DISCOURS DE M. J. CHARLES-ROUX
Ancien député,
Président de la Compagnie Générale Transatlantique,
Vice-président de la Compagnie du Canal de Suez.
Messieurs 4,
Dans la série de conférences organisées cette année par la Société des Anciens Elèves de l'École des Sciences politiques, celle dont j'ai l'honneur d'avoir été chargé se distingue des autres par un trait sur lequel je n'ai pas besoin d'insister.
Dans les conférences précédentes on vous a parlé surtout de terres africaines qui, au début du siècle dernier, n'étaient pas françaises et qui le sont devenues au cours de ce siècle. En me conviant à vous parler de l'Egypte on m'a donné mission de vous parler d'une terre qui, au début du XIXe siècle, était française, ou peu s'en faut, et qui a cessé de l'être, qui a cessé de pouvoir le devenir, au commencement du XXe siècle.
Une certaine mélancolie se. dégage donc du sujet que je suis appelé à traiter devant vous.
Il s'en dégage en même temps des leçons applicables aussi bien à l'histoire de l'Egypte qu'à
* Conférence faite par M. André Tardieu le 7 mai 1913.
l'histoire de la France, et sur lesquelles vous me permettrez, chemin faisant, d'attirer votre attention.
Si vous considérez une carte, la situation de l'Egypte, à première vue, paraît médiocre. Il semble qu'elle soit située au fond d'un cul-de-sac méditerranéen. Elle manque de ports naturels; elle est entourée par le désert.
Mais, à mieux y regarder, Messieurs, vous constatez que ce pays occupe sur la carte du monde une place incomparable. Il est, en effet, un trait d'union entre l'Europe, l'Afrique etTAsie. Il est au centre des grandes routes de l'Islam, je veux dire des routes qui mènent à la Mecque. Il est la communication indiquée entre deux continents et deux mers.
Cela, qui était vrai de tout temps, l'est davantage depuis que le canal de Suez est percé et que, par suite, l'Egypte est devenue la grande route maritime qui mène de la Méditerranée dans les mers d'Extrême-Orient. Cette vérité sera plus lumineuse encore lorsque, le canal de Panama étant à son tour percé, une route circulaire mondiale encerclera notre planète.
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L'Egypte, comblée de tant de dons naturels, trouvait dans son passé de lourdes hypothèques qui ont pesé sur elle au cours de son histoire moderne. Pendant des siècles, elle avait été la proie de luttes intestines et à la fin du xvili0 siècle elle en demeurait encore le théâtre.
La population égyptienne, douce, intelligente, un peu molle, avait été le jouet de maîtres successifs. Les maîtres théoriques, vous le savez, c'étaient les Turcs. Mais à la fin du XVIIIe siècle, les Mamelouks — c'est-à-dire d'anciens mercenaires, des mercenaires devenus despotes — exploitaient arbitrairement ce peuple de plusieurs millions d'âmes.
Ce pays, dont l'Europe occidentale n'ignorait pas la condition, avait attiré souvent, en raison même de l'anarchie dont il pâtissait, l'attention des observateurs et des penseurs. Leibnitz, au cours d'un séjour à Paris, avait, le premier, indiqué l'importance d'avenir de l'Egypte. Louis XIV, frappé de cette vue du grand philosophe allemand, avait envoyé en Egypte plusieurs missions.
M. de Talleyrand, dans un rapport, note que les cartons des Affaires étrangères contenaient à cet égard d'intéressants documents. Et l'on sait, en effet, que Choiseul, le ministre de Louis XV, avait envisagé la possibilité d'un débarquement français en Egypte.
A la fin du XVIIIe siècle, Volney, qui avait visité l'Egypte, écrivait : « Un seul objet peut indemniser la France : la possession de l'Egypte. Par l'Egypte, nous toucherons à l'Inde, nous rétablirons l'ancienne circulation par Suez et nous ferons déserter la route du Cap de Bonne- Espérance. »
Telle était la situation lorsqu'à la fin du XVIIIe siècle Bonaparte tourna ses regards vers l'Egypte.
Je viens de vous dire que l'orientation générale des idées était favorable à une mise à l'ordre du jour français de la question égyptienne. Les tendances et le caractère propre de Bonaparte l'y conduisaient aussi.
De tout temps l'Orient l'avait attiré, séduit et retenu parce que, disait-il, «c'était le seul théâtre sur lequel on pût accomplir de grandes choses ».
En même temps, — c'était en 1797 — -, des premières guerres de la Révolution l'impression se dégageait déjà que la grande lutte de l'époque était moins entre la France et ses voisins continentaux qu'entre la France et l'Angleterre. Or, pour frapper l'Angleterre, quoi de plus sûr, quoi de plus direct
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que d'aller prendre sur la route même des Indes une position dominante ? Telle était l'idée générale de Bonaparte.
A cette idée générale, d'autres plus particulières venaient s'ajouter, celle de reconstituer l'empire colonial si douloureusement mutilé pendant les dernières années de la monarchie, celle aussi de préparer, par une absence opportune, le retour éclatant d'où devait, quelques années plus tard, sortir le consulat et l'Empire.
Ce que fut l'expédition d'Egypte, vous le savez, et je n'y insisterai pas. Bonaparte l'avait conçue grandement, sous une forme à la fois militaire et scientifique.
Militairement, l'expédition commença par des succès. Bonaparte lui-même pourtant, après ses victoires d'Alexandrie, des Pyramides, du Caire ,et la prise de Jaffa, se vit arrêté devant Saint- Jean-d'Acre . Ce premier échec lui inspira un découragement qui devait se traduire quelques mois plus tard par un départ que ses soldats — ou beaucoup d'entre eux tout au moins — considérèrent comme une désertion.
Après lui, la domination française en Egypte se traîna sous Kléber d'abord, puis sous Menou. Elle finit au mois d'août 1801 par le succès des Anglais et l'évacuation de l'Egypte.
Ce n'est pas en vain, cependant, qu'un pays
aussi malléable qu'était l'Egypte à cette époque s'était trouvé, ne fût-ce que pendant quelques mois, en contact avec une civilisation aussi allante, aussi ardente que la civilisation française représentée par Bonaparte, ses collaborateurs et ses soldats.
De ce court passage de nos troupes en Egypte un effet durable résulta. L'action de ce gouvernement provisoire et précaire s'inscrivit non seulement dans l'organisation du pays, dans le système fiscal, dans la revision des lois, mais aussi dans la découverte scientifique de l'Egypte par la mission de savants que Bonaparte avait amenés avec lui, mais encore dans l'étude clairvoyante des ressources économiques de TEg}^pte, notamment de la possibilité de faire communiquer l'une avec l'autre la Mer Rouge et la Méditerranée.
Enfin, par-dessus tout, un lien moral s'était noué entre la France et l'Egypte. On a souvent dit que les Français sont, de tous les peuples d'Europe, ceux qui sympathisent le mieux avec les Orientaux. Je ne sais si c'est là une vérité générale, mais l'expérience établit que c'est une vérité absolue en ce qui concerne l'Egypte.
Entre Français et Egyptiens une sympathie, une communauté de tendances et d'idées, s'était établie. Pour les Français, l'Egypte était sinon une colonie de demain, au moins une dépendance
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économique et morale. Pour les Egyptiens, la France était de tous les pays d'Europe celui sur lequel ils comptaient pour dégager les tendances encore obscures et diffuses de leur personnalité nationale.
De plus, entre la France et l'Angleterre, l'Egypte devenait un enjeu et, en même temps qu'un enjeu, un instrument de combat. L'histoire de l'Egypte au XIXe siècle allait se confondre avec celle du conflit diplomatique de la France et de l'Angleterre .
Bonaparte disparu, Menou vaincu, le traité d'évacuation signé, l'Egypte devenait une terre vacante et, naturellement, les forces qui avaient été tour à tour expropriées par nous, essayèrent de reprendre l'avantage. Les Anglais étaient toujours là. Les Turcs ne manquèrent pas de réapparaître lorsque le terrain fut libre. Les Mamelouks, enfin, qui n'avaient été que dispersés, tentèrent de ressaisir la domination de fait dont ils avaient bénéficié à la fin du xvme siècle.
C'est à cet instant d'anarchie que surgit dans l'histoire de l'Egypte un homme à qui tous les patriotes égyptiens sont restés attachés par une
j ai nomme
dette inaltérable de reconnaissance, Méhémet-Ali.
Méhémet-Ali était le fils d'un gendarme de Macédoine. C'était un Albanais de petite origine, mais de grande énergie, de peu de scrupule et de beaucoup de décision. L'Egypte était à prendre : il la prit.
Son règne fut d'abord une suite de succès. Il commença par exclure d'Egypte les différents pouvoirs qui pouvaient la lui disputer : les Turcs et les Anglais, de 1804 à 1807, puis de 1807 à 181 1, les Mamelouks.
De 181 1 à 1840, par un effort d'expansion magnifique et qui reste la gloire de l'histoire égyptienne, Méhémet-Ali prit l'offensive et, après avoir servi les Turcs dans la guerre de l'indépendance grecque, il marcha contre eux et à deux reprises, en 1833 et en 1840, il menaça l'Empire ottoman aux portes mêmes de Constantinople.
Au cours de ce magnifique progrès, Méhémet- Ali était resté fidèle aux traditions que l'occupation française avait créées en Egypte. C'est avec le concours de nos compatriotes, c'est avec l'appui de nos sympathies, qu'il avait accompli l'œuvre difficile et remarquable dont je viens trop brièvement de vous rappeler les grandes dates.
Mais par le fait même qu'il aspirait et qu'il réussissait à créer en Egypte une force réelle, par
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le fait même aussi que cette force cherchait un appui et demandait un patronage, au moins moral et politique, à la force française peu à peu reconstituée après les défaites de 1 8 15, Méhémet- Ali devait rencontrer sur sa route l'opposition de l'Angleterre.
Il devait la rencontrer pour trois raisons : d'abord parce que l'Angleterre, dès cette époque, ne pouvait accepter sans inquiétude qu'il se créât en Egypte un gouvernement fort ; ensuite parce que l'Angleterre pouvait moins encore accepter que ce gouvernement fort se répandît à travers la Syrie et l'Asie Mineure, jusqu'aux rives du Bosphore, menaçant dans son existence l'Empire ottoman ; enfin parce que, si ce gouvernement fort devenait le client moral et politique du gouvernement français, tous les principes de Pitt, toutes les raisons qui avaient dicté la politique anglaise contre la Révolution et contre Napoléon, étaient mis en échec et l'Angleterre écartée du but national qu'elle s'était toujours proposé. [Applaudissements .)
De là vint, Messieurs, la crise diplomatique de 1840, qui plaça Méhémet-Ali, appuyé par la France, en présence de la Turquie, appuyée par le reste de l'Europe que menait l'Angleterre. On s'en tira par une transaction.
Cette transaction, qui était un succès pour
Méhémet-Ali, puisque c'était la reconnaissance explicite et européenne de sa souveraineté héréditaire sur l'Egypte, qui était un succès pour l'Egypte, puisque, pour la première fois, elle se trouvait, en fait sinon en droit, libérée des emprises ottomanes, ce traitement de 1840 apparut cependant à Méhémet-Ali et à la France comme un échec puisque, je vous l'ai dit, on avait pu rêver un résultat plus ample.
Quelques mois plus tard, Méhémet-Ali disparaissait. Alors commencèrent pour l'Egypte trois règnes — le règne d'Abbas, le règne de Saïd et le règne d'Ismaïl — qui, différents par certains traits, se résument cependant par un caractère commun : ils furent les préparateurs de l'intervention étrangère.
Je vous montrerai tout à l'heure de quelle façon cette intervention devint indispensable par suite des fautes des khédives. Auparavant, je voudrais vous présenter la contre-partie de ces fautes et ce qui, pendant ces trois règnes, fit la grandeur de l'Egypte moins encore dans le présent que pour l'avenir, je veux dire le canal de Suez, dont j'ai scrupule à parler aux côtés de l'homme éminent qui préside à ses destinées et qui en a
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écrit l'histoire. Vous me permettrez cependant de vous rappeler brièvement dans quelles conditions cette œuvre formidable a été conçue et réalisée.
En 1830, il y avait à Alexandrie un jeune viceconsul de France qui s'appelait Ferdinand de Lesseps. Au cours de ce premier séjour en Egypte, Ferdinand de Lesseps eut l'occasion d'étudier les Mémoires de V expédition d'Egypte, les Mémoires de Lepère, et aussi d'être indirectement associé aux études qu'à la même époque les Saint- Simoniens, Enfantin notamment, menaient au sujet du canal de Suez et de son percement possible.
A cette époque également, M. de Lesseps eut l'occasion de rendre quelques services au prince Saïd qui n'était pas khédive à cette date mais qui devait le devenir quelques années plus tard. Quand Saïd arriva au pouvoir, M. de Lesseps était en France. Il comprit que l'heure de réaliser sa pensée était arrivée. Il partit pour l'Egypte. En 1854, il obtint le firman de concession.
On eût pu croire que le succès était dès lors acquis. En réalité les difficultés commençaient. Ces difficultés, vous les concevez, et je n'y insiste pas. C'était l'hostilité de l'Angleterre, qui ne désirait point que les conditions générales de la navigation fussent aussi brusquement modifiées, qui ne désirait pas surtout que cette modification résultât d'une initiative française.
