PAYS Dt LA FIÈVHE
'^ tar&Tananarive! Itélas! le lenileniain. après une remisn de quelques hi^ures, il mourait d'un accès perni- IX le jelant dane celte Mort qu'il entrevoyait depuis ez longtemps. La Mbt des ladâs avait reçu son cadavre iiumergél Ce Tut ;1 huit heurtas que, le 28, la Vitte-de-Metz, tournntil sur elle-même, mellait le ciip I Vers le Nord, s'ébratiluiit noire et longue vers Alger. Combien de c«s malheureux convoyeurs ne reverronl pus sans doute leur chère Kabyliel
Quelles transes affreuses en attendant l'arrivée du ÙJemniih I Fas de nouvelle de la colonne depuis le 19 1 qu'a-t-elle pu deveDir?Tuu8 sont inquiulg. Ah! queje ' voudrais ne pas quitter Hajungu sans être lixé sur sod sort ! Il se trouve que je n'ai pas encore reçu les colis adressés par mon commandant, .le descends en ville pour la première fois, le 38 septembre, depuis mon déjeuner avec le médecin-mnjor Kopfmanu, prie le colonel Uailloud de m'autoriser & attendre, pour partir, l'arrivée de mes elfels. Je ne puis m'en aller ainsi. «Mais, mon cher docteur, répond-il. Je viens de les voir et de donner l'ordre qu'on les monte aussitôt à l'hApital ainsi que ceux du D* Lepage arrivée en même temps; vous les aurez certainement dans la matinée. » Mes projuts sont déjoués, je n'y peux rien. Je retourne aux Manguiers; ma cantine, est Ift près de mon lit, aussi mu caisse en bois de camphrier faite par un ludien à mun H^ débarquement ; mon lit d'Alteirac et ma tente manquent ^K k l'appel. Ils doivent servir à quelque camarade de ^K l'avant. Je rends à Pichon son costumi; d'emprunt, ^H vais ji rintiMidance loucher une solde arriérée de trois ^ft mots, payer mes nombreuses journées d' hospitalisa- ^ntion de Suberbieville et Mujunga. Dans l'après-midi Je ^K redescends en ville pour serrer la miiin de mon ancien,
Benoit, qui était souvent venu me voir aux Manguiers et à qui j'avais promis une soirée avant mon rapatriement. Avant de me raccompagnera Thôpital où je lui ferai mes derniers adieux, (car le Djemnah part demain soir) il me propose de nous asseoir au fameux café-restaurant marseillais, plein d'ofticiers. A peine engagés sous la véranda, 6 surprise t je vois venir à nous le capitaine Godfrin du génie, connu en Algérie. Il est arrivé en juillet avec un renfort de près de 400 hommes. Il y est beaucoup parlé des malheureux et intéressants petits sapeurs, des travaux meurtriers des terrassements, des nombreux ponts construits par le génie, entre autres de celui, resté inachevé, de l'estuaire de Majungaet commencé par le lieutenant Beigbéder-Canip qui vient de mourir il y a quatre jours, de celui de Maroway où l'on dut travailler la nuit à la lampe Wels, en raison des caprices delà marée; de celui d*Ambato sur le Kamoro, exécuté le fusil à la main pour se garer des caïmans, et s'écroulant en partie sous le passage d'un troupeau de bœufs; enfin du fameux pont delà Betsiboka exécuté par la compagnie Ferrand sur un sol mouvant, par un très fort courant, exigeant une longueur de 350 mètres environ, réduisant, à la fin de sa construction, Telfectif de cette unité à 23 hommes. Sur 90 sapeurs employés à cet ouvrage, 7 restèrent jusqu'à la fin disponibles iquant aux auxiliaires de la compagnie, sur 40 Kabyles 4 seulement subsistaient encore à la fin des travaux, sur 60 Somalis 30. Et personnellement je leur donne los détails les plus précis, d'après une lettre toute récente, sur les difficultés de la route au delà de Suberbieville : des convois montants de voitures Lefebvre se heurtant à des convois descendants de voitures ou de mulets, une fois sur le pont de Randriantoana sous les
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yeux du gi-nérnl Diipheane ; et les doubles roues tombaot dans l'eau ; les hommes poussant tes voitures à la montée, les retenant â la descente; les braorards cas- Eés; les chutes dans les précipices; les marches ralenties par les chariots de fonte souvent abandonDés au milieu du chemin, Mon correspondant juge que de Suberbievilla à Andriba il a vu plus de 1000 Lefebvre dans les ravins. Il «jualille les convoyeurs kabyles de vrais forçats, tombant comme des mouchpg, mourant au no[nbrede40parjour pour le moins. IDt quelle mortalité dans les hôpitaux depuis quelque temps I 10 décès par jour en moyenne à Suberbieville, 20 h Ankaboka, à Majungn autant, certains jours davantage. liit Marololo! et Ambato I Le colonel Itarre vient de succomber & Mnjunga à un accès pernirieux, après avoir été trouvé mourant dans sa case par son ordonnance.
