Sermo CCCLV
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de ses pupilles ; au ive siècle, nous voyons un autre évêque, Paul de Cataca, faire de grandes entreprises avec le trésor public, protégé par Batlianarius, comte d’Afrique, beau-frère de Stilicon, et c’était Bathanarius qui lui avait fait adjuger ces entreprises. Cependant, soit qu’à cette époque Dieu ne bénît pas les fournisseurs, soit qu’alors moins que de nos jours, il ne fût pas toujours commode de faire des affaires avec l’Etat, Paul se ruina, et le scandale de sa faillite le força à se démettre de son épiscopat, qu’il avait gardé malgré les sévères admonitions de saint Augustin. Il y avait aussi des prêtres qui se faisaient receveurs du trésor public; d’autres, intendants des grandes familles. Ces exemples montrent combien l’esprit de négoce était puissant en Afrique, et surtout dans les villes maritimes, comme Carthage et Hippone, puisque le clergé même ne s’en défendait pas.
Un autre travers de cette époque était la superstition1. Carthage avait alors ses devins qui disaient la bonne aventure ; elle avait ses mathématiciens qui tiraient des horoscopes et la croyance à la magie était tellement répandue parmi ces hommes qui ne croyaient ni à Jupiter, ni à Jéhovah, que, lorsqu’on parlait des miracles du Christ, ils ne les niaient pas, mais ils disaient qu’Apollonius de Tyane et Apulée de Madaure en avaient fait d'aussi grands.
Le grand devin de Carthage au temps de saint Augustin était Albicere. Avait-on perdu quelque chose,
1. La croyance aux amulettes et maléfices était répandue, un le voit à l’occasion du procès d'Apulée. Voici des monuments techniques. S. Gsell, Musée de Philippeville, p. 39, signale quatre pierres sur lesquelles sont sculptés des phallus, monuments destinés à la conjuration des maléfices et fréquents en Afrique. Cf. le Même, Musée d'Oran, p. 38; Musée de Cherchcll, p. 50.
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on allait voir Albicere, et dès qu’il vous apercevait, il vous disait ce (pie vous aviez perdu et où vous le retrouveriez. Albicere savait surtout le compte de l’argent qu’on lui apportait. Un jour, quelqu’un lui envoya de l’argent par un esclave sans le prévenir ni de l’envoi, ni de la somme ; l’esclave pensa qu’il pouvait, sans danger, en voler une partie. Dès qu’il entra : « Tu m’apportes de l’argent, lui dit Albicere, et tu m’en as volé. » L’esclave restitua son larcin et s'enfuit épouvanté. Un jour, Flaccien, un des principaux citoyens de Carthage et des plus éclairés, qui se moquait fort d’Albicere et de ceux qui le consultaient, allait acheter un domaine, et, rencontrant Albicere, il voulut l’éprouver : « Dis-moi ce que je vais faire? lui demanda-t-il, et Albicere lui répondit sans hésiter qu’il allait acheter un domaine, et lui dit même le nom de ce domaine, quoique ce nom fût très bizarre. « Et moi-même, dit Licent, qui raconte dans les Académiques les traits que nous venons de citer, je vis un de nos amis, qui dit un jour au devin, voulant l’éprouver : A quoi pensé-je en ce moment? A un vers de Virgile, dit Albicere. — Notre ami convint que c’était vrai. — Mais quel vers? dit-il ; et Albicere, qui était le plus ignorant des hommes et qui n’avait jamais vu l’école des grammairiens qu’en passant dans la rue, cita le vers, sans se tromper d’un seul mot. » Ne nous étonnons donc pas de la vogue qu’obtenait Albicere à Carthage, vers l’an 380 de. l’ère chrétienne.
