‹ L'Afrique chrétienneChapitre 99 sur 280 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

.3. Voyez le traité de L\ctance, De mortibus perseciilorum. Cf. II. Le- CLERCQ, Les Martyrs, t. III.

Ifj2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

chrétiens. A partir de ce moment, Thistoire de l'Afrique chrétienne ne présente plus aucun événement pendant une trentaine d'années. C'était un long répit, trop long peut-être, puisque le réveil nous montrera que pour un grand nombre de fidèles, ce répit fut véritablement un engourdissement. Le taux du christianisme s'abaissa dansbeaucoup d'âmes. Depuis que sa profession était sans danger, on était chrétien encore, mais toujours prêt à ne Têtre plus.

Dans ce profond silence qui va de l'an 220 environ à l'an 249, il n'est pas aisé de dire quelle influence morale prépondérante se manifesta dans l'œuvre commencée. Malgré le discrédit qui avait dû atteindre la personne de Tertullien, il semble que la tournure de son esprit était trop parfaitement africaine pour n'avoir pas continué d'exercer une autorité sur les esprits. Nous voyons que l'homme de la génération suivante qui lui ressemble le moins, saint Cyprien, subit complètement le prestige du grand Africain dont il lisait chaque jour quelque ouvrage. « Donne-moi le maître, » disait-il, en réclamant le volume à son secrétaire.

C'est que Tertullien a été un de ces esprits dont l'action laisse dans l'histoire des hommes une empreinte que le temps n'efface pas. On a vu en lui et on a étudié le polémiste, le théologien doctrinaire, le moraliste, le satirique. 11 a été tout cela, mais il a été plus que cela lorsqu'il a été apologiste. Non que son ouvrage soit vraiment meilleur ou pire que beaucoup d'autres ; là n'est pas le secret de la grandeur durable. Mais V Apologétique inaugura une idée et une action nouvelles ; l'offensive chrétienne. Jusqu'à ce moment, on rencontre l'héroïsme un peu partout chez les chrétiens, Tertullien leur apprend la bra-

voure. Ce fut fini alors des timidités, des essais d'accommodement et de ralliement au pouvoir politique; on se compta et on découvrit que l'on était nombreux, les plus nombreux ; alors on songea qu'il pourrait se faire qu'un jour, on fût les maîtres. On le devint en effet, et cela avait commencé ainsi. Toutes les luttes se ressemblent un peu, luttes de la force et luttes de l'esprit, luttes de la plume, de la parole ou de l'épée, parce qu'elles mettent en présence les mêmes facteurs : la confiance et la défiance. Tertullien, à force de sonner son air de bravoure, de se jeter tête baissée sur le paganisme, prit confiance, l'inspira autour de lui, jusqu'à ce qu'on l'eût si grande et si forte que ce fût le paganisme qui en eût moins. Celui-ci avait l'avantage de la position ; en le forçant à discuter ses dieux, on le tira de cette position qui n'était forte qu'à condition qu'il n'en sortît jamais et, quand il fut dehors, on vint à bout de lui assez vite. Il y avait dans V Apologétique le germe des écrits de Commodien, de Lactance, d'Arnobe, et des autres ^ ; ce fut l'arsenal où se ravitailla l'ardente colère des martyrs lorsque, comparaissant devant les juges, ils les

1. Les Grecs l'ont peu connue, bien qu'on la leur eût traduite presque aussitôt après son apparition. Cf. Eusèbe, Hist. eccL, II, 2. Harnack, Die griechiesche Uebersetzung des Apolog. TertiiUians, in-8°, Leipzig, 1892 et Gescli. der altchr. Litt., 1. 1, p. 669. Eusèbe cependant parle souvent de lui, Hist. eccl., II, 21, 25; III, 20, 33; V, 5. En Occident, l'influence de Tertullien est incontestable. Cf. A. Habnack, TertuUian inder Litleralur der alten Kirclie, dans les Sitzungsbericlite der Akad. der Wiss. zu Berlin, 1895, p. 5^5-579; Schultzen, Die Benutzung der Schriften TertuUian's, De monogamia und De jejunio bei Hieronymiis Adversus Jovinianum, dans les Neue Jalirb. fur deutsche TlieoL, 189^, p. 485-502; PuECH, Prudence, in-S", Paris, 1888, p. 174 sq.,245 sq.; Kluss- MANN, Excerpta TertuUianea in Isîdori Hispalensis Elymologiis, in-8°, Hamburg, 1892; P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. clirct., t, I, p. 459 sq.