Le lendemain ^, accompagné du capitaine (lodfrin et du W Deooil avec qui j'ai déjeuné à la popote du génie, je grimpe pour la dernière fois la pente pénible des Manguiers, sous un soleil ardent. Tous les colis sont déjà à bord. Mes deux guides descendent au port, me laissant ainsi le temps de faire mes adieux aux camarades de la formation sanitaire. Puis lentement, derrière nos petits soldats évacués, Jt ciHé du médecin chef Fluteau, le médecin-major Courtol et moi prenons le chemin de Majunga, tandis qu'un brancard transporte le médecin principal Lepage, incapable de descendre à pied. Sur la berge, le capitaine et Itenoit assistent h l'embarquement des malades sur les chalands qui les portent au Ojemnali, mouillé en pleine mer. loin du wharf improlougeable par l'obstacle du banc de corail. Je leur serre convulsivement la main et des larmes mat contenues coulent de mes yeux quand pour
la dernière fois je leur dis à revoir, ainsi qu'au D' Fluteau dont j'ai pu apprécier le dévouement pour tous et la sympathie à mon endroit.
Enfin le chaland vient prendre le dernier groupe des malades. En quelques minutes nous sommes tout près du grand et superbe bâtiment, escaladons lentement réchelle, aidés par les amis et les marins. Au moment où je pusse, en saluant, devant le commandant du bord, le colonel Bailloud me présente au capitaine Trocmé, en me serrant la main u En voilà un qui vous les sauvera tous. )) 11 est plus qu'aimable. Beaucoup seront sauvés peut-être, mais uniquement parce que le bienveillant et intelligent directeur des étapes les aura rapatri(*s. Tandis qiîe les préparatifs du départ s'achèvent, je me promène fébrilement sur le pont avtc le capitaine (îodfrin, Béringer et Benoit qui ont tenu à entourer mes derniers moments dans les eaux malgaches. Le colonel Bailloud, déjà descendu dans une chaloupe, adresse aux petits soldats ses derniers encouragements ; que ne peut-il leur annoncer, avant l'ancre levée, la prise de Tananarive ? La cloche lance son ordre impérieux; il faut se séparer. Encore quelques instants je m'entretiens avec mes amis,, descendus à leur tour près du colonel, pendant que le démarrage s'opère. La voix émue, les yeux voilés de larmes, les derniers souhaits viennent de s'échanger. Nous reverrons-nous jamais ? et un grand poids m'étoulle le cœur. Sommes- nous entrés à Tananarive ? La courageuse, l'héroïque colonne volante n'a-t-ellepas au contraire été écrasée depuis le général en chef jusqu'au dernier de ses soldats i Mais tout ne peut-il pas arriver 1 la vie aux mourants, Tespoir aux affligés, le salut aux désespérés, la victoire à ceux qui croient, veu-
mt et agissenl? Lu désespoir n'est-il pas une force îouveiit Lriompbante- quand au lieu de se soumettre ^Bsivement au malbeufi de se résigner aux prétendues Plois du Destin, il recherche en lui seul, en son efTort ionscient, sa propre Providence?
Rapatrié.
(29 teptembre-lQ octobre.)
