Sermo CCCXI
278 L'AFKIQUE CHRETIENNE.
l'effronterie des danseurs. Pendant toute la nuit, on chantait ici des chansons criminelles et en chantant, on dansait * » .
La dévotion des Carthaginois ne se soutint pas. En 807, les ambassadeurs de Charlemagne apportèrent en France les corps de saint Cyprien et de saint Speratus le Scillitain avec le chef de saint Pantaléon, et Florus, de Lyon, écrivait à ce propos :
Hi dum basilicas Deo dicatas Et Christi subeunt i>erenda templi Cernant ut tua Cypriane martyr, Servaret loculus neglectus ossa^.
Nous trouvons dans l'archéologie et l'épigrapliie d'Afrique des vestiges bien conservés de cette dévotion populaire envers les martyrs qui remontait aux origines de l'Église. Tertullien, à la fin du II® siècle, ne distinguait guère, en fait d'antiquité, entre diverses institutions se rattachant à des traditions en vigueur de temps immémorial ; il énumère ces rites traditionnels, ce sont : le baptême, l'eucharistie, les oblations pour les défunts et les anniversaires du natale au jour de la mort ^. Ainsi donc, dès cette époque, on assimile au rite eucharistique la célébration des commémorations funèbres et des anniversaires. Il est difficile de n'être pas frappé de cette analogie entre le sacrifice mémorial de la mort du Christ et les oblations annuelles en mémoire des
2. Florus, Qualiter ss. mm. Cypriani, etc., reliquiae Lugdunum advectae sint ; édit. E. L. Dtjemmler, Poetar. latin, medii aevi, in-4o, Hannoverae, 1881, t. II.
3. Tertullien, De corona, c. 3, P. L., t. II, col. 78-79; De exhortatione castitatis, c. 11. P. L., t, II, col. 975.
défunts. Tertullien ne fait aucune distinction entre ces défunts, quoique Ton soit en droit de conjecturer que l'oblation ne regarda d'abord que ceux d'entre eux dont la mort rappelait celle du Christ. La liturgie d'Éphèse, à la fin du i®"" siècle, admet un intime rapprochement entre la commémoration du Christ et celle des martyrs : l'autel du sacrifice eucharistique leur est commun désormais ; le corps du Christ se consacre sur la pierre qui contient les reliques de ses témoins sanglants ^ . Nous ne croyons pas nous écarter de la vérité en avançant que le culte des martyrs a dépendu, dans une certaine mesure, de la place donnée à leurs reliques dès la plus haute antiquité. De là à établir en l'honneur des martyrs des pratiques à peu près semblables à celles qui accompagnaient la commémoration eucharistique, il n'y avait qu'un pas à faire. Nous avons essayé d'établir, dans un autre travail, que cette commémoration comportait un repas profane et un repas sacré 2; cette coutume semble avoir pris en Afrique un grand développement et principalement le repas profane, qui eut bientôt une importance disproportionnée. Sous l'épiscopat de saint Cyprien, il semble que le point capital, peut-être même exclusif, de la célébration du culte des martyrs soit le sacrifice ^ ;
1. Apoc, VI, 9. Cf. s. Maxime de Turim, Sermo LXXVH, P. £., t. LVII, col. 690; Ps. Cyprianus, De aleatoribus, dans le Corp. script, eccl. iat., in-8«, Vindobonae, 1870, t. I, pars 3, p. 103.
2. H. Leclercq, Agape, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., l. I, p. 775.
3. S. Cyprien, Epist. XXXIV, n. 3, P. L., t. IV, col. 331 : Sacrîficia pro eis semper, ut meministis, offerimus quoties martyrum passiones et dies anniversaria commemoratione celebramiLS ; Le Même, Epist. XXXVII, n. 2, P. £., t. IV, col. 337 sq. : Denique et dies eorum quibus excedunt annotate, ut commemoratione eorum inter memorias martyrum celebrare possimus celebrentur hic a nobis oblationes
mais au iv^ siècle les banquets turbulents et les repas modestes sont bien établis*. Sainte Monique avait coutume d'aller visiter les « mémoires des saints » en mangeant auprès de leur tombeau les provisions qu'elle portait dans son panier afin de se rassasier et de faire quelques distributions ^ : c'était du vin, du pain et de la bouillie de farine ; au contraire, les réunions du peuple étaient fort bruyantes, on y mangeait des fritures et l'on buvait de bons coups ^. Vers la fin du iv^ siècle, l'usage avait pris une extension nouvelle ; on ne se bornait plus à célébrer la mémoire des martyrs dans les cimetières et dans les églises par des festins déréglés; on y avait joint la mémoire des défunts ' et les désordres se reproduisaient tous les jours ^. Saint Augustin proposait d'interdire cet abus et de mettre à sa place des oblations pour les âmes des défunts, offertes sur leur propre tombeau : oblationes pro spiritibus dormienlium super ipsas memo-
L'archéologie et l'épigraphie vont nous fournir le commentaire de ce que nous venons de dire. Ces mo-
et sacrificîa ob conimenioratlones eorum. Il n'est pas queslion d'epulac et, d'autre part, il est remarquable que la correspondance de l'évêque, si soucieux de discipline, ne dit rien d'un abus s'il existait et d'un usage s'il pouvait prêter à l'abus, ce qui était le cas pour l'agape.
1. S. Augustin, Contr. Faustum, 1. XX, c. 21, P. L., t. XLII, col. 384.
2. S. Augustin, Confessiones, 1. VI, c. 2 : Canistrum cum solemnibus epulis prsegustandis atque largiendis.
3. Sermo CCLXXIII, 8 : Oderunt martyres lagenas vestras, oderunt martyres sartagenas vestras, oderunt martyres sobrietales vestras.
U. Epist. XXII : In coemeteriis ebrietates et luxuriosa convivia non aolum honores martyrum a carnali et imperîta plèbe credi soient, sed etiam solatia mortuorum.