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L'AUTOMOBILISME

En ces trente dernières années, notre pays a acquis un Empire colonial immense, qui est venu ajouter d'incalculables éléments d'expansion économique au vaste domaine que nous possédons déjà outre mer.

Il est de bon goût chez nous de faire de l'esprit à propos de tout. C'est donc un axiome courant de dire que nos colonies nous servent exclusivement à y exporter des fonctionnaires. Que nous y en envoyions annuellement un certain nombre de (( chargements », cela ne fait pas de doute. Mais nous n'arrêtons tout de njôme pas là nos efforts d'expansion coloniale. Et les statistiques, qui nous montrent notre commerce général annuel avec nos colonies actuellement parvenu à un milliard, et en progression constante, sont là pour prouver, non seulement les résultats accjuis. mais ceux qu'on peut attendre de l'avenir.

Pour me résumer d'un mot : Noire Empire Colonial doit devenir notre fournisseur de toutes les matières premières qu'il produit, et que nous achetons par centaines de millions à l'étranger, mais il doit être aussi le plus gros client do notre industrie. La Colonisation est une affaire, rien qu'une affaire, et le reste, administration et orga-

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nisaLion militaire comprises, de simples rouages au service de celte affaire.

Ceci dit, examinons, pour rester dans notre cadre, et, en même temps, dans la limite des pays que je viens de parcourir et d'étudier, quel débouché peut offrir à l'industrie automobile notre Afrique Occidentale et Equatoriale.

L'aviation en est encore, et ceci n'est certes pas s'exprimer en contempteur, à ses primes débuts d'utilisation courante. Il serait même plus juste de dire qu'elle n'est pas sortie de la période héroïque on de hardis pionniers, très dignes de notre admiration, consacrent tous leurs efforts et acceptent virilement tous les risques, pour transformer cette merveilleuse et toute récente conquête de la science appliquée, en un outil d'un maniement courant et d'une application généralisée.

Aux colonies, je dois le mentionner, on s'est tout particulièrement préoccupé de la question. M. Merlaud-Ponty, gouverneur général de l'Afrique Occidentale, et M. Merlin, gouverneur général de l'Afrique Equatoriale, l'ont mise au rang des questions constituant leurs programmes.

Une semblable sollicitude des pouvoirs publics

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coloniaux à l'égard de la locomotion aérienne se justifie d'elle-même par les immenses services qu'elle rendrait, en ces pays où les distances sont énormes, les railways rares, et les roules plus rares encore.

Si donc la locomotion aérienne est encore seulement jusqu'ici du sport, si elle n'en est pas encore, telle est du moins mon opinion, à l'application utilitaire généralisée, le jour, vraisemblaldement proche oi^i elle aura définitivement conquis ce domaine, c'est assurément dans nos colonies d'Afrique qu'elle trouvera son plus large débouché. Exception laite toutefois pour les immenses vallées forestières du bassin Congolais, où les points d'atterrissage feront défaut, pour bien longtemps encore, sinon pour toujours.

Nos voisins congolais les Belges se sont, de leur côté, sérieusement préoccupés de cet objet. Le ministre belge des Colonies a décidé la création d'une commission ayant pour objet l'étude des applications de l'aviation au Congo.

Cette commission donnera au Gouvernement l'appui de ses avis et de ses travaux. Elle fera régulièrement rapport au Gouvernement sur le résultat de ses éludes et lui soumettra toutes propositions de nature à hâter l'application de la locomotion nouvelle dans la Colonie.

Sans croire à la possibilité d'établir dès à présent des services réguliers d'aéroplanes au Congo, disait dernièrement M. Renkin, dans un rapport au l\oi, nous pensons cependant que le moment est venu de mettre la question à l'étude. D'autres pays nous ont précédés tlans

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celte voie, et la France notamment fait procéder, clans plusieurs de ses Colonies, à des essais d'aviation en vue de déterminer le degré pratique de la nouvelle invention. Il nous a paru qu'il était indispensable derechercher dès maintenant les points au Gong-o qu'il y aurait éventuellement utilité à relier par des services d'aéroplanes, d'en étudier les itinéraires au point de vue de la nature des terrains, des lieux d'atterrissage, des points de repère, de la température, du degré hygrométrique de l'air, des régions à traverser, du régime des vents, etc., de même qu'il y aurait intérêt à noter les expériencesréaliséespar les pays étrangers dans ce même ordre d'idées Ce sera la mission de la commission de réunir les éléments et d'en faire la synthèse, de manière à mettre le Gouvernement à même de prendre, le moment venu, une décision en connaissance de cause.

Ces lignes résument excellemment la situation actuelle, au point de vue qui nous occupe ici.

Notre administration sera évidemment appelée à entrer à bref délai dans une voie identique.

La locomotion automobile doit trouver dans l'Afrique Française un important débouché. L'emploi des transports par auto-camions est étudié, en ce moment même, sur différents points. Ici encore on en est aux débuts, pour la raison bien simple que les routes sont peu nombreuses, je l'ai dit. Cependant, dans les contrées oiî le sol, uni et dur, permettra l'établissement de pistes automobiles, il n'est pas douteux que le développement de ce mode de communications ne soit progressi-

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vement adopté, en raison mémo du défaut d« bêles de somme et de trait dans nombre de régions. L'industrie intéresséjB fera donc bien de suivre avec attention le niouvonient ([ui comuience à se dessiner dans ceisens.

L'automobilisme proprement dit se trouve, pour les mêmes raisons, dans des conditions identiques. Je dois, à ce propos, signaler un l'ait Li"ès iniéressant. A l'occa-sion du voyage d'inspection que M. le gouverneur général Merlaud-Pon'ty Thent d'elTectuer au Dahomey'', en compagnie de M. le gouverneur MaLau, ces deux liauls foncLionn «ires ont pu parcourir en auitio une ijoitine partie <ie la colonie. Cet exemple peut être considéré comme sisrniticatif,.

L'automobilisme nautii|ue est, lui, nettement entré dans la voie de l'application courante. Cbose inexplicable, c'est à Dakar, pourtant devenu en ces dernières années un grand port d'escales, qu'il est relativement le moins employé. J'y ai remarqué, cependant, une exce'llenl'C embarcation, appartenant à une firme privée. Nul doute que cet exemple ne soit suivi, notamment par les différentes administrations, lesquelles en sont toujours, pour leur plus grand inconvénient et pour celui du public, den»eurées aux antiques canots à rames, d'ailleurs assez mal tenus, généralement.

Par contre, à Gonakry, en Guinée, une entreprise privée possède une flottille d'excellents bateaux à moteur qui assurent, dans do parfaites

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conditions, les communications entre la rade et la terre.

De même, à Grand-Bassam, en Côte d'Ivoire, à Cotonou, au Daliamey, points où l'importance du trafic maritime a justifié l'établissement de grands warfs, puissamment outillés, de bonnes vedettes servent maintenant couramment au remorquage des surfboats et au va-et-vient entre le warf et les navires mouillés sur rade.

