‹ L'Afrique du SudChapitre 104 sur 234 · C0MMISSI0NE1’. STREET (JOHANNESBURG · texte numérisé non relu

C0MMISSI0NE1’. STREET (JOHANNESBURG

dans l’uniformité grise des maisons basses, et deux ou trois clochetons de banques ou maisons de commerce attirent à peine l’attention. L’aspect de la ville rappelle les cités commerçantes de l’Angleterre. Johannesburg n’est pas une villégiature agréable, loin de là, les arbres sont rares, rabougris, sauf dans une partie de la ville, Doorfontein, qui est à nos yeux parisiens le bois de Boulogne du pays. Les rues sont très mal, ou plutôt pas entretenues du tout, excepté quelques voies commerçantes; une détestable poussière rouge vole et s’infiltre partout, dans le nez, les yeux, la bouche; on sent les grains de poussière rouler sous les dents; les yeux rougissent en très peu de temps; les vieux Africains ont les paupières rongées par cette maudite poussière contre laquelle il n’y a pas de remède.

Mais le spectateur de cette ville née d’hier, qui a déjà rempli le monde de son histoire, demeure étonné et décontenancé devant l’énergie humaine qui a transformé un sol absolument aride en une ville de G milles carrés, comptant, au dernier recensement, 105,000 habitants, et tout cela s’est fait en moins de dix ans. En 188G, on ne soupçonnait même pas l’existence du Witwatersrand. Lorsque les premiers chantiers furent ouverts sur l’emplacement actuel de la Ferreira et que l’on comprit l’importance qu’allaient avoir ces filons si heureusement découverts, de nombreux prospecteurs se précipitèrent à la conquête des daims, et de suite on commença à tracer le plan de Johannesburg à l’américaine, toutes les rues se coupant à angle droit. Les terrains étaient encore à des prix abordables ; un stand de 50 x 50 pieds

payé £ 7 à cette époque, fut proposé en vente en juin 1896 à une maison de Paris pour £ 30.000, et à la même date un stand double fut acheté plus de £ 35.000 par une autre maison de Paris. Je m’empresse de dire que ces prix sont absolument ridicules et amèneront forcément à un moment donné une réaction d’autant plus violente que la hausse des prix aura été plus follement exagérée. Quoi qu’il en soit, j’ai cité cet exemple pour montrer quel prodigieux développement avait pris cette ville; son essor fut cependant bien compromis à la suite du crack de 1889 amené, comme celui de 1895, par les folles spéculations sur les mines. Pour donner une idée de la ruine qui menaça à ce moment la ville fraîchement éclose, M. Héritier, un des rares Français établis làbas, arrivait de Buenos-Ayres avec sa famille pour tenter fortune dans la nouvelle cité ; quand ils sortirent de la lourde diligence, qui constituait alors le seul moyen de locomotion, ils trouvèrent la ville bouleversée par la baisse de toutes les valeurs. Les gens partaient en foule pour l'Europe ou retournaient dans les autres villes de l’Afrique du Sud, croyant à la ruine immédiate et définitive de Johannesburg. A ce moment, les meubles se vendaient pour rien sur le marché; les lits de cuivre s’offraient pour un shilling sans trouver d’acquéreur. Peu à peu, le calme se fit, la confiance revint à quelques personnes et l’on se remit à travailler pour réparer sans bruit les dommages causés par les folies précédentes. Pendant cinq ans, en France, on n’entendit plus parler du Transvaal; mais là-bas , les mines marchaient d’une manière sérieuse. En 1894, on recommença à Paris à parler

de ces mines. Ce fui une révélation suivie d’un engouement irréfléchi; sans connaître le premier mot de tout ce qui compose une mine d’or, on acheta des titres de toute espèce les yeux fermés, tout semblait aller pour le mieux; la hausse succédait à la hausse; mais en octobre 1895, la panique commença à poindre et, terrifiante de rapidité, fit écrouler en trois mois tous ces châteaux de cartes, ces cotes fantastiques de valeurs, que l’habileté des financiers anglais avaient seule pu préparer. Quand ils eurent bourré leurs poches de l’or français, plus de 800 millions, dit-on, ils retournèrent leurs batteries et devinrent spéculateurs à la baisse, continuant à ramasser ainsi d’énormes sommes. Depuis, la cote a suivi une marche incertaine, le calme n’est pas encore rentré dans la spéculation et les premiers mois de 1897 virent une nouvelle baisse arriver, atteignant indistinctement toutes les valeurs. Ces excès de spéculation et cette baisse des cours ont, par contre, un côté avantageux, c’est que, seuls, ils permettent à l’industrie de redevenir économe, soigneuse des intérêts des actionnaires et cherchant tous les moyens propres à diminuer les frais d’exploitation. Il est malheureusement certain que d’ici quelque temps, trois mois, six mois au plus, un nouveau boum sera préparé par la haute finance de Londres et de Paris; de nouveau on fera absorber au crédule spéculateur un nombre considérable de titres à des prix surfaits, et, fatale, la baisse se reproduira, faisant disparaître de la cote quantité de mines dont l’existence n’est souvent représentée que par un bureau à Londres et des titres soigneu-

sement gravés. Il ne faut pas se dissimuler à l’heure actuelle que presque toutes les valeurs des mines d’or sont encore cotées trop cher; les mines sérieuses, travaillant régulièrement et donnant des dividendes, sont capitalisées entre 3 et 10 p. 100. Est-ce trop? Il nous semble que la personne qui veut risquer son argent dans des entreprises lointaines et aléatoires comme les mines d’or, cette personne, semble-t-il, doit désirer au moins 10 p. 100 de son argent. Si l’on ne doit toucher que 3 ou 4 p. 100 d’intérêt, il est absolument préférable d’acheter de la rente et de dormir tranquille. Lorsque des mines sont en prospection, elles sont déjà capitalisées comme si elles donnaient des dividendes, alors qu’elles peuvent rester plusieurs années avant de pouvoir rentrer en exploitation, et que, dans de nombreux cas, elles ne répondront pas aux espérances qu’elles avaient fait concevoir.

Il est certain que le marché des mines d’or finira par se tasser comme le marché de toute autre valeur industrielle. Ces valeurs suivront alors régulièrement la marche de l’industrie et, capitalisées entre 5 et 10 p. 100, elles n’auront chance de hausse que suivant le résultat acquis. Cette digression rentre peutêtre dans un chapitre consacré aux mines d’or, mais si nous l’avons placée ici, c’est pour expliquer les causes qui ont retardé l’essor de Johannesburg, en 1889, et qui auraient pu l’arrêter pour bien plus longtemps, en 1895, si les intérêts puissants et les fortunes énormes qui soutiennent le marché des mines de Johannesburg n’avaient pu contrebalancer les effets de ce dernier crack. En janvier 1896 survint l’invasion

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