‹ L'Afrique centrale et la Conférence géographique de BruxellesChapitre 3 sur 20 · EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

EN AFRIQUE

Ujiji, 7 août 1876.

Malgré son étendue, le lac Tan^anjika ne donnera plus lieu à des hjnDothéses iantaisistes, car j'en ai fait le tour, je Fai mesuré et j'en ai tracé les vastes confins aussi exactement qu'on le peut faire à l'aide d'un chronomètre passable et à la suite de nombreuses observations solaires.

Le but de cette lettre est d'éclaircir le problème dn Tanganyika, problème qui embarrassa Livin^tone et tant d'autres explorateurs et qui a réduit tant de géographes distingués à livrer à la publicité des coniectures bizarres plutôt que des vérités et des faits. Je me servirai encore une fois pour mon texte de certaines notes puisées dans la lettre du lieutenant Yerney Cameron à

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la Société géographique, en date du 9 mai 1874. Voici comment s'exprime ce brave explorateur : » J'ai eu la bonne fortune de découvrir l'embouchure du Tanganyika. Son courant est faible (de 1 à 2 nœuds). On croit que le Tanganvika se jette dans la Lualaba, entre les lacs Moero et ICamarondo. J'en ai parcouru une étendue de quatre à cinq milles, mais des herbes flottantes jointes à d'énormes joncs m'ont empêché de

Îousser plus avant. La rivière Lukuga est située environ 25 milles au sud du groupe d'îles qu'explora le capitaine Sjpeke. •

Il serait injuste de critiquer une letfre'^aussi brève et que son auteur a du évidemment rédi^r à la hâte, en arrivant à Ujiji. Telle n'est point d'ailleurs mon intention ; mais ces observations serviront de préface à ce oue ie vais dire et marquent en quelque sorte les divergences qui existent entre le lieutenant Cameron et moi.

Le lieutenant Cameron dit • qu'il a eu la bonne fortune de découvrir V embouchure du lac Tan-

Sanyika. » Or, il a incontestablement découvert t petite rivière Lukuça, et comme je n'éprouve que des sentiments d amitié pour ce courageux capitaine, je reconnais avec plaisir que tout en ayant découvert ce qui n'ajamais été et ce qui n est pas l'embouchure du Tanganyika, il n'en a pas moins fait connaître ce que deviendra d'ici à quelques années l'embouchure du Tanganyika, car jusqu'à présent il n'en existe pas, dans le sens

ri>

que nous attribuons à ce mot, c'est à dire qu'il n'existe pas d'écoulement.

• Le courant est faible (de 1 à 2 nœuds). • Je dois contester cette seconde assertion 'comme la

f crémière, quoique à contre-cœur; mais j'attribue 'erreur à la précipitation du voyageur et à l'imperfection des instruments. Le chef qui a accompagné Cameron assure au'il n'a séjourné en cet endroit qu'un temps très court, et le. courant dont il parle pourrait bien avoir été produit par le vent de la mousson qui souffle sur le cours d'eau. Toutefois, vous trouverez plus loin de plus amples détails et le résultat de mes expériences relativement à ce courant.

■ On croit qu*il se jette dans la Lualaha^ entre les lacs Moero et Kamarondo. » Je carierai plus loin du cours du fleuve. Néanmoins, tout le monde, indigènes aussi bien qu'Arabes,

Erononce Mw/tm au lieu de Moero ; et quant au ic de Kamarondo, je n'ai rien pu apprendre à son égard, sauf qu'il n'existe pas, ce qu'on m'a partout assuré d une façon catégoria ue ; mais les gens un peu instruits disent qu'il existe une rivière du nom de Kamalondo ou Kamarondo, tributaire important de la Lualaba ou de l'Ebgarowa.

• • Xen ai parcouru une étendue de quatre à cinq milles^ mais des herbes flottantes jointes à cténormes joncs m'ont empêché daller plus avant, '

Le lieutenant Cameron a parcouru environ trois milles, je crois, et c'est à Lumba qu'il a fait ses expériences. Ce qui Ta empêché d aller plus avant, c'est le papyrus auquel sa description répond peut-être bien ; mais tous les spécimens d'nerbe ordinaire qu'on a observés jusqu'à ce jour dans la Lukuga sont tels qu'un âne bien portant n'en ferait qu'une boucnée en un quart d'heure.

• La rivière Lukuga est située à environ 25 milles au sud du groupe d'îles qyieœplora le capitaine Speke. » L'entrée de la Lukuga est située au 5M9'dO latitude sud, tandis que l'île de Kasenge est au 5''35'30 latitude sud, d'où il ressort que Lukuça est située à une distance de 14 milles au sud ae Kasenge, le point découvert par Speke.

A part ces queloues détails, je n'ai aucun motif de différer d opinion avec le lieutenant Cameron. J'espère ne pas avoir blessé un seul des amis du lieutenant Cameron en relevant las erreurs de son rapport.

Après ce préamoule, je passe à la tradition, qui est mère de l'histoire. Les Wajiji occupent actuellement un petit pays vers le centre de la côte orientale du Tanganyika après avoir'émij^ d'Urimdi. Cette tribu a deux légendes intéressantes relatives à l'origine du lac Tanganyika.

D'après la première, la partie de ce continent qui est actuellement occupée par le grand lac

^H l'afrique 95 ^^M

était jadis une plaiae sur laquelle s'élevait une ^^H grande ville dont on ne connaît pas au juste le ^^H siège. Dans cette ville vivaient un homme et sa ^^H femme, dont la demeure était entourée d'une ^^H cloison, et dans cette demeure se trouvait un ^^H puits ou une fontaine d'une profondeur peu ordinaire et d'où les deux époux tiraient une provision de poisson frais qui suttisait à tous leurs besoins. Ils avaient soin toutefois de cacher à lettTB voisins l'existence de la fontaine et du trésor qu'elle contenait, car le secret se transmettait depuis bien longtemps dans cette famille de père en fils, avec défense absolue de le révéler, sous peine d'un malbeur terrible, mais vague-' ment défini, qui devait s'ensuivre. Bien pénétrés de cette recommandation, les propriétaires de la fontaine vécurent de longs jours.

La vertu de l'épouse n était pas cependant inébranlable, car elle laissa un étranger partager en secret l'amour dont son mari eût seul dû jouir, et lui accordait fréquemment, entre autres faveurs, une partie du poisson frais en question. Or, l'amant n'en ayant jamais goûté avant cette époque, le poisson lui faisait l'effet ^ d'aae délicieuse espèce de viande, et le désir ^^H d'en apprendre la provenance ânit par s'emparer ^^H de tout son être. U ne se lassa pas pendant long- ^^^| temps d'interroger la femme qui se refusait ^^H obstinément à satisfaire sa curiosité. ^^H

l'a jour, le mari étant obligé d'entreprendre ^^H

un voyage à Uvinza, enjoignit sérieusement à sa femme, avant de partir, de veiller attentivement sur la maison, de n'admettre dans ses pénates aucune commère, et ^rtout de ne jpoint faire voir la fontaine. Cette Eve d'Afrique jura qu'elle obéirait fidèlement à ces recommandations, quoii^u'elle se réjouît intérieurement de la perspective de cette absence.

Quelques heures après le départ de son mari, elle courut chercher son amant et, l'ayant trouvé, lui parla en ces termes : • Il j a longtemps que vous cherchez à savoir où je me procure cette viande délicieuse que vous avez si fréquemment vantée. Suivez-moi, et je vous en indiquerai la source. '*La femme le conduisit alors chez elle, enfreignant ainsi les ordres de son époux; puis, afin de rehausser les attraits de la fontaine et le plaisir de voir les poissons faire miroiter dans l'eau leurs nageoires argentées, elle commença par ofirir à son amant oes plats réparés de diverses façons, sans oublier, du reste, e le désaltérer avec du vin de sa propre fabrication. Puis, comme ce noir Lothaire commençait à s'impatienter de ses lenteurs, ne voyant aucune raison jjour qu'elle tardât plus longtemps à lui découvrir son secret, elle le pria de la suivre. Une haie de jonc enduite de terre s'élevait devant le puits mystérieux au fond duquel il aperçut les poissons comme à travers une couche de cristal. Pendant quelque temps, il

contempla ces belles créatures avec un sentiment (Tadmiration; puis, le désir d'en toucher nn et de le regarder de plus près s'étant emparé de lui, il plongea sa luain dans l'eau pour en saisir un au passage. Au même moment, le puits creva, la terre entr'ouvrit ses entrailles et un lac énorme vint se dérouler sur la plaine. Quel-

S|ues jours après, le mari, de retour a Uvinza, fut ort surpris, en arrivant devant Ujiji, d'apercevoir UD grand lac à l'endroit ou s'élevaient auparavant plusieurs villes bâties sur la terre femie. 11 devina alors que sa femme avait divulgué le secret de la mjfstérieuse fontaine et que ce châtiment leur avait été infligé à elle et a ses voisins par suite de son crime.

L'autre tradition que m'ont apprise les anciens d'Ujiji rapporte qu'a une époque bien éloignée (personne ne sait au juste quand) la Luwegeri, rivière située près d'Urîmba et se jetant  l'ouestdans une vallée, fut arrêtée parla Lukuga qui se jette vers l'est, les eaux de la Luwegeri, refoulées par celles de la Lukuga, se répandirent dans la vallée et formèrent le Tanganyika. D'où le surnom de mère de la Lukuga qu'on donne à la Luwegeri.

Les Wagubba ont aussi leur légende. 11 existait jadis près d'Urungu une petite colline, creuse à l'intérieur, très profonde et remplie d'eau. Un jour, la colline ayant crevé l'eau se répandit sur le sol qui se transforma en lac.

Le chef de la tribu qui habite près de r^m*' bouchure de la Lukuga affirme que cette ouverture était autrefois une petite rivière se jetant dans le Tan^nyika, apr^ s'être grossie en chemin de plusieurs autres cours d'eau, mais que le Tanganyika en s'emplissant avait absorbe la Lukuga dont elle avait fait un petit lac ou un confluent. Pendant la saison des pluies, ce confluent déversait son trop-plein dans le bassin du Tanganyika. Depuis deux ans, toutefois, le niveau du Tanganyika s'est élevé à une telle hauteur que le terrain neutre situé entre Tembouchure du cours d'eau et la Lukuga proprement dite a été inondé, de sorte que les deux parties de la Lukuga se sont fondues en une seule. Voilà à quoi se réduisent les traditions.

