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LE MAROC

Le Maroc étant limitrophe de notre colonie , rien de ce qui le concerne ne doit nous être indifférent.

Si l’on s’inquiète, en Europe, des événements politiques et des actes du gouvernement survenus chez les

autres nations , nous avons peut-être plus de raisons encore, pour chercher à connaître, pour observer nos

voisins d’Afrique. Et lorsque nous trouvons dans la forme de leur gouvernement, dans leur politique, dans leurs actes, un danger qui nous menace et, avec nous, les intérêts généraux de tous les peuples chrétiens, notre devoir est de signaler ce danger, afin qu’on puisse le combattre sûrement.

Le Maroc, fortement occupé par les Romains sous le nom de Mauritanie Tingitane , leur fut, ainsi que ce qui forme l’Algérie actuelle, enlevé par les Vandales.

Cette contrée fut soumise, dans la suite, aux invasions arabes et berbères qui portèrent le dernier coup à la colonisation latine. Les chefs qui commandèrent aux populations marocaines furent jusqu’au quinzième siècle tantôt de race berbère, tantôt de race arabe. Depuis cette époque le pouvoir est resté à ces derniers.

Puisque nous parlons des hommes investis de l’autorité suprême sur ces populations barbares, disons tout d’abord que le titre d’empereur qui leur est donné nous semble aussi peu convenable que la dénomination d’empire appliquée au pays même. Nous ajouterons que, d’ailleurs, ces mots sont aussi étrangers aux Marocains que le nom dont nous avons gratifié leur patrie. Pour eux le pays tout entier s'appelle El-Gharb ou l’Occident ; l’empereur reçoit le litre de Mulay, Seigneur ou Maître ; et si ces maîtres ou seigneurs ne .reconnaissent point l’autorité du grand Sultan qui règne à Constantinople,

il n’en est pas de même de leurs sujets qui le regardent comme le véritable chef de la religion.

Quoi qu’il en soit, ceux que nous sommes convenus d’appeler les empereurs du Maroc réunissent dans leurs mains l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle; ce qui est d’autant plus habile, que sans ce dernier moyen d’action, si puissant chez des peuples ignorants et fanatiques, ils se feraient difficilement obéir.

En effet, jamais un de ces souverains n’a pensé à l’organisation d’un corps d’armée régulière pour assurer l’ordre dans le pays ; leur seule préoccupation à tous fut de se maintenir au pouvoir sous la garde de quelques milliers de nègres et de renégats de toutes les nations.

Ce fait d’une garde étrangère, et choisie parmi les hommes méprisés par les races qui peuplent l’Afrique du Nord, doit être pour nous un enseignement utile. D’abord , il nous montre que l’autorité est peu solide puisqu’elle ne se üe pas à ses propres sujets; ensuite que l’intérêt personnel est ici au-dessus même des sentiments religieux, puisque le chef de la religion a besoin de la force pour être obéi et respecté.

Combien d’actes arbitraires, combien d’injustices, combien de cruautés ont dû frapper ces malheureuses populations avant qu’elles en soient arrivées au point où nous les voyons !

Nous n’entreprendrons pas de les énumérer ; dix gros volumes ne sauraient les contenir.

Du reste, un exposé rapide de l’état actuel de ce pays, au point de vue de l’administration et de la politique, suffira pour faire comprendre le passé et l’avenir.

L’empereur, puisque empereur il y a, possédant en moyenne trois cents femmes, il arrive que, généralement, à sa mort on compte de cinquante à cent héritiers.

Soit que l’un d’eux ait été désigné par le père pour lui succéder, soit qu’au contraire aucun choix n’ait été fait, il y a toujours lutte entre les prétendants au pouvoir: et c’est toujours celui qui dispose de la garde nègre et du trésor, qui sont tantôt à Fez, tantôt à Méquinez, qui l’emporte.

C’est-à-dire que certaines villes et quelques tribus reconnaissent l’autorité du nouvel empereur, tandis qu’un plus grand nombre de villes et surtout de tribus restent indépendantes : les unes ayant épousé la cause d'un prince, d’autres celle d’un simple gouverneur, d’autres encore se refusant à être exploitées soit par les uns soit par les autres.

Et le mot d’exploitation doit ici être substitué aux mots gouvernement et administration.

Ce que veut l’empereur, ce que veulent les princes ses frères ou ses fils, ce que veulent les gouverneurs, les

kaïds et les kadhis, c’est remplir leur bourse et leur ventre par tous les moyens aux dépens du peuple.

Celui qui est appelé en justice avec une bonne cause est sûr de la perdre, s’il n’est pas assez riche pour acheter ses juges.

Celui qui possède une belle fille, une belle femme, ou un beau cheval, est sûr de se les voir enlever s’il ne les cache à tous les yeux.

Celui qui a payé son impôt à l’empereur et an kaïd s’attend toujours à se voir pillé par les mêmes, sans prétexte, à la première occasion.

Aussi, la seule sécurité qui existe dans ce pays pour les hommes et leurs biens , c’est d’être pauvres , ou assez éloignés des villes occupées pour se soustraire aux razzias dirigées contre eux par les ordres du souverain.