Pendant cinq ans, Lesseps mena une campagne formidable de conférences et d'action diplomatique pour conjurer les résistances. Une partie du gouvernement et de l'opinion anglaise était publiquement déchaînée contre lui. Les ministres anglais ne se gênaient pas pour dire que l'affaire du canal n'était qu'un piège tendu à la crédulité des capitalistes naïfs.
En 1859, les premiers travaux commencèrent. Quelles en furent les difficultés ? Il faut revivre au jour le jour l'histoire du canal pour le mesurer. Malgré ces difficultés, en dix ans, l'œuvre était achevée, et en 1869, l'Europe étonnée envoyait ses représentants, souverains, ambassadeurs, ministres, assister à la prodigieuse féerie que fut l'inauguration du canal de Suez.
C'était là, Messieurs, pour la France, qui avait eu l'honneur de donner le jour à l'auteur de ce prodigieux changement, un succès considérable, et ce succès n'était pas le seul dont elle pût tirer avantage.
En même temps que notre ascendant économique, la supériorité scientifique de notre pays s'affirmait avec éclat en la personne de Mariette. Al'Exposition de 1867, à Paris, le khédive Ismaïl avait représenté l'Egypte avec un faste, une autorité et une grâce qui avaient fortifié les liens moraux des deux pays.
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Plus que jamais, au moment de l'inauguration du canal de Suez, à cette date de 1869, ces liens d'inter-dépendance économique, intellectuelle et morale, paraissaient appelés à jouer dans l'avenir un rôle décisif.
Mais, Messieurs, la date même que je viens de citer vous explique pourquoi bien des raisons devaient s'opposer, dans les années suivantes, au développement de la situation qui venait de s'affirmer avec tant d'éclat.
Un an plus tard, la France était engagée dans la guerre ; dix-huit mois après, elle était mutilée par la défaite. Un pays vaincu est en mauvaise posture pour rayonner au dehors et pour jouer les cartes qu'il tient en main. Il est amené à se concentrer sur lui-même. Il hésite à disperser son activité. Or quand on hésite on avorte.
Ce fut le cas de la France dans l'histoire de l'Egypte à partir de 1870. Sans doute l'excuse n'est-elle pas valable absolument, elle doit cependant être retenue. Elle explique les fautes commises et les occasions manquées.
Ces occasions allaient se précipiter, par suite de la folie financière qui s'était emparée des khé-
dives et qui, de 1863 à 1873, devait conduire l'Egypte au bord de la faillite.
C'est au cours de cette période critique que l'Angleterre prit une première hypothèque en achetant, en 1875, pour cent millions les actions du canal de Suez qui étaient aux mains du khédive.
Quelques années plus tard, la situation financière devenait telle qu'au mois de mai 1876 on instituait la Commission de la Dette. Dans cette Commission, la situation de la France était encore égale à celle de l'Angleterre. Egale, cette situation le restait lorsqu'au mois de novembre suivant, deux contrôleurs furent institués qui, au mois d'août 1878, furent introduits avec le rang de ministres dans le Conseil des ministres égyptiens. L'un des deux contrôleurs était anglais, mais l'autre était français.
Nous demeurions donc, pour la partie qui, sous une forme ou sous une autre, allait se jouer dans les mois suivants, sur le pied d'égalité parfaite avec nos rivaux de la veille.
Ce qui suivit, vous le savez. Les efforts réorganisateurs et réformateurs des contrôleurs déterminèrent un mécontentement qui trouva son expression dans l'insurrection d'Arabi et des officiers licenciés. En juin 1879, Ismaïl fut déposé et remplacé par Tewfik.
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En février 1881, Arabi déchaînait à Alexandrie des violences qui rendirent nécessaire une intervention européenne.
A ce moment-là, toute l'Europe s'attendait à ce que la France, ayant les mêmes titres de droit, ayant la même situation que l'Angleterre, prît solidairement avec elle les mesures de sauvegarde et de répression que l'insurrection d' Arabi rendait indispensables.
Vous savez, Messieurs, qu'il n'en fut rien ; vous savez qu'indépendamment des raisons générales et valables que j'indiquais tout à l'heure, certaines raisons personnelles qu'on ne peut évoquer sans amertume déterminèrent notre abstention.
Les divisions du parti républicain à peine arrivé au pouvoir se manifestaient déjà. Les questions de personnes se mêlaient aux questions de doctrine, pour arriver — comme cela a été le cas trop souvent depuis lors — à la stagnation et à l'inertie.
Le 12 février 1882, le gouvernement français, renonçant à la politique à deux avec l'Angleterre qui, seule, pouvait nous garder notre part, faisait appel au concert européen. Le 4 juillet, l'escadre française et l'escadre anglaise arrivaient devant Alexandrie. Onze jours plus tard, le 15 juillet, un seul corps de débarquement venait à terre.
Ce corps de débarquement était le corps anglais ; le corps français ne débarquait pas.
Le 18 juilletenfin, trois jours plus tard, la Chambre française, après un vif débat, refusait au gouvernement, non pas seulement la faculté de débarquer à Alexandrie, mais même les crédits qui, d'après la demande du ministère, devaient servir exclusivement à protéger le canal de Suez.
Ce jour-là, Messieurs, nous signions devant l'Europe notre abdication égyptienne. L'Angleterre en profita ; c'était de bonne guerre. Au mois de septembre 1882, elle occupa le Caire. Dans les mois suivants, le contrôleur anglais, pourparalyser son collègue français, s'abstint de participer aux réunions des ministres. La situation devenant intenable, chaque faute produisant nécessairement ses conséquences, et les raisons qui avaient déterminé la première faute n'ayant rien perdu de leur force, le ministre des Affaires étrangères français consentit à la disparition du contrôleur français. C'était la fin du condominium.
La France se trouvait ainsi évincée en fait, évincée par sa faute, du débat politique égyptien. Mais elle gardait tous ses droits pour rouvrir ce débat, — et quand je dis pour le rouvrir, je me trompe, car il restait ouvert — tous ses droits pour y participer sous telle forme que les circonstances pourraient lui suggérer.
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De ces possibilités, notre pays n'a pas profité. Il serait vain de s'attarder aux négociations nécessairement stériles qui ont été menées de 1883 à 1888, en vue d'une évacuation à laquelle, dès cette époque, personne, ni à Paris ni à Londres, ne croyait. Ce furent la conférence de Londres de 1884, les négociations de 1886 sous le ministère de Salisbury, et les négociations Drumond-Wolff en 1886-87.
Toutes ces négociations, je le répète, étaient nécessairement stériles parce que l'Angleterre, dans aucune, n'était disposée à promettre la seule chose qui eût constitué une satisfaction tangible : l'évacuation immédiate, et ne promettait qu'une évacuation conditionnelle. A se contenter de telles promesses la France n'aurait fait que créer un titre légal et juridique à une occupation qui, telle quelle, restait un état de fait.
On se borna donc, en 1888, à signer la convention de neutralisation du canal de Suez. Pendant ce temps, l'Angleterre faisait des progrès rapides. Elle en faisait militairement, elle en faisait politiquement. Elle luttait de son mieux avec les institutions internationales dont l'Egypte avait été dotée sous le règne d'Ismaïl et qui constituaient une limitation à son protectorat naissant.
En 1896, elle se sentait assez forte pour pousser
plus loin ses revendications et, voulant effacer les échecs qu'elle avait subis au lendemain de son débarquement en Egypte dans la Haute-Egypte, au Soudan, elle envoyait l'armée du Sirdar Kitchner conquérir le Soudan et tirer vengeance de la mort tie Gordon.
C'est à ce moment que se produisit chez nous le plus grand effort, non pas, certes, pour ressaisir l'Egypte militairement, mais pour rouvrir politiquement la question, je veux parler de l'expédition Marchand.
Vous savez quelle était la pensée du gouvernement français : deux missions partant, l'une, de l'Afrique occidentale, l'autre, d'Abyssinie, devaient se rencontrer sur le Haut-Nil. Il suffisait de connaître l'effectif de ces missions pour être certain que nul n'avait songé qu'il leur appartiendrait, même avec des concours indigènes éventuels et hypothétiques, de rouvrir par la force la question égyptienne.
Mais on avait espéré qu'apparaissant sur le Haut-Nil, posant la question des territoires du Haut-Nil, appelant pour ces territoires un règlement international, elles fourniraient au gouvernement français, si la situation diplomatique européenne l'y aidait, un moyen de poser dans son ensemble, devant la totalité des puissances, le problème égyptien, — et ce à un moment où
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l'Angleterre rencontrait dans l'Afrique du Sud de sérieuses et graves difficultés.
Les choses tournèrent autrement qu'on ne l'avait pensé. Lorsqu'au mois d'août et de septembre 1898, la mission Marchand, après un effort héroïque, arriva dans la Haute-Egypte, àFaclîoda, elle y trouva l'armée victorieuse qui venait d'anéantir les troupes du Mahdi et à qui sa victoire récente apparaissait comme une promesse de victoires futures.
Vous savez quelles négociations pénibles, haletantes, douloureuses suivirent cette rencontre. Vous savez que le maintien de nos prétentions ne parut pas possible au gouvernement français et que l'abandon de ces prétentions impliqua l'abandon des positions acquises et l'évacuation de Fachoda. Vous savez aussi que ces événements produisirent dans le public une forte impression puisque, à cette époque, les hommes de tous partis — et même des nationalistes convaincus comme M. Jules Lemaître — allèrent jusqu'à prêcher contre l'Angleterre l'alliance allemande.
Ce conflit menaçant qui pesait sur l'Europe
était encouragé et nourri par le réveil au même moment, autour d'un homme qui a joué dans l'histoire moderne de l'Egypte un rôle incomparable, de l'esprit national égyptien. C'était l'heure oùMustapha-Kamel-Pacha commençait la propagande qui, en quelques années, obtint des résultats que sa mort prématurée devait ruiner, créant en Egypte des sentiments, une discipline qui, à aucuneépoquedel'histoire égyptienne, ne s'étaient manifestés de même sorte, inspirant au gouvernement anglais les plus vives inquiétudes.
Il semble donc que, d'une façon ou d'une autre, la question dût être tranchée après Fachoda. En présence du mouvement national égyptien et du conflit franco-anglais, il n'y avait plus place pour le régime indécis qui régnait depuis 1881. Il fallait ou qu'on allât au pire, ou qu'on allât au mieux ; il fallait ou une lutte franco-anglaise en Egypte et à propos de l'Egypte, ou une entente franco-anglaise en Egypte et à propos de l'Egypte.
C'est la seconde solution qui prévalut. Elle s'inscrivit en premier lieu dans le traité de mars 1899 qui ne fut en apparence que le règlement du conflit relatif à la Haute-Egypte, mais qui résolut en même temps la question égyptienne.
En effet, dès lors que nous reconnaissions la
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prépondérance de l'Angleterre dans les territoires du Bahr-el-Gazal et du Darfour, où nous avions une situation acquise et où jamais un agent du gouvernement anglais n'avait pénétré, il allait de soi que, sans le dire, implicitement, nous réglions aussi a fortiori la question du Bas- Nil.
Cinq ans plus tard, le règlement qui venait d'intervenir pour le Haut-Nil s'étendait au Bas- Nil, et en 1904, le gouvernement français signait avec l'Angleterre le traité par lequel la France renonçait à contrecarrer, de quelque façon que ce fût, la politique anglaise en Egypte.
Ce second traité, je le répète et j'y insiste, n'était que l'aveu explicite et le développement du premier. Il nous imposait une abdication politique rédigée en termes d'ailleurs trop vagues. Il assurait à l'Angleterre des commodités financières. Il nous garantissait le maintien de notre situation morale au point de vue des antiquités, des écoles, des fonctionnaires, des Français employés en Egypte. Il nous assurait au Maroc une contre-partie.
Il avait enfin dans notre politique générale une valeur sur laquelle il est superflu d'insister puisque c'est cet accord de liquidation coloniale entre la France et l'Angleterre qui est devenu la base de cette solidarité positive et créatrice qu'on
a appelée l'entente cordiale et, depuis l'adjonction de la Russie, la Triple Entente.
C'est en un mot le traité de 1904 qui est devenu la base de l'organisation politique européenne actuelle, de cette organisation que nous venons de voir fonctionner, plus ou moins heureusement, mais avec tant de méthode et de discipline, dans la dernière crise orientale. [Applaudissements .)
Au cours de ces événements, l'Egypte, Messieurs, avait continué — et l'honneur en revient pour une large part à l'Angleterre — le mouvement ascendant de prospérité matérielle qui s'était dessiné sous les khédives du milieu du XIXe siècle. Quelques chiffres que je vous demande la permission de vous citer en témoignent.
S'agit-il de la population? Elle était en 1877 de 5 millions et demi d'habitants ; dix ans plus tard, en 1897, elle était de 9.700.000; en 1907, le Soudan compris, elle était de 13.800.000 habitants.
Considérez-vous les étrangers qui, dans un pays neuf et où il y avait beaucoup à faire, constituaient une force de transformation et de créait 204 ^
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tion? En 1877, il y avait 68.000 étrangers en Egypte; en 1897, 112.000; en 1907, 286.000.
