‹ L'Afrique chrétienneChapitre 14 sur 280 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

également Fempreinte africaine, la subiront-ils à un degré quelconque ? Autant de questions qu'on a cru résoudre autrefois et qui demeurent pendantes. Où trouver deux personnages plus essentiellement opposés de tempérament, de génie, de caractère, que ces deux grands hommes, nés sur le même sol? Leurs points de contact, car ils en ont, paraissent simplement accidentels, leurs différences demeurent irréductibles. Peut-être la solution que nous cherchons ne se rencontrera-t-elle qu'après avoir écarté ces quelques hommes qui apparaissent de temps en temps et dépassent les mesures extrêmes de l'humanité. Il ne faut probablement pas tenir compte d'Alexandre et de César pour porter un jugement exact sur les Macédoniens et les Romains, pas plus qu'il ne faut établir l'étiage des Anglais, des Florentins et des Corses en calculant des moyennes dans lesquelles on introduirait Shakespeare, Michel-Ange et Napoléon. Une fois écartés ces hommes qui ne représentent plus l'humanité, la tâche redevient possible et nous pouvons réintroduire Tertullien parmi les représentants les plus authentiques et les plus complets de ces causes primordiales qui collaborent à la production des façons de sentir et de penser si générales parmi les Africains qu'on peut bien les appeler, quoique d'une manière impropre, mais d'un mot dont on comprend le sens spécial, l'âme africaine.

Parmi ces causes qui façonnent un peuple, les forces naturelles ont une indéniable efficacité. Ces forces sont, par exemple, la configuration du sol, la disposition des montagnes et des fleuves, du continent et de la mer, la clémence ou la rigueur du climat, l'abondance ou la rareté des fruits de la

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terre. Ces causes naturelles ne sont pas inéluctables, du moins dans leurs effets, mais elles subsistent toujours et agissent continuellement, en sorte que pour se soustraire à leur action, il faut le vouloir et se tenir sur ses gardes; à peine s'en est-on relâché qu'on s'aperçoit qu'elles tendent à faire renaître, après un effacement passager, les caractères invétérés et les plis héréditaires imprimés dès le principe aux premières générations.

L'Afrique septentrionale est un pays situé entre la Méditerranée et le Sahara. Il jouit d'une température élevée et sensiblement constante du nord au sud et de l'est à l'ouest. Les variations de climat les plus sensibles sont celles des vallées encaissées et des hauts plateaux, mais ce sont là des particularités topographiques ; aussi peut-on dire que d'une extrémité à l'autre du pays, l'Africain se sent chez lui, de là ce grand nombre d'individus doués des mêmes apparences et formant une masse ethnique considérable.

Les conditions matérielles de l'existence de l'Africain se ressentent des particularités de la nature extérieure. Le sol n'est fécond que s'il est entretenu par des travaux d'irrigation compliqués et absorbants, mais à ce prix sa fertilité est presque fantastique. Il se prête dès lors, avec d'égales ressources, à l'élève des troupeaux et à l'agriculture, tandis que la découpure de la côte offre des ports nombreux à l'exportation de ce qu'on ne peut consommer sur place. Les richesses minières du sous-sol permettent de se procurer par des échanges tout ce que réclame une civilisation de plus en plus exigeante et raffinée. En résumé, une production presque sans limites, un écoulement assuré et une importation extrême-

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ment rapide, voilà les conditions économiques de l'Afrique à Tépoque romaine. Ajoutez à cela toutes les prodigalités d'une nature méridionale, et toutes les simplifications qui en résultent pour la vie courante. Inutilité de s'attacher à une besogne avec cette sorte de désespoir qu'y apporte l'homme des climats froids et des contrées marécageuses, assurance de retrouver, quand on le voudra et presque instantanément, le bien-être compromis par le désordre ou l'inaction. De là une tendance à laisser envahir la vie active par les préoccupations de l'ordre intellectuel et à interrompre les travaux de la paix pour vider les querelles les armes à la main. Cette facilité que l'on a de triompher en donne le goût et le désir, on ne s'explique guère les discussions très prolongées, vite on veut trancher dans le vif, de là une tendance sans cesse satisfaite à l'action violente, une grande impatience de toute contradiction, une insouciance et une intrépidité extrêmes. Comme il arrive d'ordinaire, ces qualités ont fini par se dégager et se poser indépendamment des raisons de conservation et d'utihté qui les avaient suscitées. Elles ont acquis graduellement une valeur propre et un caractère désintéressé. Elles sont devenues bientôt pour tous une nécessité puisque, sous peine d'être piétiné, chacun devait pourvoir à sa sécurité personnelle et au respect de son bien. De là, et du moment que tous les mettaient en pratique, elles sont entrées dans l'idéal moral de la race et s'y sont placées très haut.

La sensation de l'Africain est d'une rapidité et d'une netteté remarquables, les mots qui l'expriment ainsi que les gestes et mouvements qu'elle provoque sont comme insaisissables à force de souplesse, de

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finesse et, pour ainsi dire, d'instantanéité. Les impressions et les perceptions sont très multipliées et chacune d'elles voulant se manifester par toute une mimique, il devient impossible ou de tout dire ou de tout traduire si on ne tend à simplifier le plus possible le langage et l'action. De là cette agitation incessante du discours, ces images esquissées et déjà disparues, d'une couleur intense, d'un dessin net et précis, comme celui de chosçs vues. Les modèles du genre sont dans les visions des martyrs. On lira dans ce livre celles de sainte Perpétue ; elles ne sont pas les seules que nous puissions citer, mais nous ne choisirons qu'une simple description, une des plus rapides et des mieux dessinées : « On conduisit les confesseurs au lieu du triomphe : c'était une vallée encaissée que traversait une rivière dont les berges s'élevaient en pente douce, et semblaient former les gradins d'un amphithéâtre naturel. Le sang des martyrs coulait en rigole jusqu'à la rivière » . Voici un parfait modèle de tact littéraire dans lequel le dessin est aussi sobre que le paysage qu'il retrace. En général, même dans les morceaux de rhétorique prétentieuse ' , les descriptions si alambiquées qu'elles soient resteront bonnes ou passables comme si elles participaient envers et contre le mauvais goût littéraire à la limpidité de l'air qui enveloppe les objets, à la beauté de la lumière qui les baigne, à la netteté de la perception qui les reçoit.

Cette absence de vague développera la faculté descriptive mais tuera, semble-t-il, l'imagination créatrice qui s'accommode mieux d'une atmos-

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