Passons maintenant des traditions aux hypothèses, aussi exagérées, du reste, que les racontars des indigènes. M. Gooley, membre de la Royal Geographical Society ^ s'est contenté des confidences d'un Arabe demi-sang qui avait trafiqué dans certaines parties de TÂirique centrale, pour faire son livre Inner africa laid open^ où l'on trouve bien des erreurs, qui ont été du reste prouvées d'une façon incontestable. D'amrès M. Gooley, le Tanganvika se rattacherait a la Nyassa. Livingstone lui-même, le premier des explorateurs oe l'Afrique, s'est singulièrement trompé sur le Tanganvika. Il a dit qu'il avait étudié le courant pendant trois mois au moyen

^H l'afrique centrale 99 ^^1

^He plantes aquatiques, lesquelles flottaient tou- ^^M

~^ars dans la direction du nord. C'est par suite ^^M

decette erreur qu'il écrivait et qu'il parlait tou- ^^M

jours du Tanganvika supérieur et du Tanga- ^^M

ny ika inférieur- Le Tan^yika supérieur pas- ^^M

sait pour être l'Albei-t-Nyànza, et l'inférieur ^^M

pour le Tanganvika constaté par Burton. 11 ^^M

était si profondément convaincu de ce fait, que ^^B

lorsque nous nous mîmes ensemble en route ^^^

pour explorer le nord du Tanganyika. il me '

proposa de suivre le fleuve jusqu'à l'Albert i

Nyanza. Depuis que j'ai fait mon dernier voyage .

^^e circumnavigation, je ne m'étonne plus que ^^

^Kiiringstone se soit montré aussi positif à ce ^^|

^■l^et, car j'ai découvert en atteignant l'extré- ^^M

^■uté méridionale et en parcourant la côte occi- ^^H

^■bntale qu'il avait minutieusement cherché ^^H

^Kssue du fleuve. 11 s'était rendu à pied de ^H

^^bzembe & la frontière d'Ugubba, et c'est là seu- ^^H

Bfionent qu'il s'embarqua pour se rendre à Ujiji. ^^M

■ J'ai découvert en outre que, pendant sa dernière ^^H

marche, il s'éUit dirigé directement vers le ^^M

1 Tanganyika. Je n'ai pas lu ses rapports, quoi- ^^M

^qn'îls aient dû avoir paru à l'heure qu'il est. Il ^^M

■avait également côtoyé la rivière depuis le vil- ^^H

■kge de Fonda jusqu''à Ukihita. J'ai visité l'on ^H

^wtrèsl'autretous ses campements; il paraît qu'il ^^H

^■le renonça à ses recherches qu'au point ou sa ^^H

^Hemière route rejoignait la première qu'il avait ^^M

^nivie. Tout ceci tend à prouver qu'a fit pour ^^M

découvrir l'issue du lac des efforts énergiques mais malheureusement stériles, ce qui est regrettable lorsqu'on a déployé tant de persévérance et de courage.

Assis dans mon bateau, je ne toisai jamais les folles hauteurs du Tipa sans me demander comment, à son âge, le célèbre explorateur put tenir bon aussi longtemps après une ascension aussi pénible. Mes hommes excitaient aussi mon admiration, en me faisant remarquer une montagne immense qu'ils avaient mis un jour entier à escalader.

Je me souviens également d'avoir remarqué à Londres, dans les salons Wills, une carte énorme qui couvrait le mur de haut en bas et oui représentait évidemment l'hypothèse de sir Samuel Baker, c'est à dire le mariage imaginaire de l'Albert-Nyanza avec le Tanganyika. Sans se soucier des terribles obstacles que rencontre aujourd'hui l'explorateur de l'Afrique, ce courageux théoricien avait d'un seul coup de pinceau anéanti Ruanda, Mkinyaga, Unyamoenya, Chamali, Nashi et Uzije"; tandis qu'un large lac, semblable à un fleuve et serpentant sur une étendue de près de 800 milles géographiques, s'offrait aux regards ébahis du monde scientifique et non scientifique.

Mais allons au fait. En relisant les duplicata des lettres que j'ai envoyées il y a plusieurs mois à la côte, je m'aperçois avec un sentiment de

^M l'afrique centrale 101 ^^M

H légitime orgueil que j'ai tout lieu de me féliciter ^^M ^ d'avoir touché de si près à la vérité; je me hâte ^^^ ' d'avouer cependant que je n'avais fait connaître ^ mes conjectures quapres avoir visité à deux reprises le lac Tanganyika et avoir constaté avec surprise la crue énorme qu'avait subie le lac en cinq années. Voici la question que je posais dans mes lettres : - Est-il possible que le lac Tanganyika soit en voie de grossir, et que la ^1 Lukuga ne soit qu'un affluent intermittent? • ^^H Maintenant que les traditions, les hypothèses et ^^M les conjectures vont se dissiper devant les éclair- ^^M ci3semeots apportés par une explication minu- ^^H tieuse et exacte, l'on verra que mes conjectures ^^H n'étaient pas mal fondées. Quelqu'un a dit que ^^H le mot Tanganyika était dérivé de» mots kish- ^^H wabili kuchanganya ou ktichanganika, qui ^^H signifient en anglais se mélanger. Que ce soit ^^H MTCooley ou le capitaine Burton. l'idée n'en ^^H est pas moins ingénieuse. Mais le mot a le tort ^^B d'avoir été emprunté à une langue étrangère, 1 parce que le hasard lui avait prêté une certaine analogie avec un mot dont se servent les Wajiji. On ne pourra affirmer de longlemps encore si c'est le iish-wahili ou un autre dialecte septentrional qui constitue la langue mère. Or, en 1 attendant qu'on ait éclairci cette question, par j '^m la comparaison des diverses langues et dialectes ^^J ^m et par l'examen du parcours suivi par les ^^1 ^1 anciennes bandes d'émigrants, il y a tout lieu ^^1

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de douter que cette interprétation soit la bonne.

Au nombre des recherches que j'ai faites dans les alentours du lac, figure mon enquête sur le sens du mot Tanganyika^ lequel n'est en usa^e que narmi les W ajiji, les Warundi, les Wazige, les Wavira et les Wagonia, qui occupent ensemble environ un tiers du rivage. Les Wavendi, les Waâpa, les Warungu et les Wawemba qui peuplent la partie méridionale, l'appellent Jemba, Riemba ou Liemba (le lac). On se souvient que parmi les découvertes annoncées par Livingstone, figurait le lac Liemba, dont le véritable nom est Lax:- Lac. Livingstone avait sans doute demandé maintes fois le nom de l'eau aux indigènes de llumya, probablement dans le kibisa ou Kibisahkishwahui; on a dû souvent lui répondre qu'elle s'apfjelait Jemba ou Liemba, D'où cette lettre de liivinçstone : «J'ai découvert un autre lac, peu étendu, et dans lequel se trouvent deux îles. Les rivages sont jolis, poétiques, etc. • Un peu

filus tard, il écrivait : • J'ai découvert que ce^ ac Liemba s'unit au lac Tanganyika. « Il paraît donc qu'ayant fait des recherches impariaites, Livingstone lui-même ne s'est pas montré exempt d'erreurs. En explorant cette partie du lac Tanganyika (l'extrémité méridionale), on découvre qu'elle s'accorde avec la description du Liemba précitée. On m'a fait voir le village deSakarabwe, où le bon docteur fut conduit, en venant de

I Kaburie, par l'un des chefs de Kihemkuru, et [ fw il fit oae halte de quelque durée.

Les dettj^ iies sont Ntondwe et Murikwa ; les 1 cni&tre rivières sont la "Wizi, la Kitoke, la Kapata et la Mtorahwa.

tes indigènes de Marungu et d'Ueubba occupent la partie occidentale, appelée Tanganyika- Kimana. 11 eut évideni qui si Burton et Speke,

^qui découvrirent le lac, avaient commeDce par W rendre à Fipa, l'on nous eût désigné ce lac «ras le nom de lac Liemba ou Riemba au lieu de Tanganyika. S'ils s'étaient dirigés vers le lac par Pouest, il est douteux que nous en eussions jamais entendu parler sous le nom de Tanganyihn; ils se fussent probablement appliqués à décrire la vaste étendue du lac Kimana, qui se déroule comme une mer et que bordent de poétiques rivages. Ainsi que les Wagandas désignent toutes les grandes nappes d'eau sous le nom de nyanzax, les Wajiji les désignent sous le nom de langani/ikns.

Les recherchesque j'ai faites pour découvrir le sens du terme Tanganvika et les efforts des Wajiji pour me l'expliquer ont abouti à la conclusion que les indigènes l'ignorent eux-mêmes. Peut-être le mot vieni-il de ce que le fleuve est très vaste, que le bruit des vagues est très disftlnct, et qu'd est possible â un canot d'y faii-e un Voyage de long cours, D'où je conclus qu'il lignitie grand, vaste ou long lac ; lac orageux.

eaux vagissantes, lac aux grosses eaux, etc. J'ai appris, en outre, qu'un poisson électrique, surnommé nika, subsiste dans ce lac, mais en ce cas, les deux premières syllabes Tanga défendent de supposer que le lac ait tiré son nom de ce

[moisson; et, d'ailleurs, ce poisson n'est pas par ui-même tellement remarquable qu'il doive prêter son nom à un cours d'eau aussi étendu. Toutes ces questions paraissaient contrarier les indigènes, et je n'avais pas réussi à trouver une solution satisfaisante de ce problème, lorsque, m'occupant un jour, suivant mon habitude, à annoter les noms que donnent les indifènes aux divers substantifs, pour les comparer ans les différents dialectes, j'arrivai au mot Kitanga, petit lac, étang, marais, lac sur lequel les canots ne peuvent naviguer, et MAa, plame. J'ai cru immédiatement avoir trouvé le sens véritable du mot que je cherchais Tanga-Nika^ doit signifier lac semblable à ime plaine, d'autant plus que dans l'intérieur de l'Afrique tout le monde adopte la plaine comme un terme de comparaison pour les grandes étendues de terre ou d eau, de même que le mot Babo ou mer est en usasse parmi les habitants de la côte.