Toute une partie de la côte d'Afrique, du Cap des Palmes au Gabon, esta « Rég-ime Lacunaire ». Il s'est formé là, entre la terre ferme et l'Océan, une suite ininterrompue de grands lacs, communiquant enlr'eux, et que sépare du large ujae étroite bande de sable, éebancrée çà et là, éternellement battue par la formidable, la redoutable barre.

Les régions lagunaires, pour n'être point des plus salubres, n'en sont pas moins le centre de l'activité économique de cette partie du Continent Noir, par les facilités de communication qui permettent aux négociants de concentrer aisément leur production vers le lieu de chargement pour l'Europe.

Aussi l'industrie auto-navale a-t-elle trouvé, dans ces pays, un certain débouché. Mais combien insuftisant encore, et au-dessous des besoins réels de ces pays, en progression constante et rapide.

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Au Gabon, la France possède un admirable domaine dont le plus grand défaut est d'être à pou près inconnu de la Mère-Patrie. Notre premier établissement, dans ce pays, est cependant un des plus anciens de l'Ouest Africain, puisqu'il remonte à 1840. Pour des causes multiples, dont l'exposé sortirait des limites de cette élude, nous avons tiré jusqu'ici de cette merveilleuse contrée un parti minimum, pour ne pas dire nul. C'est assez dire que rien n'y existe, encore sous le rapport de i'automobilisme nautique. C'est à lui, convient-il d'ajouter, puisqu'ici manquent toutes autres voies que celle de l'eau, que les grandes exploitations, dont quelques-unes en voie de formation, recourront, le jour où leurs besoins les amèneront à être en contact fréquent avec la mer soit par Cap-Lopez, soitpar Libreville.

Dans la partie maritime du Congo, de l'embouchure à Maladi, si la rive portugaise est à peu près déserte, par contre, sur le territoire belge. Banane, d'aburd, puis la capitale, Borna, offrent un intéressant caractère d'activité et de visible développement. Une importante flottille de vapeurs commerciaux existe à Borna. Les auto-canots sont rares, assurément. Mais non absents, et je citerai, à ce propos, ce fait: à l'extrémité de la ville, devant une jolie villa bien oncadréi', se voit, sous un abri confortable, une grande et très élégante embarcation automobile de plaisance appartenant au Consulat Général Britannique.

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II mo faut ici répéter une remarque déjà faite, et d'ailleurs fâcheuse : c'est l'extraordinaire indifférence de la part de nos compatriotes établis aux colonies, pour tout ce qui est sports; à rencontre des colonies anglaises où les sports, intensivement et généralement pratiqués, constituent au contraire un adjuvant puissant au point de vue de la santé morale et physique des coloniaux.

Quel admirable champ de yachting, de pêche, et de chasse sur l'eau, constitueraient cependant toutes ces contrées, si l'on voulait faire le petit effort de s'organiser pour en tirer parti sous ce rapport!

Au Congo, l'automobilisme nautique est inexistant. Il le restera longtemps encore, sans doute, malgré les incomparables services qu'il rendrait, en ces pays où les distances sont si considérables et la voie d'eau le seul moyen de communication, le plus souvent. Gela tient au défaut de personnel à même de conduire, et surtout d'entretenir des moteurs, puis, aussi, au coût et aux difficultés de transport de l'essence, principalement sur le railway de Matadi à Pool.

Une initiative importante est à signaler cependant : les Belsres ont décidé l'établissement d'une canalisation pour le pétrole, entre Matadi et Léopoldville,leur capitale sur le Moyen-Congo. Mais, je me hâte do l'ajouter, ce travail, considérable puisque la distance à franchir est de 395 kilomètres, est entrepris, non pas en vue d'actionner les

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ferries au moyeii de moteurs, mais de substituer comme combustible le pétrole au bois, actuellement employé. Cependant, du jour où l'on pourra disposer sur place d'un large et économique approvisionnement de carburant, il n'y a pas de raison pour que la navigation automobile ne prenne pas son essor en ces régions où, visiblement, elle constitue absolument un besoin.

Elle a d'ailleurs fait là-bas son apparition; et la mission hydrographique française venait de recevoir, lors de mon départ de Brazzaville, une forte vedette automobile, dont les essais avaient donné toute satisfaction.

Je terminerai sur ce sujet par quelques considérations, mettons môme, si voulez, par quelques conseils que je ne crois pas superflus. Au demeurant, s'appliquent-ils à l'exportation, non seulement coloniale, mais générale : un vaste cliamp, plein d'avenir, s'ouvre, en tous les pays neufs, à nos ateliers de construction, à nos chantiers navals. Mais ces pays sont « neufs «.J'insiste à dessein sur le mot. Ils sont donc, non pas seulement à conquérir à notre industrie, mais à attirer, à retenir à elle, je dirai même à convertir.

Les fournisseurs de ce matériel doivent pour cette raison bien se pénétrer d'une chose : c'est qu'un échec, auprès d'un seul client, suftit à leur faire perdre, sinon à jamais, du moins pour bien longtemps, une place tout entière.

Le matériel où le pétrole sera, autant que possible substitué à l'essence, doit être simple. 8Ûr, et comj)orter, avec le inininniim d'etitretien, le maximum de facilité de conduite, étant donné

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qu'il sera, neuf fois sur dix, conduit par des gens étrangers à toute notion de mécanique.

La coque doit être conçue avec le souci du service à efï'ectuer : 1res marine, pour la mer; stable, de faible tirant d'eau pour la lagune ; à ces dernières qualitîés, elle* devra^ pour la rivière, où les courants sont, aux hautes eaux, souvent terribles, joindre la vitesse.

Les ventes de matériel d'occasion sont à déconseiilleiT, auss-i bfffnpomrle vo raideur que pour l'acheteur.

Il faut^ siarlout,. — et c'est là un scrupule d'autant plus nécessaire qu'il intéresse la renommée même de rautomobilis^me ni^utique au dehors, — ,S€ gîarder d'eLS.pédiGr dsu matériel qui ne soit pas « au point »..

J'ai YUif sur Biotre propre paqiuebot, embarquer pour la Côte d'Afrique une chaloupe automobile, qifl'edes ouvrieirs retapaient encore à la va-vite, au iiïOEaenl de n.otirea)ppareiJjlage..J)'eu&, par la suite, la curiosité de l'examiner à loisir. C'était un abominable clou-.. Et, quelque prix qu'il tait payée, le client était «< refait »..

Ce sont là, en généraJ, de déplorables procédés commerciaux. Lorsqu'ils" s'appliquent à une clientèle non! avertie, déjà rebelle d'instinct, inapte à réparer,, à bien entretenir même ce qui lui est lourni, mais cependant si susceptible, à son insu même,, de devenir importante, une telle façon de traiter les aftaires est pire qu'une maladresse isolée, pui&qu'aigir aimai, avec- un seul client, c'est risquer de compromettre dans toute une région de prohtables débouchés quine demandent qu'à naître.