En résumé , c’est exactement le système des pachas et des beys turcs à l’époque où ils occupaient Alger et la Régence.

Le même système devait produire le même résultat dans les deux pays, et c’est en effet ce qui est arrivé.

Consultez un Algérien sur la manière dont les Turcs traitaient leurs sujets; et vous serez surpris, attristé, par le récit des abus , des exactions , des meurtres et de toutes les horreurs dont se rendaient coupables les hommes qui étaient au pouvoir.

Eh bien 1 les mêmes faits odieux , accomplis dans les

mêmes conditions indignes , nous les avons entendu raconter cent fois par les pèlerins qui, partis du Maroc, traversent l’Algérie pour se rendre à la Mecque.

Et que l’on ne croie pas que la haine inspirée par ces actes d’injustice et de cruauté soit moins vivace chez les habitants de l’Afrique septentrionale qu’elle ne l’était chez les Algériens vis-à-vis des Turcs. Les sentiments sont identiques dans les deux pays, et le jour qui fera tomber cet état de choses au Maroc sera béni par toutes les populations , quelles que soient la langue et la religion de ceux qid apporteront la délivrance. Les souverains du Maroc le savent si bien que, de tous les temps, ils se sont appliqués à inspirer aux indigènes le mépris et la haine des chrétiens, regardant cette aversion comme leur sauvegarde.

Pour arriver à leur but, ils se sont attaché les corporations religieuses en les comblant de biens et de considération ; et , allant plus loin dans cette voie que ses prédécesseurs, le dernier empereur, Abd-err-Haman, a institué un ordre auquel il a donné son nom; puis il a lancé ses disciples, non -seulement dans ses Etats, mais encore en Algérie et dans la Régence de Tunis, pour y faire des prosélytes.

Malgré cette tactique, qui ne manque pas d’habileté, les populations restent généralement hostiles au pouvoir établi, à ce point que c’est à peine si un cinquième

reconnaît l'autorité de l’empereur et paye les impôts.

La situation est donc mauvaise pour les gouvernants du Maroc et favorable pour la nation qui entreprendrait sa conquête.

D’une part, absence complète d’organisation militaire; de l’autre, désaffection des tribus qui seules pourraient résister, et enfin la certitude de gagner facilement les chefs des corporations religieuses et les marabouts influents : telles sont les conditions dans lesquelles on se trouverait tout d’abord.

Il est hors de doute qu’en sachant profiter de cet état de choses , non-seulement la résistance des populations ne serait ni sérieuse ni de longue durée ; mais encore qu’on trouverait dans leur sein des auxiliaires utiles, tant pour la conquête que pour l’occupation.

Ces moyens, notre armée d’Afrique les a dédaignés ; il est vrai qu’elle y a gagné beaucoup de gloire ; mais combien de temps, d’hommes et d’argent n’eût- on pas épargnés en agissant d’une autre manière!

Au point où nous en sommes, il serait mal de regretter ce qui est accompli; mais nous sommes disposé à croire que si la France recommençait une conquête semblable, elle ferait marcher de front la politique et les armes.

Afin que les observations qui précèdent n’étonnent

personne, nous nous empressons d’expliquer les motifs qui nous les ont inspirées.

La conduite des souverains du Maroc a toujours été, soit ouvertement, soit clandestinement, hostile aux nations civilisées.

Les Portugais ont dû abandonner les postes qu’ils occupaient sur le littoral marocain par suite des attaques incessantes auxquelles leurs troupes étaient exposées.

Les Anglais ont renoncé à Tanger pour les mêmes raisons.

Les Espagnols ont enfin pris une offensive vigoureuse après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, malgré des insultes graves et des attaques réitérées.

La France a vu ses frontières menacées, envahies, ses postes attaqués, ses colons égorgés. Elle a dû recourir à la force pour obtenir réparation ; et au jour du - combat le maréchal Bugeaud s’est trouvé à Isly en présence d’un fils de l’empereur, comme le maréchal O’Donnel devant Tétouan a battu ses frères.

Il est donc faux que ces attaques aient été le fait des populations, puisque le souverain envoie ses plus proches parents et sa garde au-devant des troupes européennes qui viennent en demander satisfaction.

Il est surtout douteux que les promesses obtenues

après une victoire soient franches et suivies d’exécution.

Que les Espagnols le sachent bien : qu’ils occupent Tétouan ou Tanger et même ces deux places, dès- que l’armée aura repassé le détroit, leurs garnisons seront attaquées sans relâche. Il n’y aura de sécurité dans ce pays que par son occupation entière après l’expulsion des ennemis de la chrétienté, c’est-à-dire de tout ce qui est au pouvoir.

L’histoire de plusieurs siècles est là, sous nos yeux, pour nous montrer qu’en ce pays le mensonge, la fausseté et l’arrogance marchent de pair chez les souverains jusqu’au moment où ils tremblent de perdre leur place.

