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L'Afrique chrétienne

Saint Augustin. — L’éducation en Afrique. — Exercices scolaires. — Carthage. — Écueil religieux des Africains. — L’Afrique monumentale. — Afrique épiscopale. — Les arts. — Les inscriptions murales. — Le commerce. — La superstition. — Rapports des colons et des indigènes. — Les esclaves. — Leur entrée en masse dans les monastères. — Avidité du peuple. — Rôle des évêques. — Établissement et développement de la vie monastique en Afrique.

Dès que saint Augustin entre sur la scène, il l’occupe seul. Il est presque aussi malaisé de lui rendre justice que de ne pas la lui rendre, et Tillemont, qui lui a consacré un volume entier de son histoire, prévient que « l’abondance môme de ce qu’on peut en dire, en rend le choix plus difficile, Il est impossible de tout dire, et on ne sait ce que l’on peut omettre ' ».

1. Tillemont, Mémoires po.ur servir à l’histoire ecclésiastique , in-4°, Paris, 1702, t. XIII, p. 1. Nous ne pouvons entreprendre ici la bibliographie de saint Augustin, il suffira de se reporter aux ouvrages spéciaux de U. Chevalier, Potthast, Bardenhewer déjà cités à maintes reprises. l'afrique chrétienne. — ir. 1

La vie du grand homme a été écrite par un de ses collègues qui avait été son commensal, Possidius, évêque de Calame, et tout ce qu’il n’a pas pu, pas su ou pas voulu dire se trouve dans les Confessions. Rien ne vaut le détail de ces récits tout remplis d’honnêteté. Ils forment le fonds durable de tout éloge de saint Augustin; qui voudra le louer ne pourra mieux faire que de les recommencer, ou plutôt n’aura qu’à les transcrire. Tel n’est pas notre dessein. Car ce n’est pas la même chose de louer et d’apprécier. Saint Augustin appartient à l’histoire. Le titre même de ce livre indique le point de vue auquel, en parlant de lui, nous devons nous placer.

Saint Augustin n’a été ni un homme de talent, ce qui revient à n’être qu’un spécialiste, ni simplement un homme de génie, lequel peut être assez inintelligent. La plénitude, l’étendue et l’universalité de ses facultés font de lui une de ces organisations exceptionnelles et achevées en tous sens, en qui se réalise la notion de l’homme supérieur. Il ne pouvait pas

Cependant nous ferons une exception pour quelques travaux peu connus et qui sont d'une réelle utilité pour l’étude des « alentours » de l'évêque d'IIippone. A. Degert, Quid ad mores ingeniaque Afrorum cognosccnda conférant sancti Augustini sermoncs, in-8°, Paris, 1894, 91pp.; ClodomirDelfour, De narralionibus quae sunt in S. Augustini sermones, in-8°, Paris, 1892, 69 pp.; J. Vérin, Sancti Augustini audi tores, scilicet de Afrorum christianorum circa Augustini ingenio ac moribus, in-8”, Parisiis, 1870. Le travail le plus complet et le plus récent sur saint Augustin est celui de M. Portalié dans le Dictionnaire de Théologie catholique, 1903, t. I, col. 2268-2472, on y trouvera une excellente bibliographie qu’il n'y a pas lieu pour nous d'abréger ou de transcrire. Cf. cependant H. Reuter, Auguslinische Studien, in-8°, Gotha, 1887, p. 153-230. Augustin undder Katholisclic Orient, p. 231-358. Der Episkopat und die Kirche. Dcr Episkopal und der rômer Stuhl. Das Konzil und die Tradition. Die Infattibilitcit; J. O. Cardinal Rauscher, Auguslinus. Auf Grund des Kirchengeschichtlichen Schriftennachlasses, von J. O. Card. R., durch Dr Coelestin Wolsgruber, in 8°, Paderborn, 1898.

L’AFRIQUE CHRÉTIENNE AU IVe SIÈCLE. 3

l’ignorer, cependant il avait cette modestie charmante de le laisser voir sans en rien dire. Il était homme par sa nature et par tous les dons, mais il était au-dessus des hommes par l’achèvement et l’ineffable agencement de tous ces dons. La capacité de généraliser accompagnait chez lui la capacité de créer; il semble avoir pu, à son gré, tout inventer ou tout comprendre et son universelle compréhension avait pour instrument une aptitude universelle. Etant si fort au-dessus de l’humanité, il vivait néanmoins parmi elle de bonne grâce, sans dédain, sans dégoût, sans impatience et comme avec une sorte de plaisir et habituelle sérénité. A l’égard de ses ennemis il était indulgent; affectueux à l’égard de ses amis, tendre avec sa mère, impétueux avec Dieu. Les angoisses de sa conscience, les ouvrages de son esprit et les travaux de son épiscopat étaient œuvres de toute son âme et de tout son cœur. Il pensait et il voulait, il aimait et il agissait simultanément, tant l’intelligence était lucide, la perception soudaine et la générosité absolue. S’il n’avait eu à se convertir, il lui eut, semble-t-il, manqué quelque chose, parce que cette angoisse était la seule qui fût à la taille de sa raison et de son cœur. Ce qui le distingue de ceux qui l’approchent de plus près dans cette crise, c’est la passion qu’il y apporte. La vérité lui était une amie personnelle et une confidente sans mystères. Voilà pourquoi sa vie se passera dans une aetion sans effort depuis qu’il aura entrepris de réduire toute erreur à cette Vérité qu’il expose sans fatigue et comme par manière de description et de causerie.