Pendant mon voyage à la Lukuga, le guide principal de Cameron, Para, que j'ai employé aussi, m'a fait observer plusieurs changements qui s'étaient produits depuis que cet explorateur parcourut le lac. Ainsi, l'eau avait envahi, jus-

L AFRIQUE CEXTRALE 105

qa*à une profondeur de trois ou quatre pieds, certaines plages sablonneuses où Gameron avait «ourent amarré ses canots à labri des vagues. Certaines basses terres s'étaient complètement transformées en îles, tandis que d'autres avaient été submergées.

D'après 1 expression de mon guide : • le Tanganyika est en bonne voie d engloutir rapidement Te sol. • Mais le changement le plus remarquable est celui qui s*est produit à l'embouchure de la Lukuga. b'il faut en croire Para et le chef de la tribu avoisinante, il existait à cet endroit, il y a deux ans, une vaste plage de sable blanc s'étendant, depuis I^Ikampmenba, d'un côté, jusqu'à Kara-Point, de l'autre, et traversée par un canal d'une larçeur de 400 à 500 mètres,

flutôt du côté de Mkampmenba que de Kara- Wnt. Plusieurs Arabes, que ce changement surprenait beaucoup, ont confirmé le dire de Para. Or, à l'endroit qu'occupait cette plage, je n'ai plus trouvé, entre Mkampmenba et Kararoint, qu'une ligne de brisants d'une profondeur de deux à cinq pieds; comme la station de Cameron ne pouvait plus servir d'abri aux canots, nous nous sommes trouvés obligés de pousser plus avant, c'est à dire à environ trois quarts de mille.

Kawe-Nyange, le chef de la tribu qui avait conduit Cameron dans sa barque, s'est montré envers moi d'une afiabilité excessive. Il avait

parfaitemeat conservé le souveûir de rhomme blanc, m'a parlé de quelques unes des merveilleuses chosesrqu^on lui avait montrées, et a fini par me dire qu'il hésitait à me permettre de remonter le fleuve Lukaga, car il craignait que l'autre blanc n'eût répandu dans Peau une drogue qui avait fait déborder le Tanganyika et submerger une grande étendue de r terrain. La plage située entre son village et Kara était couverte de vagues blanches et irritées; un village de pécheurs avait été détruit, et le Mitwansi disparaissait sous l^eau. Puisqu'un Sioul j»)aac avait été capable de produire de tels ^Pincements dans le pays, que n-en pourraientproduire deux? Cependant, nos jplaisanteries finirent par dissiper les craintes de K^we-Nyange, et les présents que nous lui fîmes achevèrent de l'engager à s'adjoindre des hommes pour me montrer la terre et l'eau de jctts parages.

Tout ce que j'appris au sujet de la Lukuga, soit à l^iji, soit de la bouche du Knh&i, ^e M qu'accroître ma perplexité. Le lieutenant Cameron avait dit avoir découvert l'embouèhure de la Tanganyika avec un courant d'environ 1 à 2 nœuds par heure.

Des Arabes qui avaient mainte et mainte fois traversé la Lukuga affirmaient que cette rivièfe ne s'échappait pas des terres, mais qu'elle y entrait.

Des Wagubba de Mongis déclaraient qu'il

existait deux Lukugas, dont l'une se jetait vers ïest, tandis que l'autre venait de l'ouest. Un riva^« de terre ferme, ajoutaient-Lis, les séparent l'une de l'autre.

Kuango, l'un de mes guides, aJËnoait qu'il avait traversé U Lukuga cinq lois; que c'était use petite rivière se jetant dans le Tanganyika ; i^îl renoncerait enfin à son salaire si mes tïecourertas ne confirmaient (las ses assertions.

;Pani, le guide princiiiaL de Cameron, faisait remarquer que rhomme blanc n'avait pu voir l'eau couler dans la direction de Rua, attendu qu'elle d'v coulait pas.

A Tenaewe, un indiçène rapportait qu'il existait rannèe dernière deux Lutugas, dont l'une coulait vers le Tanganj-ika et l'autre vers liuaj )ee pluies de cette année, disait^il, ont réuni les "■"iBX rivières en une seule, laquelle «ouïe dans

ua direction occidentale.

Kawe-Njange, le chef, me promettait de tne soateer une rivière se jetant dans le Tanganvika et un peu au «ieesus une seconde rivière ■ê dirigeant vers Rua.

L'on de ses lieutenants assurait qu'il existait autrefois deux Lnkugaa : l'une se jetant dans le lac, i'autre vers Rua ; mais que depuis deux ans les pluies avaient tellement grosisi le Tanganyika que le lac avait absorbé le liras de la Lukuga -mi s'y jetait, tandis qu'il s'était réuni au bras lu fleuve qui coule vers Rua; toutefois, cette

fusion avec la Rua-Lukuga n'était pas continue et ne se produisait que pendant les neures de la mousson au sud-est (Manda); dans l'après-midi, une fois que le vent s'était calmé, la rivière retournait comme d'habitude vers le lac.

Enfin, j'ajouterai que M. J.-F. du Bourgh, ingénieur civil et membre du Royal Geographical Society, que j'avais chargé de dresser une carte géologique de l'Afrique centrale, a constaté sur ses plans, près du site qu'occupe la Lukuffa en Question, un petit lac d'où une rivière oeboucne pour se jeter dans le Tanganyika. Je dois le dire : ou que ce monsieur ait puisé ses renseignements, u a représenté les parages tels qu ils étaient, il y a quelques années.

Dans les circonstances actuelles, personne n'a précisément raison, personne n'a complètement tort. L'exploration et les recherches faites pour expliquer ce phénomène géographique confirment en même temps toutes ces assertions contradictoires ; mais sans la carte que je vous ai envoyée à Tappui de mes observations, je désespérerai de pouvoir les rendre plus intelligibles.

Accompagnés de Kawe-Nyange et de quelques uns de ses gens, nous avons remonte un beau cours d'eau, bien ouvert et dont la largeur moyenne était de 90 à 450 mètres. D'une rive à l'autre, j'ai constaté une largeur uniforme de 400 à 600 mètres, mais les coudes de la rivière.

^B l'afriql'f: 109 ^^M

^^ l'abri des vents de la mousson, nourrissaient ^H des touffes épaisses de papyrus. Ajirès avoir ^H parcouru un espace de trois miUes contre le vent ^H du sud-est, nous avonii fait ijalte dans un endroit ^^Ê que Kawe-Nyange nous a dit être la limite ^H extrême du voyaçe de Caiiieron; c'est un petit ^^M coude, enveloppe de plantes de paryrus et situé ^^H k quelques centaines de mètres au nord-ouest de ^^H Lum1>8. ^^H

Pour prouver que, comme il l'avait dit, la ^^H Lukuga se partageait en deux branches, l'une se ^^H jetant dans le lac, tandis que l'autre en débou- ^^H chait, Ka«'e-Nyange a appelé notre attention sur ^^H l'écume qui i-etournaït e combaltaU, disait-il, ^^H les petites vagues soulevées par le vent du sud- ^^1 est. Celte intelligente observation lui valut quel- ^^| ques paroles d'encouragement. ^H

Après avoir débartjue â Lumba tous ceux dont ^H l'auxiliaire m'était inutile pour les recherches ^H aue j'allais faire aveC mon embarcation, je fis ^^1 dresser un camp convenable et déblayer un ^^H petit morceau de terrain, afin çue le bateau et ^^H le canot pussent être amarres tout près du ^^^| rivage. Je poussai alors plus avant sur la ^^H Lukuga. Arrivés à une centaine de mètres au ^^1 delà, nous atteignîmes la limite d'eau libre, nous ^^H heurtant à une niasse de papyrus, apparemment ^^H impénétrable, et qui croissait d'une rive & ^^^| l'autre. Nous nous arrêtâmes un instant, et à ^^H r^de d'une sonde mobile nous nous efforçâmes ^^H

de' trouver un courant. La sonde* n^en indiquait ancun^

Nous parYÎnmes à traverser environ une vingtaine de mètres de plantes de papyrus, sans pouvoir aller plus loin, car nous rûmes afrrétés par des b^^cs de boue noire comme de la résine et contenant de la glaise et de la vie animale. Je as faire la courte échelle à quatre hommes» et me hissant sur leurs épaules avec une rame pour uni(^ue soutien, j'essa va i d'obtenir un coup d'œil fféneral de ce qui s'étendait en avant et autbur de nous.

C'était une masse de plantes de papyrus bouchant le lit du fleuve aune rive à l'autre, sauf sur quelques points où ces plantes faisaient dercle autour de petits marais d'eau stagnante^ tandis qu'à une distance d'un mille au plus j'apercevais des arbres qui me paraissaient sortir de l'eau. Après avoir quitté mon perchoir, je donnai l'ordre à deux dte mes hommes de se diriger en sens opposé vers la rive, en marchant sur les couches de DOue. Après les avoir observés quelques instants, je m'aperçus que la vase n'était

Cas- assez ferme pour supporter le poids-^ d'un omme; je me hâtai donc de les rappeler. Je retournai alors sur l'eau ouverte et meTésolus à tenter une nouvelle expérience pour découvrir s'il existait un courant.

Quatre jours' d'expériences, de recherches et d'enquêtes m'apprirent que jusqu'à l'extréinité

sud-est du pays de Mitwansi (qu'on pourrait appeler un marais et qui reçoit, en Tabsorbant, une grande quantité d'eau poussée chaque jour dans^ cette direction par le vent du sud-est) il n'existe pas de courant, mais qu'au contraire, le trop-plein d'eau que ne peut absorber le marais retourne vers le lac, dès que le vent s'abat; sur une étendue de deux milles depuis l'extrémité sud-est de Mitwansi, le lit entier est formé d'une rive à l'autre de couches de boue tenaces renfermant des marais stagnants et quelques petites nappes d'eau qu'entourent des forêts de plants de papyrus; a une distance de trois milles, où 1 ancien dépôt lacustre est plus ferme et où le papyrus est remplacé par des roseaux, on aperçoit d'abord une bourbe, une espèce de suintement qui coule vers l'ouest, poursuit sa course dans cette direction au pied des monts Kiyanja, va se former dans un lit convenable et finit par assumer la dignité d'une rivière et par prendre le nom de Liundi.