Alors il n’y a pas de protestation d’amitié et de bon vouloir dont ils ne soient capables.

Mais dès que les choses sont arrangées à leur convenance, tout est oublié ; et à la première occasion on recommence.

Nous croyons qu’il est impossible de mieux établir la situation actuelle du Maroc vis-à-vis de l’Europe qu’en la comparant à ce qu’était Alger avant la conquête.

Nulle sécurité pour le commerce sur les côtes ;

Danger des plus grands pour tout navire qui avait le malheur de toucher terre, quelle que fût son pavillon;

Insultes et mauvais traitements envers les négociants

assez hardis pour venir trafiquer dans les ports déclarés ouverts au commerce ;

Impossibilité de pénétrer dans l'intérieur sous peine de mort;

Enfin, haine et mépris des peuples chrétiens, quels qu’ils fussent, plus encore de la part des souverains et do leur entourage que des populations.

Telle était notre situation en face d’Alger en 1829.

Telle est aujourd’hui la position de toutes les puissances européennes vis-à-vis du Maroc.

Il importe donc à toutes que ce pays soit occupé par un peuple civilisé, afin d’obtenir la sécurité qui manque sur ses côtes, tant du côté de la Méditerranée que de l’Océan ; et aussi pour que ce pays ne soit pas plus longtemps fermé à l’Europe comme la Chine.

Quant à la famille régnante, sa conduite passée et présente à l’égard de la France, de l’Espagne et même de ses propres sujets, la rend indigne de tout intérêt; et elle sera trop heureuse d’aller rejoindre Àbd-el-Kader à brousse le jour où elle sera expulsée.

Cette conquête ne sera pas seulement un bienfait pour l’Europe , elle présente d’autres avantages à la nation qui pourra l’entreprendre et la mener à bonne fin.

On peut en juger par une description même rapide du pays :

L’empiré du Maroc compte douze cents kilomètres de côtes sur l’Océan, quatre cents sur la Méditerranée, soixante sur le détroit, et cent cinquante kilomètres sur la frontière territoriale de l’Algérie.

Soit une étendue qui dépasse celle de la France.

Le pays est partagé par la chaîne du Grand-Atlas, qui atteint sur divers points une hauteur de plus de trois mille mètres. >

La hauteur de ces montagnes et la douceur des pentes ont doté ces contrées de rivières bien plus considérables que celles de l’Algérie.

Celles qui coulent au Nord sont : la Melouïa, Loukos, Ouerra, Sebou, Bou-Ragrag, Oum-el-Rebïa et Tensift.

Celles qui coulent au Sud et au Sud Est sont : le Guir, le Ziz et le Dréa.

La plus considérable des rivières du Nord est F Oumel-Rebïa : son volume d’eau est à peu près celui de la Seine. Laplus longue de celles qui coulentversle Sud-Est est l’Oued-Dréa, dont l’étendue surpasse ceUe du Rhin.

L’Oued-Dréa traverse un lac d’eau douce deux ou trois fois grand comme le lac de Genève, et très-poissonneux. Il y a un autre lac d’eau douce dans l’intérieur des montagnes, que les indigènes disent être de l’étendue du lac Fedzara, lequel compte douze mille sept cents hectares.

Le cümat du Maroc est celui de l’Algérie sauf la

différence des altitudes. Les productions du sol et sa fertilité sont identiques, excepté qu’on y trouve les mêmes essences de bois en plus grande quantité. Il en est de même pour le règne animal, tant à l’état sauvage qu’à l’état domestique, et aussi pour le règne minéral.

Les populations de l’intérieur sont, comme en Algérie, composées d’Arabes, de Chaouïa et de Kabyles.

Les villes sont peuplées d’Arabes croisés que les Européens appellent Maures, nous ne savons trop pourquoi , de Juifs , de Mulâtres et de Nègres.

La population totale du Maroc parait être d’environ cinq millions.

Les villes principales de l’intérieur sont Méquinez, Fez, Maroc et Tétouan.

Celles qui se trouvent sur les côtes sont : Tanger, Mogador, Ceuta, El-Harach et Rebat.

La position géographique du Maroc serait seule une grande fortune pour la puissance maritime qui l’occuperait.

Indépendamment de ses ressources intérieures , l’Afrique occidentale fait un commerce considérable avec le pays des Nègres; et sa position sur l’Océan et dans les oasis méridionales permettrait de lui donner une extension beaucoup plus grande si le pays était au pouvoir d’une nation civilisée.

Nous terminerons ce chapitre en formant des vœux pour que ce grand événement s’accomplisse de nos jours.

Tout récemment déjà les Espagnols s’étaient rendus maîtres de Tétouan, après un combat dans lequel un jeune prince français, le comte d’Eu, flls ainé du duc de Nemours, s’est couvert de gloire : nous n’avons plus qu’à regretter qu’il n’ait pas été permis au maréchal O'Donnel d’aller de l’avant, en attirant à lui les populations de l’intérieur; bientôt la France lui eût tendu une main amie du côté de ses frontières!