Dans un précédent chapitre, j'ai confronté les chKFres que voici :

Le Congo belge fait 105 millions 1/2 de commerce général.

Le Congo français 30 millions.

Et cependant, ces deux colonies, sans être dans des conditions absolument identiques, présentent une superficie, un climat, une population à peu près analogues.

Avec cette différence, toutefois, que l'œuvre belge remonte à une trentaine d'annéesseulement, et la nôtre, par le Gabon, à plus du double.

Certes, je me garderai de poursuivre un parallèle qui nous entraînerait bien loin des limites que je me suis tracées, et, au demeurant, d'ailleurs inopportun en l'espèce.

Ce qu'il est nécessaire, par contre, de faire ressortir, parce que cela rentre essentiellement dans les données de ces études, c'est la dissemblance des aménagements d'ordre public entre les deux' grandes colonies africaines.

Les Belges ont muni le Congo, de Banane à Maladi, d'un balisage maritime diurne absolumentcompletet irréprochable, aussi parfait que ce

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qu'on peut voir de mieux dans cet ordre d'idées, en Europe.

Le port de Borna est doté de quais en maçonnerie d'une construction à laquelle on pourrait seulement adresser un reproche : celui d'être trop luxueux pour ce pays.

Le port de Matadi comporte deux superbes warfs, pour l'accostag:e des paquebots.

Stanley avait dit : « Sans un raihvay, je ne donnerais pas un penny de tout le Congo. » Ils ont créé, au prix de quels sacrifices^ on le sait, le fameux chemin de fer Matadi-Léopold ville, bientôt peut-être transformé en raihvay électrique à écartement normal, et devenu, depuis, l'une des affaires les plus prospères de l'Afrique.

De Boma, ils ont établi un chemin de fer à voie de 60, qui va rejoindre, à 80 kilomètres dans riiinterland de la rive droite du Congo, l'angle formé par notre frontière et celle du Gabinda portugais. La richesse minière de cette région serait, prétend-on, considérable.

On sait quel etTort colossal font, avec la construction du chemin de fer des Grands-Lacs, nos voisins, pour canaliser vers le Congo la production future de leur Kalanga, et le soustraire à l'attraction britannique.

Sur le Pool, les Belges ont aménagé, dans une mesure inégale, mais avec un souci identique de répondre aux nécessités pratiques, les deux points de Kinchassa et de Léopoldville.

A Kinchassa, un appontement flottant permet l'accostage des navires dans des conditions aisées, pratiques, et confortables pour les passagers.

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Un chevalet, monté sur quatre pylônes métalliques, a été édifié pour le levage des navires.

A Léopoldville existe un port complet, consi<lérable, et représentant une grosse immobilisation de capitaux. Des quais droits, une cale, un slip, un matériel de dragage, des ateliers de construction forment un ein'semhle d'une vèri'ta'ble valeur. Lors de ma visite, on construisait là une coque de .300 tonneaux, sur le point d'être lancée: à côté, sur le slip, \ev'\cuxDolirie, réparé en vue de notre mission hydrographique', montrait ses formes, peu satisfaisantes.

«Léopoldville est une usine », me disait avec une pointe d'C dédain un de nos compatriotes, évidemment désintéressé des contingences matérielles. Je crois, moi, que c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de ce qui a été accompli, en ce point, par les- Belges.

Entre Léopoldville et Kinchassa, a été installé un balisage bien compris.

Chose incompréhensible pour qui connaît le sens protique et la netteté de jugement d«s lîelges : leur installation sur le Pool, qui est, pour eux comme pour nous, la base même de leur Empire de celte partie de l'Afrique, comporte une erreur énorme et double ; la première, c'est de n'avoir pas réparti en un centre unique leur action, et, plus encore, de ne ])oint l'avoir conden^ s-ée à Kinchassa. Kinchassa, situé à une dizaine de kilomètres en amont de Léopoldville, est juste en face de Brazzaville. Elle est donc le point de transit obligé de notre CongO' : tout ce que nous en exportons, tout ce (jue nous y recevons, passe par

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Kinchassa. On peut avancer, sans crainte d'erreur, que nous fournissons la majeure partie du trafic de ce point.

Par contre, Léopoldviile est un cul-de-sac, comme l'est lui-même l'onéreux tronçon de voie qui relie cette ville à Kinchassa.

Il y a donc là une manifeste et bien superflue dissémination d'etfort; qm dit, en cette matière: dissémination, dit, parla même : mauvaise répartition.

Mais il est là un fait plus g-rave, et très manifeste à l'œil le moins prévenu : le Pool est une immense cuvette, parsemée d'îles, oh, sur 40 kilomètres de lon^ et autant de large, l'immense fleuve, échappé à la longue étreinte du Couloir, vient s'épandre, avant de se précipiter, étranglé do nouveau, dans la série de rapides qui, do près de 3C0 mètres d'altitude, sur une longueur de 300 kilomètres, aboutit au Chaudron de Matadi.

Au-dessus du premier rapide s'étend, loin dans le Pool, une zone de redoutable attirance, de succion, pourrait-on dire. On conçoit sans peine quel danger ofl^re, pour la navigation, ce phénomène. Or, c'est exactement ce lieu que l'on a choisi pour y édifier Léopoldviile. 11 semblerait qu'une sorte de bravade contre les invincibles forces de la nature, comme si l'on s'était plu à imposer à la navigation de frôler l'abîme, ait présidé à ce choix. Aussi les manœuvres de navires sont-elles infiniment délicates et parfois dangereuses. Des précautions spéciales ont dû être prises. Aucun vapeur n'entre à Léopokliville, ni n'en sort, sans être escorté. Et. pour cet office, le yacht-remor-

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qiieur du commissaire belge, le Caf}2pa?iar, est constamment sous pression. Des accidents se sont déjà produits. D'autres demeurent à tout instant possibles dans l'avenir.

J'ai cherché à connaître la raison de ce «loup », comme on dit en termes de constructeur. L'explication qui m'en a été donnée est que, « dès le début, Stanley avait adopté cet emplacement et qu'on l'a, pour cette raison seule, conservé ».

Cet argument ne m'a pas convaincu. Nos voisins ont, manifestement par une faute initiale de conception d'ensemble en ce point, sinon annihilé, tout au moins considérablement diminué la valeur de leur effort, pourtant très réel et très digne en lui-même, d'être admiré.

Si, maintenant, tournant notre attention vers notre Afrique Equatoriale, nous faisons le bilan de ce que nous avons accompli pour raménas:ement de notre colonie, que trouvons-nous ? A Libreville deux petites bouées mal visibles et un bout de môle en maçonneriereprésentent le total des résultats obtenus par nous dans celte voie, depuis 1842. On ne peut donc pas reprocher au berceau de notre Congo d'avoir coûté à la métropole trop cher en travaux publics exécutés, sinon en frais d'administration de ce chef, pendant cette période de bientôt soixante-dix années.