Ce Mitwansi est une route formée d'une couche de matière alluviale, route qui est l'œuvre commune des vents du lac (lesquels soufflent dans la direction du sud-est, depuis la fin d'avril jus-

3u'au' milieu de novembre) et du faible courant n premier affluent de la Lukuga.

Le courant (comme l'explique, du reste. Toxicité de l'espace qu'il couvre) subissait chaque jour, pendant sept mois de l'année, l'influence

des vagues du lac poussées de ce côté par le vent ; ces vagues se rapprochaient tous les ans de sa source, et le détritus qu'un cours d'eau plus fort eût porté dans le lac allait se déposer parmi les touffes de papyrus. Cette plante fleurit dans les lagunes d'eau douce ou aans les bras éloignés des rivières; une fois qu'elle a pris racine, elle devient presque aussi inébranla ble qu'une forêt. Les cours du lac s'avançant chaque année à la suite de la crue enlevaient peu à peu au courant de la Lukuga une partie de sa face ; les plantes aquatiques et les autres matières organiques n avaient pas plus tôt subi l'influence des vents du lac qu'elles s'amoncelaient parmi les papyrus ; d'autres matières portées directement par le lac, telles aue des joncs et des amas de vase provenant de la rive, etc., venaient les rejoindre et se trouvaient souvent précipitées contre elles. Le sol, le sable, la végétation en décomposition s'entassaient sur le tout et l'entraînaient sous leur poids, et c'est cette espèce d'ensevelissement des premiers débris qui finit par créer une route de boue et de vase, et de cette route l'on vit jaillir une abondante production de papyrus dont les têtes étaient aussi serrées que les gerbes dans un champ de blé.

On voit donc que tant que la Lukuga était encore une rivière, il se produisait une précipitation continue de détritus qui s'entassait régulièrement sur un point donné, jusqu'à ce que la

rivière se fût trouvée complètement anéantie. Aujourd'hui, rien ne marque plus son cours d'autrefois, sauf les traces de son lit et les petits cours d'eau tributaires.

Le Tançanyika s' étant élevé au niveau du Mitwansi (il importe peu que ce soit cette année, l'année dernière ou antérieurement), il faut s'attendre à un changement, et avec le temps ce changement se dessinera plus nettement et devienora plus remarquable.

La boue, la vase et tout le papyrus du Mitwansi sont encore trop faibles pour pouvoir résister longtemps au volume deau toujours croissant que reçoit chaque année le Tanganjika ; du reste, Ton remarque sur la côte occidentale une pente assez rapide où pourra s'écouler le trop-plein d'eau ; on verra donc d'ici à cinq ans, ou plus tard çeut-étre, se former un affluent dont les proportions seront très vastes et la force considérable, car la nature a fait entendre au Tanganyika son veto : • Tu t'élèveras jusqu'à cette hauteur, mais non plus haut. •

Ces résultats auxt^uels je suis arrivé à force de patience et d'impartialité, ne s'opposent pas à ce que le lieutenant Cameron revendique pour lui seul l'honneur de sa découverte ; j'y vois plutôt le simple rapprochement de constatations en apparence contradictoires. Tout cela constituait

Eour moi une embarrassante énigme qui s'emrouillait de plus en plus à mesure que je cher-

chai» à la résoudre, et c'est seulement en visit&nrt les lieux en personne que j'ai pu arrivel^ à tirer la question au clair.

En Taosence d'un géologue de profession, je me permettrai desoumettre rooi-meme quelques réflexions à ceux de vos lecteurs qui pourraient prendre intérêt au sujet de la Lukuga, et' qui sont plus compétents que moi en cette matière. Je ne puis m* expliquer l'existence de cet intéressant pnénomène que de cette façon : je m'imagine que le renfoncement creusé dans le sein du Slateau par les eaux du Tanganyika est l'un es résultats du déluge.

Si Ton a le droit d'exprimer sa pensée, lorsqu'on est accoutumé à lire l'histoire géologique et à reconstruire le passé en se basant sur les indices qu'on observe dans le flanc des roches ou dans le contour d'une montagne, je me hâterai de l'émettre. Après que l'Océan se fut retiré dans le lit qu'il occupe actuellement, la Malagarazi et la Luwçeri durent se répandre dan» le golfe qu'elles lorment aujourd'hui et se frayer une issue vers l'ouest, en séparant d'a])ora le Kiyanja du mont Kelunga. Ce renfoncement était apparemment, à cette époque, un plateau de terre ferme dont la surface était accidenté© comme l'est aujourd'hui la surface de l'Unjramwezî et de l'Uhnai ; et les deux rivières; unies à des* cours d'eau moins importants, durent le tra^ verser sans obstacle pendant des siècles, peut-

être pendant des époques entières. En effet, ce renfoncement marque la place qu'occupait autrefois une montagne soliae et homogène, et dès lors, comment expliquer autrement que je ne Tiens de le faire le fait de cette montagne qui s'est creusée à une profondeur de plus de mille pieds, au point que les paisibles eaux de la Liundi peuvent en traverser la base en venant de l'orient. Il fallait nécessairement un volume d'eau beaucoup plus considérable que celui de la Liundi) ^ui n'a pour s'alimenter oue la vase du Hitwansi, à trois milles à Test ae Kiyanja, et dont la provision n'a dû être que des plus mai* grès, jusqu'à cette année du moins.

En admettant que tel était à l'époque dont je parle l'état de cette région, il est assez facile de 86 représenter les transformations qu'elle a successivement subies. On peut donc supposer l'action d'un volcan qui aurait exhaussé le plateau, déchiré la terre ferme, produit un ravin, entassé sur ses bords de longues rangées de sommets et donné à la surface unie du plateau l'aspect irréçulier et accidenté dont il est empreint aijjoura'hui. Son lit, une fois rompu, le grand fleuve

!ui arrosait autrefois toute cette région et rou- %ïi ses eaux entre les monts Kihinga et Kiyanja, se sera précipité brusquement et de plusieurs côtés dans le golfe immense creusé par le volcan, jusqu'à ce qu^il ait formé une rivière assez courte et peu profonde,, s'écoulant des pentes

orientales des montagnes susnommées vers le sud-est, pour prendre plus tard le nom de Lukuga; depuis Tépoque où se produisit cet immense bouleversement de la nature, les deux moitiés du fleuve coulant en sens inverse auraient contribué à remplir le creux, de telle sorte qu'ils paraissent aujourd'hui être sur le point de terminer complètement leur tâche.

Les eflets visibles de cette grande métamorphose fféoloçique ne sont pas les mêmes à l'extrémité méridionale qu'au nord et au centre. A l'extrémité méridionale, le plateau chargé de rochers qui s'empilent les uns sur les autres, s'affaisse brusquement jusqu'aux profondeurs verdâtres du lac, et les voyageurs qui côtoient ces rives semblent contempler le zénith, alors qu'ils lèvent les yeux sur les rares buissons et les arbres gui croissent sur le bord de ce plateau tordu; mais au centre et surtout dans les environs de Tongive, sur la côte orientale, et de Tembwe, sur la côte occidentale, il semble que l'on se trouve dans le voisinage du lieu où la nature se livra pour la première fois à ses convulsions et où se produisirent les premiers éboulements. A Tongive, l'on aperçoit un assemblement de pics élancés ou de cônes semi-circulaires ou'un savant appellerait plutôt des cratères fermés. Au sud ae Tembwe, Ton aperçoit une montagne inclinée vers le nord-est, aont le faîte est élevé et irrégulier, et dont la conformation

ressemble beaucoup à celle du Tongîve. Au nord du Tembwe, et du môme coté, l'on remarque un affaissement prononcé du sol. D'une hauteur de 4.000 pieds au dessus du niveau du lac, le sol se dérobe brusquement jusqu'à ce qu'il n'offre plus qu'une hauteur de 1,50U pieds au dessus de ce même niveau. Il est surmonté en cet endroit de mamelons isolés et de cônes. Le basalte dont se compose le rocher se transforme lui-même en une espèce de spath décomposé, suivi par un tuf épais et calcaire, lequel est fortement imprégné de fer. C'est là, du reste, le caractère minerai des deux rives de la Lukuga. Je n'ai trouvé sur aucun point de la cote des rochers dont la substance est aussi moUe que ceux qui environnent la Lukuga. Le sol va toujours en se creusant ' isqu'à tioraa, où il se redresse à une hauteur Bconsidérablequepartoutailleurs, maisavec pentes moins escarj^ées et moins rudes qu'à itrémité méridionale. Ici, la terre est revftue ne riche végétation comme on n'en voit que sous les tropiques, végétation qui se compose d'arbres, de mammules et d'une variété infinie de plantés et de buissons. L'élévation que marque le sommet de Goraa, comparée à celle du plateau situé à l'ouest, donne à supposer que l'explosion volcanique dut culbuter la côte nord-ouest tout entière, se contentant d'élever et de desceller les ■ds du ravin. Celui-ci, use et décomposé par ition de la température et de l'eau, présente

sur une étendue de q^uatre à cinq. milles «ôtte multitude d'effets variés qui,.idansjtes paysaâpos montagneux, réalisent le plus souvent ïméù

Îu'on se fait du sublime. Une fois qu'on a perdu e vue le ravin qu'emplit le Tanganyika, le plateau se dessine nettement sous sa ionne primitive et présente une pente graduée vers 1 ouest.

Ënixe le nord de Goma et les Jbautes montagnes d'Uvira, le sol s'affaisse aussi rapidement qu'à Ugiibba. 11 semble au*il se soit produit de oe Qôtè iun éboulement subit et que le rocher souterrain ait fui dans la direction N.-N.-E.,'pour rebondir ensuite à l'endroit où il forme aujourd'hui la péninsule d'Ubwari, laquelle possède une étendjoe de plus de 30 milles.

En se rendant d' Ujijiià Uvira, Burton et Speke décrivirent Ubwari comme une île, sans doute parce rque les Waiiji l'appelaient légèrement Kirù^ ou Ue. En l§7l, Livmgstone et moi nous entendîmes désigner à notre tour, sous le nom de Muzimu,,ce que nos prédécesseurs avaient appelé l'île d'Ubwari. Quatre explorateurs se sont donc mépris sur une seule section du lac Tanganyika. A vrai dire, nous avions tous tort.

