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aussi de la barbarie précédente, impénétrable cette fois à toute infiltration, accablante, définitive.
C'est dans ces conditions de lutte incessante et à outrance que se perpétue la race. Manifestement de pareilles conditions sont, à tout le moins, défavorables à la production des idées générales. On a observé, avec une justesse remarquable, que toute généralisation a pour base un caractère abstrait bien déterminé, qui se reconnaît d'autant plus aisément et se détache avec d'autant plus de relief que les hommes sont plus libres de s'abandonner longuement et sans distraction aux impressions qui le contiennent. Or, cette première condition manque en Afrique où l'homme est sans cesse absorbé ou rappelé de son rêve commencé par la nécessité de l'action. Généralisation et abstraction, c'est tout un, ne peuvent donc avoir leur libre jeu que si l'esprit n'est pas sans cesse ramené, par la nécessité de l'action, vers les réalités concrètes. Or, c'est le cas en Afrique, on l'a vu, et ce perpétuel qui-vive dans lequel s'écoule l'existence fait perdre à la race le bénéfice des conditions extérieures non moins favorables ici qu'en Grèce à la production des idées générales. Nous exceptons toujours saint Augustin, et cela pour les raisons que nous avons données. Quant aux autres Africains, à partir du v° siècle, ils se font un plaisir de comprendre, mais ils n'inventent guère. Les évêques, quelques-uns d'entre eux du moins, savent le grec pour la satisfaction de suivre les théologiens byzantins dans les moindres recoins de leur dialectique et de les en débusquer. Fulgence, Primasius, Facundus, les diacres Ferrand et Liberatus ne s'élèveront pas au-dessus d'une vulgarisation excellente, ils ne songent guère à inventer, tout leur effort se tourne à
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comprendre. A partir de cette époque, chacun se contente de s'arranger un logement commode dans les vastes constructions spéculatives de l'évêque d'Hippone. D'ailleurs, la nécessité impérieuse de l'effort quotidien, la préoccupation d'en assurer l'intensité, la continuité, l'efficacité, suffisent à occuper tout l'homme et à lui interdire sinon l'accès, du moins le séjour des régions supérieures. A ce régime, l'idée générale s'est étiolée. Emprisonnée dans les limites étroites que lui assignent les exigences de l'heure présente, elle ne peut trouver ni le repos, ni l'atmosphère morale indispensables. Sans cesse subordonnée, nterrompue, elle n'a ni l'indépendance, ni les longues et lointaines envolées qui lui permettraient de se réfugier dans sa tour d'ivoire et là de se livrer à une sorte d'alchimie philosophique. Toutes ses tendances sont si régulièrement et si absolument contrariées qu'elle finit par renoncer à elle-même. Pendant les cent soixante-seize années de la domination byzantine, au sein d'une prospérité relative et d'accalmies prolongées, malgré l'excitation d'une lutte théologique d'une importance capitale, on ne rencontre ni un penseur, ni un poète, ni un philosophe. Est-ce à dire que la faculté généralisatrice soit atteinte dans son organisme? On ne sait, mais ce qu'on voit très bien, c'est que cette faculté ne fonctionne plus. Sous cette discipline, les intelligences se sont découragées d'abord, ensuite elles se sont déshabituées de généraliser. Dans cet état de siège quasi perpétuel, l'esprit préoccupé de trouver des répliques contre les donatistes, des subterfuges contre le pouvoir central, des stratagèmes contre les tribus barbares, l'esprit est devenu inhabile aux idées générales, il ne pense qu'au fur et à mesure des incidents,
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au jour le jour; bien plus, il s'est pris d'une sorte de défiance à l'égard des théories et des systèmes. Dès le début du vu® siècle, il a définitivement abdiqué.
Parvenus à ce point, nous pouvons faire une deuxième remarque qui sera que les conditions dans lesquelles l'intelligence fonctionne et la volonté s'exalte déterminent pour une certaine part l'idéal des Africains. Cet idéal est assez peu compliqué.