Nous avons vu au feu , dans bien des affaires , les soldats espagnols enrôlés dans notre légion d’Afrique : avec de tels hommes, une défaite est impossible; et si les relations poütiques eussent marché de front avec les opérations militaires, l’armée de la reine était assurée du succès. Il suffisait d’ailleurs de persuader aux populations du Maroc que ce n’était pas contre elles, mais contre le gouvernement établi que l’Espagne faisait la guerre.

En tous cas , pour atteindre le résultat des victoires passées et futures, il importe essentiellement que le général qui succédera dans une nouvelle guerre contre le Maroc au maréchal duc de Tétouan s’entoure d’hommes familiers à la langue , aux coutumes du pays, et, partant, sympathiques aux populations. Sans

de tels auxiliaires, une guerre dans ce pays n’aura pas de fin et ses résultats seront purement négatifs.

Si nous parlons ainsi, dans la prévision d’une expédition à venir, c’est que, malgré la nouvelle qui est venue nous surprendre du traité de paix conclu entre l’Espagne et le Maroc, traité que nous regrettons pour toutes les nations chrétiennes, nous sommes persuadé que les Marocains ne tiendront pas ce qu’ils ont promis ; qu’après les grandes pertes qu’elle a essuyées, la situation n’aura pas changé pour l’Espagne.

Puisse notre prédiction ne pas se réaliser trop vite !

Nous avons chassé en France et en Angleterre, en plaine et au bois, dans les contrées les mieux gardées et les plus giboyeuses.

Nous avons connu les plus grands veneurs et chasseurs de la Russie, de la Pologne, des deux Amériques, de l’Afrique centrale, des Indes, de l’Égypte et de l’Abyssinie.

Tout ce que nous avons pu voir par nous-même ou entendu raconter par nos amis nous a convaincu que, de tous les pays chers aux chasseurs véritables, aucun n’offre autant d’attraits que l’Afrique du Nord ou l’Algérie.

Et, cependant, nous avons vu plus d’un disciple de saint Hubert en revenir le cœur gros de désappointement et complètement désillusionné.

C’est que l’Algérie est vaste; que les contrées giboyeuses y sont en dehors des voies de communication habituelles ; et qu’ enfin il n’y a pas de plus mauvais guides que les habitants des villes soit du littoral, soit de l’intérieur.

Quelques officiers et un petit nombre de fonctionnaires des centres principaux, fixés au milieu des populations indigènes, sont seuls initiés aux richesses cynégétiques de ce beau pays.

Cette indifférence de nos compatriotes pour tout ce qui exige le moindre déplacement m’a toujours frappé.

Il y a pourtant la des hommes oisifs et auxquels l’emploi de leur temps pèse quelquefois d’une manière assez lourde ; néanmoins, ils préfèrent l'ennui du logis à des explorations intéressantes.

Ainsi s’explique l’ignorance presque générale du pays qui se trouve en dehors des routes ordinaires.

Nous citerons un exemple frappant de ces habitudes casanières :

Un touriste anglais arrive à Guelma, ville déjà importante située à l’Est de la colonie.

Après avoir visité les eaux thermales d’Hammam- Meskoutin, il revient à Guelma et demande aux habitants s’il n’y a pas d’autres sites pittoresques à visiter dans les environs. On lui répond qu’il a tout vu.

— Et cette montagne qui touche à la ville, fait observer l’Anglais, comment la nomme-t-on ?

— C’est la Mahodna.

— Et qu’y a-t-il dans la Mahouna?

— Oh! rien, des Arabes.

« Alors, ajouta le touriste, en nous racontant cet épisode de son voyage, je voulus voir ce pays si peu connu des colons.

« Un Arabe me servait de guide.

« Après une heure de marche vers l’Ouest, je perdis toute trace de colonisation et je me trouvai au milieu de la nature la plus sauvage et la plus bouleversée que j’aie vu durant mes longs voyages à travers tous les mondes.

« Le sentier, sur lequel nous marchâmes ensuite du Nord au Sud, était tracé sur le versant occidental de la montagne. Devant nous, des rochers gigantesques montraient leurs têtes bizarres à travers la plus belle végétation. Plus haut, d’autres rochers, d’une nudité effrayante, semblaient suspendus dans les airs. Plus

prôà du ciel encore, une forêt séculaire couronnait majestueusement ce sublime tableau. Un silence de mort régnait sur ces solitudes.

« Tantôt nous traversions une' clairière émaillée de mille fleurs inconnues ; tantôt notre chemin disparaissait sous une voûte d’oliviers sauvages dont l’épaisseur interceptait la lumière. A chaque instant des ravins en apparence infranchissables nous barraient le passage ; de brusques percées à travers ces ombrages mystérieux découvraient tout à coup à mes yeux étonnés et ravis quelque site nouveau, un paysage admirable. Après avoir marché ainsi pendant deux heures de surprise en admiration, j’arrivai sur un plateau encadré entre la vallée et les crêtes. Vu de ce point, le pays offre des aspects si divers, si nombreux et si charmants, que je ne crois pas qu’aucun homme doué du sentiment du beau puisse le quitter sans regret. Ayant fait dresser ma tente auprès d’un douar arabe, je méloignai du bruit afin de pouvoir observer à mon aise et sans distraction.