Ma dernière exploration m'a prouvé que les

{>ays de Karamba et d'Ubwari forment une ongue et étroite péninsule se rattachant assez solidement à la terre par un isthme large de sept milles, dont le centre a une élévation d'environ 200 pieds au dessus du niveau du lac. On voit

4oAC que nos premièias constatations ne deviendront exactes (jue lorsque le Tanganyika^e eeca élevé de :200 pieds de plus ; r^espèce d'égout collecteur forme par la Ltikuga rendra cette crue impossible.

L'existence d'un golfe profond, leouel pénètre au sudHsud-ouest entre Masanzi et l bwari s'exjplique par le fait que nous nous trouvons en. présence, non pas d'une île, mais d'une péninsule. J'ai pris la liberté de baptiser ce grand bvas du lac au nom de çolfe Burton, en l'honneur de l'homme qui a aécouvert le Tanganyika, de même que le golfe Speke distin^e une formation du même genre aans la section sud-est delà Victoria-Nyanza.

Arrivé au sommet d'une des collines d'Ubwari, ie portai mon regard vers l'occident; fêtais le premier blanc qui eût joui de ce privilège, • car l'on trouve toujours maille »à partir «avec les indigènes d'Ubwari. La journée étant très beUe, je pus, à l'aide d'une lunette d-approche, distinguer (de loin, il est vrai) les pays imp^étrables et sauvages situés à l'ouest du

Êolfe Burton. Le. sol présente de longues onduttions montagneuses, entrecoupées de profondes vallées sur une étendue de èO à 30 milles; . puis, l'on voit se dérouler de nouveau la grande surface plane de cette partie de l'Afrique centvale, -se rejoignant dans le lointain au plateau de Qoma, après voir décrit une immense courbe

vers le sud-ouest. Ces vallées, qui entrecoupent les plis des montagnes, donnent naissance à une multitude de petites rivières qui se jettent toutes dans la partie occidentale du golfe Burton.

Voilà donc quelques uns des effets les plus frappants de cette formidable convulsion de la nature qui morcela les plaines de l'Afrique centrale et creusa dans son sein l'immense ravin du Tanganyika. Du reste, cette convulsion ne remonte pas à une époque si éloignée que les savants ne puissent la déterminer d'une façon assez précise. C'est du moins l'opinion que je me hasarde humblement à exprimer. Les agents qui produisirent cette étrange métamorphose ne sont pas, dit-on, complètement anéantis dans cette partie de l'Afrique centrale, car l'on m'assure qu'il y a environ dix-huit mois, une montagne d'Urundi fut culbutée des hauteurs qu'elle occupait jusque dans la vallée et ensevelit plusieurs vulages, ainsi que la population tout entière. Ce désastre se produisit près de Mukungu, dans le pays d'Urundi.

On vit, il y a trois ans, la surface du lac Tanganyika s'obscurcir, dans le voisinage d'Ujiji, sous l'influence d'une substance noire, se manifestant en gros morceaux et même en tas. Les eaux en les vomissant sur la plage d'Ujiji les livraient à l'examen des indigènes qui les ramassaient avec surprise. Les Wajiji appelèrent cette substance excréments de la foudre. Du reste, ils

demeurent toujours convaincus d'avoir trouvé juste. Les Arabes l'appelèrent çoudron et en firent des provisions considérables. Comme je cherchais une substance quelconque pour bouchonner mon bateau avant d'entreprendre mon voyage d'exploration, on me présenta quelques morceaux de cet excrément de la foudre ou goudron^ que ie reconnus pour de l'asphalte, oette matière s échappait sans doute de Quelque fissure dans le lit du Tançanyika, attenau que, malgré de nombreuses recnerches sur la côte, je ne parvins pas à obtenir la moindre trace de sa provenance.

Ujiji, 40 août 4876.

Cest, paraît-il, Ismaïl, khédive d'Egypte, qui a dit que tous les explorateurs du ml annonçaient à leur retour qu'ils avaient découvert une nouvelle source du Nil. Celui qui a rapporté cette plaisanterie croyait sans doute que Son Altesse raillait les explorateurs comme ils le méritent. Quoi qu'il en soit, je dois informer le khédive, par la voie du Daily Telegraph et du New- York Herald, qu'il peut se vanter de régner sur un fleuve dont les nombreuses sources mettent les connaissances et les qualités des explorateurs à une rude épreuve.

Cette grande rivière possède non seulement

xme mais plusieurs origines. James Bruce découvrit Tune de ses principales branches, appelée depuis le Nil bleu; SpeKe et Grant en découvrirent une autre, désignée sous le nom de Nil Victoria, et sir Samuel Baker en mit au jour une troisième qu'il appela TAlbert-Nyan^a ; et enfin, malgré tout cela, ces messieurs n'avaient pas encore épuisé la liste des sources du Nil. En apercevant 1^ carte que je vous remets ci-joint pour vous signaler une autre source encore. Son Altesse s'écriera sans doute : • Que vois-je? quoi? une nouvelle source '- Est-il possible que la (Question ne soit pas encore résolue ? • Si le vieux fleuve pouvait lui répondre, il me semble qu'il le ferait en ces termes : • Combien de sources ton grand-père, Mohammed-Ali ou ses fils Ibrahim et Ismaïl ont-ils découvert, et jusqu'où m'as-tu exploré, toi, si puissant, toi qui avais le plus grand intérêt à apprendre d'où je viens et quelles sont les eaux que j'apporte de si loin pour arroser tes jardins et teis champs, et pour te nourrir toi et ton peuple?

• 0 ingrats Egyptiens! qui de vous a cru devoir se donner la peine de découvrir ma source, afin de m' honorer comme je le mérite? Si par une faveur spéci^, je confie quelques uns de mes secrets aux étrangers qui viennent de loin et leur permets de contempler mes merveilleuses fontaines et mes lits pleins de fleurs, est-ce toi qui peux Ven glorifier? Si tu envies de telles distinc-

tions, mets-toi à la recherche de mes nombreuses ramifications sous Téquateur. •

Si Son Altesse consent à siccepter ma réponse, je la {Mrie de prendre connaissance de quelques cAKorrations que j'ai à lui soumettre, au sujet du fleuve connu sous le nom de Kagera, Ingezi, Kitangnle ou Nawaranço, et que les indignes de Karagwe et d'Uganaa appellent la FiÛe du Fleuve à Jinga, le Nil Yictona. Il paraît que les opinions se partagent sur le sens véritable de la source d'une rivière, et les voyageurs brûlant de «'attirer la gloire d'une découverte, contribuent quelquefois à en rendre le sens encore plus indécis.

Les cens casaniers, à oui échoit la tâche de refinoidir l'enthousiasme aes voyageurs, s'accordent généralement à penser que la source est la tête, l'origine, l'extrémité où la provision d'eau réside dans une fontaine, un marais, un lac; ou bien que le fleuve est formé par une série de fontaines, de marais ou de lacs; mais généralement il existe un tributaire principal qui s'étend jusqu'à l'extrémité du fleuve, et c'est ce tributaire, queUe qu'en soit la forme, qu'on appelle la

m»9ee.

'Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c'est Speke qui, dans un moment d'impatience, s'écria dans un de ses ouvrages : • Quelle est la source du fleuve? Est-ce le lac qui en reçoit un petit filet d'eau, ou bien les tributaires que le lac

réunit, ou bien encore les nuages dont Teau approvisionne ces tributaires? • Avec un raisonnement pareil, on pourrait, à mon avis, aller f>lus loin encore et demander : • Ou bien est-ce 'humidité et les vapeurs qu'absorbent ces nuages ou l'océan qui crée ces vapeurs et cette humidité? • Si l'on admet de semblables questions, pourquoi les explorateurs se donnent-ils tant de mal pour découvrir la source des fleuves alors que 1 enfant le moins avancé en connaît parfaitement l'origine générale? Qu'on se souvienne du véritable sens du mot source, et l'on comprendra aisément comment il arriva que Bruce, Speke et Baker rentrèrent dans leur pays avec une nouvelle source du Nil et que je vous en envoie maintenant une autre. Speke et Baker font tous deux allusion dans leurs ouvrages aux réservoirs du Nil, Speke, accompagné de Grant, découvrit le lac Victoria et le Nil Victoria. Le lac Victoria est une magnifique nappe d'eau. Je vous en ai envové, il y a quelque temps, une carte dressée d'après les résultats de notre circumnavigation. Il reçoit dans son sein nombre de jolis cours d'eau, dont deux sont très importants.

La Shimeej^u a une étendue de 290 milles depuis sa source jusqu'au point où elle débouche dans le lac, et mon Nie Alexandra possède, d'après les recherches que i'ai faites jusqu'ici, une étendue de 310 milles, et peut-être bien du double.

La Shimeeyu, qui pourrait être comparée à la Tamise, puise ses eaux dans de vastes plaines, des forêts et des flancs de montag^nes; mais le Nil Alexandra possède un volume a'eau plus considérable encore (même dans la saison des sécheresses) que celui de la Tamise et de la Severn réunies, tandis que sa couleur et sa limpidité indiquent qu'elle doit prendre naissance a une grande distance et à Fouest du Tançanyika, ou que son cours est intercepté par quelque lac qui

Surifie ses eaux. Ayant voulu m'en assurer, j ai écouvert qu'il existe effectivement un lac d'une étendue considérable et connu sous plusieurs noms différents.

Speke retourna en Angleterre après avoir visiié l'embouchure du lac Victoria et parcouru une certaine partie de ses côtes septentrionales et occidentales. Peu de temps après, un triste accident vint enlever à la Royal Geographical Society l'un de ses plus infatigables explorateurs.

Sire Samuel Baker, ayant appris par Speke et Grant qu'il existait un lac à 1 ouest d'I nyoro, se dirigea de ce côté et eut la bonne fortune de découvrir un autre lac de toute beauté, que les Wanyoro açnelaient huta N'zige ; les w a-

fanda Muta Nzige; les Wasagara, Nyanza Jnyoro ; les Wanvambu, de tous ces noms à la fois ; et auquel Baker eut la loyauté de donner le nom à'Alber^t Nyanza, Embarqué sur un

canot du pays, il explora environ 60 milles de la cote nord-est et découvrit que^le Nil Victoria quitte le lac Victoria pour aller alimenter le lac Albert. Un peu plus loin, au nord, TAlbelrt Nyanza déverse ensemble tous ses affluents (au nombre desquels figure le Nil Victoria) dans le Nil blanc, que grossissent, sur la route d'Egypte, d'autres cours d'eau plus ou^ moins importants.