Albicere était l’homme merveilleux doué d'un sens dont le mécanisme ne nous est pas encore bien connu aujourd’hui, la télépathie, et les mathématiciens étaient des savants qui confondaient des ignorants et des esprits irréfléchis, mais on voyait en eux tout
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autre chose. Sans doute ils étaient obligés de consulter les astres pour prédire l’avenir, il fallait bien le reconnaître, mais on ajoutait que ces astres précisément réglaient la conduite des hommes et maîtrisaient leurs actions. De là un système de morale que saint Augustin combat vivement. Le libertin n’en peut mais s’il fornique, il est né sous l’influence de Vénus; le voleur s’excuse sur l’ascendant de l’astre de Mercure, et le sanguinaire sur celui de Mars. « Pensez-vous, écrit saint Augustin à Lampadius, qui croyait à la science des mathématiciens, pensez-vous qu’un de ces interprètes des astres, quand il quitte ses tablettes d’ivoire pour s’occuper de sa maison et de son ménage, s'abstienne de gronder ou même de battre sa femme s’il l’a surprise, je ne dis pas à folâtrer trop librement, mais seulement à regarder à la fenêtre avec trop de curiosité ? — Ne me battez pas, dira la pauvre femme, ou plutôt battez Vénus, si vous pouvez, dont l’ascendant me force à agir ainsi. — - Vaincs paroles! Les astres sont bons à consulter pour vendre aux riches leurs horoscopes, mais il n’est pas d’ascendant qui puisse empêcher un mari de battre sa femme. »
Plusieurs lettres de saint Augustin nous instruisent fort utilement sur la situation, les idées, les préoccupations des chrétiens de son temps. Une des plus intéressantes de la correspondance est celle qui lui fut adressée par un fort honnête homme, bourrelé de scrupules, qui habitait le pays des Arzuges et avait nom Publicola. Cet homme occupa un jour ses scrupules à s’alarmer sur la responsabilité qui retombait sur lui du fait des rapports qui existaient entre colons et barbares vivant perpétuellement en présence et des péchés que devait commettre un
chrétien en les prenant à son service ou en faisant commerce avec eux. Quoique métaphysicien, l’évêque d’IIippone était poli et répondait aux lettres qu’on lui écrivait, fussent-elles saugrenues. Cela avait l'inconvénient de lui en attirer sans doute quelques-unes assez ridicules, mais il faut nous en féliciter ; elles nous valent plusieurs détails utiles et véridiques assurément puisqu’ils viennent d’un scrupuleux. La consultation de Publicola devient l’occasion d’une curieuse description des mœurs de la population intermédiaire que la nécessité crée toujours dans les colonies entre la barbarie indigène et la civilisation étrangère. Dans les Arzuges, les barbares servaient aux colons de commissionnaires et d’expéditeurs pour transporter leurs denrées ou leurs marchandises ; ils étaient les conducteurs des caravanes comme le sont encore aujourd’hui les habitants du Fezzan; souvent aussi ils s’engageaient à défendre les récoltes des colons contre les incursions des tribus tout à fait barbares, ou bien ils conduisaient le voyageur et le garantissaient de toute insulte. Ces conventions se faisaient ordinairement entre les barbares et les colons, sans l’intervention d’aucune autorité publique; parfois aussi le tribun ou le décemvir chargé de la garde de la frontière faisait lui-même la convention, soit que le tribun traitât, pour ainsi dire, au nom des colons avec une tribu indépendante qui s'engageait à défendre la terre des Romains, soit que ce tribun fût lui-même le gouverneur et le préfet de tribus qui s’étaient soumises ou alliées aux Romains. Tel était, en effet, selon saint Augustin, l’état des populations barbares limitrophes de l’empire. Les unes étaient restées indépendantes et païennes ; les autres avaient reçu un préfet romain.
et, parmi ces tribus, il y avait souvent quelques chrétiens.