L’œuvre de saint Augustin est immense et variée; elle ne manque pas d’unité, cependant, mais elle la

trouve dans son rapport à la vie et au caractère de l’homme. L’unité de cette vie est dans l’absolu désintéressement, dans le dévouement sans défaillance au devoir, sous toutes les formes où, successivement, il se présente. On peut dire d'Augustin comme on l'a dit d’un des hommes qui s’en sont approchés de plus près, Bossuet, chacun des ouvrages de l’orateur ou de l’écrivain est venu à son heure, pour un besoin actuel et précis, sans nul désir de gloire littéraire. Il est prêtre avant tout et cette qualité détermine les formes de son esprit et de sa conduite : le service qu’il rend à son prince, à son pays, à son prochain, est celui qu’un prêtre peut rendre. Mais dans sa haute et généreuse intelligence ce service s’élargit de façon que son état de prêtre ne lui crée jamais une dispense et lui impose souvent une aggravation de peine et d’effort.

Il garda jusqu’à la fin de sa vie une pointe de verve et un grand fonds de candeur. Il se connaissait bien et savait se faire suppléer à point nommé. Sa maison ne marchait convenablement qu’à la condition qu’il n’y intervînt pas, et il avait le bon sens de s’en abstenir. C’est que le bon sens était la qualité éminente de son esprit, comme l’amour et le discernement du vrai en étaient les aptitudes foncières. Quand l'àge des passions fut fermé, il aima encore et autant, mais il aima autrement et avec plus de délicatesse. Tout chez lui tournait à l’amour; il ne s’en défendait pas. Malheur, disait-il, à la connaissance qui ne s’achève pas dans l’amour. C’était parler d’abondance et se décrire soi-même que parler de la sorte.

La Providence lui montra des attentions d’une délicatesse infinie. De même qu’elle lui avait ménagé une crise morale digne de lui, de même encore elle

lui procura trois emplois éminents de son génie touchant trois doctrines, trois erreurs, les plus directement en conflit avec sa vérité conquise : celle des manichéens, celle des pélagiens et celle des donatistes; Tune qui atteint Dieu, l’autre qui atteint son Christ, la troisième qui atteint l’Eglise. C’étaient les bases mêmes de sa foi et les raisons d’être de sa vie. Si infatigable qu’il se soit montré comme évêque et comme moraliste, c’est dans cette triple action qu’il a employé le meilleur de ce que Dieu avait mis en lui. Dans tout le reste de son œuvre et de sa vie, ce qu’on aperçoit de zèle, d’intrépidité, n’est plus qu’un simple exercice du corps et de l’esprit.

Les hommes de cette envergure ont le singulier bonheur de rendre impossibles ces compositions de style que sous le nom de portraits la postérité s’essaye à substituer au modèle et à la simple image. Saint Augustin a dû avoir des défauts, mais l’affectueuse tendresse de son biographe les a tus. Disons donc qu’il en a eu, mais que nous ne les connaissons pas. On s’explique à peine tous les sujets qu’il a pu exposer et il faut se rappeler qu’il avait de plus à les concevoir; cela suffit à sa grandeur. Son cœur valait son esprit et il est probablement l’homme qui, depuis sa mort, a été le plus admiré et le plus aimé. C’est peut-être aussi celui qui a le plus pleinement compris le christianisme, qui l’a le plus passionnément senti et, dans les vingt siècles de son histoire, on ne voit guère que saint Paul à qui il puisse être comparé.

Il y a, semble-t-il, au front des enfants que Dieu a marqués pour le génie un signe que le père ou la mère seuls peuvent lire. L’esclave dont le fils était Horace, le paysan dont le fils était Virgile s’épuisèrent pour ces enfants en qui ils croyaient. Le petit bour-

geois de Thagaste qui fut père d’Augustin avait foi en son enfant et, comme la mère du grand Goethe, il avait d’avance tout deviné. Quand le jeune garçon eut appris tout ce qu’on pouvait apprendre à Thagaste ou à Madaure, la bourse du père ne pouvait rien de plus. On s’adressa à un homme riche qui prit les frais à sa charge et Augustin put partir pour Carthage. Toute cette première période de son existence est si semblable à celle de ses contemporains qu’elle mérite qu’on s’y arrête un peu.

Assurément si la vie des grands hommes n'est qu’un prétexte pour parler de plusieurs autres choses, la vie de saint Augustin excusera quelques détails sur le temps où il vécut, les hommes qu’il fréquenta, les institutions qu’il vit fonctionner. Aucun écolier n’a fait plus d’honneur à l’école, à ces petites écoles où vinrent s’asseoir tant d’autres jeunes Africains, chrétiens et païens ensemble, dont le plus grand nombre ne devait pas différer beaucoup de lui.

Au ive siècle, toutes les villes, même les simples bourgades du Tell, avaient leur école. On y apprenait ce qu’on a appris de tout temps à l’école primaire, savoir : lire, écrire et compter 1 . Les exercices ressemblaient à ceux que nous connaissons. Les petits Carthaginois et les petits Numides alignés , un peu craintifs, répétaient en chœur : « Un et un font deux, deux et deux font quatre », et le glapissement des jeunes voix s’entendait dans tout le quartier. « Oh! l’odieuse chanson 2, » pensait l’un de ces petits pour qui la leçon d’arithmétique annonçait souvent la férule. « Je fus, a-t-il raconté plus tard, envoyé à

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