‹ L'Afrique chrétienneChapitre 13 sur 280 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

Tertullien dont on vient de parler est à coup sur un des anciens qui nous apparaîtraient le plus nettement. Se fîgure-t-on ce prêtre, ce rigoriste forcené, ce vengeur de la morale, prenant un beau matin un habit court à la place d'un habit long et écrivant un volume pour nous exposer les raisons qu'il a eues de le faire. Ce fut cependant ce qui arriva, et ces caprices sont, chez les Africains, moins rares qu'on le croit. Quoi qu'il en soit, Tertullien quitta un jour la toge romaine et se vêtit d'un manteau grec qu'on nommait pallùun. Là-dessus, tout ce qu'il avait d'ennemis dans la ville — et avec un caractère tel que le sien on peut juger qu'il n'en manquait pas — se le montra du doigt, criant au scandale, levant les bras au ciel en voyant le censeur impitoyable abandonner ainsi les traditions anciennes et le vêtement national. Tertullien entendait et voyait tout, on peut deviner avec quels sentiments. Dans un petit ouvrage qu'il a écrit Siw la patience, il commence par avouer que c'est la moindre de ses vertus. On s'en doutait. 11 n'était pas d'humeur à supporter longtemps les clabauderies des prétendus partisans des vieux usages et des antiques costumes, il écrivit contre eux son traité du Manteau.

Notez que si l'on voulait prendre la peine de réunir ce que nous savons de l'homme visible chez les auteurs africains, nous pourrions recueillir un certain nombre de ces détails anecdotiques qui font voir, qui font revivre et que celui qui veut peindre n'a pas le droit de négliger. « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. » Ainsi de nos illustres. Nous nous les représentons roides et guindés

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dans l'appareil magnifique d'une chape d'or et nous ne pensons pas les pouvoir figurer plus au naturel. On a vu que nous sommes renseignés sur Tertullien; prenons la vie de saint Cyprien par Pontius, celle de saint Augustin par Possidius, celle de saint Fulgence par un contemporain et nous y relèverons les traits les plus minutieux de leur costume, de leur physionomie. Nous y apprendrons à connaître ces évêques dans leur maison, en visite, à l'église; nous y noterons l'heure de leur repas, les mets qu'on mange à leur table, le vin qu'on y boit, les conversations qu'on y tient et les lectures qu'on y fait. Nous saurons quels étaient leurs gestes familiers et quels vêtements ils portaient de préférence. Bref, nous les trouverons décrits avec ce même minutieux détail que nous croyons la caractéristique des psychologues d'une école qui n'a pas un siècle d'existence. Quoiqu'il nous manque beaucoup de cette littérature chrétienne des premiers siècles, on conviendra facilement que l'on peut regarder autrement que comme un fol espoir celui d'ajouter, de compléter, de rapprocher tant et si bien cette poussière anecdotique que l'on pourra recomposer, avec leur dessin arrêté et leurs vives couleurs, ces mosaïques délabrées, oubliées, méconnaissables.

Nous arrêterons-nous à ce point? Non pas, car nous n'avons pas atteint notre but qui est d'apprendre les façons de sentir et de penser de ces hommes anciens. Or, leurs gestes, leurs airs de tête, leurs goûts, leurs vêtements ne nous les disent pas, cependant ils nous mettent seulement sur la voie des expressions, mais nous avons pour les connaître les plus frémissantes de toutes, celles de l'âme. L'homme extérieur que nous avons reconstruit et que mainte-

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nant nous écoutons, tout en paraissant le lire, va nous manifester Thomme intérieur. Ce qui nous a semblé décousu, incohérent, contradictoire, se rejoint, s'ajuste et s'ordonne. La maison, les meubles, le costume nous expliquent les habitudes de prodigalité ou d'économie ; la compagnie nous donne la mesure de culture acquise ou de finesse naturelle; les anecdotes nous font juger du tempérament énergique ou inconstant. Tout cela s'illumine si nous écoutons la conversation, et les écrits nous en tiennent lieu. Du premier coup nous allons prendre la mesure de la portée et des limites de l'intelligence, de la puissance habituelle des idées, de la manière de penser et d'agir de notre homme extérieur, c'est-à-dire que nous allons pénétrer au dedans de lui-même et jusqu'au centre de l'homme intérieur. Dans cette crypte profonde, l'historien est chez lui. Ce qui serait pour tout autre ombre impénétrable lui est lumière éblouissante. Il démêle le sentiment particulier qui explique quand, comment et pourquoi telle émotion, tel raisonnement a surgi, au contact de quel mot, de quelle image telle évocation s'est produite, enfantant la conception nouvelle, le drame intérieur, le monde nouveau.

Cette divination qui retrouve des sentiments évanouis et impose à l'âme qui les a jadis éprouvés une sorte de métempsycose, ou si l'on le veut de survivance, dans celui qui les a retrouvés, a renouvelé l'histoire et l'a rendue à sa véritable et primitive destination. Entre tant d'écrivains qui se sont attachés à faire revivre les trois figures colossales de l'Afrique chrétienne, aucun, jusqu'à ce jour, n'a paru pénétrer jusqu'à leurs âmes. Et cependant quelle plus précieuse source qu'une dizaine de traités et

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une cinquantaine de lettres ou de billets qui nous sont restés de saint Cyprien. Où trouver rien d'aussi clair pour découvrir sous le vieil évêque imperturbable un homme travaillé de toutes les ardeurs d'une imagination impatiente, soucieux du jugement qu'on porte sur lui, agité des émotions d'un mystique et perpétuellement occupé à atteindre cette hauteur de vie morale où un examen moins attentif nous semble le faire voir comme naturellement installé et définitivement établi.

Lorsqu'on aura achevé de jeter la sonde dans chacune de ces âmes et que, à l'aide des spécimens que chaque coup de sonde fera remonter à la surface, on pourra décrire chaque individu et les disposer tous, suivant certaines catégories, connaîtra-t-on leurs façons de sentir et de penser? possédera-ton une psychologie africaine? Pas encore. Ce qu'on aura décrit ne sera encore que des faits, nombreux sans doute, mais isolés, qui donneront la possibilité de dresser des séries et d'établir un catalogue, indiquant ce que toutes ces âmes d'Africains présentent de caractères communs et, pour ainsi dire, comme de couches psychologiques continues. De là une première remarque qui sera que le fait d'appartenir par ses origines physiques à l'Afrique introduit un certain nombre de variétés psychiques dans l'être humain. Mais dans quelles limites s'appliquera cette remarque? Tous les Africains sans exception auront-ils à subir l'atteinte intégralement? Dans quelle mesure pourront-ils individuellement lui échapper en partie ou même complètement? Et pour nommer ceux qui nous sont le mieux connus, ce Tertullien et cet Augustin auxquels il faut sans cesse revenir, auront-ils à subir

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