Peut-être y a-t-il une ou deux autres bouées à Cap Lopez. Elles ne doivent pas être grosses, car nous les cherchâmes en vain. Ouelques apponte-

ments particuliers. Dans l'Ogôoiié et ses affluents, dans la région des Lacs, aucun aménagement. Du reste, jusqu'ici, convient-il d'ajouter, la nécessité n'en est pas apparue.

De même, le trafic des différents points de la côte : Sette-Cama,Nyanga, Mayouba, Loango,n'a pas justifié jusqu'ici de recourir à d'autres moyens que le surfboat pour les communications entre la navigation et la terre. Cependant, à Loango,ie défaut de tout outillage dut se faire sentir plus d'une fois pendant la longue période où la roule des caravanes assura seule les communications avec l'intérieur.

Ce qui reste sans explication, c'est que, depuis trente ans que nous sommes parvenus au Pool, aucune installation, aussi rudimentaire soit-elle, n'y ait été édifiée : pas une bouée pour marquer la pointe du banc de sable qui, loin au large, sépare en deux l'accostage devant la ville ; pas un appontement fixe ou flottant, même établi avec des moyens de fortune en attendant mieux, pour permettre l'embarquement ou le débarquement des passagers et des marchandises ; à telle enseigne que, lors de son départ, le Gouverneur Général lui-même dut, pour monter à bord, franchir en équilibre des madriers, qui se trouvaient là par hasard, et que l'on jeta en hâte par-dessus unmargotas appartenant à un particulier. La Dépèche coloniale illustrée — n" 10, 10" année, p. 1 — a publié, précisément, une photographie représentant « l'embarcadère à Brazzaville ». Ce mot <( d'embarcadère» ne manque pas d'ironie, car la photographie montre un groupe, pataugeant dans

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la boue ou picLiiiant dans la poussière, le long d'uoo berge denieurée on l'étaL où de liraz-za la trouva lorsqu'il aLtcignit le Pool.

Cette absence de toute installation en une si longue période de temps frappe d'aulaat plusque, exception faite du mouvemeut propre au Gaboii, tout le trafic de l'Afrique Equatoriale passe par ce point, où fréquenteconstammentunellottenombreuse, représentée par les grands ferries des Messageries Fluviales, par ceux de la Compagnie Citas, qui font le service du Pool, par les vapeurs de la Mission Catholique, de la Compagnie Hollandaise, de la firme Trécliot frères et par d'autres encore. Ledéfautd'améûagement, raème rudimentairo, en vue de seconder la navigation, demeure sans explication. Une telle Jacuue est rendue plus flagrante .encore par le contraste de ce que l'on voit, sous ce rapport, sur la rive belge du Pool.

Ajouterai-je que les opérations de la di.>uane s'elfeotuent, elles aussi, sans aucun abri, en plein soleil, comme cela se passait, du lem[)S de sa domination, chez Bangkoua, en admettant tjue celuici ait jamais connu les joies du fisc.

Sur le Congo, l'Oubangui, la Sanga, comme sur les autres allluents aussi sans doute, rien non n'a été fait pour faciliter ou améliorer la navigation.

Pas de routes, bien cntemlu, à l'exception d'un tronçon en construction entre Forl-Sibul et Fort- Crampel : des sentiers indigènes.

Un réseau télégraphique étendu, mais d'un fonctionnement rendu irrégulier par la précarité de la ligne Brazzaville-Libreville.

Enfin, une voie étroite de loO kilomètres due à

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une entreprise industrielle, et reliant à Brazzaville et au Pool ie massif minier de Mindouli.

Et vous aurez le « bilan » du point oii nous en sommes dans la constitution de l'outillag-e économique de notre Afrique Equatoriale.

Une interrog-ation vtefnt tout naturellement à l'esprit : Comment, dans une colonie aussi importante, oii noire iusitallation remonte à ta.nt d'années déjà, où des intérêts si considérables sont engagés, a-t-on pu néglig^er à ce point tout ce qui était à même d'aider les initiatives privées, collectives ou individuelles, principalement en ne dotant pas la navigation fluviale et maritime, base même des relations commerciales en ces pays, de tout ce qui était à même de la seconder et de la mettre dans des conditions normales d'exploitation, voire de sécurité ?

11 faut, je crois, remonter à plusieurs causes pour trouver l'explication et la justification, s'il en est, de cet état de ctioses, dont la critique peut, au demeurant, s'étendre peut-être, sans crainte d'injustice ou d'erreur, à plusieurs de nos colonies.

On doit en rendre responsable, d'abord, notre système administratif, les néfastes effets d'un rattacbement trop étroit à l'administration centrale métropolitaine, où la récente mesure relative au stage colonial doit, par contre, apporter dans une fraction de ce milieu d'excellents éléments de pratique.

Et combien on pourrait, avec justesse, généra-

ibo l'outillage économique

Jiser ces lignes, que M. Alexandre Cliarlin écrivait dernièrement à propos de l'Indochine :

Alï'ranchir le Gouverneur Général de la tutelle étroite des bureaux de la rue Oudinot ; le choisir parmi les résidents supérieurs de la colonie et lui laisser le ttnips matériel — dix ans — de faire œuvre utile... En un mot, affranchir et décentraliser l'Indochine, voilà quelle est, à nos veux, la solution qui s'impose.

Ainsi libérée du joug- de la « Direction des afl'aires d'Asie » , appelée à la gestion souveraine de son propre budg-et, l'Indochine ne tarderait pas à retrouver sa prospérité.,.

Appréciation corroborée avec une force singulière par la situation faite au Gabon, et dont le Te7nps a dénoncé avec force l'anomalie et les conséquences :

Des trois colonies dont se compose le gouvernement général de lAfrique Equatoriale, la mieux située, celle qui devrait être la plus prospère, le Gabon, est pleine crise. Le commerce, qui était monté en 1907 à 17 millions, n'a plus été que de 9 millions et demi l'année dernière ; il est retombé aux chiffres d'il y a dix ans. Les recettes s'en ressentent naturellement et le budget local est de nouveau en déficit. Il y a plus d'une cause à cette attristante régression. Mais la principale est imputable au gouvernement métropolitain. Si le système des grandes concessions n'a donné nulle part ce qu'on en espérait (*) il a été vraiment funeste sur la cote où il a empoché le commerce libre et les plantations de se développer comme ils l'ont fait sur les côtes voisines.

yi. Merlin avait imaginé d'y meltre fin par un arrangement qui avait laissé aux compagnies concessionnaires

(♦) Un ne saurait accepter sans resserves cette appréciation.