Quand les barbares faisaient leurs conventions avec les colons, ils juraient par le nom de leurs dieux ou de leurs démons, et c’est là ce qui inquiétait la conscience de Publicola. Un chrétien peutil, sans péché, prendre part à une convention consacrée parun serment de ce genre? Le voyageur que les païens conduisent, les marchandises qu’ils ont transportées, les récoltes qu’ils ont défendues, ne sont-elles pas souillées? Dans ses scrupules, Publicola irait jusqu’à interrompre toute relation avec les barbares, parce qu’ils sont idolâtres; il ne voudrait manger ni du blé qu’ils ont moulu ou plutôt écrasé area trituratoria), ni de l’huile qu’ils ont pressée [aut torculari), ni de la viande qu’ils apportent au marché, parce qu’ils en ont peut-être offert une partie à leurs idoles; il ne voudrait même pas, dans le désert, boire à la source ou au puits qu’ils ont consacré à leurs dieux. Saint Augustin éclaire et rassure sa conscience sur ces divers points : « Je plains le barbare qui jure par les faux dieux, dit-il, mais je le plains surtout s’il manque à son serment et j’aime mieux le serment fait aux faux dieux s’il est respecté que le serment fait au vrai Dieu s’il est violé. Vous craignez de pécher en jouissant de la paix que font avec vous les barbares, parce qu’ils la consacrent par un serment; mais, avec ce scrupule, je ne sais pas dans quel coin de la terre nous pourrons vivre ; car ce n’est pas seulement sur la frontière des Arzuges que nous avons une paix consacrée par le serment des idolâtres, c'est dans tout l'empire. Si nous croyons à la souillure des récoltes qu’ils ont juré de défendre, croyons aussi alors à la profanation
de tous les biens de la paix, car la paix est fondée partout sur les serments. Ne craignez pas non plus de boire au puits où les barbares ont pris de l’eau pour leurs sacrifices : craignez-vous de respirer l’air? et pourtant l’air reçoit la fumée de tous les sacrifices qui se font sur les autels des démons. N'honorons pas les faux dieux; mais, quand nous appliquons à l'usage du peuple ou à l’honneur de Dieu les choses consacrées aux faux dieux, sachons que nous faisons des choses comme des hommes eux-mêmes, que nous convertissons au vrai Dieu, d’impies el d'idolâtres qu’ils étaient auparavant. » On voit que loin d’isoler les colons des barbares saint Augustin voulait les rapprocher, persuadé que l’infiltration du christianisme par tous les moyens hâterait la civilisation des tribus. Lui-même raconte à ce propos l’histoire d’une femme de Sétif qui fut emmenée captive par les barbares, et qui d'abord fut très maltraitée; mais les trois fils du Maure dont elle était l’esclave étant tombés malades, deux moururent, et leur mère, qui voyait son esclave prier Dieu sans cesse avec une ferveur qui lui adoucissait les tourments et la servitude, lui demanda, puisque son Dieu était si puissant, de l'implorer pour qu’il sauvât son dernier enfant. La chrétienne se mit en prières, et, l’enfant ayant guéri, toute la famille se convertit.
Les esclaves étaient en Afrique l’objet d'un commerce actif, ce qui eut suffi à saint Augustin et à beaucoup de ses collègues pour leur faire condamner tout trafic de la part des ecclésiastiques. La question du maintien ou de l'abolition pratique de l’esclavage ne pouvait été traitée à une époque où l’esclave était une des formes de la propriété; quant à discuter le degré de moralité du fait, on ne voit pas que les Pères
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d’Afrique s’y soient attardés, peut-être n’en avaient-ils pas le temps et ils préféraient à des élucubrations théoriques les solutions quotidiennes de la pratique. Quiconque entrait dans le clergé devait au préalable affranchir ses esclaves. Dans un de ces comptes rendus de son administration épiscopale que saint Augustin faisait de temps en temps devant les fidèles d’Hippone, nous lisons tantôt que tel ou tel laïque a émancipé ses esclaves devant toute l’assemblée avant de prendre les ordres, tantôt que les esclaves d’un autre sont entrés avec lui dans le monastère, comme ses frères et non plus comme ses esclaves, mais qu’il va aujourd’hui les émanciper solennellement par l’autorité de l’évêque. Ailleurs, il y avait un sous-diacre qui avait encore des esclaves; mais saint Augustin se hâte d’expliquer au peuple que ces esclaves dépendent d’une succession dont le partage n’est point encore fait. Une fois le partage fait, les esclaves seront affranchis, et ils entreront, comme libres, dans le monastère, qui les nourrira
Les monastères paraissent avoir rendu alors ce service d’offrir un asile aux affranchis à qui leur pécule ne donnait pas les moyens de vivre. Il est fort possible que le recrutement monastique ait peu gagné à s’encombrer d’hommes et de femmes qui n’avaient de vocation que pour le vivre et le couvert, mais la pensée d'accueillir ceux qui passaient sans transition de l’indifférence absolue où les maintenait l’esclavage aux difficultés ignorées et aux périls de la lutte pour la vie était honorable et généreuse. « La plupart de ceux qui entrent dans l’esclavage de Dieu, dit saint Augustin,
1. S. Augustin, SermoCCCLVI, cf. II. Leclercq, art. Affranchissement. dans D. Cabrol, Diclionn. d'arch. et de (ilurrj., t. I, col. 534.