« A peine le soleil avait-il disparu à l’horizon que toute cette nature assoupie sembla se réveiller.

« D’abord une compagnie de sangliers m’apparut sur la lisière du bois et traversa gravement une vaste clairière.

« Trois chacals vinrent ensuite, suivant la même di-

rection. Puis un joli petit animal, dont l’espèce m’est inconnue, vint se camper à trente pas devant moi sur ses pieds de derrière. Ma carabine était là sous la main ; je la pris avec précaution, l’armai en silence et j’ajustai la bête sans qu’elle donnât le moindre signe de frayeur ou d’étonnement.

« Mon premier coup de feu fut répété par tant d’échos ; il fit un bruit si étrange dans cette solitude, que je me pris à écouter au lieu d’envoyer ime seconde balle à l’animal en fuite.

« Au moment où je me levais pour regagner ma tente, un lion rugit vers le fond de la vallée. Quelle puissance dans cette voix, me disait lord “*, et quelle force dans ses accents ! Vraiment rien n’est comparable à cela, et je vous assure que, par moments, il me semblait que les rochers, les arbres et la terre en étaient ébranlés. Comment, ajoutait-il, avez-vous pu quitter ce pays après l’avoir découvert? Mais j’y passerais volontiers la moitié de ma vie, et, si vous voulez, je ferai venir d’Angleterre une maison en fer que vous habiterez toute l’année pour être sur le meilleur terrain de vos chasses, et où je viendrai vous faire compagnie de temps en temps. »

Telle est la contrée qui avoisine Guelma, à deux heures de marche, et qui pourtant reste inconnue à la plupart de ses habitants.

Il ne faut donc pas nous étonner si le reste de l’Algérie est ignoré des Européens, et si des hommes qui l’habitent depuis vingt ans la connaissent si peu.

L'Afrique française, avons-nous dit, est le paradis des chasseurs; mais il serait bon, avant d’aller plus loin, de bien définir le mot chasse.

Pour l’homme vivant à l’état primitif et pour le braconnier, chasser, c’est prendre pour se nourrir. Parmi les hommes du grand monde, beaucoup chassent pour afficher le luxe d’un équipage.

Dans les autres classes de la société, la moitié au moins de ceux qui portent un fusil ne s’en servent que pour tuer le temps ; mais, en revanche, chez les grands seigneurs comme chez les bourgeois , parmi les souverains des plus grandes nations comme parmi les paysans les plus pauvres, il y a un grand nombre d’hommes qui chassent pour chasser.

Ceux-là, et ceux-là seuls, sont animés, je voulais dire possédés , de la passion de saint Hubert , leur patron à tous, sans distinction de rang ou de naissance.

Et cette passion universelle , l’une des plus nobles, des plus fortes , et la plus durable , peut se résumer ainsi : chercher une difficulté , la rencontrer et la vaincre.

Si cette définition est exacte , et nous pensons que tous les vrais chasseurs seront d’accord avec nous, il

nous reste à examiner, en commençant par l’Europe, celles des chasses qui , par les difficultés qu’elles présentent, passionnent le plus.

Nous avons le tir, le courre et le vol.

Le premier a pour objet d’exercer l’adresse, et quelquefois, rarement, d’éprouver le courage du chasseur.

Dans le courre , il y a , indépendamment du goût pour le cheval, des complications qui offrent plus d’attraits, surtout dans les contrées où les obstacles à franchir sont nombreux et difficiles.

La chasse au vol peut être considérée comme un spectacle, dans lequel l’oiseau et le cheval sont les principaux acteurs, et auquel les plaines, les rivières et les

vallées servent de théâtre.

Pour quelques-uns, et nous sommes de ce nombre, la chasse à courre plaît à cause de ses difficultés et des accents si mélodieux de la meute et des trompes.

Gomme exercice de tir, nous pensons que les deux plus intéressantes sont : au fusil, la chasse de la bécassine, et, à la carabine, celle du bouquetin ou du chamois.

Voilà pour l’Europe.

En Amérique , nous n’avons , l’ours excepté , que des carnivores nains ou des herbivores , qui se tuent sans difficulté.

L’Afrique centrale l’Inde , l’Abvssinie et la haute

Égypte sont plus riches par la variété et le nombre des grands animaux qui peuplent leurs forêts : en les jugeant par la taille, le lion , le tigre, le rhinocéros, le buffle et l’éléphant sont de beaux coups de fusil ; mais il n’y a réellement que les deux premiers dont la chasse présente des dangers sérieux ; et encore le lion y est-il moins beau et moins redoutable que celui de l’Afrique du Nord.

Passons maintenant en Algérie, et nous comparerons ensuite.