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de la côte la propriété de 120.000 hectares et qui aurait rendu 5 millions d'hectares à la liberté. 11 y a un an que cet arrang-cment est prêt. Et depuis un an on attend que le ministère des colonies l'approuve ou le rejette. Qu'en est-il résulté? Les compag-nies, ne sachant pas si elles pourront continuer leur exploitation n'ont pas renouvelé leurs stocks dans leurs comptoirs ; le commerce libre, ne sachant pas si les concessions lui seront ouvertes, continue à se tenir à l'écart ; le trafic est suspendu ; les Européens ne font plus d'ailaireset les indilïènes, ne pouvant plus échang-er leurs produits et se procurer les marcluindises dont ils ont besoin, s'inquiètent. Ils commencent à donner des sijjnes d'agitation.

Une autre part de rosponsabiiité dans ce dci'aiit d'action, dans cette lenteur de conception, négation même des métiiodes coloniales en pays neufs, et que l'on constate si fréquemment chez nous, revient à la brièveté de séjours des fonctionnaires en un même poste, à leur instabilité, à leur nonspécialisation par colonie. J'ai déjà abordé ce sujet, mais j'y reviens parce que je lo considère com.'ue une des clés do voûte de notre œuvre coloniale.

Là comme ailleurs, il faut s'en prendre au.x systèmes et non aux personnes. Je crois fermement, et l'expérience augmente en moi cette conviction, à la valeur générale des individus. Le savoir, le dévouement, la probité et le courage sont des qualités communes — communes au point qu'elles mettent à peine l'individu en relief — chez nos

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compatriotes établis aux colonies. Et s'il est des exceptions, elles semblent être seulement pour confirmer la règle.

Alors, pourquoi uu si piètre rendement devant la qualité du personnel? Tout simplement parce qu'aucune œuvre de longue haleine — et la mise en exploitation d'une contrée encore partie impénétrée en est une au premier chef — exige, avec une parfaite connaissance des conditions générales de ce pays, de l'esprit de suite, du temps et de la méthode.

La connaissance du pays, on ne peut l'acquérir qu'en se spécialisant dans une colonie ; l'esprit de suiteexigeuno continuité de vues absolue de la part de la direction des services, donc l'établissement d'un roulement régulier permettant de satisfaire aux congés, aux vacances, sans interruption dans l'unité d'impulsion nécessaire : c'est d'ailleurs là le mode adopté avec succès dans la haute direction de certaines entreprises privées de la colonie. Enfin, je le rappelle, le corollaire de la spécialisation est l'avancement sur place, suivant le système britannique, appliqué d'ailleurs aussi au corps consulaire, système (jui a donné à nos voisins d'outre-Manche les résultats que l'on sait.

Or, notre conception de l'administration coloniale est précisément appli{|uée dans des conditions telles que le contraire des principes nécessaires à la mise en valeur de nos coloiu'cs semble élre l'objectif proposé. Depuis les hauts fonctionnaires jusqji'aux jeunes débutants, c'est d'un bout du monde à l'autie, des Antilles à la Kéunioii, de Madagascar en Afrique

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Equatoriale, de Saint-Pierre et Miquelon en Afrique Occidentale, un perpétuel va-et-vient, une danse de réquisitions qu'il faut avoir vue pour y croire.

Je pourrais citer tel g-ouverneur qui, en un an, a occupé quatre parties différentes du inonde ; tel administrateur qui, en un séjour de vingt-deux mois dans une colonie, a occupé trois postes différents. Et le Gabon a eu quatorze gouverneurs en cinq ans 1

Aussi, dans toutes nos colonies, l'intérimat sévit-il avec une intensité à la fois singulière et déplorable. En certains gouvernements il est aussi difficile de trouver un titulaire que chez nous une sage-femme de deuxième classe. J'ai même vu ceci : dans un même gouvernement général, le titulaire d'un gouvernement faisant, dans un autre, un intérim, pendant qu'un intérimaire occupait son propre poste! Je ne plaisante ni n'exagère...

L'intérimat est la négation même de la continuité de vues et de la faculté d'agir. L'état d'esprit de l'intérimaire se conçoit bien : il est fait du désir d'assurer le train-train des affaires courantes, sans secousses ni « histoires », pour s'éviter des ennuis : sans innovations pour ne pas marcher sur les brisées du titulaire ; sans zèle, qui se retournerait contre lui-même. C'est, en un mot, tout ce qu'il faut pour piétiner sur place, pour annihiler avantages et profits, dans des pays oii l'intensité de l'action, la brutalité, — pourrait-on presque dire — des initiatives sont une absolue nécessité en même temps qu'une condition de succès.

i64 l'outillagi: économique

Croyez-vous que si les Anglais, dans le monde entier, les Canadiens, les Yankees, les Sud-Américains avaient appliqué nos méthodes colonisatrices, puériles et désuètes dans bien des cas, ils seraient arrivés aux résultats formidables et foudroyants que l'on sait, que j'ai vus de mes yeux? Des villes de centaines de mille âmes auraientelles surgi en vingt ou trente ans, de la foret nordaméricaine ou du « canipo » argentin ? D'immenses régions sauvages, à peine peuplées, il y a cinquante ans seulement, seraient-elles devenues les pourvoyeuses descéréalus, des matières premières industrielles, des objets de consommation dont vit en partie aujourd'hui le Vieux-3Ionde ?

Et voilà pourquoi, comparant, je ne pus m'empècher de trouver, en constatant, à Brazzaville, le défaut cWin moyen de débarqueineni qiielconflue,mèmo de foi tune, l'absence d'un simpU* abri, {)()ur les o()érations de douane, (|nc cela était une lacune signillcative, après tant d'annéfs d'(^ccupation.

Mais, au fait, nos mélhodes, — je ne veux pas dire : nos errements, — ne sont pas un dogme. Et, puisque le rendement en est si manifestement mauvais, malgré la valeur professionnelle et le bon vouloir du personnel, ne pourrons-nous pas, quand nous en aurons la volonté, les clianger, en nous inspirant de ce qui se fait ailleurs, et y réussit dans la mesure que l'on sait ?

Ce que j'ai dit de l'instabilité et de la non-spécialisation des fonoliunnaires |)ourrait s'applicjuor avec non moins dcforcc aux ollioiers et sous-ofticiers de notre armée coloniale.

l'outillagr économique i65

Eux aussi devraient être, plus encore que tous autres, spécialisés par colonie. D'abord, — et cet argument dispenserait des autres, — parce que, appelés fréquemmentà remplir les fonctions d'administrateurs, ils ont besoin de posséderlesmêmes connaissances que ces derniers de l'indigène et du pays. Puis, les troupes qu'ils sont appelés à commander' sont très spéciales et d'un maniement souvent délicat. Le parti que l'on peut tirer de nos soldats noirs, a-t-il été dit souvent, est merveilleux ou négatif, suivant l'autorité que le chef sait prendre sur eux. Aussi vaillant, aussi homme de métier que soit un officier, il lui faut un peu de temps pour entrer en contact avec ses hommes, les connaître. Est-il téméraire d'affirmer qu'un officier rompu au commandement de telles troupes coloniales les auraen mainsen quelques jours alors qu'un autre, nouveau venu, mettra des semaines ou des mois pour arriver au même résultat ?