Près de Khartoum, le Nil blanc se grossit encore des eaux du Nil bleu, lequel fut découvert par James Bruce et prend naissance en Abyssinie. Si Ton me demande pourquoi je me lance dans des détails aussi vulgaires et aussi répandus, je répondrai que j'écris pour les lecteurs du Baily Telegraph et du New-York Herald, qui sont à peu près au nombre de cinq cent mille ; que, parmi cette grande multitude, il se trouve sans doute des personnes dont l'esprit s'embrouille un peu au sujet de la géographie du Nil, parce qu'elles ne savent pas tout ce

3ui a été fait jusq^u'à ce jour, ce qu'il reste à écouvrir, et je crois oue ces observations sont nécessaires pour bien eclaircir la question.

lacs, l'Albert et le Victoria. Je découvris que la pente de la section était plus rapprochée du Victoria, c'est à dire de l'est, et qu'aucune

L'AFRIQUE CExNTRALE 127

ririère digne de ce ifom, sauf le Rusango ou Mpangai, ne se jette dans le lac Albert du côté

Da reste, il est impossible qu'un cours d'eâu impartant alimente FAlbert au sud, parce que rAiexandra Nyanza, que je décrirai tout à rheure, occupe un lit beaucoup trop grand et doit nécessairement puiser sa provision dans la section qui sépare le Tanffanyika de l'Albert, comme 1 Albert est séparé ou V ictoria.

Si l'Albert est alimenté par d'autres affluents que le Nil Victoria, il faudra les chercher au sud-ouest et à l'ouest du lac Albert, en lançant un navire sur le lac ou en longeant la côte. Si Ton trouvait de ce côté une fontaine assez

ffrande pour exercer sur le lac une influence aécisive ou pour grossir le Nil blanc lui-même si le lac Albert n'en interceptait point le cours, il est évident qu'il faudrait également tenir compte de cette rivière en énumérant les sources du m

Baker a appelé le lac Albert un réservoir du Nil, parce qu il a pour affluent un cours d'eau aussi considérable que le Victoria; mais, à mon avis, ce superbe lac mérite même un plus beau titre, ainsi que je le démontrerai plus loin. Mes explorations m'ont démontré que le lac Victoria est également un réservoir du r^il, mais je saurai prouver que le lac Victoria mérite aussi un nom plus majestueux et tout à fait distinct de celui

qu'on donne au lac Albert. On me permettra de placer dans leur ordre (]|uelques Questions et quelques réponses. — Ou le Nil olanc s'alimente-t-il? — Dans le lac Albert, principalement. — Et le lac Albert? — Dans le Nil Victoria, principalement (du moins, d'après ce qu'on sait jusqu'ici). — D'où sort le Nil Victoria? — Du lac V ictoria. — Où s'alimente le lac Victoria ? — Dans le Nil Aleœandra, principalement. — D'où sort le Nil Alexandra ? — Du lac Alexandra. — Où ce dernier s'alimente-t-il ? — Dans le Nil Alexandra supérieur et d'autres cours d'eau, lesquels ne sont pas encore connus. 11 est donc éviaent que le Nil égyptien est produit par la réunion du Nil bleu et du Nil blanc, que le NU blanc provient du lac Albert, que le Nil Victoria sort du lac Victoria ; enfin, j'ai découvert que le Nil Alexandra inférieur prend naissance dans la lac Alexandra.

On verra donc que j'ai donné à ces lacs des titres plus sérieux que celui de réservoir, car sans la source de la provision, q^ue deviendrait le réservoir ? A vrai dire, ces divers lacs sont des accidents de la nature qui a intercepté le cours de la rivière depuis le Nil Alexandra et morcelé la rivière en plusieurs cours d'eau : le Nil blanc, le Nil Victoria et le Nil Alexandra. La Lualaba, découverte par Livingstone et qu'on peut décrire de la même façon, se trouve dans le même cas.

Le Ghambezi alimente le lac Bemba ; le lac Bemba crée la Luapala ; la Luapala alimente le lac Mweru ; le Mweru crée la Lualaba de Webb; celle-ci, alimentée par d'autres tributaires, alimente à son tour la Lualaba inférieure; en un mot, la Lualaba inférieure est le débouché de la Lualaba de Webb; la Lualaba de Webb sort du lac Mweru ; la Luapala sort du Bemba. Ces lacs sont des accidents de la nature, comme le Nyanza du Nil, et présentent une variété d*interceptioiis ou de bassins dans le cours de la rivière.

S'il faut en croire les indigènes, le lac Alexandra répond à un double but. C'est un bassin destiné à recevoir un grand nombre de tributaires et possédant trois embouchures, l'une au nord d'uguvu, par la Ruvuva dans la partie inférieure du jNil Alexandra; la seconde au sud dXguvu, dans la même rivière par la Kagera; la troisième, qui se jette dans le lac Kivu, en traversant un marais ou un lit de vase. C'est là

Sue le Rusizi prend naissance et qu'il se vide ans le lac Tan^anyika.

Les curieux demanderont peut-être pourquoi j'ai distingué par le nom d' Alexandra les découvertes que je cite plus haut. J'irai au devant de cette question en vous donnant avec franchise l'explication suivante : Le capitaine John Hanninç Speke et le capitaine James Grant, officiers anglais tous les deux, traversèrent cette même

rivière» le Nil Alexandra, en se dirigeant vers IJçanda pour découvrir rembouchurô du lac Victoria. Je ne sais ce qu'ils en pensèrent. Je n'ai pas leurs écrits sous la main ; sans doute qu'en voyant cette rivière couler dans un canal étroit (sur une largeur de 150 mètres d'eau profonde et rapide) ils ignoraient sa profondeur, et ayant un but beaucoup plus important à poursuivît, puisque l'espoir de découvrir le Nil Victoria régissait toutes leurs actions, ils durent négliger delui accorder toute l'attention qu'ils lui eussent consacrée si leur mission eût possédé un caractère plus général. 11 est donc incontestable que ces deux eminents officiers anglais sont les premiers qui aperçurent la rivière en question. Si Sçeke vivait encore, je suis convaincu qu'il eût fait un nouveau voyage dans cette intéressante rég^ion, car le roi Rumanika m'assure q^ue telle était son intention. S'il avait pu revenir parachever, pour ainsi dire, ses découvertes et en réunir les fragments, les indigènes et son aimable ami Rumanika lui eussent fait voir la âUe du Nil Victoria.

En cherchant autour de lui un nom di^ne de ces nouvelles découvertes, comment aurait-il pu trouver pour les immortaliser un nom plus gi^a-' cieux, plus ennobli par la vertu, plus illufirffcré par la naissance que celui de Son Altesse Koyale Alexandra, princesse de Galles ? Ce sbnt des officiers anglais qui virent la rivière pour la première fois.

Le Daily Télégraphe un journal anglais, a fourni la moitié des fonds nécessaires aux dernières découvertes qui ont été faites. Je me hasarde donc, au nom des intérêts anglais et américains que je représente ici, à demander, par la voie dfe votre iournal, qu'on me permette de donner le nom de S. A. R. la princesse de Galles au nouveau lac et au nouveau fleuve

Jue j'ai découverts, lesquels sont liés aux écouvertes précédentes et sont diçnes, ie l'espère, de figurer parmi les faits glorieux dont les noms d'AiDert et de Victoria éterniseront le souvenir.

Vous trouverez sans doute assez hasardée la. lettre que je vous écris en ce moment et que je tous envoie ; mais j'ai des motifs sérieux pour afi^r ainsi. Je suis trop éloigné des fils télegrapniques pour pouvoir corriger une erreur et je n'ambitionne pas l'honneur d'être accusé d'avoir avancé un fait à la légère, quoique je puisse retrancher ma faute derrière cette excuse : » Ce sont les indigènes qui me l'ont dit. « Je n'estime les renseignements des indigènes et des Arabes qu'à titre de suppositions capables de mettre le voyageur sur la trace de ce qu'il cherche, mais ne devant jamais être pris à la lettre ou considérés comme étant exacts. Les Arabes les plus intelligents, les Wanguana, les Wasawhili et ïe* indigènes de l'Afrique centrale, comme s'ils appartenaient tous à la même souche, possèdent

au plus haut degré l'amour de Texagération. C'est seulement dans le cas où l'explorateur ne

5 eut se rendre en personne sur les lieux, qu'il oit se permettre de publier des nouvelles géographiques sur les rapports des indigènes, et il ne doit le faire qu'après avoir soigneusement analysé leurs témoignages, comparé les renseignements obtenus Sans différentes localités, et avoir exercé tout son jugement à peser la plus petite information, en mêlant même à cette opération un sentiment de prudente méfiance. 11 m'a fallu parcourir tout le territoire depuis le confluent au Ruvuru et du Kujera jusqu'à Ujiii, en faisant le tour du Tanganyika, et recueillir parmi les Wazige et les Warundi des témoignages qui s'accordaient entre eux, avant de trouver suffisamment de courage pour publier des faits que je n'avais pas contrôles personnellement. Je vais vous citer brièvement trois exemples de l'habitude de mentir qui prévaut chez les noirs. Us vous convaincront que l'explorateur ne peut se munir d'une meilleure arme que la méfiance.