Au Nord , c’est-à-dire près du littoral , on trouve le lion, la panthère, le sanglier et le cerf; au Sud le mouflon, l’antilope, la gazelle et l’autruche; voilà pour la grande chasse. A ceux qui aiment à brûler beaucoup de poudre et à faire preuve d’adresse, nous recommandons certains marais autour desquels , sans se mouiller les pieds, ils pourront, en une journée, tirer cinq cents coups de fusil sur les bécassines.

Si ce chiffre paraissait exagéré, nous invoquerions le témoignage du comte Branicki , qui , dans l’espace d’une heure, a tué trente bécassines devant nous.

Puis viennent la poule de Carthage, ou canepetière, la perdrix rouge, l’outarde, le canga, les bécasses et cailles au passage, les oiseaux aquatiques innombrables sur les lacs, la chasse au faucon , et enfin la gent carnivore de deuxième ordre : lynx, caracals, chacals et re-

nards, et celle de dernier ordre : hyènes, civettes et ratons ou mangoustes.

Cette abondance d’animaux, et une si grande variété de gibier ne suffisent pas cependant pour élever l’Algérie au-dessus des autres contrées. Il y a en sa faveur des conditions de proximité, de climat, et d’économie dont il importe de tenir compte, aussi bien que de la manière d’y chasser.

En dernier lieu, nous citerons, comme un avantage inappréciable, le voisinage de la grande et de la petite chasse qui permet de choisir entre le lion et la bécassine, le sanglier et la perdrix, sans être obligé de se déplacer ; et encore la facilité tout à fait exceptionnelle de chasser les grands carnassiers soit en société, soit isolément.

Partout ailleurs que dans l’Afrique du Nord, les lions ne vivent que de chasse et ils habitent soit des jungles impénétrables, soit des forêts d’une grande étendue. De là, l’impossibilité d’attendre l’animal la nuit, avec quelque probabilité de le rencontrer, et celle aussi de chasser pendant le jour au bois, à cor et à cris.

En Algérie, le lion se nourrit aux dépens des indigènes ; le fond de ses repas quotidiens se compose de cheval, de bœuf et de mouton. Le sanglier y entre à peine pour un trentième et il dédaigne absolument les autres animaux sauvages.

Pour se procurer sa nourriture d’une manière assurée et facile, voici comment le lion arrange son existence, et comment il vit le jour et la nuit.

Les plaines et les vallées situées au pied des montagnes boisées, sont habitées en toute saison par un grand nombre d’indigènes possédant de grands troupeaux. Leurs douars, composés de dix à trente tentes ou familles, sont établis dans le voisinage des eaux et forment un rond-point dont le milieu sert de parc au bétail. Une haie, haute de six pieds et large de deux mètres, enferme le tout, excepté une porte qui est barrée le soir seulement.

Pendant l’été, le lion choisit dans la montagne un ravin bien frais et bien couvert avec une source dans le voisinage ; en hiver un lieu abrité contre les vents du nord et bien exposé au soleil. Là il dort de la pointe du jour au crépuscule du soir. A cette heure il se lève et va faire sa toilette sur une hauteur voisine, d’où son œil peut suivre, aux plus grandes distances, la marche des troupeaux rentrant dans les douars. Quand l’appétit est venu, 1 le lion quitte le bois, et, prenant le premier chemin qu’il rencontre pour descendre dans la plaine, il arrive au douar ; franchit la haie ; et, se trouvant dans le parc, il emporte son diner près du ruisseau ou de la source sur les bords duquel les femmes trouveront ses restes en venant puiser de l’eau le lendemain.

Quelquefois, lorsqu’il est accompagné d’une lionne, il la prie d’attendre au dehors, puis bondissant au milieu du parc, il en fait sortir tout ce qu’il y rencontre pour le plus grand plaisir de sa moitié. Dans ce cas, la lionne tue de son côté, le lion en fait autant du sien; et alors, au lieu d’une victime on en compte plusieurs.

Nous avons vu, en 1815, chez le cheik Ben-M’tir, près de La Galle, les cadavres de dix-sep t bœufs tués de la sorte en moins de cinq minutes et laissés intacts par le lion et la lionne, qui avaient emporté le dix-huitième bœuf sur les bords d’un ruisseau pour y faire leur souper. Nous étions sous la tente du cheik au moment do l’attaque, et, avant que notre fusil fût chargé, tout était fini.

Il arrive aussi que le lion, pressé par la faim, se lève de bonne heure, et se rend à son observatoire afin de ne pas perdre son temps en recherches faites au hasard.

Dans ce cas, un cheval au pâturage, une bête dan3 le troupeau, un baudet jouant avec les chiens près des tentes, une chamelle allaitant son petit, deux taureaux attelés à la charrue : tout lui est bon, et il va au plus rapproché.

11 ne faudrait pas croire, d’après ce qui précède, que le lion, son repas fini, rentre à son repaire et se couche. N’y a-t-il pas au delà de ces plaines d’autres contrées

qu’il désire voir et connaître? Cette force exceptionnelle dont la nature l’a doué est-elle compatible avec l’inaction ? n’entend-il pas au loin le rugissement d’un rival ou d’une lionne?