Je ne parle pas des différences dans la façon de traiter les choses. Il peut arriver, il arrive d'ailleurs, qu'un doux négrophile succède dans un poste à un partisan de la manière forte, très forte môme. Ces différences sont inévitables. Mais les effets en sont atténués si les hommes, officiers ou fonctionnaires, ont pour eux l'expérience du pays ot des Noirs^ soldats ou autochtones.

J'appuierai cette opinion, touchant la spécialisation coloniale des officiers, sur un exemple que je considère comme typique : j'ai eu le plaisir de voyager avec un excellent et charmant officier qui allait au Tchad. Son tour était venu de partir

i66 l'outillage kconojiique

et on J'avait envoyé là, « au front », puisqu'on se bat là-bas, où, plein d'entrain, il se rendait d'ailleurs avec une belle humeur très militaire.

Or, cet officier n'était jamais venu en Afrique. 11 avait fait toute sa carrière en Extrême-Orient, spécialisé dans la région montagneuse du Tonkin, où il avait constitué une compagnie indigène ; de plus, peut-être seul en Indochine, il possédait couramment la langue spéciale de la région où il commandait. Cet officier pouvait donc, sur le terrain qui lui était, par un long séjour, devenu tout à fait familier, rendre d'exceptionnels services. Au Tchad, au contraire, il allait trouver un climat nouveau, des troupes très particulières, des conditions de campagne toutes différentes ; en un mot, un ensemble constituant pour lui un véritable apprentissage. Ajoutez à cela cinq mois pour parvenir à destination, cinq mois de retour, sur dixhuit à vingt-deux mois d'absence hors de la métropole; déduisez le temps qu'il faut au meilleur chef pour prendre de l'autorité sur une troupe considérée généralement conmie assez dificile à manier, aussi hétéroclite dans son recrutement que le sont nos tirailleurs du Congo, et vous reconnaîtrez, avec la logique, que seuls, des officiers spécialisés, peuvent, ;\ qualités militaires égales ou non, donner, non seulement leur mesure, mais leur plein rendement.

Ainsi donc, et pour en revenir ]dus étroitement au titre de (•(> chapilie, il est permis d<' din» sans

l'outillage économique 167

oxagéralioti ni critique, que l'outillag-e économique do noire Afrique Equatoriale demeure tout entier à créer, puisque rien jusqu'ici n'y existe sous ce rapport. Non ])as que cette importante question — importante en effet, puisque de sa solution dépend la mise en valeur de la colonie, donc sa raison d'être — n'ait préoccupé les hauts fonctionnaires auxquels ont été confiées jusqu'à ce jour les destinées du Congo français. La manifestation tangible de cette préoccupation réside même dans le nombre et l'importance des missions de tout ordre qui se sont succédé dans cette partie de nos possessions africaines depuis le jour où la première d'entre elles, celle de do Brazza en 1875, commença de nous assurer la possession de notre nouvel Empire noir.

Loin de moi la pensée do discuter l'opportunité et la portée de ces missions, dont toutes ont contribué à affirmer la valeur et la science françaises.

Mais, si l'on se place au seul point de vue général, on ne peut se défendre de quelque surprise et d'un regret, en constatant la négation jusqu'ici absolue de tout résultat économique et pratique, malgré tant d'efiPorls, de savoir et d'argent dépensés.

Est-ce donc là la faute des chargés de missions ou des hauts fonctionnaires dont le rôle est dcles patronner et les couvrir? Non. Et le mécompte incombe, peut-on affirmer, à notre compréhension de l'administration générale en matière de colonies. Si la somme de travaux et d'argent que représente l'ensemble des missions organisées depuis

i68 l'outillage kconomique

nolro ponétnilion au Gonp;o a ahouli à un rt'sullat nul, au point que nous n'y possédons même par. un embryon d'aménagemenls, c'est qu'il ne suffit pas d'envoyer des groupes d'hommes de valeur chargés d'étudier sur place tel ou tel pro!)lème. Quand Jes charges de mission ont rempli leur programme et résumé leurs travaux en un rapport plus ou moins volumineux, leur rôle, à eux, est terminé. Et l'utilité de ces travaux n'apparaît plus que par la sanction matérielle qui leur est donnée. Or, si vous mettez le nombre et l'importance de ces missions, la qualité individuelle de leurs membres en regard de l'absence de sanctions pratiques à l'heure actuelle, vous voyez apparaître le vice de notre organisation. Nous manquons, en Afrique Equatoriale — et ailleurs — de plan d'ensemble, parce que les dirigeants directs de nos affaires coloniales sont éphémères dans leurs postes. Quel est celui d'entre eux qui a devant lui ce ft temps matériel de faire œuvre utile », dont parle si justement M. Al. Charlin. A plus forte raison, quel, d'entre eux, bénélicia jamais de ces dix années d'action que notre confrère peut, sans exagération, représenter comme un minimum, p(jur que le personnel dirigeant soit en mesure d'agir avec eflicacité? La réponse est acquise d'avance.

Un Gouverneur Général, un gouverneur, ont décidé l'étude de telle question, et mis au service (!c cette étude les compétences et les ressources nécessaires. La plupart du temps, ils le font dans cet état d'esprit des partMils âgés qui élèvent des enfants avec la perspective île ne pas les voir

l'outfllage économique 169

s'établir. Et c'est, neuf fois sur diXjCe qui arrive : l'enfant naît quand le père a disparu. Un successeur survient, qui, lui, n'a ni conçu ni suivi Tœuvre visée. Il a des vues autres, des préoccupations différentes. Et quand la mission s'est acquittée, le plus souvent avec lionneur, de sa lâcho, quand elle remet un beau rapport, l'infortuné et cçlorieux l'actum s'en va rejoindre, dans l'antre où des monceaux de paperasess stériles dorment leur dernier sommeil, d'autres rapports, non moins méritoires, que iiul ne verra jamais... en admettant qu'on les retrouve un jour, règle qui souffre certaines exceptions, comme j'en ai eu l'exemple.

Puis, en r^dmcttant que le gouvernement local suive et soutienne le projet étudié, reste à obtenir l'agrément du ministère. Ici, soitdit sans renouveler d'oiseuses critiques sur le fonctionnement des administrations centrales françaises, l'affaire subit une nouvelle série d'avatars. Parfois, le ministre a changé, et tel projet, auquel le prédécesseur avait donné son assentiment et son appui, n'intéresse plus, mais là, plus du tout, son successeur. Des obsèques discrètes sont faites à cette affaire pour laquelle se seront<iémenés, auront fait des sacrilicss, parfois pendant des années, et les gouvernements locaux, et leurs collaborateurs des missions. Il faut compter aussi avec l'intervention des bureaux de l'administration centrale, dont Tinfluence n'est pas toujours favorable à des initiatives appréciées avecd'autant moins de sûreté que les juges ont le plus souvent manqué jusqu'ici de cet élément indispensable d'appréciation que

donne laconiiaissancc supérieure, parce qu'acquise .sur place, (les choses.

