COLONISATION
Avant do rechercher ce que la colonisation peut faire et ce qu’elle peut devenir en Afrique, il est juste de savoir la quantité de terres dont les indigènes disposent et celle qu’on devra leur laisser. Si on agissait autrement, on s’exposerait, en prenant des terres à telle tribu campée sur un territoire beaucoup trop vaste pour ses besoins , à se trouver tout à coup en présence d’une autre qui est à l’étroit sur le sien, et on ne saurait plus que faire.
Il importe donc, dès à présent, de prendre les choses de plus haut en étudiant l’étendue générale de nos possessions ; le chiffre des populations indigènes qui l’habitent , la part qu’il convient de faire à chacune d’elles : alors seulement on connaîtra ce dont on peut disposer.
L’Algérie compte deux cent cinquante lieues environ de longueur sur les côtes, et une profondeur moyenne de soixante lieues, du littoral à l’entrée du petit désert.
Cette étendue représente vingt-quatre millions d’hectares, jusqu’au Grand-Atlas, ou trente millions jusqu’à la région des oasis, divisés comme il suit :
Petit-Atlas et ses ramifications , quatre millions d’hectares ;
Montagnes rocheuses et boisées du centre, deux millions ;
Grand-Atlas et plaines impropres à la culture, six millions ;
Terres situées entre le Grand-Atlas et les oasis, six millions ;
Terres cultivées, ou susceptibles de l’être immédiatement dans de bonnes conditions, douze millions d'hectares.
Les populations indigènes se divisent ainsi :
Kabyles et habitants des oasis, trois cent mille ;
Arabes agriculteurs, un million ;
Chaouïa, cinq cent mille ;
Arabes nomades , quatre cent mille ; soit : deux millions deux cent mille, sur lesquels sept cent mille sont pourvus, puisque nous ne devons et pouvons prendre des terres que chez les Chaouïa et les Arabes agriculteurs.
• Ceux-ci représentant un nombre total de quinze cent mille habitants, si nous laissons à chaque famille de cinq individus dix hectares, ce seront trois millions d’hectares; si on "leur abandonne vingt hectares, soit quatre par individu, il leur en faudra six millions.
Quand on considère l’étendue des cultures arabes,
on est volontiers porté à croire que chaque famille a besoin de beaucoup de terre ; mais si l’on entre dans les détails de leur existence agricole, on apprend que rarement un chef de tente exploite son champ sans le secours d’un associé, et que généralement dix hectares représentent les intérêts de deux familles et souvent de trois.
Comme dans notre calcul nous n’avons point compris les pâturages naturels indispensables à un bétail nombreux, nous pensons que le chiffre de vingt hectares de terre labourable par famille indigène doit être plus que suffisant.
Il restera donc six millions d’hectares de terres non boisées, cultivables dans de bonnes conditions, à livrer aux colons; sans compter qu’on pourra conquérir quatre millions d’hectares sur les menues broussailles par les défrichements, et six millions par le forage de puits artésiens sur toute l’étendue de nos possessions entre le versant Sud du Grand-Atlas et la région des sables. Ces terres, en apparence stériles, sont d’une grande fertilité dès qu’on peut les arroser. Or, l’existence d’une nappe d’eau souterraine très-considérable ayant été découverte, il ne reste plus qu’à l’exploiter.
C’est un ensemble de seize millions d’hectares pour la colonisation.
A dix hectares par famille de cinq individus, ce serait
une population de huit millions d’Européens que l’Algérie pourrait recevoir sans gêner les indigènes.
Les terres les plus propres dès aujourd’hui pour la colonisation sont : d’abord les plaines et les vallées situées au Nord du Petit-Atlas, près du littoral, et sur les bords des rivières qui coulent dans cette direction ; il y a là environ un million d’hectares, dont une partie est occupée, une autre libre. Ensuite les vallées qui se trouvent au delà du Petit-Atlas jusqu’aux plateaux. Leur étendue est à peu près la même, et ces terrains presque
tous domaniaux sont loués par l’Etat à des Arabes qui se sont détachés momentanément de leurs tribus pour les exploiter.