Voici d'abord ce que me racontait Manwasera, capitaine de l'expédition anglo-américaine, au cours d'un entretien que j'avais avec lui : • Me trouvant à Karagwe il y a cinq ou six ans, je grimpai jusqu'au sommet d'une grande montagne près de Rumanika, et j'aperçus à l'ouest un lac énorme. J'estime qu'il est situé à trois jours de

^M l'afrique ckntralf. 133 ^^H

marche. Je ne pus distinguer l'autie rive du ^^H

Il lac. • li me disait ceci posément, comme s'il ^^H

^nesait chacune de ses paroles, avec un grand ^^H

^■périeux et une certaine apparence de dignité, ^^H

^Komme un homme qui sent qu'il dit vrai. Or. ^^H

^K'Oici les faits tels que les constate l'explorateur. ^^H

1 il existait effectivement un lac, situé seulement ^^H

à six ou sept heures de marche de Kumanika; ^^M

tangueur du lac, 13 milles; largeur la pluscon- ^^H

^—aiderable, 8 milles; nom du lac, Jhema Riveru. ^^H

^H Baraka, un jeune homme intelligent, qui fait ^^H

^Bkrtie de l'exploration anglo-américaine en qua< ^^H

^^Hté (le soldat, me rapportait, de son côté, ce qui ^^^H

^^uit : • Ruanda ! Ruanda ! Si je connais Ruancla I ^^H

Si je connais les environs de Ruanda 1 Mais ^^H

qui donc s'est aventuré plus loin que moi? ^^H

N'ai-je pas visité .\nkori et porté des objets ^^H

d'ornement au roi? Ruanda est un pays plat et ^^H

jaunâtre. 11 ressemble à une plaine et sètând ^^H

toujours vers l'occident, une plaine enfin! • ^^H

Toici à quoi se réduit la vérité : Ruanda est ^^M

tout juste le contraire de ce qu'en disait Baraka. ^^H

Va de Karagwe, Ruanda présente une suite de ^^H

pics élevés, entrecoupés de profondes vallées. ^^H

^ne fis remarquer k Daraka le singulier contraste ^^H

^Hni existe entre la fiction et la réalité. Uaraka ^^H

^^n mit à rire, en faisant voir malicieusement ses ^^H

^■hnts blanches comme l'ivoire. ^^H

^B En 1871, Magwana, qui avait longtemps vécu ^^H

^H quelques centaines de pas de l'emboucliure de ^^H

134 l'afrtque centrale

la Rusizi, nous parla en ces termes à Living^ dtone let à moi : « N'est-<^ pas, hommes blancs, que vous désirez connaître toujt ce que la Rusizi offre d'intéressant^ Je sais tout ce qu'il j a à savoir sur ce chapitre. Je suis arrivé hier de Mukamba. Cette rivière, Rusizi, s'échappe du lac. Je vous dis vrai, bien vrai. • La v^ité, la voici : la Rusizi se jette dans le lac TangaQyika au lieu d'en sortir ; et ce Magwana au cœur l!§ger avait menti inutilement.

Cependant il est à remarquer que les indigènes de l'Afrique centrale mentent rarement en connaissance de cause, alors que leurs intérêts ne sont pas enjeu. Le plus souvent c'est à l'ignorance qu'il faut attribuer les faux renseignements qu ils communiquent, car l'ignorance aes détails rend la parole vague et incertaine. Mais, en interrogeant une demi-douzaine d'indigènes, le voyageur arrive généralement à recueillir des renseignements assez acceptables. Les Wa^anda, les W arundi et les Wazige, mais surtout les premiers, sont très intelligents. Un jeune Waganda, qui avait parcouru leKaragwe et m'avait accompagné à l'Albert Nyanza, m'a souvent surpris par les observations qu'il faisait au sujet du Nil Alexandra, qu'il appelait le Kagera. Je suis convaincu que si la Société géographique l'eut entendu, elle lui eût décerné une médaille d'argent pour récompenser la finesse de ses répliques.

Comme mes entretiens avec lui étaient très intéressants, je vais me servir de ses propres paroles autant que ma mémoire me le permet, pour vous communiquer les renseignements spontanés qu'il me donjut au sujet du Kagera. Un matin, u me dit : - Maître, mon chef bambuzi m'envoie vers vous avec ses salaams et il ^rme que le Kagera est la meilleure route à suivre pour vous rendre à Muta Nzige (Albert Nyanza). — Pourquoi est-ce la meilleure route? ^ Parce que le Kagera vient de Muta Nzige.

— Vous plaisantez, répondis-je; Muta Nzige est bien au dessus de la Nianza d'Uganda; et comment une rivière pourrait elle gravir une colline ?

— Maître ! vous autres blancs, vous êtes très savants, mais dites-moi donc vous-même d'où vient le Kagera.

— Je ne sais, car je ne l'ai pas encore vu et je ne connais de ce fleuve que son embouchure.

-^ Maître, le Kagera est un fleuve qui n'a pas son pareil. Nous autres Waganda, nous l'appelons la Mèt^e des eaux. D'où le Kagera vient-il s'il ne vient pas de Muta Nzige? •

Voyez plutôt son eau, c'est l'eau d'une Nyanza, et une quantité aussi abondante ne peut sortir d'une montagne. Tout le monde dit que ce fleuve vient de Muta Nzige.

Après avoir tourné le dos à l'Albert Nyanza, je sentis que les observations de ce jeune homme.

136 LAFWQUE CENTRALE

relativement au Kagera, avaient produit une certaine impression sur mon esprit. Les réflexions que me firent une foule de ^ens, sur la route, excitèrent en moi un vif désir de voir le Kagera et de l'examiner. Je vous ai déjà dit que j'avais sondé son lit à des profondeurs de 70, 80 et jusqu'à 120 pieds, que son courant était rapide et qu'il avait une largeur de 150 à 200 mètres. Rumanika, cet affable et charmant païen qu'il me fut plus facile de convertir à la géographie qu'au christianisme, me prêta tous les secours nécessaires pour me permettre d'explorer minutieusement cette singulière étendue d'eau qu'on nomme l'Ingezi, lac peu profond, mais d'une largeur de 5, 10 et 16 milles, à travers lequel le Nil Alexandra poursuit son cours irrésistible avec une profondeur de 40 à 60 pieds.

En quittant Rumanika, pour poursuivre ma route, je vis se dessiner assez nettement à mes yeux la partie du Nil Alexandra qui n'avait pas encore été explorée. Les montagnes d'Ugufu me cachèrent, toutefois, l'Akanyaru, ou Nyanza Cha-Ngorna, mais les renseignements de mes guides m'aidèrent à comprendre la situation du lac. L'Akanjaru était un grand et large lac. Il fallait deux jours pour le traverser. Au milieu de ce lac se dressait une île montagneuse où les voyageurs allant d'Ugufu à Ruanda passaient

f généralement la nuit pour arriver à Ruanda le endemain. Mais quoique Ugufu soit réellement

L AFRIQUE CKNTRALE

ramle île, très montagneuse, du reste, ■aucun indigène ne la désigne comme une ile. Au DOrd, l'embouchure de la Kuvuvu la sépare de Kishakka; au sud, le Kagera la sépare d'Ubha etd'L'rundi; à l'ouest, la Nyanza Alesandra la sépare de Ruanda.

J'ai déterminé le cours de chacun des affluents au moyen de la boussole, tant au mont d'observation qu'à Keza, où je vis se confirmer les renseignements que m'avaient donnés mes guides. Les indigènes m'embrouillaient énormément en me parlant du lac Kivu, qu'ils signalaient quelqaeiois du oîté de la Nyanza Alexandra, en l'appelant Nyanza-Cha-Ngorna, tandis que d'autres rappelaient Mkinyaga. Us lui attribuaient quel* qaeiois une grande étendue et s'efforçaient aussi de m'en donner une idée en estimant le temps qu'il faudrait à un canot ponr le traverser. Us me désignaient par leurs noms les pays situés sur les rives du lac et, comme j'en prenais note, je pus comparer les renseignements des indigènes de KishakKa avec ceux que me fournissaient les Wazige et les Warundi. Les Warundi du lac Tanganyika disent que le lac Kivu se relie par Bû marais au lac Akanyaru, que ce marais ayant ane étendue de lUà 15 milles, il faudrait un jour de marche pour se rendre, en le traversant, de I Kivu à Akanyaru, et que le Rusizi coule de la klimite sud-ouest de Kivu jusqu'au Tanganyika. nLes Wazige qui habitentleUustzi fournissent une

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nomenclature très exacte des cours d'eau qui se jettent dans ce fleuve et s'accordent unanimement avec les Warundi à dire qu'elle s'échappe du Kivu ou du lac Kovoe.

Ils confirment également l'assertion des Wa-» rundi que rUnyambungu est situé sur la rive sud-ouest du Kivu. Sûr de l'exactitude de ces renseignements, il me fut dès lors facile de relier les fragments d'informations que i'avàis recueillis à Unha (nord), Usui (occidental) et à Kisliakka, où le nom de Kivu n'est pas répandu. Du reste, la localité d'Unyambungu facilite beaucoup la solution du problème. Mkinyaga est situe au nord d'Unyambungu; en se plaçant dans le nord d'Uhha, le visage tourné au nord, Mkinvaga paraît être à gauche de Kivu et, par conséquent, à l'ouest du lac. Mkinyaga est un grand pays qui s'étend au sud-ouest de Kuanda iusqu'à environ trois jours de marche de l'Albert Nyanza. Lorsqu'on nous parle du lac Mkinyaga, il faut toujours comprendre Akanyaru ou l'Alexandra Nyanza. Cette dernière dénomination embrasse et remplace tous les noms que les indigènes donnent au lac.

On ne peut donner une description concise et complète de cette région intéressante. Cette ignorance provient du caractère tout spécial des warundi du Nord et des Waruanda, peuple traître, envieux et vindicatif. Si l'explorateur pouvait traverser le pays d'Urundi et pénétrer

^H l'afkique centrale

^Bans celui de Mkinvaga, il rencontrerait une ^^H H race toute différente' avec laquelle il ne serait ^^H pasdifficile d'établir des relations amicales; mais, ^^H i moins d'avoir des ballons à sa disposition, je ne ^^H aais comment l'on pourrait aller de l'est ou du ^^H rad & Mkinva^^a. ^^H Si les Warun'li ou les Wa-Ruanda étaient ^^M animés des mêmes dispositions que tes indigènes ^^H STec lesquels nous avons eu aflaire depuis Zan- ^^H sibar jusqu'ici, il serait facile de pi^uètrer dans ^^H les régions les plus avancées du Nil. ^^H Nousavons rencontré des tribus qui exigeaient ^^H brutalement de nous des sommes d'argent que ^^H Dons avons dû payer pour Qu'elles nous per- ^^H missent de passer outre ; d autres nous ont ^^^| (Aligé à nous frayer un chemin à main armée i ^^H mais ici. nous nous trouvons en présence de ^^H deux nations (non pas deux tribus] appartenant ^^H & tme race unique et distincte et qui ne se lais- ^^H seraient ni ébranler par des présents tels que ^^H iucre candi, articles de clinquant, etc.. ni ^^H expulser par quelques douzaine.s de fusils Snîder. ^^H IMfiU sait quels furent les premiers pères de ces ^^H hommes farouches. Je songeai un jour entier ^^H

qui m'aurait adjoint mille négrillons, et j'au- ^^H rais arraché par la force les secrets du Nil. ^^H Hais c'est une idée que je ne pus sérieusement ^^H entretenir. Du reste, le nom de l'aimable urin- ^^H 1 cesse de Galles ne pourrait jamais être cnoisi ^^H

pour couvrir la tache dont j'eusse ainsi souillé mes recherches.