Eiidn, si Je projet a victorieusement franchi le dédale de ces obstacles, il lui faut encore parfois obtenir la sanction parlementaire, dans un milieu où les préoccupations et même, dirai-je,lcs nécessités de la politique, le défaut de préparation à l'étude (les questions soumises ne laissent pas toujours un rôle suffisant au seul objectif des intérêts en cause.

Un élément pourrait contrebalancer les conditions défavorables à l'éclosion matérielle de tant de projets qui intéressent au plus haut point l'avenir, quand ce n'est pas l'existence, de nos colonies : c'est l'intervention effective des intéressés directs, c'est-à-dire celle des colons eux-mêmes, collectivités et individualités. On sait do quel poids léger pèse cet élément, si important cependant, dans les décisions et leur exécution, en tout ce qui touche à notre domaine colonial.

Certes, je ne vais pas jusqu'à prétendre que le système britannique, avec sa conception de l'autonomie coloniale exprimée par le Self-Government, soit intégralement applicable à notre mentalité de Latins centralisateurs... et centralisés. Je soutiens seulement, en me basant simplement sur les résultats et sur maintes opinions plus autorisées, que lo système actuel est mauvais, parce qu'il engcnclr»^ la stérilité des efforts. 11 doit donc être modifié,

comme jo m'efforçais do le démontrer tout à l'heure, dans le sens de la stabilité et de la spécialisation, par colonie, des fonctionnaires, ainsi que par la plus large autonomie donnée à nos colonies dans l'administration de leurs intérêts.

Et à qui réfuterait cette théorie, je' répondrai par l'exemple des résultats obtenus, par l'essor des colonies étrangères qui ont appliqué ces principes.

Ce n'est pas tout encore : Autant que possible, — j'insiste sur cette restriction, — il serait souhaitable que, pour être justifiée, toute mission ayant trait à Pexécution ultérieure de grands travaux ne fût constituée que si l'on a la certitude d'une réalisation financière éventuelle du projet visé : théorie, faut-il ajouter, qui peut seulement découler de l'octroi, si tempéré soit-il, d'une autonomie coloniale aussi large que possible.

En janvier 1911, cinq missions opéraient en Afrique Equatoriale :

Une mission, qui fonctionne depuis 1909, est consacrée à l'établissement de postes de télégraphie sans fil à Brazzaville et à la Pointe-Noire.

Une mission hydrographique étudie, depuis le mois de mai, les travaux d'aménagement des ports et rades maritimes de la colonie : elle doit reconnaître, en vue de la création des ports, Loango, Pointe-Noire et Libreville, puis Cap- Lopez.

i-]! î/otjTiLi.Ann; r.coNOMiour,

Une autre mission liydrograpliiquc est chargée d'étudier les cours du Congo, de l'Oubang-ai et de la Sanglia et d'établir les projets d'installation à faire à Brazzaville, à Oiiesso, à Bangui, pour faciliter les opérations du commerce.

Deux voies ferrées ont été mises à l'étude : la première allant de Brazzaville à la côte, par Mindouli, M'Boko Songlio, les vallées de la Loudima et de la Louémc ; la seconde allant de la Sangha au Gabon.

La mission du railway de Brazzaville à la côte est, en quelque sorte, privée; elle émane de la société des Batignollcs sous le contrôle de l'administration. Celle chargée d'étudier d'une manière préliminaire le tracé d'Oucsso à l'estuaire du Gabon relève du gouvernement, et est commandée par un capitaine d'artillerie coloniale.

Je parlerai succiiictcnieiit du réseau télégraphique existant, ou à créer en Afri(iue Equatoriale, M. le gouverneur général Merlin, dans son discours d'octobre 19 10, aexposé comment seraient utilisés les fonds, — 1.800. 000 fr — prélevés de ce chef sur l'emprunt de ^1 millions :

(Construction do 2.909 kilomèlresde lig-nes télégraphi- (|iics destinées à relier les diverses parties de l'imnicnso domaine: déjà, ces travaiix sont en cours d'cxéc-ntion acLive, et, en 191 1, Brazzaville sera en comniinuLalions i'lo(-lriques avec lîaugui, jjuis avec Fort-Cranijiel, Forl- Arohaniljaull et autres contres des régions de IHUdiaii- ^•ui el du Tchad.

l'outillage économique 1 73

Pose d'un câble de goo kilomètres enti-e l^iljrcvillc et Loango-Polnte-Noirc.

L'emplacement de deux postes de télé^^raphie sans fil entre Brazzaville et Pointe-Noiro a été déterminé dès 1909 par un lieutenant d'artillerie chargé de ce soin. Le matériel a dû arriver dans la colonie en mars i91J.

A propos de la télégraphie sans fil, j'ai éprouvé quelque surprise devoir ce mode si économique et si sûr de communication demeurer inemployé jusqu'à ce jour au Congo : d'autant plus surpris que la pose et l'entretien des lignes télégraphiques y constitue un problème ardu, tant à cause des difficultés de la construction des lignes en pleine forôtque de l'action rapidement destructive de l'atmosphère sur les fils, sans compter le déhroussaillement fréquent exigé aux abords des lignes par la luxuriance de la végétation. Ceci dit sans tenir compte des incidents pouvant résulter de la malveillance indigène ou simplement des tornades, phénomène si courant là-bas.

Le plus significatif est que des essais de radiotélégraphie furent tentés en 1900. Ils sont consignés dans le rapport (n° 162, Office National du Commerce Extérieur, 1902), rédigé par M. Autran, alors gérant du consulat de France à Matadi.

Il y a un an, disait ce rapport, lorsque M. Magne, Inspecteur des télégraphes, eut construit la ligne télégraphique de Loango à Brazzaville, il étudia sur place les moyens de mettre en communication le Congo français avec le Congo belge en traversant le I-*ool.

Après [)lusieurs semaines d'excursioiis et de travaux

174 l'outillage économique

sur les rives et sur les eaux du Congo, deux projets lurent mis à l'étude.

Le premier projet avait pour but de relier les deux colonies au moyen d'un câble sous-marin, traversant le Pool de la mission catholique de Brazzaville a un lieu déterminé aux environs de Léopoldville.

Dans le deuxième projet, M. Magne se proposait de l'aire communiquer les deux rives du Congo avec un fil télégraphique qui traverserait le Pool avec deux ou truis parties.