La nécessité de vivre et de penser au jour le jour en même temps que la variété, la rapidité et la netteté des sensations ont collaboré dans une opération commune à produire dans l'esprit une conception naturaliste de l'univers. L'individu n'y conçoit les problèmes et ne s'y intéresse que dans la mesure de répercussion pratique que leur solution aura sur lui pffersonnellement. Les conflits vraiment nationaux, qui ont mis aux prises la moitié du pays avec l'autre moitié, sont des schismes et non des hérésies, ou bien ils ne sont devenus tels que dans la suite après avoir été envenimés et détournés de leur tendance primitive. Montanistes, Libellatiques, Novatiens, Donatistes, se sont insurgés pour des questions de discipline. Pélagiens et Semi-Pélagiens sont également à leur manière assez désintéressés du dogme et beaucoup plus préoccupés des conséquences pratiques de la solution donnée au problème de la grâce et de la prédestination. De métaphysique il est bien rarement question, sauf chez l'évêque d'Hippone. Les grandes hérésies orientales n'obtiennent aucun succès. L'arianisme a dû attendre l'invasion vandale pour prendre pied en Afrique et y créer de force des établissements ; dès le retour de la domination byzantine il n'en est plus question. Et ces Byzantins, reçus à bras ouverts, pourront trouver toutes les facilités
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tant qu'il s'agira d'établir leur administration; au contraire, à peine la querelle subtile des Trois Chapitres sera-t-elle soulevée que l'épiscopat africain en masse s'y opposera, et la repoussera à coups d'anathèmes plutôt qu'à coups de raisonnements. Les seuls "opposants qu'on viendra à bout de réduire ne se rendront pas à des arguments ; on pourra les corrompre, on n'aura pu les convaincre. Qu'on fasse la part de l'incapacité, de l'obstination et de la sagesse, il reste une conception assez terre à terre de l'idéal. Même dans l'ordre religieux les hautes spéculations dans lesquelles se complaît l'esprit grec, les vastes constructions théologiques des Pères, les subtilités presque insaisissables où ceux-ci se jouent à l'aise dans leur poursuite des hérétiques, sont sans correspondance dans l'œuvre de la théologie africaine. Ce qui en fournit la preuve palpable, c'est l'apparition de saint Augustin. On verra l'importance capitale de son œuvre, l'étendue de son activité, l'adaptation immédiate de ses ouvrages aux conditions sociales et religieuses de ses contemporains. Cependant, une fois disparu, il ne suscite rien parmi ses compatriotes. Saint Fulgence et le diacre Ferrand sont des abréviateurs exacts, élégants, admirablement instruits de leur auteur dont ils savent l'esprit et la lettre ; ils ne vont pas au delà. Ainsi pour nos Africains il semble que tous les objets qui tombent sous les sens ont par eux-mêmes et à eux seuls une valeur considérable et une vertu propre. De là un équilibre moral et mental extrêmement instable, soumis à toute la sensibilité que l'être humain apporte à recevoir les impressions extérieures. De là aussi cette admiration de l'équilibre spirituel en ceux qui le possèdent, cette recherche qu'en font les martyrs, et cette haute valeur
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démonstrative que l'on lui accorde d'un état de conscience supérieur.
Telles sont les tendances, les unes instinctives, les autres acquises. Au-dessus d'elles, par delà la mainmise tyrannique qu'elles ont appesantie sur l'individu et sur la race, se dégage ineffaçable la virtualité primordiale de l'esprit. L'intelligence et la volonté l'embrassent avec ferveur, la développent avec prédilection : c'est là leur idéal. Quel aura été celui des Africains ? Sommes-nous en droit de le dire? Les recherches dans lesquelles notre travail nous a engagé, suffisent-elles à justifier l'ambition de prononcer cette formule qui devra contenir le dernier résidu du génie d'une race et comme sa définition psychologique? Nous ne le croyons pas. Ce que nous avons pu voir ne supprime pas le mystère central et lointain. Ce dernier mot de l'âme africaine et du génie africain, continuons à le chercher. Mieux vaut peut-être le laisser à deviner que de se hâter trop de l'écrire.
S. Michael's Abbey, Farnborough.