Les autres terres déjà cultivées ou précédemment défrichées sont situées dans les plaines des hauts plateaux. Une partie de ces terres est domaniale et louée aux indigènes comme celles dont nous venons de parler ; l’autre est occupée par des tribus qui payent le hokor ou loyer et Vachour ou dîme, ce qui établit suffisamment qu’elles ne sont point propriétaires mais fermières de l’État.
En Kabylie et dans les oasis, il n’en est pas de même : là chaque terre forme un patrimoine qui passe de père en fils et se vend comme chez nous. Mais, dans le pays arabe et chaouï, il n’y a d’autres propriétés de terres que celles accordées autrefois par les beys à leurs des-
cendants ou serviteurs, ou bien encore à des communautés religieuses. Toutefois, le nombre et l’étendue en sont de peu d’importance, et le domaine de l’Etat peut disposer dès aujourd’hui d’un million cinq cent mille hectares avant que le cantonnement des Arabes soit commencé.
Or, un million d’hectares de terres ne se peuple pas en un jour, et en attendant on aura tout le temps de préparer, s’il y a lieu, l’évacuation du reste.
Nous insisterons sur ce point que, lorsque ce travail se fera, on ne saurait y apporter trop d’attention minutieuse ; surtout on devra se garder de déplacer les indigènes avant de leur avoir délivré un titre de propriété définitive. En agissant ainsi, on évitera le renouvellement des troubles qui ont eu lieu dans oertaines localités où l’on négligea de prendre ces précautions dictées par la prudence la plus vulgaire.
La France exporte chaque année pour l’achat des produits étrangers nécessaires à son industrie et à son alimentation, savoir :
Pour la soie, deux cents millions; pour la laine, cinquante-cinq millions; pour le lin et le chanvre, cinquante millions ; pour le sucre, vingt-cinq millions ; pour les huiles, quarante millions; pour le tabac, vingt minions; pour le houblon, deux millions; pour le café, cinquante millions ; pour le thé, vingt millions ; pour
le bétail , vingt millions; pour le fer, vingt millions; pour le cuivre, vingt-cinq millions; pour le plomb, quinze millions ; pour le marbre, vingt millions.
Soit un total de cinq cent soixante millions qui, chaque année, s’en vont de France à l’étranger.
Or, pour ce qui est de la soie, aucun pays n’est plus favorable à sa production que l’Algérie, où le mûrier atteint des proportions colossales, et où les tentatives faites sur une assez grande échelle ont parfaitement réussi.
La culture du coton qui, en 1852, n’était que de cin^ quante hectares, dépasse trois mille hectares aujourd’hui et donne de grands bénéfices. Cette augmentation dans la culture du coton, de 1852 à 1860, est bien supérieure à celle qui s’est produite aux Etats-Unis pendant la même période , et prouve que nous pourrons nonseulement produire la quantité nécessaire à notre pays, mais encore en fournir les nations voisines.
Le tabac a suivi la même progression. En 1852, les planteurs, encore timides, ne livraient à la consommation que trois cent mille kilogrammes. En 1857, ils en fournissaient quatre millions ; et pour cette culture, comme pour celle du coton, le producteur obtenait des rendements tellement considérables que le bénéfice était estimé, d’après les chiffres officiels, de huit cents francs à mille francs par hectare.
Le lin et le chanvre cultivés par les indigènes depuis longtemps réussissent partout où il est possible d’arroser les terres.
Les huiles , de bonne qualité , figurent déjà sur nos marchés pour un chiffre de plusieurs millions, pendant que des forêts entières d’oliviers sauvages attendent la main qui doit les greffer.
Le café de moka réussit dans les oasis , ainsi que la canne à sucre. Le sorgho , autre canne qui donne des produits de distillation différents, est cultivé avec succès au Nord de la colonie, de même que le houblon.
Le thé vert se trouve à l’état naturel dans les montagnes de la province orientale, où les habitants le con somment depuis les temps les plus reculés.