Nous ne nous arrêterons à Minucius Félix que pour le rappeler. II était d'origine africaine et ne l'avait pas oublié, mais son Octavius ne

lassaient de sarcasmes sur les dieux en déroute. Tel fut le rôle de Tertullien dans l'histoire intellectuelle du christianisme et on peut le dire aussi dans son histoire morale. A peine née, l'Église d'Afrique prenait la tête du mouvement des esprits et ce ne sera pas sa moindre gloire que d'avoir donné deux fois en trois siècles, au christianisme, sa direction intellectuelle. Au i^^' siècle, Rome apparaît comme la plus signalée de toutes les Eglises; au II'' siècle, sans que Rome perdît ses droits, l'Asie Mineure semble avoir été « le centre spirituel du christianisme ». Au iii^ siècle, l'Église d'Alexandrie entre en pleine lumière historique et avec elle surgissent les grandes initiatives dans le domaine des idées. Au v'^ siècle, saint Augustin donnera une imprésente rien de parliculicremcnl spécial à l'Église d'Afrique. Rien ne permet de croire que les calomnies des païens qu'il rapporte ne fussent pas courantes à Rome. L'antériorité ou la postériorité à Tertullien est toujours en question. Suivant F. Wiliielm, De Minuci Felicis Octavîo et TertuHiani Apologetico, in-S», Breslau, 1887, p. 86, leur source commune serait un ouvrage de Proclus le Monlanisie ; ceci est purement gratuit. Pour la date, on peut consulter : 1°, avant 161 : SciuNz, dans le Bheinisches Muséum, 1895, p. 11-126; Gescli. derrôm. LUI., 1896, t. 111, p. 233-236; 2°, sous Marc-Aurèle : G. Kuueger, Gesch. dcr allchr. Litt., p. 88 ; 30, vers 177 : AUBÉ, La polémique païenne à la fin du w" siècle, in-8", Paris, 1878, p. 79 sq. ; ^i", vers 180 : Keim, Celsu's H'alues IVort, in-8", Zurich, 1873, p. 156; 5", entre 180 et 190 : Ebert, Tertullians VerliaUniss zu Minucius Félix, dans les Abliandl. der Sachs. Gesellscli. dcr Wiss., 1870, t. V, p. 319 sq. ; 6^, avant Tertullien : Schwenke, Veber die Zcit des Minicius Félix, dans Jahrb. fin- prolest. Tlieol., 1883, t. IX, p. 263 sq. ; Reck, Minucius Félix und TertiUlian dans Theol. Quartaischr., 1886, p. 6'4 sq. ; Reinach, dans la l\ev. archéol., 1895, t. 1, p. 319; 7", vers 215: G. BoissiER, La fin du paganisme, 1. 1, p. 308; 8», entre 238 et 2^i6 : Masse- BEiAU, « L'Apologétique » de Tertullien et « l'Octavius » de Minucius Félix, dans la Rev. de l'histoire des relig., 1887, p. 316-3^6; 9^ vers 2^18: Neu- MANN, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche bis auf Diokletian, in-8°, Leipzig, 1890, t. I, p. 2^1 ; 10°, entre ?M et 303: Schultze, Die Abfas.mngzeit der Apologie Octavius der Minucius Félix, dans Jahrb. fiir protest. Theol. , 1881, t. Vil, p. ^85-506; 11", entre 213 et 250 : P. Monceaux, op. cit., t. 1, p. ^78.

pulsion nouvelle ; mais, avant lui, Tertullien a inauguré une tactique qui doit régler pendant plus de deux siècles l'attitude des fidèles et, dans une large mesure, contribuer à la défaite du paganisme sous Constantin et sous Théodose.

A cause de cela et malgré tout ce qu'il y eut chez lui d'instinctivement étroit et de volontairement borné, Tertullien reste très grand et à la taille des plus grands. Ce qu'il importe de dire encore avant de se séparer de lui, c'est que, par lui, tomba dans lapâtedu christianisme, alors en pleine fermentation, une goutte subtile de Vesprit africain. Il y eut décidément après lui quelque chose qui ne s'y trouvait pas avant lui. On demeura aussi dignes et on ne fut pas plus vaillants, mais on parut l'être.

Pour bien comprendre Tertullien, il faut le voir dans cette Afrique dont il incarnait le génie et les défauts. Toujours bataillant, hardi, rusé, féroce, voulant vaincre et briller, comptant les ennemis pour rien et les amis pour peu de chose, il ressemble assez à ses compatriotes pour qu'on le leur compare. Si les circonstances s'y fussent prêtées et que Dieu l'eût permis, il eût fait un chef de bande, une sorte de révolté farouche et superbe, un Matho, un Faraxen ou un Tacfarinas.