Le commerce, exportations et importations réunies, se chiffrait, en 1881, par 507 millions de francs; en 1901, par 945 millions; en 19 11, par 1 .750 millions.
Ce sont là, je le répète, des résultats dont il faut faire honneur, pour une large part, à l'habile administration de l'Angleterre, à cette administration qui, très rigoureuse à la base, a su réserver dans les administrations publiques des places aux éléments indigènes, non pas certes les places directrices, où se prennent les résolutions, mais les places de façade qui assurent aux hommes qui les occupent la considération et le prestige du fonctionnaire.
Pour les Anglais, l'action réelle seule importait. C'est ainsi qu'ils ont pu assimiler l'Egypte au moyen de quelques rares conseillers, modestes et effacés qui, embusqués dans chaque ministère, tenaient le ministre dans leurs mains et prenaient les décisions.
Grâce à ce gouvernement habile et sage l'Egypte a atteint la magnifique prospérité matérielle dont je viens de vous donner des preuves. Elle a perdu, par contre, l'espérance de réaliser l'idéal moral que Mustapha-Kamel-Pacha avait si merveilleusement rapproché d'elle.
Elle a perdu de plus en plus, et sinon pour toujours du moins pour bien longtemps, l'espoir et la possibilité de devenir maîtresse de ses destinées. Elle a bénéficié d'un magnifique progrès matériel ; je n'ose dire que le progrès moral ait été à la hauteur du progrès matériel.
Et ce disant, Messieurs, je ne prétends pas porter un jugement dont pourraient s'alarmer nos amis égyptiens. Je le prétends d'autant moins que dans cette sorte de déclin de l'idéal égyptien, les Egyptiens ont souvent, bien que doucement, affirmé que la France avait une lourde responsabilité.
Combien de fois les ai-je entendus se plaindre de l'abandon que nous leur avions infligé en 1904. Ils se rappelaient les années 1898- 1899, ces jours de Fachoda qui, pour nous, furent des journées d'angoisse, mais, pour eux, des journées d'espérance. Ils avaient cru pendant de longues années qu'à la formation de leur jeunesse, à l'organisation de leurs partis, répondraient de France l'aide morale, même l'aide matérielle grâce auxquelles ils pourraient reconstituer dans son indépendance et dans sa force l'Egypte de Méhémet-Ali.
En 1904, la brutalité d'une information télégraphique leur avait appris que nous n'étions plus là et qu'ils n'avaient plus à compter sur nous.
Par conséquent, Messieurs, nous ne pouvons
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parler qu'avec infiniment de mesure, d'égard et de sympathie, des sacrifices moraux que les Egyptiens ont dû consentir.
Aurions-nous pu les leur éviter ? Permettezmoi de ne pas répondre à la question, car j'aurais l'air de « prévoir le passé ». Il est certain que, dans le détail de notre politique égyptienne, nous n'avons pas toujours été bien inspirés. Il est certain qu'en bien des occasions nous avons laissé fuir cet instant favorable dont Bismarck a dit qu'il n'y en a qu'un dans chaque affaire et qu'il faut le saisir au moment où il se présente. Il est certain que, si Ton fait la critique détaillée de la politique égyptienne de la France, le blâme l'emporte, et de beaucoup, sur l'éloge.
A nos fautes, il y a des excuses — celle surtout qui s'applique à l'ensemble de notre politique, le fait que les générations nées depuis la guerre portent encore sur leurs épaules le poids de cette guerre et que dans tout ce que nous faisons, dans tout ce que nous entreprenons, nous sentons audessus de nous planer notre défaite. Ce qui est fait est fait. N'en parlons plus.
Quant au devoir de la France à l'égard de FEgypte, il est, Messieurs, d'une clarté rigoureuse. Nous avons engagé notre parole ; nous avons dit aux Anglais qu'ils ne rencontreraient plus de notre part aucune objection, aucun obstacle poli-
tique en Egypte. Nous devons tenir notre engagement parce que, pour un peuple qui veut faire de la politique extérieure, la fidélité à la parole donnée est le commencement de la sagesse.
Mais nous n'avons pas renoncé à entretenir et même à resserrer les liens moraux de toute sorte qui nous unissent aux Egyptiens. Nous gardons là-bas nos écoles ; nous y gardons d'importantes affaires industrielles et financières ; nous gardons surtout les sympathies d'un pays qui a le goût de nos idées, et qui, avec une fidélité touchante, vient toujours chercher à la source française le développement de son instruction et de sa douce civilisation.
La politique ne nous permet plus en Egypte d'espérances. L'histoire nous y permet une légitime fierté. (Vifs applaudissements.)
Messieurs1,
M. Tardieu, en vous parlant de l'Egypte avec sa maîtrise habituelle, s'est principalement placé au point de vue politique. Je voudrais, à mon tour, appeler votre attention sur l'importance des services que la France a rendus et rend encore à l'Egypte, car notre pays a pris une part prépondérante à son développement économique et moral et à son organisation administrative, depuis près d'un siècle et demi.
C'est l'expédition de Bonaparte qui a tiré fEgypte de la léthargie où elle était tombée depuis la conquête turque. Sans doute, le temps a-t-il manqué à Bonaparte pour accomplir toutes les grandes choses qu'il projetait de réaliser ; sans doute lui-même et ses successeurs, Kléber et Menou, ont-ils dû passer plus de temps à se battre qu'à administrer ; sans doute le prosaïque besoin d'argent a-t-il parfois donné à leur administration un caractère fiscal exagéré. Il n'en est
4 Discours prononcé par M. J. Charles Roux le 7 mai 1913.
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pas moins vrai que le seul fait d'avoir renversé l'odieuse et ruineuse tyrannie des mamelouks constituait déjà pour l'Egypte un bienfait inappréciable et que l'administration française, dont ce pays fut alors doté, représentait un immense progrès par rapport au régime féodal des mamelouks. Mieux gouvernée, mieux administrée que par ses anciens despotes, l'Egypte fut en outre, pendant le séjour de l'armée française, mise en contact avec une civilisation dont elle n'avait pas la moindre notion. Pour la première fois, une imprimerie y fonctionna et de ses presses sortirent journaux, placards et livres en arabe et en français. Pour la première fois s'établirent, afin de subvenir aux besoins de l'armée, des industries qui recouraient aux procédés de fabrication scientifiques, de préférence aux procédés empiriques, employés par les artisans indigènes. Vous savez tous que Bonaparte avait emmené avec lui en Egypte une véritable légion de savants et d'artistes, mathématiciens, physiciens, chimistes, ingénieurs, dessinateurs, graveurs, orientalistes, hommes de lettres, parmi lesquels certains étaient déjà illustres et beaucoup le sont devenus ensuite :Monge, Berthollet, Fourier, Costa, Conté, Geoffroy- Saint- Hilaire, Villiers du Terrage, Vivant-Denon, Lepère, Ismard et tant d'autres. Leur activité s'est exercée sans relâche dans les
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domaines les plus divers. Parcourant le pays depuis Assouan jusqu'à la mer et depuis la mer Rouge jusqu'à la chaîne Lybique, ils ont étudié le sol, le sous-sol, l'hydrographie, la faune, la flore, l'ethnographie, les monuments anciens, l'histoire, les industries, les métiers, etc., etc., et dressé une carte à grande échelle des régions qu'ils avaient visitées.
L'Institut d'Egypte, établi sur le modèle de l'Institut de France, a entendu leurs communications, discuté leurs conclusions, centralisé leurs collections, mis à leur disposition, dans son laboratoire et ses ateliers, tous les instruments nécessaires à leurs recherches. Après l'évacuation de l'Egypte par les Français, la « Commission des Sciences et des Arts » — c'est le nom officiel de cette légion scientifique — a survécu à l'expédition et s'est occupée à réunir et à publier, selon un plan méthodique, dans un ouvrage incomparable par ses proportions et sa perfection, les résultats des travaux de ses membres. Cet ouvrage, la Description de V Egypte, dont la publication commencée en 1809 n'a été achevée qu'en 1825, a eu dans tout le monde civilisé un retentissement immense, dont l'Egypte a directement bénéficié. Jamais publicité pareille ne fut donnée aux ressources économiques, aux sources de richesse, d'intérêt ou de beauté d'un pays.
Jamais pays déchu, endormi dans la barbarie, longtemps fermé aux explorations et aux entreprises des Occidentaux, n'a été mis d'une manière aussi brillante à Tordre du jour de la science et de la civilisation modernes.
Ceci vous explique pourquoi, quand Méhémet- Ali se fut emparé du pouvoir, il fit appel au concours des Français, pour organiser l'Egypte et pourquoi les Français lui offrirent immédiatement leurs services. Dans cette organisation hâtive, souvent un peu factice, mais souvent aussi remarquable et définitive, presque tout a été accompli par nos compatriotes. C'est un Français, le Colonel Sèves, connu sous le nom de Soliman Pacha, qui organise le premier noyau d'armée régulière et qui, ensuite, en qualité de chef d'Etat-major général, dirige les troupes qui ont vaincu les soldats du sultan. C'est une mission militaire française, ayant à sa tête les généraux Boyer et de Livron et comptant une dizaine d'officiers de tous grades, qui préside à l'organisation et à l'instruction de l'armée égyptienne. C'est un Français, M. de Cerisy, aidé de collaborateurs français, qui fonde l'arsenal d'Alexandrie, crée une flotte de guerre et dirige les constructions maritimes. C'est un Français, le Dr Clôt Bey, qui fonde et organise le service de santé et les premiers hôpitaux. Ce sont des
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Français qui dirigent les écoles de toute nature ouvertes par Méhémet-Ali. C'est un Français, Hamont, qui établit le service de médecine vétérinaire. C'est un Français, Mougel Bey, qui construit le magnifique barrage de la pointe du Delta et un autre Français, Linant de Bellefonds, qui commence la création du réseau d'irrigation du Delta. C'est encore un Français, Jumel, qui découvre l'arbuste qui fera la richesse du pays, le cotonnier d'espèce particulière, auquel son nom est resté attaché.
Pendant ce temps, un groupe de Français remarquables, les Saint-Simoniens, ayant à leur tête Enfantin et comptant dans leurs rangs des ingénieurs comme Talabot, entreprennent de réaliser un projet que Bonaparte a caressé : le percement de l'isthme de Suez, la communication des deux mers. Idée bien française que celle-là, car on en peut suivre le développement en France depuis le XVIIe siècle et pendant tout le XVIIIe. Tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, elle est mise en avant au cours de ces deux siècles, par des ministres comme Colbert, Seignelay , Pontchartrain, le maréchal de Castries, ou par des ambassadeurs comme Nointel, Gérardin, Saint-Priest, Choiseul-Gouffier, par des consuls comme Mure et Magallon, ou par des particuliers qui sont légion. Bien que les Saint-
Simoniens n'aient pas été assez heureux pour résoudre le problème de la communication des deux mers, ils ont beaucoup contribué à l'éclaircir et ils ont certainement préparé les voies à Ferdinand de Lesseps.
Je ne ferai que mentionner ici la colossale et féconde entreprise de Ferdinand de Lesseps. JJy ai consacré un long ouvrage auquel je me permets de vous renvoyer. Le percement de l'isthme de Suez est, sans aucune comparaison possible, la plus importante et la plus bienfaisante des initiatives françaises dont l'Egypte ait été le théâtre. C'est l'œuvre maîtresse de nos compatriotes en Egypte, sous les règnes de Mohammed Saïd et d'Ismaïl. Mais ce n'est pas la seule. Sous ces règnes comme sous les précédents, tout ce qui s'est fait dans la vallée du Nil a été exécuté par des Français. C'est Linant de Bellefonds qui a continué à diriger les travaux publics, ayant sous ses ordres tout un état-major de Français. C'est Rousseau Pacha qui, en qualité d'ingénieur en chef, aménage les immenses propriétés du khédive et monte les usines de sucre de la Haute- Egypte. C'est Grand Pacha qui trace et construit la ville européenne du Caire, C'est Vidal Pacha qui fonde l'Ecole khédiviale de droit. Ce sont les généraux Larmée, Minié, Bernardi qui dirigent l'Ecole militaire et instruisent les troupes.
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C'est Borelli et Pietri qui sont les conseillers judiciaires du khédive, les chefs de son contentieux et tâchent d'introduire un peu de régularité dans le fonctionnement de la justice et ;de l'administration. Combien pourrais-je prolonger cette énumération, si le temps ne me faisait défaut! Je dois cependant une mention spéciale à un savant dont l'œuvre est trop célèbre pour que j'aie besoin d'y insister, à Mariette Pacha. L'égyptologie devait sa naissance à des savants français, aux deux Champollion, à Rougé, qui avaient été mis sur la voie de leurs découvertes par les recherches des compagnons de Bonaparte. Mariette a fait faire à cette science des pas de géant et il a commencé à restituer à l'Egypte son merveilleux patrimoine historique, grâce à ses admirables fouilles et à ses géniales études. Depuis lors, l'égyptologie est à ce point devenue une science française que la direction générale du service des antiquités d'Egypte a toujours été exercée par des Français, Grébault, Loret, Morgan, Maspero et qu'en 1904 elle a été réservée par traité à un savant français. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que le titulaire de ce poste est, depuis quelque treize ans, l'illustre M. Maspero, secondé par des hommes comme MM. Legrain, Daressy et Lefèvre.