Le fer, le plomb et le cuivre se rencontrent dans les montagnes du littoral et dans celles du centre, en assez grande quantité pour qu’il y ait déjà cinq mines exploitées et quarante gîtes minéraux reconnus. Il est juste de constater que l’existence de la houille n’a pas encore été signalée ; mais, partout où l’on a découvert ces. richesses métallurgiques, il y a, à proximité, des bois d’une grande étendue qui permettront de fondre les minerais sur place.
Enfin, le bétail est d’autant plus susceptible d’être augmenté , tant au point de vue de l’exportation qu’à celui de la production de la laine, que, malgré les pertes
annuelles dont nous avons parlé , éprouvées par les indigènes, faute de soins pour leurs troupeaux et d’une alimentation suffisante , iis en possèdent encore actuellement plus de quinze millions de têtes.
En ce qui concerne les céréales, l’Algérie en a exporté en France pour vingt millions de francs en 1 855 , et le même chiffre à l’armée de Crimée , à laquelle elle a aussi fourni ses fourrages.
Quant aux bois, on en compte environ douze cent mille hectares peuplés de chênes-zan , reconnus bons pour la construction des navires; de chênes-lièges, pour les bouclions qu’on tire d’Espagne; de cèdres, de thuyas, d’ormes , de peupliers , de pistachiers , d’oliviers et de frênes. Trente mille hectares à peu près sont en voie d’exploitation ; le reste attend les capitaux qui ne tarderont pas à suivre l’établissement des chemins de fer.
Enfin la culture de la vigne a réussi sur tous les points où elle a été entreprise, de même que celle des arbres à fruits ; ce qui nous affranchira encore des sommes importantes que les vins d’Espagne , de Porto , et les fruits de l'Asie Mineure, nous coûtaient chaque année.
Maintenant, si nous divisons les seize millions d’hectares indiqués plus haut de la manière suivante :
Pour la production des céréales, quatre millions ;
Pour le coton, quatre millions ;
Pour les prairies, quatre millions;
Pour le tabac, le sorgho, le lin, le chanvre, les arbres à fruit, la canne à sucre , le café, quatre millions ;
Nous trouvons, qu’en ne cultivant que la moitié de ces terres, on obtiendra :
Sur 2,000,000 hectares, cultivés en céréales, à 1 5 hectolitres, 30,000,000 hectolitres;
Sur 2,000,000 hectares, cultivés en coton, à 1,000 kilogrammes, 2,000,000,000 kilogrammes;
Sur 2,000,000 hectares, cultivés en prairies, à 50 quintaux, 100,000,000 quintaux;
Et qu’enfin 2,000,000 hectares, divisés pour la production du tabac, du lin, du chanvre, du sucre, du café, du mûrier pour la soie, de l’oranger et des arbres à fruits, pourront suffire aux besoins de la mère-patrie, et, de plus, permettront d’exporter une quantité importante de ces divers produits.
On voit clairement, d’après l’exposé exact qui précède, que l’Algérie est appelée à exonérer la France des sommes énormes qu’elle paye à l’étranger ; qu’en outre de cela, elle pourrait aussi produire les matières premières indispensables aux manufactures et à l’alimentation des nations voisines, à bien meilleur marché que les pays lointains d’où ces matières premières arrivent à notre époque; et, enfin, que notre industrie manufacturière pourra un -jour,
grâce à notre belle colonie, faire une concurrence trèsavantageuse à celle des pays étrangers.
Avant d’examiner les moyens qui nous paraissent devoir aboutir à cet immense résultat , il importe de voir ce qui a été fait jusqu’à ce jour, et de rechercher les causes qui ont retardé la marche de la colonisation *
En 1832, deux petits villages sont créés auprès d’Alger; en 1836, on fait Boufarik; en 1840, trois colonies sont jetées à Blidah , Koléa et Cherchell; 1842 voit s’é-. lever cinq nouveaux villages, 1843 en voit douze, 1844 quatre, 1845 six, I846cinq, 1848 treize, 1849 quatre, 1850 un, 1851 deux. Voilà pour la province d’Alger.