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sortent de l’esclavage des hommes : ce sont ou d’anciens affranchis ou des esclaves que leurs maîtres ont affranchis ou doivent affranchir dans cette intention; ce sont des laboureurs ou des ouvriers, des hommes enfin habitués au travail du corps... Gardons-nous de ne pas les admettre dans les monastères : combien en effet parmi eux ont mérité de servir de modèles par leurs vertus! C’est donc une bonne et sainte pensée de les recevoir sans chercher quel est le sentiment qui les amène : la volonté de servir Dieu, ou l’envie de fuir une vie de pauvreté et de travail, l’espoir d’être nourris et vêtus sans travail, et surtout d’être honorés par ceux qui auparavant les écrasaient de leur mépris. »
Saint-Marc Girardin ', à qui nous empruntons ce qu’on va lire, explique d'une manière assez ingénieuse une des conséquences les plus graves issues de ces vocations d’esclaves. « Ces monastères peuplés d’esclaves affranchis ou fugitifs, devaient être pauvres, dit-il, et cette pauvreté est un des motifs qui faisaient que saint Augustin exhortait les moines au travail; mais ces monastères s’enrichirent peu à peu par les legs et les donations qui leur furent faits. Les biens de ces grandes familles romaines, qui entretenaient autrefois dans leurs maisons et dans leurs terres tant d’esclaves et tant d’affranchis, tombaient souvent entre les mains de veuves et de filles qui, s’éprenant de zèle pour l’Eglise chrétienne, donnaient aux monastères quelques-uns des domaines de leurs aïeux; de cette manière, les richesses qui servaient naguère à l’entretien des esclaves servaient à l’en-
1. L'Afrique sous saint Augustin, dans Éludes d'histoire comparée sur l’Afrique, dans lie vue des Deux- Mondes, tic série, XXXI, 18'i2, p. 98L
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tretien des moines. La forme de la distribution était changée, mais la destination restait la même. Au v° siècle del’ère chrétienne, la distribution de la propriété changeait de forme de deux manières, par l’expropriation barbare et par les donations ecclésiastiques. L’expropriation que firent les barbares fut une épouvantable secousse 1 . Les donations ecclésiastiques qui précédèrent cette expropriation, et qui eurent le mérite de conserver à l’ancienne société une part considérable dans la propriété, ces donations, loin de causer aucun désordre, remédièrent aux désordres de l’affranchissement en enrichissant les monastères , où accouraient les esclaves et les affranchis. 11 était juste qu’en prenant à sa charge les prolétaires de la société romaine, l’Eglise héritât des avantages du propriétaire romain. »
Chose remarquable, le peuple était ouvertement partisan de l’accroissement du domaine et des biens ecclésiastiques. Depuis que les conditions de la vie matérielle devenaient, avec l’affaiblissement du gouvernement central, de plus en plus difficiles, le peuple voyait avec satisfaction la création et l’extension de ces Eglises qui lui représentaient une institution analogue à celle des « bureaux de bienfaisance ». Pour un très grand nombre de pauvres le souci personnel était exclusif de toute autre préoccupation ; ils eussent applaudi à la fondation d’un établissement de crédit et de distributions gratuites par l’effet des mêmes sentiments qu’ils mettaient à encourager l’accroissement des ressources ecclésiastiques. Saint Augustin savait à quoi s’en tenir, mais dans une circonstance il se montra pusillanime et se manqua à lui-même. Un jour il reçut la visite d’un riche Romain nommé Pinianus qui avait quitté Rome •7 4
pour s’entretenir avec lui. Les gens d llippone connaissaient le personnage de réputation; on savait qu’il avait fait construire deux riches monastères à Thagaste et on songea à ce que l’établissement d’un tel homme à Hippone pourrait rapporter à tout le monde. Un jour que Pinianus était dans l’église avec l'évêque, le peuple commença à crier qu’il voulait que Pinianus fût prêtre. Saint Augustin, alla parler à la foule qui se tut, mais recommença peu après. Ce n’était plus un souhait, mais bien des menaces et une émeute. Toute la ville était sur pied. Pinianus céda et promit de se faire ordonner prêtre et de se fixer à Ilippone.