Déjà il est debout et, la tête haute, la crinière au vent, il marche d’un pas assuré et superbe sur le chemin frayé parles hommes, comme s’il avait été fait pour lui.

C’est là une des habitudes particulières au lion de l’Atlas; et c’est dans ce mépris qu’il professe pour l’homme, ainsi que dans l’usage immodéré qu’il fait de ses biens, que nous avons pris notre manière de le chasser, laquelle, selon nous, serait impraticable dans les autres pays.

Sans parler du temps et des peines que nous ont coûtés les connaissances spéciales qu’il s’agissait d’acquérir, transportons-nous sur le terrain.

Nous avons devant nous une montagne boisée de la base au sommet : un lion est là, comment le rencontrer? allons, si vous voulez, reconnaître ensemble le pays, et bientôt vous saurez ce qui nous reste à faire. Suivons le bord de la plaine et comptons les sentiers qui montent au bois : il y en a trois, et nous ne sommes que deux : afin d’obvier à cet inconvénient, interrogeons le sol qui nous dira quel est, de ces trois chemins, celui par lequel le lion est rentré au bois cette nuit.

Après l’avoir trouvé, nous n’avons qu’à venir l’at-

tendre là à sa sortie, un peu après le coucher du soleil.

Mais déjà il fait sombre et rien ne parait; cependant un bruit se fait entendre, plus haut, sur le chemin ; il se rapproche ; il est là, tout près de nous ; j'entends d’ici votre cœur battre, et je vois les canons de votre carabine trembler; allons ! soyez plus maître de vos nerfs, de votre sang , sinon vous allez peut-être subir le sort du taureau étranglé la veille. Eh ! tenez, ce n’est qu’une hyène, laissez-la passer : vous voilà un peu plus tranquille, c’est bien ; mais écoutez 1 les chiens et les Arabes font grand bruit dans les douais! c’est probablement le lion qui sera descendu en plaine par un autre chemin. Le voilà qui rugit, la chose est faite ; il a diné et va se promener pour faire sa digestion. A quoi bon l’attendre ici dans l’incertitude de son retour ; mieux vaut aller à lui, tandis que sa voix nous dit où il peut être.

C’est ainsi que nous avons débuté nous-même et que, pendant douze années consécutives, nous avons attendu le lion sur les routes fréquentées par lui, ou que nous avons cherché à l’y rencontrer quand il daignait nous guider par sa voix puissante.

Et c’est pendant ces longues nuits d’insomnie, de marches ou d’attente, que nous avons trouvé la solution d’un problème longtemps cherché.

Seul en présence de deux cents lions dispersés dans

les deux Atlas, comment avoir raison de tous ces monstres ? comment répondre aux appels que chaque jour nous adressaient, de cent points différents, les tribus accablées sous le poids de leurs pertes? Ce fut le lion lui-même qui nous enseigna les moyens de le combattre d’une manière efficace, et de rendre plus de sécurité aux populations. Ce noble animal est en effet le seul qui, vivant à l’état sauvage, ose suivre toujours les routes frayées plutôt que d’aller à travers bois.

C’est de l’observation de ce fait, ainsi que des heures de la sortie et de la rentrée du lion, que nous avons déduit notre tactique bien simple, comme on va le voir.

Le lion est couché au plus épais du fourré depuis le matin. Vous vous en êtes assuré par les empreintes larges et profondes de ses pas. Soyez certain qu’il sortira du bois à la nuit en suivant un des chemins qui le traversent.

Pour le voir infailliblement et lui envoyer des balles, il suffit d’établir un tireur sur chaque sentier qui descend en plaine.

Voilà pour la chasse de nuit, quand la lune a pris la place du soleil, ou même après son coucher, sans clair de lune.

Cependant nous conseillons plutôt de choisir les nuits claires.

Le jour, on suit sa voie jusqu’à sa rentrée au repaire,

où on l’attaque avec une meute et des trompes qui le font venir aux tireurs. Le lion adulte ne craint pas plus les hommes que les chiens ; mais comme il est très-nerveux, les sons du cor lui sont désagréables, et pour s’en éloigner il quitte sa reposée. C’est alors que les chiens trouvant une voie inconnue, mais chaude, la suivent en criant à pleine gorge. Le bruit des trompes, les accents de la meute et les coups de fusil des traqueurs préviennent ceux qui gardent les postes de la marche de l’ennemi, de telle sorte que jamais il ne saurait y avoir de chasse plus belle, plus animée et plus émouvante. Le reste est entre l’homme et le lion.

Nous devons ajouter cependant que, d’après notre propre expérience, la balle explosible de Devisme, qui tue instantanément et du premier coup, rend la chose plus facile qu’elle ne l’était par le passé.

Parmi les nombreux privilèges des heureux de la terre, le plus beau, selon nous, est de pouvoir mettre en pratique les idées utiles qui, sans eux, seraient restées à l’état de théorie.

Nous avions tout, excepté les moyens de faire une expérience.