Le bateau mis en route, je vais prendre possession de ma cabine, puis me présenter dans le salon au commandant d'armes, le lieutenant-colonel d'infanterie de marine Colonna de Giovellina. Il me reçoit d'un air mécontent. (( Je vous attendais, docteur, savez-vous le nombre exact des malades et leur corps d'origine ? — Pas le moins du monde, mon colonel, je ne saurais vous renseigner. — Vous ne savez même pas combien de malados l'on a embarqués à Majunga? Vous êtes inexcusable de l'ignorer, puisque vous êtes le médecin convoyeur du bateau. — Vous vous trompez, mon colonel, je suis à bord comme rapatrié, la preuve en est simple : mon billet d'bôpital est, comme celui de tous les hommes, entre les mains du commissaire. » Devant mon affirmation catégorique, il me passe un pli signé du colonel Hailloud : « Le médecin aide-major Darricarrère, à qui son état de santé permet quelques soins aux
malades, sera convoyeur du bateau » Je lui raconte alors tous mes pourparlers avec le directeur des étapes au moment aii il me désjfn^a pour le Ojemnah. d'où ne découlait nitllemcnt ma fûticlion de médecin convoyeur. Seul intéress"*, seul je n'avais pas été informé. Un oubli du colonel sans importance, très cxcnsable, vu son service écrasant. Aussitôt avec le D' Marty, médecin de 1& compagnie, je décide de nous partager les malades des cabines et du faux pont ; le côté tribord m'est réservé. Tous sont aussitôt visités.
Au ealon, nous retrouvons le lioute-en-train Pages, de l'AMiori!'', l'aimable Tînayre, du Monde fllustri}, la sympathique Léon Boudouresque, du Petit IHarseilluîs. Ces correspondants du journaux français sont, comme bien d'autres, navrés île n'avoir pu suivre la colonne volante et d'avoir fait demi-tour à Andribn. l.e général en chef, renvoyant i\ l'arrière toute bouche inutile. exigeait que les mulets ne portassent des vivres que pour les soldats de la colonne légère. Toute personne qui voulait monter à Tananarive devait avoir ses moyens de subsistance et de transport. Seul le IV Wolll' était dans ce cas , ayant ses chevaux, ses bourjanes. ses provisions; aussi la colonne volante ne fut-elle suivie que par le correspondant des journaux allemanils. Le capitaine Ilerr est aussi là avec le lieutenant l,ilchfousse.du20û^qui avaitété donné pour mort dans plusieurs journaux [ranfais. Sa famille, habitant Madrid,avait appris par l'un d'eux son décès, avait volé au ministère du la guerre qui la rassura par une dépêche ferme reçue quelques jours après de Majunga. Le comble est que le jeune oHîcicr n'était même pas malade au moment où cette fausse nouvelle était répandue en France et en Espagne. Depuis 11 avait tait
comme presque tous les hommes de son malheureux réginvmt. Au lunch et au thé je me rencontrai souvent avec un capitaine d'infanterie de marine, Paugoy, rentrant en France avec sa famille tout comme le coionel de liiovellina. Parmi nos voisins de table |se trouvait également au départ de Majunga un jeune Allemand très correct et courtois, arrivant de Tamatave. Il se disait officier démissionnaire de la garde impériale.
Faut-il louer la sollicitude paternelle du commandant du bord, le capitaine Trocmé, installant les malades graves dans des cabines de i"' et 2° classe; les soins assidus du médecin de la compagnie, ie D' Marty; le dévouement à toute épreuve de Finûrmier du bord, un marin corse ; l'infatigable secours porté aux âmes défaillantes par l'aumônier que nous avions ramené de Majunga, avec une discrétion et un respect scrupuleux des consciences que je n*ai encore jamais rencontrés ? Dirai-je les transes de tous les passagers concernant l'issue delà lutte, lesanxiétés poignantes sur le sort de tous les membres de la colonne b'gère, les tristesses suggérées par la crainte de la défîiite finale, du désastre irréparable, tous tués du général en chef au dernier soldat? M'apitoierai-Je sur la rechute grave du bienveillant Lilchfousse ; les récidives fréquentes du médecin-major (]ourtot et de roflicier d'administration Theissen, la f^remière atteinte de notre égayant Pages, fier d'être resté un des rares indemnes de l'expédition et contractant, après quehjues jours de mer, un violent accès qui réleva à la hauteur d'un 40*, 5 et lui imposa d'emblée un masque tellurique des plus accentués? Faul-il rapjX'ler l'ascension à bord, à Zanzibar, d'une élégante et accorte jeune dame grecque, soumise, dès son arrivée, aux angoisses du plus horrible mal de