11 y eut une contradiction à laquelle Tertullien n'échappa pas. Ce pourfendeur d'hérétiques et de schismatiques tomba dans l'hérésie et le schisme et il y tomba par amour de la discipline et de la tradition. L'hérésie montaniste avait débuté par l'Asie Mineure \ pays d'imaginations ardentes et de rêves

l.G. IIîCKES, The Spirit of Entliusiasm exorcised : in a sermon [on I Cor. XII U] preached bcfore tlie University of Oxford, in-^", London, 1680; — Primitive Christianitij vindicated in a second letter to tlie autfior

infinis. Un petit groupe d'enthousiastes et de prophétesses s'exalta à l'idée d'une vie de renoncement et de perfection absolues. Il n'est pas tout à fait certain que la pratique de la secte répondit de point en point à ses théories. Montan et les siens ne parlaient que déjeunes, d'austérités de tout genre; afin d'ajouter quelque crédit à celui qu'ils pouvaient avoir, ils imaginaient des doctrines dont les révélations du du Paraclet rendaient témoignage. Il semble que les gens de sens rassis en Asie Mineure les aient tenus pour des « convulsionnaires », ou quelque chose d'approchant; le service qu'on jugea pouvoir leur rendre fut de les exorciser. Exclus de l'Eglise, ils en fondèrent une et se décernèrent le nom de Pneumatiques, rivsuaanxot, donnant aux fidèles celui de Psychiques, Wyj/[}y.o[. Très combattus en Orient, ils le furent moins~ en Occident où leur secte n'obtint pas le succès sur lequel ils comptaient. Vers la fin du ii^ siècle, ils furent condamnés à deux reprises par les papes de Rome, Eleuthère (?) et Victor (?) ; ce fut vers le même temps que la secte forma une communauté à Cartilage. Ce début ne nous est pas très bien connu. Les montanistes, pense M. Monceaux \ ne devaient pas

of Ihe Ilislory of Montanism against llie Arian misrepresentations of it, and M' TVIdston's bold asscrlions in liis late books. fVitli an appendix concerning Ihe incommunicable hame of God. By tlie aulhor of thc Considérations on M' Whislon's historical Préface, ia-8*', London, 1712; SciiWEGLER, Der Monlanismiis, ia-8', Tiibingen, 18il ; Cadcanas, Tertullien elle Montanisme, in-8'', Genève, 1876; Bowvetscii, Gescldclite der Montanismus, in-8'', Erlangcu, 1881 ; T. Zah\, Die Chronologie des Montanismus, dans les Forschungen ziir Geschichle des neutestanientl. Kanons iind der altkirchlichen Litleralur, in-8°, Erlangcn, t. V, p. 1-57; A. Haunack, Gesch. der allchristl. Litteratur, in-8'', Leipzig, 1893, t. li, p. 363-381 ; RoLLFS, Urkunden aus dem antimonlanischen Streite der Abcndlandes, ia-8", Leipzig, 1895; P. A. Klap, Tertullianus en het Montanisme, dans Theol. Sludien, 1897, p. 1-26, 120-158. 1. P. Monceaux, op. cit., t. l, p. 'lO'i.

y être nombreux ; car Tertullien aime à répéter que l'on doit considérer, non la quantité, mais la qualité des fidèles K Ils formaient cependant un groupe, défendaient ouvertement leurs idées, tenaient à jour leur recueil de prophéties ou de visions ^. Or les sectaires de Carthage, en ces années 207 à 212, n'étaient nullement exclus de la communauté catholique. Les visionnaires et les vierges montanistes assistaient aux offices^. Pendant longtemps, Tertullien a pu invoquer les révélations et les prescriptions du Paraclet, sans rompre avec l'Église, et il parlait encore au nom de tous les chrétiens en 212, dans sa lettre au proconsul Scapula. On pouvait donc alors, au moins à Carthage, être fortement suspect de montanisme sans cesser d'être ofTiciellement catholique.

Est-ce bien assuré? La situation ne laisse pas de paraître un peu nouvelle et l'Eglise de Carthage était bien déchue si elle tolérait ces dissidents condamnés récemment, à Rome, par le pape Victor. Qu'on ait montré à leur égard une longue tolérance, qu'on les ait contraints à une rétractation ou du moins à un acquiescement à la condamnation de Victor, qu'on ait tenu les visionnaires et les vierges montanistes un peu à l'écart, tout ceci est possible et nous croyons qu'il ne faut pas trop se hâter de résoudre une question de discipline ecclésiastique sur laquelle nous sommes assez mal instruits. Quoi qu'il en soit, malgré la recrue qu'il fit, le groupe montaniste de Carthage paraît avoir végété. Tertullien d'ailleurs n'y demeura qu'un temps, puis en sortit et forma

L Tertullien, De fuga, l^j ; De exkort. caslit., 7; cf. De jejunio, 11,

Page 1