Dans celle de Constantine, de 1840 à 1851, trente villages ont été créés, et dans celle d’Oran quarante-huit
En tout cent trente-six centres de population, dont un grand nombre ne furent jamais peuplés qu’à demi.
De 1851 à 1858, ce chiffre s’élève à deux cents villages, et la population agricole européenne monte à soixante-dix mille âmes , au lieu de vingt-trois mille en 1851.
Nous devons expliquer la faiblesse du chiffre de la population agricole comparé à celui des centres de population. D’abord, par centre de population, on a souvent entendu désigner non pas un village , mais un simple hameau composé de quelques maisons ; ensuite,
les premiers colons établis dans ces centres n’étaient pas toujours des agriculteurs, quelquefois ils furent des hommes que l’on désirait éloigner de France , la plupart bons ouvriers d’art, mais nullement accoutumés à la culture des champs ; enfin, parmi ceux qui étaient véritablement capables de cultiver la terre, un trèspetit nombre possédait quelque capital, toujours nécessaire pour réussir. Si on ajoute à tout cela le voisinage de la France et la faculté d’y rentrer avec le passage gratuit, on comprendra facilement pourquoi tous ceux qui n’étaient pas des agriculteurs, ou, parmi ceux-ci, les familles qui n’avaient pas les moyens d'exploiter leurs terres, s’empressaient de quitter l’Algérie.
Mais, pendant les dernières années, d’autres colons plus sérieux sont arrivés d’Europe et ont réussi là oh leurs prédécesseurs n’avaient fait que passer.
Voilà pour la colonisation officielle, c’est-à-dire celle qui a été entreprise et créée aux frais de l’État.
Il y a à côté d’elle la colonisation libre, faite par des hommes qui ont obtenu des concessions de terres soit gratuitement, soit par achat. Parmi ces derniers un petit nombre a réussi, pour deux raisons : la première, c’est que presque tous ont été fascinés par la grande étendue de terres qu’ils pouvaient obtenir, sans compter avec le capital d’exploitation indispensable qui leur manquait le plus souvent ; la seconde, parce que ce
capital faisant défaut, il fallait contracter des emprunts à un taux très-élevé ; et enfin par l’ignorance où l’on était souvent du genre de culture qu’il convenait d’appliquer dans ce pays.
En résumé, les agriculteurs expérimentés qui ont agi sur des étendues de terres proportionnées à leurs moyens ont réussi au delà de leurs espérances ; les autres ont échoué par leur faute. Tel est le résumé fidèle de la situation : ici, un colon qui exploite vingt hectares se fait un revenu de dix mille francs; là, un grand propriétaire est obligé de vendre son domaine parce qu’il n’a pas les moyens de l’exploiter.
Quant à la valeur des terres, elle augmente d’année en année , et varie selon sa proximité ou son éloignement des villes.
Dans le rayon des productions maraîchères, on paye l’hectare de cinq cents francs à mille francs. Il descend à cent et môme à cinquante francs à mesure qu’on s’éloigne.
Nous avons vu que divers systèmes de colonisation avaient été tentés en Algérie avec des succès différents.
A l’époque où nous sommes arrivés, alors que la conquête du pays est achevée et la sécurité parfaite , surtout dans les contrées favorables à la création d’établissements nouveaux , il importe que les richesses
de la colonie soient exploitées sur une plus vaste échelle et par des moyens plus puissants. Tout , jusqu’à la création décidée et prochaine d’un immense réseau de chemins de fer, tout appelle l’émigration ; les autorités locales la désirent aussi ardemment, croyonsnous, que le nouveau ministère chargé des destinées de l’Algérie.