Nous voyons ailleurs saint Augustin s’opposer à l’excès d’empressement que certains bienfaiteurs mettaient à se dépouiller. C’étaient surtout les femmes qui donnaient dans ce travers. Il y en avait qui profitaient d’une courte absence de leurs maris pour donner aux monastères tout ce qu'elles avaient de plus précieux. Saint Augustin blâme sévèrement cette prodigalité indiscrète. Il ne veut pas que l’Eglise s’enrichisse par de pareils moyens et aux dépens des familles ; il refuse les biens qu’un père veut, dans un accès d’irritation, donner à l'Eglise plutôt, pour punir son fils que pour honorer Dieu. Le peuple qui connaissait cette grandeur d’âme la trouvait fort déplacée. «Je sais bien, dit un jour l'évêque dans un sermon, je sais bien que vous dites souvent entre vous : Pourquoi personne ne donne-t-il rien à l'Eglise d'ilippone? Pourquoi les mourants ne la font-ils pas leur héritière? Parce que l’évêque Augustin est trop bon. parce qu’il rend tout aux enfants, parce qu’il n’accepte rien. Je l’avoue, je n’accepte que les donations qui sont bonnes et pieuses. Quiconque déshérite son
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fils pour faire l’Église son héritière, qu'il cherche quelqu’un qui veuille accepter ses dons; ce n’est pas moi qui le ferai, et, grâce à Dieu, je l’espère, ce ne sera personne. Oui, j’ai refusé beaucoup de donations, mais j’en ai aussi accepté beaucoup. Faut-il vous les énumérer? Je ne citerai qu’un exemple : j'ai accepté l’héritage de Julien : pourquoi? parce qu’il est mort sans enfants. »
Quand on voit à l’œuvre un évêque de ce temps, et principalement le plus grand de tous, ce saint Augustin, à qui il faut toujours revenir pour prendre de l’Afrique du début du ve siècle une idée à peu près suffisante; quand on voit l’emploi de sa vie et de chacune de ses journées on demeure convaincu de la grandeur du rôle tenu par l’épiscopat et le clergé dans l’histoire de la société de cette époque. Non seulement il lui faut être docteur, évêque, administrateur, mais il lui faut être juge, et ce n’est pas la part la moins lourde de sa charge. Il était convaincu d'ailleurs qu’en exerçant cette fonction de juge temporel pour son peuple il ne faisait que se conformer aux prescriptions de l’apôtre '. L'arbitrage épiscopal était fort recherché, tant à cause de sa célérité que de sa gratuité ; ce que les empereurs crurent avoir de mieux à faire devant cette désertion des prétoires civils, fut d’attribuer force de loi à la juridiction des évêques1 2. If évêque d’Hippone est
1. De opère monachorum, c. 29 : « ... Iiis non molestas affixit Aposlolus ».
2. Code théodos ., I, 27 : De episcopati defmitione : « pro sanctis
habealur quidquid abliis fuerit judicalutn. » Cf. Constitutum Sirmondi , XVII : « .... épiscopale judicium , ratum sit omnibus qui se audire a sa cerdotibus acquieverint » ,• S. Augustin, Enarr. in Psalm. XX V : « Principes saeculi tantum detulerunt Ecelesiae ut quidquicl in ea judicatum fuerit dissolvi nonpossit. » Les grands évêques du iv« siècle exercent à
circonvenu de gens obséquieux qui viennent lui exposer leurs différends 1 ; il aimerait mieux remuer la terre2 que d’être obligé d’entendre ces récriminations qui lui prenaient une bonne partie de son temps et auxquelles il consacrait parfois la matinée jusqu'à l’heure du dîner3, parfois la journée entière4; et cela, disait-il, sans se donner le temps de respirer5 et de se recueillir pour prier c. Il ne paraît pas que les évêques aient eu le droit de connaître des affaires criminelles7, sauf peut-être dans les causes épiscopales8; mais sur ce terrain le clergé d’Afrique se montrait assez exigeant par sa tendance à une extension sans limites du droit d’asile à tous les coupables9. lien résultait pratiquement l’impunité pour un grand nombre de délits et de crimes, d’où la surprise de quelques hommes de gouvernement, tels que le proconsul Macédonius, qui demandait à saint Augustin si la religion prescrivait aux évêques de favoriser les scélérats. Oui, lui répondit on; car, si les coupables ne subissent pas la peine capitale, l'Eglise veut qu’ils aient l’occasion et le temps de
Milan et à Constantinople celte charge de juges. S. Ambhoise, Confessiones, VI, 8.