Après la faillite d'Ismaïl Pacha, dont les por-
teurs français étaient les principaux créanciers, la France a pris une part prépondérante à la réorganisation financière et administrative rendue nécessaire par cette banqueroute princière Elle a eu sa place marquée dans toutes les institutions internationales dont le rôle en Egypte a été si bienfaisant, Caisse de la Dette publique, Daira- Sanieh, Domaines de l'Etat, Chemins de fer, et le talent de ses représentants leur a généralement permis d y jouer un rôle de premier plan. Que d'utiles réformes ont été réalisées ou conçues, au temps du condominium anglo-français, par Blignières, par Liron d'Airoles, qui, sous des titres divers, furent les contrôleurs français ! Des hommes comme Gay-Lussac à la Daira-Sanieh, comme Bouteron et Muller aux Domaines, comme Prompt aux chemins de fer, comme Blignières et Georges Louis à la Dette ont grandement contribué à la prospérité de ces administrations et, par suite, à celle de l'Egypte. On oublie trop souvent ou bien Ton néglige de rappeler que, lorsqu'ils sont arrivés en Egypte, les Anglais ont trouvé tous les services publics peuplés de fonctionnaires français, dont le nombre se chiffre par plusieurs centaines. La plupart des emplois étaient détenus par des Français, dont beaucoup ont conservé leurs situations. Longtemps encore on put voir nos compatriotes à la
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tête d'Ecoles officielles, comme l'Ecole khédiviste de Droit et l'Ecole des Arts et Métiers, et des principaux services des ministères de l'Instruction publique, de la Justice, de l'Intérieur, des Travaux publics. Divers départements, comme le contentieux de l'Etat, étaient même devenus des espèces de fiefs français et certains Français, M. de Rocca-Serra, par exemple, y ont acquis une réputation méritée. Il faut ajouter que les codes mixtes égyptiens avaient été élaborés, à l'époque de la réforme judiciaire, par un Français, M. Manoury. Il n'était donc pas un service administratif où quelqu'un de nos compatriotes n'eût imprimé l'empreinte française.
L'Egypte doit beaucoup à ces générations de fonctionnaires éminents et bien peu de nos compatriotes se doutent, en roulant sur les chemins de fer égyptiens, en passant sur les ponts égyptiens, en débarquant dans des ports égyptiens, que ce sont souvent des ingénieurs français qui les ont construits ; en admirant l'harmonieux ensemble des administrations égyptiennes, que ce sont souvent des administrateurs français qui ont contribué à les établir et à les faire fonctionner.
Pour être complet, je devrais tout au moins vous dire quelques mots de la part que notre pays a prise, par ses écoles privées, à l'éducation du peuple égyptien, et, par ses capitaux, à
la mise en valeur de l'Egypte. Je ne peux que vous signaler les quelque cent vingt écoles, la plupart congréganistes, quelques-unes laïques, où environ 20.000 élèves reçoivent l'instruction primaire, secondaire et même l'enseignement supérieur, et les nombreux hôpitaux, dispensaires, asiles que la charité française a fait surgir sur le sol égyptien. Il faut cependant que je mentionne spécialement l'Ecole française de Droit qui dépend directement du gouvernement français et où des centaines d'Egyptiens viennent chaque année demander l'enseignement juridique aux maîtres éminents qui se consacrent à cette tâche sous la direction de M. Pelissié du Rausas. Je ne peux encore que mentionner les quelque 3 milliards et demi de capitaux français, qui sont investis en Egypte dans des entreprises de toutes sortes, industries comme les sucreries d'Egypte, le Gaz du Caire et d'Alexandrie, banques comme le Crédit Lyonnais et le Comptoir d'Escompte, établissements hypothécaires, comme le Crédit Foncier égyptien et la Land Bank, etc., etc. Aucun pays n'a prêté au développement économique de l'Egypte un concours aussi efficace que la France, par ses capitaux et aussi par ses hommes d'affaires, ses financiers et ingénieurs. Tel est le tableau que je voulais faire rapidement passer sous vos yeux. Politiquement parlant,
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l'Egypte nous a échappé. Nul ne peut savoir quelle place les Anglais nous y réserveront désormais à côté d'eux. Fidèles à l'entente cordiale, nous devons nous défendre d'y considérer l'avenir avec regret ; mais nous avons à coup sûr le droit d'y regarder le passé avec fierté ! Et l'on éprouve surtout ce sentiment quand, débarquant en Egypte par Port-Saïd, on passe devant la statue de Ferdinand de Lesseps. « Oui, s'écriait le si regretté Eugène Melchior de Vogué, ce savant et grand ami de l'Egypte, le 17 novembre 1899, oui, si jamais le premier rayon du soleil d'Egypte doit tirer de cette statue les paroles qu'il arrachait au colosse de Memnon, les navigateurs ne recueilleront de l'oracle que ces mots : « Ouverture toujours plus large de toute la « terre à toutes les nations ! Rivalité féconde dans « le travail! » Si, en se rendant au Caire, on s'arrête à Ismaïlia, ravissante oasis verte et fleurie, aux bords du lac Timsah, centre de l'Administration du canal de Suez, on se trouve au milieu d'une véritable colonie française où chacun travaille avec ardeur et gaieté à la prospérité toujours plus grande de notre belle entreprise. (Vifs applaudissements .)
CONFERENCE DE M. René PINON
Professeur à l'Ecole des Sciences politiques.
DISCOURS DE M. Stephen PICHON
Sénateur, ministre des Affaires étrangères.
Messieurs l,
Avant 1830, de Tanger à Constantinople, tous les rivages africains et asiatiques de la Méditerranée étaient soumis à des puissances musulmanes et peuplés de musulmans ; les pirates barbaresques qui avaient si longtemps désolé les côtes de l'Italie, de l'Espagne, de la France n'avaient pas encore complètement disparu ; ils survivaient dans les âpres rochers du Rif; les ports étaient fermés au commerce des États chrétiens ; l'intérieur des terres était complètement inconnu. Le recul de l'Islam, sinon comme religion, du moins comme puissance politique, a été, dans la Méditerranée, le grand événement du XIXe siècle. Aujourd'hui toute l'Afrique du Nord est passée sous la domination, sous le protectorat ou sous le contrôle des puissances européennes.
Le premier acte est la prise d'Alger en 1830, suivie de la lente et laborieuse conquête de l'Al-
' Conférence faite par M. René Pinon le 28 février 1913.
gérie. Puis, en 1881, c'est rétablissement du protectorat français en Tunisie; en 1883 c'est l'occupation anglaise en Egypte; enfin, en 191 1 et 191 2 c'est la crise qui amène l'annexion de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque par l'Italie etl'établissement du protectorat français au Maroc.
C'est l'une de ces deux dernières phases que nous devons étudier aujourd'hui. J'essaierai d'abord de vous décrire rapidement la Tripolitaine et la Cyrénaïque, ensuite je vous montrerai comment l'Italie a été amenée aies occuper et à les annexer sous le nom romain de Libye.
L'Afrique noire est séparée du monde méditerranéen par l'immense désert du Sahara, large de 1500 à 2.000 kilomètres. Mais dans la partie occidentale, que les Arabes appellent le Maghreb, le Sahara est séparé de la Méditerranée par de longues chaînes de montagnes qui supportent des plateaux et des plaines ; les pluies de l'Océan viennent fertiliser ces régions ; elles appartiennent au monde méditerranéen. C'est le Maroc, l'Algérie, la Tunisie.
Mais, au cap Bon, ces montagnes, qui sont le bouclier des pays barbaresques contre l'envahissement du désert, plongent sous les eaux marines. Un double golfe se creuse : les deux Syrtes. La Méditerranée va à la rencontre du Sahara. Au delà des Syrtes, le plateau de Barca forme une
petite Algérie défendue contre l'emprise du désert par son altitude. L'Egypte est saharienne, mais elle a le Nil.
On définit exactement la Tripolitaine en disant qu'elle est le point où la Méditerranée esttano-ente au Sahara. Nulle zone intermédiaire ne s'interpose entre la stérilité des eaux marines et la stérilité des pierres et du sable du désert. Mais il y a des oasis. Tripoli, la seule ville importante de toute la côte, est une oasis. Un port levantin dans une oasis saharienne, telle serait l'exacte définition de Tripoli. Quand on arrive par mer, Tripoli avec ses vieux remparts couleur ocre, ses minarets blancs, sa ceinture de palmiers verts, le vieux château des Karamanlis qui la domine, a bien l'aspect d'une oasis. Elle doit son existence aux belles sources qui arrosent sa palmeraie ; elle doit son antique prospérité à sa situation au fond de la Grande-Syrte.
L'échancrure des Syrtes rapproche un peu le monde méditerranéen du Soudan. Tripoli, port de la Méditerranée, est aussi un port du désert où aboutissent les caravanes. Tripoli, la Tarabolosel-Rharbdes Arabes, était autrefois un emporium du Soudan. Nous verrons pourquoi de nos jours ce commerce transsaharien diminue de plus en plus. Ce caractère de port, d'entrepôt commercial, se reflète dans la population bigarrée de la ville.
Sur 30 à 35.000 habitants on y compte — je parle d'avant la guerre, bien entendu — environ 4.000 chrétiens, en grande majorité italiens ou maltais. Le reste est composé de musulmans : Turcs, fonctionnaires ou soldats ; Koulouglis, métis de Turcs et de Maures ; Arabes ; Berbères du djebel Nefousa, du djebel Gharian ; juifs; Djerbis ; gens du Fezzan croisés de noirs ; Touareg au visage voilé de noir; nègres, anciens esclaves qui peuplent un gros village soudanais à l'entrée de l'oasis.
L'oasis a 8 kilomètres d'Est en Ouest, sur 3 kilomètres du Nord au Sud. C'est une forêt de palmiers où circulent, par tout un réseau de rigoles, les eaux fertilisantes. Sous la palmeraie poussent des figuiers, divers arbres fruitiers, des légumes, de l'orge. Les Soudanais sont habiles dans l'art de l'irrigation ; l'eau, dans ce pays désertique, est le principe de toute vie, la condition de toute richesse l.
Dès qu'on est sorti de la palmeraie, on est dans le désert ; les vents du Sud ne cessent de pousser les sables impalpables à l'assaut des vertes oasis ; et sans cesse recommence la lutte de l'homme contre les forces de la mort; avec des paniers,
1. Voir, pour plus de détails, mon livre : L'Empire de la Méditerranée, chapitre vu (Paris, Perrin).
des couffins, les noirs emportent au loin les sables qui toujours reviennent à la charge : lutte éternelle où la moindre interruption dans la défensive suffit à détruire le résultat de longues années d'efforts. Tripoli subit de terribles coups de khamsyn. Le vent du désert, qu'on l'appelle simoun, sirocco ou khamsyn, est étouffant, irrespirable ; il se charge de sables fins, rouges ou jaunes, dans les solitudes des grands Erg et vient souffler son haleine brûlante sur les côtes et jusque sur la mer. Parfois ces grains impalpables, emportés par les vents avec les nuées d'orage, viennent tomber jusque sur l'Europe et former ces « pluies de sang » dont s'effrayait l'antiquité. Ces attaques révèlent la présence de l'ennemi, le désert.
En dehors de Tripoli, sur 1.500 kilomètres de côtes tripolitaines on ne trouve guère que des ruines comme celles de Leptis magna (Lebda), patrie de Septime Sévère, ou de petits ports comme Mesrata, Khoms, Derna. A une centaine de kilomètres de la côte se dresse une série de hauteurs : c'est la falaise septentrionale du plateau saharien : on l'appelle le djebel Gharian. Dans la plaine, seules quelques oasis sont cultivées. Le djebel est habité par des tribus berbères ; quelques-unes habitent les excavations de ces montagnes crayeuses ; ce sont les troglodytes décrits
par Hérodote ; ils sont restés tels que le voyageur grec les a vus, vivant dans les trous et les grottes de la montagne.
La Cyrénaïque est moins pauvre. Le plateau de Barca (djebel Akhdar) s'élève à 500 ou 600 mètres d'altitude moyenne ; il a 1 .100 mètres au point culminant. « Au-dessus de Barca, dit Hérodote, le ciel est percé. » Les sommets, comme le Zeus homérique, sont « assembleurs de nuages » ; la Cyrénaïque est soumise à un régime bienfaisant de pluies d'hiver et de rosées d'été. Malheureusement, le plateau n'est pas très grand ; il mesure 190 kilomètres d'Est en Ouest sur 1 10 à 125 du Nord au Sud. A l'Est il est limité par un plateau moins élevé, plus sec, appelé la Marmarique. Au Sud s'ouvre une dépression qui atteint 10 à 70 mètres au-dessous du niveau de la mer ; c'est Barka-el-Beida (Barkale-Blanc). C'est le désert, avec les efflorescences salines qui recouvrent le sol comme dans les chott algériens.