C’est donc le moment de préparer les voies aux nouveaux venus si l’on veut n’éprouver aucun mécompte, et surtout éviter les pertes de temps ; c’est-àdire, qu’en présence des nombreuses demandes qui vont bientôt, sans doute, affluer pour obtenir des terres , il est indispensable que l’on soit prêt à y répondre favorablement, qu’on adopte le système des concessions gratuites , ou celui des achats. Or, s’il nous est permis d’exprimer notre opinion à ce sujet, nous dirons que l’État trouverait plus de garanties sérieuses dans ce dernier système que dans celui des concessions.
Expliquons-nous :
Chacun sait aujourd’hui que ce qui manque en Algérie, ce sont les capitaux et les bras.
Ce point une fois établi, et il ne peut être l’objet d’aucun doute, il reste à trouver le moyen le plus sûr pour attirer à la fois ces deux moyens d’action qui ne peuvent rien l’un sans l’autre.
Si l’État donne ses terres à des colons pauvres, fus-
sent-ils bons agriculteurs, ils ne réussiront point, et cela par les mêmes raisons qui ont fait échouer la plupart de leurs prédécesseurs.
S’il donne la préférence à des cultivateurs aisés, leur position n’en sera pas moins bonne après avoir payé l’hectare cinquante francs.
Enfin, dans le cas où l’Etat voudrait faire les choses par lui-même , l’établissement de cent mille familles lui coûtera cinq cents millions et leurs moyens d’action pareille somme.
Toutefois, si l’on attend l’émigration individuelle et volontaire, dans de bonnes conditions, les seules qu’on doive accepter, l’Algérie court le risque d’attendre éternellement.
Ce qu’il faut encourager en ce moment, c’est surtout l’initiative des capitalistes européens, qui verront dans le bas prix des terres, dans leur rendement connu avantageux, dans les débouchés certains et une plusvalue indubitable au bout d’un certain nombre d’années, un bon placement pour leurs capitaux, et les apporteront en Afrique.
Mais, dira-t-on, les hommes dont vous parlez ne sont pas des colons, mais des spéculateurs.— A ce point de vue-là tout est spéculation, aussi bien l’agriculture que l’industrie, la politique ou la guerre : qu’importe le nom, la couleur du capital, pourvu qu’il vienne, et
qu’avec lui arrivent les bras pour cultiver la terre et les têtes pour diriger les bras? Car, c’est la grande force du capital do réunir autour de lui tous les moyens d’action, toutes les aptitudes pour les grandes choses.
Accueillez donc tout capital qui se présentera solide ; vendez-lui des terres non pas aux enchères, mais de gré à gré, afin qu’il puisse choisir son terrain, son pays et son moment ; et pour condition unique imposez-lui d’établir sur quarante hectares une famille de colons avec les moyens d’action nécessaires, soit cinq ou six mille francs, plus son cheptel et sa maison bâtie. En cas de non-exécution de ces conditions au bout d’un terme fixé, que la terre revienne à l’État.
Laissez d’ailleurs la compagnie ou l’individu libre d’exploiter, de bâtir et de faire toutes choses à sa guise.
Celui ou ceux qui auront acheté des terres dans ces conditions ne manqueront pas d’en tirer parti à leur plus grand avantage et à celui de la colonie.
Que nous importe qu’ après un certain nombre d’anuées, la terre vendue ait changé de maître, pourvu qu’elle continue à être bien cultivée et peuplée?
Bientôt, au lieu d’une famille pour quarante hectares, vous en aurez deux ou trois, c’est-à-dire une population de quatre à cinq cent mille Européens pour un million d’hectares.
Ce million d’hectares ay an t produit cinquante millions de francs, les moyens de l’utiliser ne manqueront pas.
Entre tant de choses qui se présentent à faire dans ce pays où tout est à créer, pourquoi ne pas tenter aussi un essai sérieux de colonisation militaire?
Mais, dira-t-on encore, le maréchal Bugeaud a échoué dans cette tentative. — Est-ce là une raison pour ne pas y revenir ?
Que de choses honiies en principe n’ont-elles pas échoué une fois, deux fois et réussi, au delà même des plus grandes espérances, à la troisième?