J'espère toujours que notre expédition parviendra à explorer le pays sans avoir recours à la violence, et j'y suis encouragé car le fait qu'on peut se rendre à Mkinyaça par le nord de Manyema et que le peuple oe Mkinyaga est composé en majeure partie de commerçants oui opèrent leur trafic entre Manyema et Ruanda. Mais tout ceci ne pourra être décidé qu'à Nyangwe, où je vais me rendre maintenant.

Deux motifs difiérents m'engagent à prendre cette route, puisque la route directe est interceptée. En premier lieu, je suis profondément convaincu que la principale rivière qui alimente l'Àlexandra Nyanza prend naissance au nord de Man)rema, c'est à dire au nord-ouest du lac Tan-

fanvika. Ensuite, je n'oublie pas que le but de entreprise du Daity Telegraphetàu New- York Herald est de relier en une seule les fragments de découvertes faites par Speke, de terminer l'exploration de Baker et de Burton, et enfin de reprendre la tâche que la triste fin du D' Livingstone est venue interrompre.

Le lieutenant Cameron, animé de l'honnête ambition de traverser l'Afrique plutôt que de compléter le travail de ses prédécesseurs, traversa la Lualaba et se rendit au lac Lincoln, d'où il prit, me dit-on, la direction du sudouest avec une compagnie de marchands portu-

ITanis se rendant sans doute à Ambriz ou k Saint- Panl de Loamla; U a Liissé la question de la Lnalaba à peu près dans l'état ou l'avait placée LiTinçstone. Car voici le problème qui devait être résolu :

La Lualaba est-elle le Nil ou le Congo? Livingstone la prenait pour le Nil ; le conseil géogral^qae la prenait pour le Congo. Le seul moyen

rîible de dissiper tous les doutes est de longer rive droite de Lualaba jusqu'à un point connu.

Vous Terrez donc que j'ai devant moi deux sphères d'action, et la perspective de me lancer dans l'une il'elles me fait tressaillir de joie, quoique ce plaisir ne soit qu'anticipé. Cnercherai-je la source du Nil Alexandra ou pour- BQÏvraî-je ma route sur la rive droite de la Lualaba ?

Telle est la souriante alternative qui charme pour moi le silence des nuits. Me dirigerai-je, en arrivant à Njangwe, vers le nord-ouest pour prendre par surprise cette source vierge du Nil au point où elle s'échappe jour la première fois de son lit fangeux et se jette dans l'angle de çiuelque vallée qu'humecte la rosée? La suîvraije jusqu'au bout, dans sa source capricieuse à travers les petits lacs fleuris ou les touffes de papyrus toujours verts, ou bien, au point où elle s'élance avec toute la force et l'ardeur de la jeunesse dans les prés odorants et sur les

collines boisées jusqu'aux trois Nyanzas bleus, où ses sœurs et elles se réunissent comme pour

Sorter un tribut au roi Nil, ce souverain des euves? Ou bien sera-ce à l'autel de la majestueuse Lualaba que j'irai rendre hommage? Gontemplerai-je avec respect son large sein de cristal? Regarderai-je réunir toutes ses forces pour se lancer, pleine de courroux, contre les rocners jusqu'à ce que le terrible et royal nom résonne dans les bois et dans la plaine? Verrai-je d'autres cours d'eau moins renommés venir lui rendre hommage et ses vagues se précipiter vers cette terre obscure et inconnue où elle finit par déverser ses eaux dans l'Océan^ Ces deux perspectives sont aussi alléchantes l'une que l'autre et offrent toutes deux un vaste champ aux recherches géographiques. Mais c'est en arrivant à Nyangwe que je me déciderai pour l'une ou pour l'autre.

En atttendant, je dépose aux pieds de la bonne et digne princesse de Galles, comme le tribut d'un explorateur, tout ce qu'il a découvert, mesuré et aperçu du Nil Alexandra, dont le nom sera toujours lié à celui du Nil Victoria.

Ijiji, 13 août 1876.

Je dois cesser d'écrire et me hâter de quitter Ujiji où les temps sont bien durs. Il v règne une terrible épidémie qui dévore les habitants dans

LAFIiriJIjI'; CENTRALE

une proportion de 40 à 75 par jour. C'est la petite ■vérole sous sa forme la plus i}ernicieuse.

Parmi les personnes qu'elle atteint, bien peu échappent à la mort. Les influences qui nourris- ^nt cette peste font d'ailleurs naître d'autres naladies, telles que la dyssenterio, les maladies de poitrine, la flerre typhoïde et, la broncliitâ. Lee dates de nos lettres vous indiqueront le aoDibre de jours qu'il m'a fallu pour les écrire «t pour raconter deux expéditions, .l'étais de, retour de mon voyage sur le Tanpanyika le 1" août; nous sommes aujourd'hui le 13, Treize ^ours pour écrire deux lettres! C'est que j'ai iSHé la plus grande partie de ce temps dans lon Ut, en proie à des accès de fièvre inces- Ate.

En quittant mon embarcation, je ne reçus que > mauvaises nouvelles. Cinq des membres de ion expédition avaient déjà péri, pendant mon '■■^nce de 51 jours; six autres étaient atteints la petite vérole; et cette épouvantable épînîe se répandait comme le feu dans les hahijtions d'I'jiji, chez les Arabes aussi bien que cliez les indièènes. Frank Pocock avait fait trois graves maladies pendant mon absence i un mar- <!haad arabe, très opulent, était mort le jour de non arrivée 1 le pouvemeur d'Ljijietlevieilami .B Livingstone, Mohammed-ben-Gharb, avaient ptterdu plusieurs enfants et jjerdaient d^ esclaves flms les jours, quoique leurs bulletins de morta-

lité fussent déjà très chargés. Les esclaves et les pagazis ou porteurs abandonnaient tous leurs maîtres par crainte du fléau ; enfin mes cinq courriers n'avaient pas reparu d'Unyanyembe, et comme ils ne sont pas encore ici aujourd'hui, j'abandonne tout espoir de les revoir jamais. Il vous sera donc facile de vous imaginer le sentiment qui a^ite actuellement tous les esprits à Ujiji. C'est la consternation et la terreur; et comme les habitants s'attendent à voir les ravages de l'épidémie se prolonger pendant deux mois encore, ceux qui peuvent quitter ce triste séjour devraient hâter leur départ.

En recevant ces tristes nouvelles, je vis qu'il serait nécessaire de partir immédiatement, si j'avais à cœur le bien-être de l'expédition; mais j'avais aussi à accomplir mon devoir envers vous. Si vous êtes disposés à vous montrer diflB-» ciles, vous trouverez peut-être les deux lettres ci-jointes tout à fait puériles. Mais il eût été impossible de faire mieux dans les circonstances oui m'entourent. Mes gens sont réellement aans un piteux état; outre que les rangs se sont clair-semés, plusieurs de nos plus fidèles serviteurs, parmi ceux qui restent encore debout, sont dans un état déplorable ; quelques uns d'entre eux vont certainement périr. A mon avis, c'est le vaccin seul qui a empêché l'expédition tout entière de succomber. Mais je me suis aperçu que bien des gens négli-

^^g l'afriquf. centrale

^Bgeot cette précaution par un pur sentimeot de ^^^| ^■jiaresse. Ils ne répondent pas à mon appel. Ma ^^^| ^Vraccine est aujourd'hui desséchée et il est im- ^^^| ^■^possible d'en employer la moindre parcelle. ^^H ^H' Franck Pocock a aidé de son mieux ses roi- ^^ ^H^BÎns arabes et ses amis, et j'appris avec plaisir ^■«omhien il avait déploie de zèle et de devoue- ^^ ment. Parmi mes voyageurs, c'est celui dont j'ai le plus à me louer. Je ne voudrais pas renoncer à son auxiliaire pour cent Shaws et cent Farquhars. Il devient, du reste, géographe ardent, ^^ et comme je n'ai d'autre société que la sienne, je ^^ ^^Llni communique souvent mes projets et mes ^^^| ^Bespérances. Au premier abord, il ne semblait pas ^^H ^Vpromettre beaucoup ; je le trouvais un peu lent. ^^H ^^ Mais il possède une multitude de vertus sans ^^H même l'ombre d'un vice. Ce jeune Anglais est ^^H courageux, mâle, honnête et patient. ^^H J'avais bien d'autres choses à vous dire au ^^H sujet de mon voyage autour du Tanganyika, ■ tant ce voyage a été rempli d'intérêt. Je puis j dire qu'il a" été fécond en découvertes, telles que J mafiTuflques chutes d'eau, paysages sans pareds. ^^J hyènes d'eau, groseilles ocforantes, grottes et ^^H demeures souterraines, sans compt«r les mines ^^H de enivre de Katata et leur mode d'exploitation. ^^H J'ai beaucoup entendu parler des fameuses mai- ^^^| sons souterraines de Rua, et j'ai constaté pour ^^H ainsi dire une nouvelle religion parmi les tribus ^^H 1 qui habitent les rives du Tanganyika. Chacune ^^^H

^e ces découvertes foumiraieat matière à une lettre de description, si j'avais beaucoup de temps à ma disposition ; mais il m'est indispensable de partir sur-le-champ ; tarder, ce serait sacrilSer la vie précieuse de plusieurs membres de l'expédition. Il me faudra plusieurs jours

Sour préparer, assortir et remettre les marchanises en ordre, après avoir fait ici un aussi long séjour ; et j'ai encore à m' occuper de plusieurs autres affaires moins importante. J'aurai peutêtre, néanmoins, l'occasion de vous adresser une courte lettre le jour de mon départ pour vous feire connaître notre situation et nos cnances de réussite.

Henry-M. Stanley.

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