Mais le « plateau vert » est assez riche. Les légendes antiques y plaçaient le jardin des Hespérides. Parmi les oliviers sauvages on y découvre le vaste champ de ruines qui fut Cyrène aux beaux coursiers. Pindare nous a conté comment Battos de Théra fut envoyé par l'oracle de Delphes pour fonder une ville sur le plateau de
Barca. Dans un premier voyage, il resta sur le littoral et n'y trouva pas le pays fertile annoncé par le dieu ; il alla se plaindre à l'oracle qui lui reprocha son incrédulité et le renvoya dans le pays ; cette fois Battos monta sur le plateau, trouva les sources annoncées par la Pythie et fonda une ville qui fut Cyrène ; elle devint ellemême la mère des quatre autres cités qui constituaient avec elle la Pentapole. Ce fut une ville importante où vivaient des Grecs, des Liby-phéniciens, des juifs; une ville méditerranéenne et africaine ; elle survécut jusqu'à la grande invasion musulmane qui acheva de la détruire. Aujourd'hui ses ruines couvrent un vaste espace autour de la source qui fertilise le pays.
Le plateau, surtout le Barka-el-Homra, le plateau rouge, chargé de sels de fer, est assez fertile. On peut y cultiver des céréales. Les anciens y récoltaient l'huile, le vin, les fruits et ce fameux sylphium, plante médicinale dont la silhouette décorait les monnaies de Grèce. Les hauteurs sont couvertes d'un espèce de maquis de tuyas, de pistachiers, de cystes, de cyprès. Des troupeaux de moutons et de chèvres paissent sur les plateaux.
Le port de Benghazi exporte quelques moutons vers * Malte, de l'alfa, des éponges. Il deviendra le port de la Cyrénaïque. lia probablement plus d'avenir que Tripoli.
La Cyrénaïque occupe dans la Méditerranée une excellente position maritime. A 600 kilomètres du cap Matapan, elle commande les routes qui vont vers le Bosphore et vers le canal de Suez. Sur la côte orientale s'ouvrent d'excellentes rades, celle de Ral-el-Halal, l'ancien Nausathmos, surtout celles de Bomba et de Tobrouk ; cette dernière est une belle rade naturelle facile à utiliser comme port de guerre, dont malheureusement l'arrière-pays est pauvre et désolé.
Ports de la Méditerranée, Tripoli et Benghazi sont aussi des ports du désert. De là partent des pistes qui s'en vont vers le lointain Soudan, à travers un pays stérile, parsemé de médiocres oasis dont l'imagination des voyageurs a grossi l'importance. On compte 2.300 kilomètres de Tripoli à Barroua sur le Tchad, et il faut quatre mois pour les franchir. C'est la route qu'a suivie, du Sud au Nord, le colonel Monteil.
En partant de Tripoli , on rencontre d'abord Mourzouk, « capitale » du Fezzan, bourgade médiocre, au milieu dune pauvre oasis, station des caravanes, carrefour des routes qui vont vers le Touât et de celles qui mènent au Soudan. Puis on arrive à Ghatroun ; on traverse ensuite un affreux désert, « des pierres, rien que des pierres », avant de parvenir aux oasis du Kouar dont la principale est Bilma. On est dans la zone déli-
mitée par le traité franco-anglais du 21 mars 1899 et reconnue française. Encore 120 kilomètres de dunes et c'est Agadem, et le Soudan.
Par une autre route, plus àTOuest, on parvient, à 520 kilomètres de Tripoli, à Rhadamès, vieille citée saharienne, célèbre, comme Tombouctou, dans les annales et les légendes du désert. De là part la piste transversale d'Est en Ouest qui, par la Hamada-el-Hemra, conduit à In Salah, à 800 kilomètres. Les Q-ens de Rhadamès ont un quartier à Kano et à Tombouctou. Les Touareg y sont les maîtres.
Plus au Sud, l'oasis de Rhât est le centre principal des Touareg Azdjer.
Le principe des hinterland, défini à la Conférence de Berlin, semblerait placer Rhadamès et Rhât dans l'arrière-pays de la Tunisie. Les Turcs ont occupé ces deux points ; les Touareg les y ont tolérés par crainte des Français. En 1862 la mission Mircher et de Polignac ne trouve pas de Turcs à Rhadamès; en 1864 un fort turc y est construit. A Rhât les Turcs s'établissent après 1880; en 1886 les Touareg massacrent la garnison. Quelques années après, les Turcs sont de nouveau acceptés, appelés même, par crainte des Français. Une convention francoottomane a reconnu Rhât et Rhadamès aux Turcs, Djanet aux Français. Au Sud, laconven-
tion franco-anglaise marque la frontière jusqu'au tropique du Cancer ; l'Italie la reconnaît ; mais les Turcs nous ont cherché des difficultés. Les Jeunes-Turcs ont envoyé des officiers et quelques soldats dans le Kouar et y ont construit un bordj .
De Benghazi descend au Sud une route vers Aoudjila et le Ouadaï. Tout ce pays est soumis à Fautorité religieuse du Chéikh-Senoussi. Ses fidèles sont répandus dans toute la Tripolitaine, le Sahara et une partie du Soudan, et ses mots d'ordre y sont obéis.
Le commerce saharien, florissant dans Fantiquité, est aujourd'hui en pleine décadence. A mesure que les Européens pénètrent en Afrique, le commerce se dirige tout droit vers les ports les plus proches. A mesure que les chrétiens occupent les deux rives du Sahara, le commerce des caravanes décroit. Le principal article, c'étaient les esclaves, qui, jusqu'à l'occupation italienne, arrivaient encore par les caravanes du Soudan et étaient embarqués clandestinement pour Stamboul ou l'Asie Mineure dans les petites rades désertes de la côtecyrénaïque. Aujourd'hui, l'occupation du Ouadaï par les Français, Fétablissement des Italiens en Tripolitaine ferment les dernières issues. Il ne reste plus que le Darfour et les ports de la mer Rouge. Un peu de surveil-
LA TRIPOLJTAINE
lance anglaise achèvera de faire disparaître ce fléau de l'humanité qu'est la traite des noirs.
Le commerce saharien : plumes, paillettes d'or, gommes, peaux, encens, myrrhe, est évalué par M. Schirmer, dans son ouvrage classique Le Sahara, à moins de 9 millions de francs pour tout le Sahara.
Je crois pour ma part que le commerce par caravanes n'a pas d'avenir ; c'est une forme morte. La traversée du Sahara n'est pas une entreprise facile ; on ne s'y risque que quand on ne peut pas faire autrement. Aussi personne ne croit-il plus à la fameuse prédiction de Rohlfs : « Celui qui possédera Tripoli sera le maître du Soudan ; la possession de Tunis ne vaut pas la dixième partie de celle de Tripoli. »
Cette prophétie a cependant contribué à orienter vers la Tripolitaine les desseins de la politique italienne après l'établissement du protectorat français à Tunis. La Tripolitaine offrait à l'Italie une forte position dans la Méditerranée à égale distance de la Sicile, de l'Egypte, de la Grèce et des îles de la mer Eofée, et une terre de colonisation, le plateau deBarca.
Dès 1885, une société sous la haute direction du duc de Gênes est fondée pour s'occuper de la Tripolitaine ; elle y envoie la mission du capitaine Camperio ; l'hostilité des indigènes décourage ces premières tentatives.
Après l'échec des grands desseins coloniaux de Crispi en Ethiopie, les Italiens s'occupèrent encore plus de la Tripolitaine, de même que les Espagnols, après la perte de Cuba, attachèrent plus d'importance au Maroc. En 1898, les importations italiennes en Tripolitaine ne venaient qu'au quatrième rang avec 768.000 francs, après l'Angleterre (Malte), la Turquie, la France (avec T Algérie-Tunisie) .
Dès lors commence la période de travail actif. En 1900 la Ci0 FlorioRubattino inaugure une ligne de navigation qui, tous les quinze jours, visite les ports de Tripoli taine et de Cy rénaïque . En 1 90 1 , les Italiens établissent par la force un bureau de poste à Benghazi sous la protection de trois navires de guerre. Les voyages du député socialiste sicilien de Felice, la mission du député Morgari organisée par Y Avant l en 1903, contribuent à créer un courant d'opinion en faveur d'une intervention italienne en Tripolitaine. Tout un plan d'impérialisme méditerranéen s'ébauche.
Alors commence la période de préparation diplomatique.
La convention franco-anglaise du 21 mars 189g avait éveillé des inquiétudes en Italie. M. Delcassé rassura son collègue M. Prinetti qui put déclarer dans son discours du 15 décembre 1901 que la France n'avait pas l'intention de dépasser les limites prévues par cette convention ni d'entraver le commerce transsaharien par caravanes.
En réalité, faire une telle déclararation au gouvernement italien au sujet dune province turque constituait une reconnaissance de droits spéciaux à l'Italie sur cette province et une autorisation tacite d'en prendre possession.
Quelques jours après venaient les déclarations de M. Delcassé à M. Ugo-Ojetti, publiciste italien ; il établissait une corrélation entre Tripoli et le Maroc. En effet, des accords secrets avaient été conclus. Ils furent complétés quelques mois plus tard. Le texte n'en a jamais été publié. LTtalie renonçait à contrarier les visées de la politique française au Maroc et la France s'engageait à ne pas contrarier les visées de la politique italienne en Tripolitaine. De la part de M. Delcassé un tel engagement n'allait pas sans quelque imprudence. D'une part, l'Italie n'avait au Maroc que des intérêts de second ordre. Au contraire, si nos intérêts à Tripoli n'étaient pas considérables, Tripoli était une province de l'Empire ottoman : nous renoncions donc, en faveur de
l'Italie, au principe salutaire de l'intégrité de l'Empire ottoman, que nous défendions depuis si longtemps.
En 1902, les croiseurs anglais Surprise et Thés eus vinrent à Tripoli, puis l'un d'eux visita Bomba et Tobrouk ; le 16 mars 1903 le député de Marinis interpella le ministre italien des Affaires étrangères au sujet des visées anglaises sur ces rades. Le secrétaire d'État Bacelli démentit que l'Angleterre eût de telles visées. Une négociation s'ensuivit qui aboutit à la reconnaissance implicite par l'Angleterre des droits ou des intérêts spéciaux de l'Italie en Tripolitaine et en Cyrénaïque.
Le cabinet de Rome rassurait la France et l'Angleterre sur les conséquences de leurs engagements et sur l'intégrité de l'Empire ottoman. Il ne s'agissait que d'hypothèques sans échéance fixe qui ne se réaliseraient qu'en cas de dislocation de l'Empire ottoman. « Il importe que nos projets gardent un caractère strictement platonique », disait un ministre italien.
Comment et dans quelles conditions les Italiens ont-ils été amenés à réaliser ces hypothèques ?
C'est alors qu'à l'activité gouvernementale vint s'ajouter celle d'une grande banque. Le Banco di Roma avait été fondé, au temps de Léon XIII, par Ernesto Pacelli et était devenu la banque du Saint-Siège ; mais la gestion du patrimoine de Saint-Pierre ne suffisait pas à son activité ; il avait besoin, pour étendre ses affaires, d'entretenir de bonnes relations avec le Quirinal et le monde officiel. On lui donna le conseil d'employer son activité en Tripolitaine et d'y soutenir la politique du royaume. La banque, en effet, fonda, là-bas, sous la direction de M. Bresciani, de multiples établissements : moulins, huileries, savonneries ; elle eut des pêcheries d'épongés ; elle acheta de vastes terrains ; une usine électrique fut créée à Benghazi. Des missions d'étude furent envoyées à l'intérieur. Le succès, malgré l'appui gouvernemental, fut médiocre ; les fonctionnaires turcs apportaient toutes sortes d'entraves aux entreprises italiennes. En 191 1, le directeur du Banco diRomaût, dit-on, savoir au gouvernement que ses entreprises de Tripolitaine ne rapportant rien, il se voyait obligé d'entrer en pourparlers avec un groupe anglais et un groupe
allemand. Ce fut une des raisons qui décidèrent l'intervention. Quoi qu'il en soit des détails, il est avéré que l'influence du Banco di Roma ne fut pas étrangère à la décision d'occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque.
La politique maladroite des Jeunes-Turcs précipita l'intervention. Les fonctionnaires musulmans, même du temps d'Abd-ul-Hamid, ne s'étaient jamais montrés disposés à favoriser les entreprises italiennes. Les Jeunes-Turcs arrivés au pouvoir prescrivirent de ne jamais rien accorder aux Italiens ; la mauvaise volonté, l'inertie des fonctionnaires devinrent systématiques. En même temps les Turcs envoyaient quelques soldats à Djanet, à Bilma et mécontentaient la France. Dans son ultimatum du 28 septembre iqii, le marquis di San Giuliano vise « l'opposition systématique la plus opiniâtre et la plus injustifiée à laquelle s'est constamment heurtée toute entreprise italienne en Tripolitaine et en Cyrénaïque ». Les Jeunes-Turcs ont donné aux Italiens au moins un prétexte pour colorer leur agression.