D'abord nous dûmes penser à l’intervention directe de l’administration du pays ; et, avant de faire aucune démarche, nous recueillîmes avec soin tous les renseignements qui pouvaient servir notre projet. Une statis-

tique sérieuse, faite en t855, des pertes que les animaux nuisibles font éprouver aux indigènes de l’Algérie, nous donna le chiffre énorme de trois millions de francs par an. Armé de cette preuve, nous élaborâmes un projet de vénerie ayant pour but l’enrôlement et l’organisation de quarante chasseurs choisis parmi les zouaves et les tirailleurs algériens.

Ce projet fut présenté, accepté, puis ajourné une première fois, à l’époque de la guerre de Crimée, repris plus tard et ajourné de nouveau. Afin d’utiliser le temps et d’apporter de nouvelles preuves en faveur de nos intentions , nous résolûmes de faire une application libre de nos idées.

Deux grands seigneurs, chasseurs émérites, voulurent bien se joindre à nous pour cette épreuve, et apporter le concours de leur meute et de leur personnel de chasseurs et de piqueurs.

C’était la première fois depuis Juba que la Numidie se trouvait à pareille fête. Dès qu’ils apprirent qu’il s’agissait d’une croisade contre les lions, les Arabes et les Kabyles vinrent à nous afin de nous renseigner et de nous suivre.

La chasse de jour fut la première essayée. Ainsi que nous l’avions prévu, la trompe produisit sur le lion l’effet désiré ; et la meute fit des merveilles sans éprouver de grandes pertes, parce qu’elle s’arrêtait prudem-

ment dès que le lion se retournait. Vint ensuite le tour de l’affût au clair de lune. A la Mahouna, nous avions connaissance de cinq lions dans un rayon de quarante kilomètres. Les points stratégiques, c’est-à-dire les chemins, étaient gardés par dix carabines seulement. Pendant cinq nuits consécutives, les lions furent tirés. Dans cinquante jours de chasse, résultat de deux campagnes, vingt-cinq lions et panthères essuyèrent des coups de fusil, et dix mordirent la poussière. S’il n’y eut pas plus de morts des deux côtés, c’est que plusieurs tireurs ne se servaient que de balles ordinaires, et que de peur d’accident ils affûtaient sur des arbres au lieu de rester sur le sol.

Quand on saura que, exeepté trois ou quatre maîtres, les hommes qui composaient notre société étaient des tireurs médiocres et sans expérience de ce genre de chasse, on comprendra facilement quels résultats on pourrait attendre d’une troupe d’élite bien organisée et bien dirigée.

En effet, quand l’occupation de dix points seulement a suffi pour fermer toutes les issues aux animaux enfermés dans une forêt qui mesure dix lieues d’étendue, comment ne pas admettre qu’en doublant les postes on tuera presque toujours soit à la sortie, soit à la rentrée? Si l’on pense que les hommes seront tous armés de carabines à balles explosibles, lesquelles tuent tou-

jours pourvu qu’on touche dans le corps, et qu’ils ne tireront d’ailleurs qu’à bout portant, alors que l’animal marche au pas sur un chemin découvert, comment ne pas admettre que la moitié au moins des lions tirés resteront sur place? Or, en admettant que l’effectif de la vénerie soit porté à quarante carabines, et qu’il y ait par an deux cents nuits d’affût dans les moments opportuns, il est permis d’espérer que cent lions seront tués chaque année.

Ce chiffre représente, à peu de chose près, la moitié de la population léonienne de l’Algérie. Il suffirait donc de deux ou trois années pour en purger le pays d’une manière efficace -, sans compter que les chasses de jour permettraient de tuer un nombre à peu près égal de panthères. Il est vrai que les lions, ainsi que les panthères, nous viennent du Maroc et de la Tunisie. Mais ceux qui passeraient la frontière ne tarderaient pas à être signalés par les indigènes, et payeraient bientôt de leur vie le peu de mal qu’ils auraient eu le temps de faire ; car, l’intérieur de la colonie étant débarrassé de ces carnassiers , la vénerie s’établirait alors sur ses limites de l’Est et de l’Ouest.

Quel que soit le sort de notre projet, nous en poursuivrons l’exécution avec la plus grande persévérance ; en attendant , les comtes Xavier et Constantin Branicki continuent de se joindre à nous, avec leurs meutes et

leur personnel de tireurs d’élite, afin de justifier par de nouvelles victoires la reconnaissance que les populations indigènes leur ont déjà témoignée dans chaque campagne, après chaque succès.

L’Afrique française possède, avons-nous dit, des carnivores de la plus belle espèce ; la conformation de ses montagnes et les habitudes des animaux qui les peuplent permettent d’y chasser le jour ou la nuit, à pied ou à cheval. La petite chasse y est aussi belle et plus abondante qu’en tout autre pays, et placée à côté de la grande. Enfin, nous sommes à trois jours de Paris, dans un pays des plus pittoresques et doté d’un climat délicieux. Nous ne pouvons mieux terminer cette esquisse rapide des chasses de l’Algérie, qu’en invitant les disciples de saint Hubert et les touristes qui nous liront à venir juger par eux-mêmes si ces contrées méritent leur renom.

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