Le maréchal Bugeaud était un trop grand penseur et un homme trop pratique pour émettre une mauvaise idée.
Il se peut que les moyens employés aient été défectueux, les localités peu favorables, les éléments mal choisis , que sais-je encore?
Mais l’idée doit être bonne ; et tous les hommes sérieux que nous avons entendus traiter cette question importante pensaient qu’elle devait réussir.
D’après nous, voici quelle serait la manière la plus favorable pour amener un bon résultat, celle qui, dan3 tous les cas, serait profitable.
Au lieu de prendre des soldats libérés ou sur le point de l’être , de leur donner des terres et les moyens de les cultiver, ainsi que cela se fit dans le principe, nous
voudrions que la colonisation militaire se fit par régiments.
Le moment arrivera, tôt ou tard, où les garnisons seront portées sur les frontières et au cœur du pays kabyle et arabe, ainsi que nous l’avons indiqué au chapitre Armée-Occupation.
En supposant un régiment établi en permanence sur un point de l’intérieur, que voudra-t-on qu’il fasse, s’il est en pays découvert où la défense de ses communications avec les autres postes n’exigera aucun travail?
Si autour du fort se trouvent de bonnes terres, et que l’on propose aux officiers et aux soldats de les mettre en culture pour le régiment, peut-on croire qu’ils s’y refusent ou qu’ils le fassent à contre-cœur? Ce serait, dans ce cas, mal connaître ces hommes qui ont fait tant et de si difficiles travaux gratuitement, et que rien n’ennuie plus que de n’avoir rien à faire.
Cette question ne peut sembler douteuse et la proposition serait certainement acceptée d’emblée.
Mais alors où sont les difficultés ?
Si vous avez l'argent nécessaire ; si dans votre régiment vous trouvez le nombre voulu d’agriculteurs, de maçons, de tailleurs de pierre, de menuisiers, de forgerons, en un mot de tous les états, et des officiers du génie pour diriger les travaux, que manque-t-il pour créer une vaste colonie agricole ?
Des chefs de culture ? des hommes compétents ? soit ; mais il est facile d’en trouver en France et de les faire venir. •
Ensuite que faudra-t-il encore ?
Quand les terres seront en bon état de culture ; quand les maisons destinées aux colons seront bâties sur des plans bien entendus, il ne faudra les céder qu'à ceux qui seront venus en Algérie, amenant avec eux femme, père, mère, frères ou cousins ; en somme toute une famille d’agriculteurs comme eux. Puis on leur fournira un cheptel, tous les moyens d’action nécessaires et on les regardera prospérer.
Ce qui n’empêchera pas le régiment d’avoir sa terre à lui pour continuer à occuper ses loisirs et améliorer l’existence de chacun de ses enfants.
Pense-t-on qu’un projet semblable , exécuté sous une direction sage et compétente, avec les moyens suffisants, pourrait ne pas réussir? Mais alors il ne faudrait plus croire à rien, même aux choses les plus évidentes.
En résumé, nous voudrions que les portes de l’Algérie fussent ouvertes toutes grandes aux capitaux de toutes les nations, ainsi qu’à tous les hommes qui se présenteront avec les moyens sérieux d’y faire de l’industrie et de l’agriculture.
Nous voudrions aussi que l’armée, à l’imitation des
légions romaines, après avoir terminé glorieusement la conquête, entreprit l’œuvre de la colonisation.
Nous voudrions encore voir fonder, en plaine, dos villages pour les Kabyles si propres à s’assimiler à nous.
Nous voudrions enfin que les routes commerciales de l’Afrique centrale fussent, au moyen des puits artésiens, jalonnées par de nouvelles oasis depuis Biskarah jusqu’à Insalali, Rat, et R'damès; et que l’empire du Maroc devînt une province française.
Alors, l’Afrique du Nord serait pour la France ce qu’elle doit être, ce qu’elle serait pour l’Angleterre si elle la possédait, une puissance commerciale et maritime, une garnison armée nombreuse et aguerrie toujours prête, enfin une source inépuisable de productions.