La guerre italo-turque est aussi, et peut-être surtout, un phénomène d'opinion. Nous assistons en ce moment en Italie à un très curieux réveil des idées nationalistes de l'époque du Risorgimento^ formulées pour la première fois par
Gioberti dans son fameux livre II primat o et que Crispi tenta de réaliser au pouvoir. La bataille d'Adoua mit fin à cette première phase de l'expansion italienne hors de la péninsule ; mais une nouvelle génération a repris l'œuvre interrompue; des écrivains tels que MM. Corradini, Scipio Scighele, de Frenzi, Maraviglia, prêchent le réveil de la conscience nationale et l'achèvement de l'œuvre du Risorgimento par l'expansion au dehors, par la politique d'impérialisme. M. Paolo Arcari a utilement résumé ces tendances dans son livre la Coscien^a nationale in Italia. Pour que l'Italie achève de devenir une nation, il lui faut la guerre, la victoire ; à défaut d'une vraie guerre, le mythe de la victoire sera pour l'Italie ce qu'est pour le monde ouvrier le mythe de. la grève générale. On reconnaît dans cette jeune école, où s'agitent des écrivains peu nombreux mais très bruyants, l'influence des maîtres étrangers ; ils ont lu Hegel, Schopenhauer, Nietsche, Auguste Comte, Taine, Maurice Barrés, Charles Maurras, et surtout Georges Sorel et ses théories sur la violence. Ce groupe a des journaux et des revues : la Rivista di Roma, leCaroccio, la Prepara^ione, X Italia aV Estero, le Tricolore, la Grande Italia, le Mare nostrum. Ce nationalisme n'est pas sans affinités avec le syndicalisme. Il se place sous le
patronage de l'ombre de Crispi ; une fausse lettre de Crispi, répandue 'au moment où la question de Tripolitaine préoccupait l'opinion, reflète assez bien le style et les théories de ce néo-nationalisme. Voici un passage de cette lettre :
« Si la France allait au Maroc, il ne resterait plus à l'Italie qu'un seul devoir à accomplir, subit, immédiat : l'occupation de la Tripolitaine... Même si la Tripolitaine n'était qu'un désert, qu'un rocher stérile, qu'un autel pour le sacrifice de nos fils, la bannière de l'Italie devrait s'y déployer au soleil, aux vents, aux tempêtes. Malheur à la nation si elle ne sentait pas dans son cœur, dans son esprit, dans ses fibres, la puissance suggestive de ce devoir sacré. Elle ne serait plus digne d'affirmer : cette mer est mienne. »
Les nationalistes tinrent un congrès à Florence en 1909 et ils y prônèrent l'occupation de la Tripolitaine. En 191 1 les fêtes du cinquantenaire de « Rome capitale » surchauffèrent les imaginations et devinrent une nouvelle occasion de réclamer une politique d'action.
Le mouvement nationaliste est en partie dirigé contre M. Giolitti. La politique intérieure de l'Italie est aussi une des raisons déterminantes de l'expédition de Tripoli.
Depuis douze ans l'Italie est en réalité gouvernée par le seul M. Giolitti ; le régime parle-
mentaire n'y est guère qu'une fiction ; en réalité le régime est à demi personnel. Quatre fois président du Conseil, M. Giolitti, même lorsqu'il n'est pas au pouvoir, garde la confiance du roi qui ne procède aux élections générales qu'avec M. Giolitti comme président du Conseil. Il tire de cette situation un ascendant considérable. Le 19 mars 191 1, le cabinet Luzzatti ayant donné sa démission, ce fut à M. Giolitti que le roi confia le soin de former le nouveau ministère. Ce fut, pour cet homme d'État, l'occasion de marquer une nouvelle évolution démocratique. Il fit entrer trois radicaux dans son Cabinet et déposa un projet de loi établissant le suffrage universel. En même temps le professeur Nitti, ministre du Commerce, proposait un système de caisse des retraites alimentée par le monopole des assurances. L'irritation fut vive parmi les conservateurs ; l'autorité de M. Giolitti en fut ébranlée et, le 8 juillet, le passage à la discussion des articles pour la loi sur le suffrage universel ne fut voté que par 289 voix contre 158. A ce moment l'opinion publique était violemment surexcitée par l'entrée des Français à Fez et par le « coup d'Agadir » . Les journaux demandaient que l'Italie réalisât ses hypothèques sur la Tripolitaine comme la France allait réaliser les siennes sur le Maroc. Le Giornale cVItalia, le Corriere
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d'Italia, la Stampa entamèrent une violente campagne. On savait le Roi et M. Giolitti opposés à une expédition ; on pensait que le président du Conseil résisterait et on espérait pouvoir le renverser à la faveur de l'agitation patriotique. Ce fut dans ces circonstances qu'à la fin de septembre M. Giolitti se résolut à la guerre. On dit que sa résolution fut emportée par la nouvelle que les Allemands avaient des projets sur la Tripolitaine, tout au moins sur l'une des rades de la Cyrénaïque . Les Jeunes-Turcs auraient, dit-on, vendu le pays à l'Allemagne, et c'est en l'apprenant que le gouvernement italien aurait décidé d'agir sans délai. Le député Barzilaï, s'entretenant avec un publiciste français lui disait : « Des mobiles divers ont poussé l'opinion publique vers cette entreprise, entre autres la crainte de voir l'Allemagne s'établir sur la Méditerranée et l'installation du protectorat français au Maroc *. » Telles semblent bien en effet avoir été les causes déterminantes de l'expédition.
La situation diplomatique de l'Italie se trouvait, à cette époque, excellente. C'était une des maximes favorites de Cavour que l'Italie doit profiter de toutes les dissensions européennes
i . André Duboscq. De Tunis à Tripoli vers la fin de la guerre italoturque, dans la Revue bleue du 18 janvier 1913.
pour s'agrandir et gagner. Le conflit francoallemand était, pour l'Italie, une occasion excellente ; elle la saisit habilement.
La France était liée à l'Italie pour la question de Tripolitaine par les accords dont nous avons parlé. L'Italie les avait exécutés loyalement. A Algésiras, le marquis Visconti-Venosta avait grandement contribué par son attitude au succès de la politique franco-anglaise ; il avait tiré sur nous une lettre de change que l'Italie comptait avec raison que nous paierions à l'échéance. L'Angleterre ne vit pas sans déplaisir l'Italie s'établir sur la côte de Cyrénaïque, mais, liée elle aussi par d'anciens engagements, elle s'abstint de protester. Avec la Russie, depuis l'entrevue de Racconigi en octobre 1909, un accord s'était fait pour le maintien de l'équilibre et du statu quo dans les Balkans ; la Russie avait promis ses bons offices au gouvernement de Rome. De plus, les Jeunes-Turcs avaient lassé toutes les bonnes volontés, mécontentant les Russes en Perse, les Français en Afrique. L'Allemagne verrait certainement avec chagrin son alliée attenter à l'intégrité de l'Empire ottoman, mais elle sait que l'Italie est une alliée volage et, pour ne pas s'aliéner ses sympathies et la pousser dans le camp adverse, elle ne ferait rien de sérieux pour l'arrêter. Avec l'Autriche, les relations de
l'Italie n'étaient pas très cordiales ; le conflit du comte d'JEhrenthal avec le général Conrad de Hotzendorf, chef d'état-major, avait montré que tout un parti souhaitait une guerre contre l'Italie mais que ce parti n'avait pas l'approbation du gouvernement impérial. Au commencement de septembre 1909, le marquis di San Giuliano fit au comte d'^Ehrenthal communication de ses projets; le ministre autrichien ne formula que des réserves partielles sur la nécessité de localiser la guerre, de ne pas l'étendre à l'Adriatique ou à la Macédoine : politique sage que les Autrichiens ont à regretter de ne pas avoir suivie avant la guerre turco-balkanique.
L'incident de Preveza, dans les premiers jours de la guerre, montra bien la valeur des engagements de l'Italie ; l'escadre du duc des Abruzzes a)^ant attaqué dans la baie de Preveza des canonnières turques, un torpilleur autrichien se trouva atteint. Le cabinet de Vienne protesta ; le duc des Abruzzes perdit son commandement et les vaisseaux italiens s'abstinrent désormais de toute incursion dans l'Adriatique.
La situation financière de l'Italie n'était pas moins bonne. Le 3 décembre 19 10, le ministre Tedesco le constatait officiellement. Depuis douze ans les budgets sont en excédent, malgré l'accroissement des dépenses. La prospérité éco-
LA TRJPOLITAINE
nomique s'accroît ; l'argent afflue grâce à l'activité de l'industrie et de l'agriculture, grâce surtout aux envois d'argent des Italiens travaillant à l'étranger (400 millions par an pour la seule Sicile) et grâce à l'apport des touristes. De grosses dépenses militaires ont mis l'armée en état de faire campagne ; l'état-major a préparé depuis longtemps le débarquement. La marine est parée pour embarquer les troupes et protéger leurs opérations sur les côtes. Tout était donc prêt.
La guerre une fois résolue, le gouvernement italien acheva les préparatifs très rapidement et très secrètement, puis il précipita le dénouement. Le grand-vizir Hakki pacha, rassuré par le baron de Marschall, s'endormait dans une trompeuse sécurité ; il rappelait de Tripolitaine quelques bataillons. La veille de l'ultimatum italien, il jouait, dit-on, au bridge avec l'ambassadeur du roi Victor-Emmanuel. Le 26 septembre, le Lolzal An^eiger écrivait : « L'Italie n'est pas sur le point de débarquer des troupes. On le saurait. » Les troupes étaient déjà embarquées. On apprit à la Consulta que le transport Derna chargé de soldats et de munitions avait quitté la Corne
d'Or pour Tripoli ; le lendemain une note de l'ambassadeur signifiait à la Sublime Porte que tout envoi de troupes serait regardé comme « un acte extrêmement srrave ». C'était le cet sus belli. La Turquie, pendant ce temps, offrait des garanties économiques. Trop tard ! Le 28, l'ultimatum était remis au grand-vizir : un transport turc était arrivé devant Tripoli, l'Italie regardait ce fait comme une provocation et avait décidé d'occuper Tripoli et les ports.
L'Italie « s'attend, disait l'ultimatum, à ce que le gouvernement impérial veuille donner les ordres nécessaires pour qu'elle ne rencontre, de la part des représentants ottomans actuels, aucune opposition et que les mesures qui en découlent nécessairement puissent être exécutées sans difficulté ».
Un délai de vingt-quatre heures était accordé pour la réponse, et aussitôt la guerre commençait. Le duc des Abruzzes coulait un torpilleur à Preveza. Le 6 octobre Tripoli était occupé presque sans coup férir par le général Caneva, et Benghazi le 20 par le général Ameglio.
En Italie l'enthousiasme était général ; partout des manifestations patriotiques s'organisaient ; la presse exultait. Seul le vieil organe libéral Secolo ne s'associait pas au délire général. Il écrivait dès le 19 septembre :
LA TRIPOLITÂINE
« On chercherait en vain la cause de cette expédition (projetée). On ne trouverait même pas un prétexte occasionnel pour la motiver. Avonsnous jamais insisté auprès de la Turquie pour qu'elle cesse de boycotter notre commerce ? Y at-il eu des représentations diplomatiques ? Marcherions-nous à la conquête d'un pays comme des barbares, sans le moindre avertissement, sans pouvoir invoquer un motif quelconque capable de légitimer notre acte ? On nous répond que le moment est venu d'agir et qu'il faut nous presser, afin de ne pas laisser aux autres le temps de nous précéder. Mais qui sont les autres ? Ce n'est pas la France, l'Angleterre non plus ; elles nous en ont donné l'assurance. Serait-ce l'Autriche ? L'hypothèse est ridicule. L'Allemagne alors ? L'idée, il est vrai, a o-ermé dans le cerveau d'un journaliste qui a oublié que ni l'Angleterre ni la France ne le permettront jamais. Une expédition serait ruineuse pour l'Italie, l'occupation ou le protectorat le serait autant. Nous tenons à dégager notre responsabilité et à affirmer dès à présent que l'Italie a bien d'autres moyens à sa disposition pour devenir ce qu'elle devrait être, une puissance forte et considérée. »
Des surprises attendaient Tétat-major italien. On croyait que l'expédition ne serait qu'une promenade militaire. Les agents du Banco di
Roma l'assuraient ; ils avaient négocié avec les chefs arabes, avec le descendant des anciens pachas Karamanlis qui ont régné à Tripoli jusqu'à 1835 et dont on espérait peut-être se servir pour organiser une sorte de protectorat avec un prince indigène. Au lieu de cela, à la nouvelle du débarquement des Italiens, les populations de la Tripolitaine accoururent se ranger autour des étendards turcs. Un grand mouvement de réconciliation s'opéra entre les Turcs et les Arabes ; l'iman Yaya qui, dans l'Yémen, tenait tête depuis si longtemps aux troupes turques, fit sa paix ; les Arabes de Syrie qui se préparaient à manifester leur mécontentement contre le régime jeune-turc renoncèrent à leurs projets. Des officiers turcs, parmi lesquels Enver bey, arrivèrent en Tripolitaine, les uns par l'Egypte, les autres par la Tunisie ; sur ces frontières désertiques, toute surveillance est illusoire : des officiers, des armes, jusqu'à quelques mitrailleuses parvinrent à rejoindre le petit corps d'occupation turc qui comptait à peine 3. 000 hommes. Arabes, Kabyles, Touareg affluèrent au camp, heureux d'être nourris et de faire le coup de feu ; les officiers turcs les armèrent, les organisèrent. Le cheikh Senoussi, qui a tant d'influence dans toutes ces régions, ne prêcha pas ouvertement la guerre sainte, mais il ne détourna pas ses fidèles
d'aller se battre contre les envahisseurs. Ces indigènes tantôt affluaient au camp, tantôt se retiraient chez eux, selon leur méthode habituelle de combattre. Au signal des chefs ils se réunissaient sur un point donné, attaquaient et, après le combat, se dispersaient dans le désert où il était impossible de les poursuivre. A certains moments les chefs turcs eurent jusqu'à 40.000 hommes sous les armes.