mer, qui suppurlnît stoïquement la récente condumnntion à mort d'un in^ri assassin; les tbée inijuietE où oousnc prenions aucun plaisir aux acconis d'un piano et d'une mandoline : puis tout ii coup, un soir d'escale, notre joia délirante en dépoiiillaiit un prtquet de dépêches niinoni;.-inl la prise de Tanniiarive. in paix conclue, nos vicluiri'S, les Taiblcs perles de Ia i^olonne voliinte (10 hommes di' traupe luùs, SG blessiis dont -i onicierB). les récompenses des grande chefs, la créalion d'une médaille commémoralive de Madagascar^ Knfin c'était le bonheur inetrahle pour ceux qui retrouveraient bientAt les leurs, mais c'était aussi l'angoisse et Tt-ITroi pour ceux qui encore les attendraient. Et c'était surtout ta Iristesso et le deuil pour tous ceux qui jamais ne pourraient les revoir ces pauvres petits soldats en allés, l'a'il humide, mais l'illusionnaDle chanson aux lèvres, ces couriiL^eux mais trop jeunes pioupious qui ne reviendront plus embratiser leur fiancée, leur mère, leur sœur, leur père, leur Irêre cl qui dorment pour toujours li!i-bas, dans la lîrande lie Meurtrière, sous la brousse inexorable qui jamais ne les rendra. Tous, ce soir-lii. ont prolongé fort lard In veille, voulant lire et relire eux-mêmes les moindres détails, n'osant y croire, fortement surpris, mais aussi grandement heureux, F-t chacun admirait avec recon- Diiissunceraudace.jugée tùméraire au départ d'Andriba, devenue géniale dès lors quelle avait réussi, du général fluchesne se décidant A liincer sur une capitale ennemie de 100.000 flmes. défendue par une position incomparabli^, une colonne <\« .1000 hmtmies, servie par 12canon8 de 80""" de montagne et moins de 1200 obus, i\ travers une région semée de difficultés naturelles, loAgue de plus de 190 kilomètres. Certes la
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colonne volante avait dû rencontrer une résistance anodine de la part des forces adverses, à en juger par nos pertes, insignifiantes au point de vue militaire, mais elle n'en avait pas moins fait preuve d'une abnégation admirable et d'une confiance absolue en son cbef. Des considérations d'un ordre grave avaient déterminé le général Ducbesne à porter brusquement le coup décisif, ses ofûciers et ses soldats l'avaient aveuglément suivi.
Le cbef et les hommes avaient eu raison. Ces 200 kilomètres franchis en quinze jours alors que les premières troupes du corps expéditionnaire avaient mis plus de six mois pour parcourir les 300 kilomètres de Majunga à Andriba, les voitures Lefebvre et les travaux de la route carrossable abandonnés en ce point, étaient la condamnation du programme le plus chimérique, sinon le plus coupable, dans tous les cas le plus désastreux. Car il ne fallait pas l'oublier, il avait été versé au corps expéditionnaire plus de 18.000 hommes de troupe et 4.000 avaient seuls été jugés capables de donner TefTort final. Les chiffres ont parfois la force d'une démonstration. L'expédition de 1895 en montrant les dangers du paludisme, du séjour, même en saison sèche, dans les contrées basses des zones tropicales, aura aussi montré l'inutilité, dans un pays aussi accidenté que l'est la zone s'étendant de Suberbieville (cote 30) à Andriba, (800) et à Tananarive (iiOO), de canons de 80 de campagne et bien plus encore de 120 courts dont on avait cru devoir se munir pour cette guerre coloniale que l'on comptait donner comme modèle à suivre. La haute fantaisie des ballons resta tout aussi inutile. Elle aura montré également (et ceci est la plus importante leçon) combien l'on juge mal
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quand on n'est pas sur place, et que de Paris on ne saurait prétendre d'inner des ordres ou des conseils à un général en chef; que les hypothèses les plus savantes, les conceptions les plus état-niajoregques 800t non avenues, toujoursdangereuses.quandellea ont des points de départ incontriMés, mâtnc seraient-ils aflirmes pur di^s offîciers brevel<J8. Si on avait mis en doute la valeur de l'inlerprétation du lieutenant-colonel de Beylié concernant les estimations des déblais à exécuter p<jur créer un passage aux Lefebvre, si l'on avait su que les travaux de la terre sont interdits à l'Européen en pays palustre et mémo simplement tropical, on n'aurait jamais exposé le corps expéditionnaire h une Bituatlon déplorable que l'appréciation sur place, doublée d'une énergie à toute épreuve, a seule sauvée de l'Irréparable, t.e tardif mérite du général Duchesne {son courage mis â part, cela va sang dire, qu'il est inutile de discuter) aura été d'avoir renié un plan décrété d'avance, dès que, le jugeunt Impraticable, il a dil y renoncer — celui de ses sous-ordres sera d'avoir subi, sans désespérer, les conséquences lamentables d'un programme imposé dont ils furent les victimes désolées et d'avoir aidé leur chef par leur courage, leur énergie, leur expérience, h réparer des fautes dont la persistance eût conduit  un complet désastre. D'un ciMë la Fiction et l'Imagination avec ses douloureuses conséquences ; de l'autre la liaison clairvoyante renonçant au Dogme faux et funeste, remplaçant la soumission passive et sans discussion par l'Action consciente, seule libératrice et féconde.