Les soldats italiens étaient des hommes jeunes, n'ayant jamais fait campagne, qui n'étaient en rien préparés à une guerre si spéciale sous un ciel de feu. Braves, ardents et confiants, ils ne s'attendaient pas à une résistance sérieuse. L'offensive turco-arabe qui se produisit à la fin d'octobre les surprit. Les journées du 23 et du 26 octobre furent très dures. Le 23 octobre, l'aile gauche de la ligne italienne fut bousculée, enlevée ; le centre tourné reçut par derrière des coups de fusil partis des jardins et de la ville où les habitants se mêlèrent aux troupes turco-arabes ; une confusion inexprimable s'ensuivit ; ce ne fut qu'à la nuit et le lendemain que l'ordre fut rétabli. Des Italiens prisonniers furent mutilés et massacrés, et quand leurs camarades retrouvèrent leurs corps, leur fureur ne connut plus de bornes ; pendant deux jours il y eut du désordre, des exécutions sommaires. La journée du 26 fut encore très dure ; mais à la fin
les assaillants furent repoussés. Le succès final restait aux Italiens, mais leur entrain offensif se trouva brisé ; ils ne s'éloignèrent guère du littoral et leurs succès même les plus caractérisés restèrent stériles ; les points importants des côtes furent occupés, mais on ne pénétra pas à Tintérieur, on ne poursuivit pas l'ennemi.
Il fallait, pour amener les Turcs à faire la paix, chercher d'autres moyens. L'Adriatique, le continent européen et asiatique étaient « chasse gardée » ; les Italiens occupèrent les îles de la mer Egée. Maîtres incontestés de la mer, ils pouvaient faire aisément cette opération. Rhodes fut prise le 4 mai et devint le centre des opérations italiennes. Le 17 avril 1912 la flotte vint faire une démonstration devant les Dardanelles et bombarda les forts. Aussitôt, le gouvernement turc déclara les détroits fermés, plaça des mines. Un bateau américain, le Texas, coula pour en avoir touché une. Fermer les détroits, c'était soulever des difficultés européennes ; l'escadre russe de la mer Noire se préparait à intervenir ; la situation devenait très difficile quand le 2 mai la Porte, bien conseillée, rouvrit les détroits.
La situation diplomatique, très bonne au début de la guerre, devenait de plus en plus difficile. L'Allemagne, faisant bonne figure à mauvais jeu, protégeait efficacement les intérêts et les nationaux italiens dans l'empire allemand ; mais au fond elle était mécontente et inquiète ; l'opinion publique se déchaînait contre l'Italie que les journaux ne se gênaient pas pour attaquer grossièrement ; l'un deux qualifiait d' « acte de brigandage » l'expédition de Tripoli. A Constantinople, le baron Marschall encourageait les Turcs à la résistance. L'opinion était nettement turcophile.
En Autriche, on voyait avec satisfaction l'Italie s'enfoncer dans une guerre qui appelait en Afrique une forte partie de ses troupes, qui les éloignait des frontières du Nord et mettait fin, en fait, à la politique de l'irrédentisme ; ainsi se trouvait justifiée la politique du comte ^Ehrenthal. On regardait comme un succès moral d'avoir éloigné la guerre de l'Adriatique et de Salonique. On souhaitait néanmoins la fin d'une guerre qui mettait en danger l'intégrité de l'Empire ottoman et qui agitait la péninsule balkanique.
Il était à prévoir qu'une guerre entre l'Italie et la Turquie, qui engageait au loin une partie de l'armée italienne, resserrerait les liens de la Triple Alliance. Il fut déjà question du renouvellement anticipé du pacte lors du voyage de
M. de Kiderlen-Waechter à Rome en décembre i g 1 1 ; et. de fait, le renouvellement fut effectué sans difficultés quelques mois plus tard.
L'Angleterre redoutait le contre-coup de l'expédition italienne sur l'islam africain et asiatique ; sa presse se montra très dure pour l'Italie ; le gouvernement, fidèle à ses engagements, n'apporta aucune entrave à son action. Mais la fermeture des Dardanelles, le bombardement des ports de la mer Rouge, l'exercice du droit de visite par les navires belligérants gênaient la navigation et alarmaient les intérêts anglais. L'installation des Italiens en Cyrénaïque modifiait l'équilibre méditerranéen, et cette modification ne fut pas étrangère à la rencontre de M. Asquith et de M. Winston Churchill avec lord Kitchener à Malte. La baie de Solloum, à la frontière de l'Egypte et de la Cyrénaïque, reconnue égyptienne, fut occupée effectivement.
Nous avons dit que les rapports de la Russie avec l'Italie étaient très cordiaux et qu'une entente générale pour la politique balkanique existait entre elles. Au moment où les Italiens attaquèrent les Dardanelles, les Russes songèrent à intervenir et à résoudre par la liberté complète la question des détroits ; l'escadre de la mer Noire s'approcha du Bosphore (fin d'avril 1912). L'alarme fut vive en Angleterre et le Cabinet de
Londres se hâta de conseiller à la Porte de rouvrir les détroits, ce qui fut fait. En même temps, les Turcs se montraient accommodants vis-à-vis des Russes dans la zone contestée de Perse. Il semble avoir existé un lien entre ces incidents et le rappel de l'ambassadeur Tcharykof qui se serait trop hâté de poser la question des détroits.
Autant il était à prévoir que la guerre resserrerait les liens de l'Italie avec la Triple Alliance, autant il était à craindre qu'elle fît naître entre l'Italie et la France des incidents pénibles. Au début des hostilités, tandis que la presse européenne se déchaînait contre l'Italie, toute la grande presse française commentait favorablement son entreprise. L'Italie lui en savait gré. Le correspondant du Temps, M. Jean Carrère, ayant été blessé à Tripoli, reçut en Italie un accueil enthousiaste — je dirais même volontiers trop enthousiaste parce qu'il décelait la nervosité extrême de l'opinion italienne.
Bientôt l'exaltation patriotique de la presse italienne allait se traduire par des imprudences de langage qui allaient réveiller, des deux côtés des Alpes, d anciennes inimitiés. Tripoli, à entendre la presse nationaliste italienne, n'était qu'une étape vers Tunis où une nombreuse colonie italienne appelait les armées du royaume. Dès le 30 septembre le Giornale d'Italia écrivait :
« Nous avons confiance en notre flotte. Nous sommes sûrs que la Méditerranée, qui est une mer romaine, génoise, vénitienne et sicilienne, sera bientôt sous la domination de l'Italie et laissera libre l'accès de Tripoli à notre armée. » Mare nostrum ! Les souvenirs de l'ancienne Rome ne sont pas toujours de bons conseillers pour la politique de la troisième Rome. Ces exagérations étaient le fait de quelques journaux exaltés, mais elles ne restaient pas sans écho dans le public et, en tout cas, elles expliquent les violences de langage qui allaient bientôt échapper à quelques journaux français.
Le gouvernement français resta fidèle à ses engagements de 1901 et 1902. Mais il était impuissant, sur une longue frontière désertique comme celle de Tunisie, à empêcher le passage d'hommes isolés et de contrebande darmes et de munitions. A mesure que les Italiens rencontraient une résistance inattendue, l'opinion en rendait responsable la contrebande sur les frontières de Tunisie et d'Egypte. L'occupation de Djanet, bien que faite avec l'assentiment du Cabinet de Rome, irrita l'opinion. Des deux côtés on était déjà nerveux quand survinrent coup sur coup les incidents du Carthage, du Manouba et du Tavignano ^16-29 janvier 1912).
Je ne raconterai pas ces incidents qui ne sont,
dans mon sujet, que des à-côté. D'ailleurs la question de fait comme la question de droit est encore soumise au jugement de la Cour de La Haye et il convient d'attendre sa décision.
L'avenir s'étonnera de la passion que, des deux parts, on a apportée dans cette affaire assez simple quand on l'envisage juridiquement. C'est, des deux côtés, un phénomène d'opinion. En Italie, le public s'énervait de la continuation sans résultat de la guerre, alors qu'on avait espéré une promenade militaire suivie d'une paix très prompte. Il n'aurait pas compris que le gouvernement ne fît pas quelque acte énergique pour arrêter, ou essayer d'arrêter, la contrebande à laquelle on se plaisait à attribuer la stagnation de la guerre.
D'autre part, le public français était irrité du ton de certains journaux italiens et surtout il vit une corrélation entre le voyage à Rome de M. de Kiderlen-Wsechter, présage du prochain renouvellement de la Triplice, et les incidents du Carthage et du Manouba. Il n'aurait pas compris que le ministre des Affaires étrangères ne protestât pas avec vigueur contre des actes qui étaient peut-être — la Cour de la Haye en décidera — fondés en droit, mais qui ne pouvaient manquer d'entraîner des froissements pénibles.
Maintenant que les passions sont apaisées, on peut tirer de ces incidents fâcheux d'utiles ensei-
gnements. Il serait déplorable pour les deux pays que le voisinage de leurs possessions africaines entraînât pour eux des difficultés réciproques. Les indigènes musulmans de Tunisie sont violemment anti-italiens et le seul jour où la domination française ait été vraiment populaire parmi eux fut celui où ils purent croire que les relations de la France et de l'Italie allaient s'envenimer. L'administration française s'est employée à les apaiser. D'autre part, il appartient à l'Italie de modérer les passions impérialistes d'une partie de sa presse qui conquiert par avance toute l'Afrique du Nord et règne sur la Méditerranée. Le marquis di San Giuliano a prononcé, à ce point de vue, des paroles excellentes dans son discours du 22 février 191 3 : « Personne n'a plus aujourd'hui, ni n'aura jamais, le droit d'appeler la Méditerranée Mare nostrum ; elle est et doit rester la libre voie des nations, aucune ne peut ni ne doit en avoir la maîtrise, toutes doivent en avoir la jouissance ; et parmi les puissances une des premières places a été conquise et sera gardée par l'Italie. » En Afrique, il se pourrait que, l'Italie et nous, nous ayons bientôt à lutter contre le même ennemi, l'Islam. Et dès maintenant, nous avons une œuvre à réaliser en commun : la police du Sahara. Il serait fou de chercher des querelles pour quelques palmiers dans le désert ; il faut que nos méharistes
et ceux que l'Italie ne manquera pas de créer puissent s'arrêter, se ravitailler, et faire boire leurs bêtes dans les oasis des deux pays et qu'ils se prêtent assistance pour que l'ordre et la sécurité régnent dans le désert. Le Sahara ne rapportera jamais rien : que du moins il ne devienne pas un objet de discorde ! Il appartient aux deux gouvernements de prendre des mesures afin que leur voisinage en Afrique devienne non pas une occasion de mésintelligence, mais un principe d'union. La guerre cependant se prolongeait sans résultat définitif, les Italiens occupant les côtes mais ne pénétrant pas dans l'intérieur des terres. Le violent combat de Zanzour livré le 20 septembre 191 2, presque un an après le débarquement des Italiens, eut lieu à 15 kilomètres au sud-ouest de Tripoli et à 3 kilomètres delà mer. La paix ne pouvait donc pas résulter d'une action , militaire qui n'était pas décisive. Le 5 novembre 191 1, sans qu'on en ait jamais bien su la raison, le gouvernement italien avait décidé l'annexion, sous le nom de Libye, delaTripolitaine et de la Cyrénaïque ; la Chambre avait ratifié le décret en février 191 2 par 440 voix contre 36. Les ponts étaient coupés et il devenait très difficile d'amorcer une négociation et d'aboutir à une paix dont l'Italie commençait à sentir le besoin. Les puissances amies ne pouvaient pas
davantage s'entremettre ou intervenir ; elles ne pouvaientpas demander au gouvernement ottoman de reconnaître comme fait accompli un fait qui ne l'était pas. On avait essayé tous les mo}^ens de guerre : blocus de la mer Rouge, blocus des Dardanelles, occupation des îles ; aucun n'était de nature à forcer les Turcs à la paix ; ils souffraient peu de la guerre, tandis qu'en Italie l'opinion commençait à s'énerver. Plus de 120.000 hommes séjournaient en Libye et souffraient des chaleurs de l'été ; les soldats revenus dans leur pays blessés ou malades apportaient des désillusions sur la valeur de leur conquête. La dépense atteignait un milliard de francs. La situation du gouvernement devenait de plus en plus difficile et dangereuse.
La chute du ministère jeune-turc et son remplacement par un cabinet dirigé par Mouktar pacha (21 juillet) permit enfin d'amorcer des négociations secrètes. Elles se poursuivirent à Ouchy entre les députés Bertolini et Fusinato, le banquier Volpi, pour l'Italie, le prince Saïd, Nabi bey et Fahreddine bey pour la Turquie. Le décret d'annexion rendait tout compromis difficile. D'autre part les Turcs n'étaient pas sûrs de pouvoir retirer leurs troupes, mêlées aux Arabes, et ils ne pouvaient pas promettre de faire poser les armes aux indigènes. Dans la péninsule
des Balkans, la situation devenait de plus en plus tendue; les Italiens étaient pressés de faire la paix afin d'avoir les mains libres pendant la crise qui s'annonçait ; les Turcs ne l'étaient pas moins afin de diminuer le nombre de leurs adversaires. Le 8 octobre, le Monténégro déclarait la guerre. Le 15 octobre, à six heures du soir, les préliminaires dOuchy étaient signés .
Voici le biais ingénieux dont on se servit. Le sultan, par un firman daté du 16 octobre, accorderait l'autonomie à la Tripolitaine et à la Cyrénaïque ; un délégué du sultan, avec le titre de nahib, représenterait son autorité religieuse dans les provinces séparées ; le cheik-ul-islam nommerait les cadis. Le 17, le roi d'Italie publierait un décret déterminant les fonctions du représentant du sultan dans la Libye annexée à l'Italie. Le sultan, de son côté, publierait un àradé accordant des garanties pour la bonne administration des îles de la Mer Egée et accorderait une amnistie pleine et entière à tous ceux qui auraient servi ou aidé les Italiens.
Le 18 octobre le traité de paix définitif fut signé à Berlin. La paix était faite, mais déjà le 16 le sultan avait déclaré la guerre à la Bulgarie. Les deux parties devaient rappeler leurs troupes, la Turquie de ses provinces d'Afrique, l'Italie des îles ; mais l'Italie ne serait tenue de retirer ses
troupes des îles qu'au moment où tous les soldats turcs auraient évacué la Libye ; comme il est impossible de savoir pratiquement si tous les soldats turcs ont quitté la Libye, l'Italie peut trouver là un prétexte pour continuer à occuper les îles ; de fait, elle ne les a pas encore évacuées. L'Italie consent par avance à l'élévation des droits de douane de n à 15 p. 100 dans l'Empire ottoman, à l'abolition des capitulations, etc. ; elle s'engage à payer, comme part contributive à la dette de l'Empire, 50 millions de lire, soit par annuités, soit en une somme globale capitalisée à 4 p. 100. Les puissances reconnurent la souveraineté de l'Italie en Libye.
La paix était faite. Le gouvernement italien avait, en somme, atteint le résultat qu'il cherchait. Il reprenait sa liberté pour rentrer dans le concert européen au moment où s'ouvrait la guerre balkanique. De plus, la guerre avait trop duré, elle avait coûté trop cher ; la situation financière commençait à devenir difficile comme le prouve le retrait de 125 millions de lire or sur les 227 qui forment la garantie métallique des billets d'État. Dans la presse nationaliste le désappointement fut vif; on voulait la continuation de la guerre ou une terminaison plus brillante que l'ingénieuse combina^ione d'Ouchy. Scarfoglio, dans le Mattino, écrivait « l'Epopée de Polichi-
nelle » où il raillait impitoyablement le gouvernement et la paix.
La paix était faite avec la Turquie, mais il reste aux italiens à conquérir la Libye sur les habitants. Ce sera une tâche pénible et longue. Il faudra d'abord former des troupes spéciales, comme nous avons dû le faire en Algérie où cependant le pays est moins difficile que les steppes arides de la Tripolitaine ; il faudra organiser des corps montés sur chameaux ou sur mulets, créer des troupes indigènes, appeler des Ascaris de l'Erythrée. Quand on aura façonné l'instrument, on pourra soumettre le pays au moyen de colonnes légères . Il n'y a qu'une méthode, sanctionnée par l'expérience, celle des Bugeaud et des Lyautey.
Telle est, à grands traits, l'histoire de la guerre italo-turque pour la Tripolitaine. Dans l'avenir, les détails disparaîtront, mais deux grands résultats se détacheront en pleine lumière.
Le premier, c'est d'avoir fait passer sous une domination européenne et chrétienne le dernier pays barbaresque de la Méditerranée qui ne fût pas encore occupé par une grande puissance.
Le second, c'est d'avoir déchaîné la crise balkanique qui n'est pas encore terminée et dont les conséquences seront incalculables. Il y a entre la guerre de Tripolitaine et la guerre balkanique
une relation directe, un enchaînement de cause à effet. On ne touche pas impunément au principe salutaire de l'intégrité de l'Empire ottoman. L'Italie a précipité les destins depuis longtemps suspendus. L'histoire dira si c'est un bien ou si c'est un mal. [Applaudissements prolongés .)
Messieurs1,
Je remercie les organisateurs des conférences de l'École des sciences politiques de m'avoir invité à présider celle de ce soir.
Je leur en suis doublement reconnaissant : d'abord parce qu'elle était faite par un homme dont j'estime également le talent et le caractère, la probité morale et la compétence, et ensuite parce que je considère comme un honneur de me rattacher — fût-ce par un concours éphémère — à une grande institution dont j'ai suivi naguère les cours d'histoire et qui, sans parler des professeurs vivants dont elle s'enorgueillit à juste titre, s'est illustrée dans le passé avec les Boutmy, les Sorel, les Vandal et les Leroy- Beaulieu.
Nous avons écouté avec le plus vif intérêt et l'attention la plus soutenue la conférence de M. René Pinon.
Il l'a faite avec tout son talent et tout son
i. Discours prononcé par M. Stephen Pichon, sénateur, le 28 février 1913.
cœur, avec sa rare connaissance des choses de l'histoire et de la diplomatie, avec sa sûreté d'appréciation sur la portée des événements qu'il a relatés.
Il l'a faite aussi avec tout son patriotisme et ses auditeurs ne pourront que retenir la clairvoyance de ses avertissements.
Nous avons assisté depuis quelques années à une succession d'événements d'inégale importance mais qui, réunis, bouleversent singulièrement l'ancien monde.
En moins de dix ans nous avons eu : la guerre russo-japonaise, la révolution jeune-turque, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche, le protectorat français au Maroc, la guerre italo-turque et l'annexion de la Tripolitaine par l'Italie, la guerre des Balkans avec les foudroyantes victoires des troupes alliées et l'effondrement de l'Empire turc.
En même temps, la Chine qu'on croyait endormie dans sa torpeur séculaire, secouait le joug de la dynastie mandchoue et proclamait la République au milieu de la stupéfaction générale des gouvernements de l'Europe, mal renseignés, comme il arrive trop souvent, sur les mystérieux mouvements d'idées qui se répandent et les convulsions qui se préparent dans le monde fermé de l'Extrême-Orient.
Beaucoup de ces événements s'enchaînent par un développement logique et fatal.
Il en est qui pouvaient sans doute être tout au moins ajournés.
Mais ce n'est pas le lieu de l'examiner et, d'ailleurs, qu'importe? Les discussions rétrospectives ne changeraient rien à la situation qu'ils ont créée. Nous n'avons plus d'autre devoir que de l'envisager froidement et d'en tirer pour nousmêmes, dans le présent et dans l'avenir, toutes les conséquences qui en découlent,
C'est ce que vient de faire M. René Pinon pour l'un des plus importants d'entre eux. On ne peut que s'associer à ses conclusions pratiques.
Puisse l'Europe ne pas trop souffrir de toutes ces crises multipliées !
Elles auraient autrefois produit d'inévitables catastrophes. A l'époque où il dépendait des souverains et de leur entourage de décider de la paix et de la guerre, tant de changements intervenus dans le statut des peuples auraient porté en eux, sans préservatifs sérieux, le germe inquiétant d'aventures guerrières.
Et l'éventualité en eût été d'autant plus menaçante que la guerre ne se faisait qu'avec un nombre limité d'hommes par rapport à la population des pays, et que l'état militaire n'était pas l'obligation de tous, mais le métier de quelques-uns.
L'entraînement d'une minorité professionnelle vers les champs de bataille était assurément moins grave et plus facile que celui de l'universalité des citoyens.
Aujourd'hui, la situation est toute différente. C'est l'opinion publique, de plus en plus maîtresse et souveraine, qui dicte ses volontés. C'est elle qui, en réalité et quelle que soit la constitution des peuples, décide de la paix ou de la guerre. C'est elle qui détermine les grands courants que les gouvernements et les Parlements subissent, et qui soutiennent ou emportent les ministères — voire les régimes — selon que ceux-ci les comprennent, les suivent et les disciplinent, ou qu'ils les méconnaissent et s'obstinent à leur résister.
C'est la nation tout entière qui est appelée à prendre les armes.
Sa vie, sous toutes les formes, est suspendue par la guerre.
Ce sont des peuples entiers qui s'entrechoquent, livrent aux hasards des combats leur sang, leur chair, leur existence et, quoi qu'il advienne, y perdent pour des années, sinon pour toujours, une part considérable de leurs richesses.
Aussi ne sont-ils pas enclins à affronter de pareils dangers. Les plus ardents, sont, au fond, pacifiques, et ce n'est pas une des moindres rai-
sons que nous ayons d'espérer, malgré le désarroi de l'Europe et la complexité des problèmes qui se posent devant elle, le maintien de la paix entre les grandes puissances à l'issue de la campagne sanglante qui malheureusement se poursuit encore dans les Balkans.
Nous avons encore d'autres raisons d'espérer.
Les systèmes d'alliances et d'amitiés qui se sont formées, se pénètrent et s'entrecroisent, constituent une barrière solide contre l'imprudence de ceux qui auraient la tentation de s'y heurter.
Et, dans chacun de ces systèmes, il y aurait sans doute des éléments de paix supérieurs aux éléments de guerre pour empêcher une rupture d'équilibre qui conduirait au conflit.
L'équilibre de l'Europe, c'est — si vieille et si raillée que soit la formule — une assurance fonmentale contre les menaces de complications qui grossissent parfois au point de troubler l'âme des peuples et d'inquiéter gravement les gouvernements.
Le premier devoir de ceux qui veulent sincèrement la paix est donc d'empêcher que cet équilibre se rompe.
Les systèmes d'alliance ne sont pas tellement fermés qu'ils interdisent à des puissances appartenant à des groupements différents d'entretenir et de cultiver entre elles de précieux rapports
d'amitié. Ce doit être, par exemple, le cas de la France et de l'Italie, que tant de considérations d'intérêts anciens et nouveaux rapprochent, et qui, désormais voisines en Afrique, verront se multiplier les raisons de travailler d'un commun accord à une œuvre de développement économique et de civilisation.
La division que l'on créerait entre elles serait une monstruosité, dont rien ne j ustifierait la pensée et qui jetterait dans l'état obscur de l'Europe une cause nouvelle de perturbation.
Elle nous ramènerait tristement en arrière, et nous ferait remonter, avec aggravation peut-être, aux années de malentendus et d'incertitudes où. chaque jour on pouvait craindre un incident grave, une alerte subite dans les rapports de deux pays unis pourtant par de si glorieux souvenirs.
Pour bannir de notre esprit cette inquiétude, travaillons à apaiser, s'il en existe, les motifs d'aigreur et de difficultés entre les gouvernements de Rome et de Paris. Il le faut, non seulement pour eux mais pour les autres, car en si délicate et importante matière, la solidarité internationale ne doit pas être un vain mot. [Applaudissements .)
Travaillons aussi à l'accroissement continu de nos forces. C'est là encore une des garanties les plus efficaces de la paix. Les efforts de notre
LA TR1P0LITAINE
diplomatie seraient vains si notre puissance militaire n'était pas crainte et respectée.
Pas de déséquilibre diplomatique en Europe. Pas de déséquilibre militaire non plus, au détriment de l'une des nations qui représentent au plus haut degré l'idéal pacifique des démocraties modernes.
Qu'aucune charge reconnue nécessaire ne soit au-dessus de notre volonté, aucun devoir au-dessus de notre patriotisme. Ce n'est pas pour la guerre que nous nous armons ; c'est pour l'éviter, pour la conjurer. Et nous ne fortifions l'armée dont nous sommes fiers, et qui est notre sauvegarde, que dans la mesure où il le faut pour prévenir toutes les surprises et décourager toute velléité de provocation.
Nous avons à défendre, à la fois, pour les léguer intacts aux générations qui nous suivent, notre terre de France — notre chère et douce France — notre patrimoine de gloire et d'idées, les traditions de culture et d'humanité qui sont notre honneur dans l'histoire, l'œuvre ininterrompue de progrès, de science et d'art que nous avons accomplie et que nous poursuivons parmi les peuples, tout un passé, tout un avenir d'évolution sociale vers la justice, tout un idéal de fraternité ! [Applaudissements.)
Pour que ces biens précieux soient conservés
au monde, pour que cette sécurité, qui en est la condition, soit assurée, soyons vigilants, soyons forts ! Que ce soit la moralité supérieure qui se dégage de la conférence que nous venons d'entendre, et M. René Pinon, dont les écrits et la parole ont déjà porté sur bien des points la vérité et la lumière, aura rendu ce soir un service de plus. {Applaudissements prolongés.)
TABLE DES MATIERES
Introduction
I. — L'ALGERIE ET LA TUNISIE Conférence de M. Augustin BERNARD,
Chargé de cours à la Sorbonne.
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