En quels termes exposer notre voyage rarement attristé par les décès dont il fut témoin? l'immersion de trois victimes dans la mer des Indes ;Je débarque-
ment à Obock de quelques fiévreux ; la traversée de la m(?r Rouge, sans une seule mort, grâce au nombre limité de nos malades (400), au non confinement de l'air, i\ des précautions de tous les instants ; Tarrivée à Port-Saïd où nous mouillions à côté du Canton malheureux qui, malgré les soins assidus de ses deux médecins, avait déjà, en ce moment, plongé plus de 50 hommes dans la mer; les dons, en ce même port, des Femmes de France, de la Croix rouge, de la Société des secours aux blessés; l'entrée dans la Méditerranée froide tuant en un seul jour trois dyssentériques dont un petit marsouin, à peine âgé de 19 ans; TEtna en éruption ; le féerique passage de nuit du détroit entre Messine et Repr^io éclairés en lignes scrupuleusement parallèles: la tempête aux Bouches de Bonifacio imprimantau Djemunh des oscillations pénibles pour nos malades et nous forçant à garder la cape pendant huit heures; notre joie en devinant Marseille, en apercevant Noire-Dame de la (iarde, « laBonne Mère» eomme disait Boudouresque; le décès en vue delà Jolietle d'un petit chasseur à pied, mais qui sera enterré, à l'arrivée, en terre française au lieu d'être soumis à une immersion toujours poignante pour le capitaine Trocmé ; l'irruption sur le bateau î\ peine mouillé d'une Arlésienne vêtue de deuil que l'on n'a pu, en raison d'une folie désespérée; empêcher de monter à bord, qui crie à tous les échos le chagrin de la perte d'un enfant mort depuis trois mois dans l'île meurtrière et réclame, à cor et à cri, au moins le cadavre de son second fils, évacué comme rapatrié sur le Djemnah. (( Donnez-moi au moins son corps que je l'embrasse, me crie-t-elle en me saisissant les mains, vous qui l'avez soigné, rendez-le moi, de grâce conduisez-moi
i lai; dites-moi, il est mort aussi celui-là? — Hais madame, rassurez-vous, votre lila n'est point mort;: roici ta liste de cuux que nous uvoqs dû abandonner 1 en mer ; ledécédé de ce inalia est un jeune chasseur;, j'ai trois malades graves dans les premières, ma ne sont pas, je vnus l'assure, de l'arme du train comme 1 celui que vous pleurez inutilement. Veuillez me sui-1 ▼re, madame, il doit être sur le pont, à l'avant. >< Ellsi s'attache h mes pas, tandis que je répète à haute voii; I le nom de son lils; elle dévisage d'un regard anxieux f 008 petits troupiers français; tous Tont placo, émusl etattendrii^ devant la Douleur en deuil passant auprès I d'eux, « Le voilai crie-t-elle enfin, » elle se précipita J sur un jeune et pâle li^vreux qu'elle couvre de larmes " et de baisers. Je ne puis plus contenir mes sanglots et me réfugie dans ma cabine, pour i^chapper aux remerciements que la pauvre m^re veut m'adresser
Dois-je m'attarder à décrire le port grouillant d'une foule anxieuse et muette, — ceux qu'on attend sontils vivants encore ? ^ le débarquement des malades, après lei interminables formalités de la santé, les uns sur des brancards disparaissant furtivement dans les voitures d'ambulance, les autres, moins graves, descendant aux bras d'inllrmiers ; l'accueil à la fois ravi et désenchanté de parents ou d'amis retrouvant les leurs, mais â l'aspect mourant; le lent défilé lugubre à travers la ville des évacués sur l'hOpital, vrais spectres h&ves tranchant sur le gris des voitures? Kaut-il dire encore la joie de retrouver les siens, des Français, le sol de la Patrie si cbére, des cœurs battant h l'unisson des nAtres'^ Ces choses se sentent, mais ne se disent pas, surtout quand tout près de vous d'autres pleurent leurs Dis. leurs frères, leurs amis morts