Mais, depuis, la télégraphie sans lil a fait de rapides progi'ès, et un troisième projet vabicnlùt être étudié sur les lieux, par M. Magne lui-même, qui est attendu à Brazzaville dans le courant de l'année prochaine.

Qu'advint-il de ce troisième projet? M. Magne relourna-t-il même au Congo? Je l'ignore.

Ce qui est certain, c'est que, avec notre déplorable inaptitude, non pas seulement coloniale, mais bien nationale, mallicureusenicnt, à passer des projets, des rapports et des palabres aux actes, rien n'a été exécuté, à ce point de vue non plus, dans les dix ans qui se sont écoulés depuis la mission Magne.

Une raison m'a été donnée de cette inaction, convient-il d'ajouter; elle ne vaut, en tous cas, que pour la région forestière ; on aurait reconnu l'inapplicabililé de la radiotélégra})hie, à travers la foret équaloriale, dont la haute et dense végétation serait un obstacle à la transmission des ondes, auxquelles l'hunudité intense ctia tension éieclri- (jue do l'atmosphère seraient également C(ui. traires. Gela ost-il exact? Je n'apprécie pas; je iéj)M('.

L'essai nx'-riliiil en tons i-as irélic tenté, s ii ne

l'outillage économique 175

l'a pas été. II va, faut-il ajouter, l'être de nouveau, et un crédit de 200.000 francs lui est affecté. Notre progression vers le Tciiad, l'exemple des magnifiques résultats obtenus dans le monde entier en cette brandie nouvelle de la science appliquée commandaient depuis plusieurs années déjà une tentative dont la réussite eût été grosse, à tous égards, des plus bienfaisantes conséquences.

Deux missions hydrographiques fonctionnent actuellement en Afrique Equatoriale, avons-nous vu. La première, commandée par un lieutenantde vaisseau, ayant sous ses ordres quatre enseignes et un lieutenant d'artillerie, est constituée depuis avril 1910 ; elle est chargée d'étudier les travaux d'aménagement des ports et rades de la colonie. Elle doit aussi rechcrclier les améliorations à apporter au cours de l'Ogôoué.

Les services que rendra cette mission demeurent subordonnés à la suite qui sera donnée à l'aménagement général de notre colonie. De plus, l'hydrographie de la côte du Cabinda portugais à la Guinée espagnole est, paraît-il, fort incomplète ; la mission peut donc, de ce côté, tout au moins pour certains points, faire œuvre utile.

Quanta la Mission hydrographique du Congo, elle a pour objectif « d'étudier le cours du Congo, de rOubangui et de la Sangha,les aménagements à y faire et les ports fluviaux à y établir, les améliorations à apporter au seuil de Zinga, au cours de la Sangha, entre Ouesso et Bayanga, et d'établir les projets d'installations à faire à Brazzaville, à Ouesso et à Bangui pour faciliter les opérations

i']6 l'outill\gk éco.nojiique

{l'emljarqucment ol de débarquement du commerce. »

Elle est dirigée par un ingénieur hydrographe de la marine, que secondent plusieurs enseignes. Un groupe de marins est attaché à la mission. Elle est dotée d'un très important matériel, amené d'Europe. On lui a, de plus, j'en ai fait mention, alTeclé un ancien ferry, le Dolizie, après remise en état aux clianticrs belges de Léopoidville.

Eu réalité, on le voit, le but do cette mission est double. Une partie de son programme, celle qui a pour but l'aménagement des ports, est du domaine des travaux publics. La seconde, concernant l'amélioration du seuil de Zinga, relève de l'hydrographie fluviale. Quant à l'étude des cours du Congo, de l'Oubangui et delà Sangha, ces fleuves étant connus et couramment fréquentés par la uavigation à vapeur depuis plusieurs lustres déjà, on doit inférer que la mission a pour objectif, dans ce domaine spécial, d'examiner les conditions possibles d'un balisage, afin de rendre les conditions de navigation plus favorables.

La lâche de la mission sera facilitée, en ce qui concerne l'établissement d'installations do débarquement à Brazzaville, par le concours, intéressé au premier clief, des armateurs. Ceux-ci et leurs capitaines connaissent en elTet à merveille le régime du Pool, les points les plus favorables pour l'atterrissage et la manutention. Ils ont leurs iilécs faites, et justifiées parla sanction de la pratique, sur les aménagements appropriés, à établir; d'autant mieux (|ut', saut 1rs vapeurs de la Mission

( l.il liiiliiiiit'. i|(»i|i !•• sl.il ioinii'MUMll l'sl siliir (Ml UU

point placé un pou en aval do la partie de la ville appelée la Plaine, toute la tlottille française a adopte comme stationnement la berge comprise entre la Société hollandaise en amont et les Messageries en aval, ce qui circonscrit singulièrementles éludes de la mission hydrographique, pour cette partie de son programme.

En outre, un champ intéressant s'ouvre à ses observations, au point de vue(( travaux publics», par le nécessaire établissement d'un slip qui libérera la flottille française de la sujétion, onéreuse et un peu humiliante, des puissants moyens d'action que les Belges ont su se ménager à Léopoldville.

Déplus, si le chemin de fer projeté s'exécute, des appareils de levage d'une certaine puissance seront indispensables. Ici encore, on trouve matière à un intéressant travail relevant du génie civil.

A Bangui et à Ouesso, il y a peu de chose à faire. Une simple appropriation de la berge, quelques bittes d'amarrage, et c'est tout. Les marchandises passant en ce point sont forcément fractionnées par petites charges, et aucune installation de manutention n'est à prévoir.

L'étude du cours du Congo, de l'Oubangui et de la Sangha peut rendre les plus grands services si elle aboutit au balisage de certaines parties de ces fleuves, où la navigation est parfois fort délicate.

Evidemment, aucun ouvrage de ce genre ne saurait être entrepris dans toutes les régions oiile lit est encombré de bancs do sable dont la disposition change à chaque crue. Là, on navigue « à

lyS l'outillage économique

la perche ». Les échoiiages, fréquents aux basses eaux, ne tirent pas à conséquence.

Par contre, en certains endroits, un balisage rendrait de précieux services : dans le Couloir, par exemple, depuis l'amont du Pool jusqu'à l'embouchure (lu Kasaï, et même celle de la Léfini.

Ici le Congo, encaissé entre deux rives abruptes, est entraîné par un courant violent. Le lit du fleuve y est parfois semé de dangereux « cailloux », qui affleurent, aux basses eaux. Pas de mouillages en plein Congo. Il faut mouiller près de terre; seulement, les berges sont, sur presque toutle cours duCouloir, hérissées derochess'étendant loin au large, et, sans être absolument rares, les mouillages, que rien n'indique, sont espacés. Qu'éclate une de ces tornades, parfois d'une effroyable violence, dont le phénomène n'est pas rare sous les tropiques, et, sans indications de refuge, un bateau peut se trouver fort gêné. Maints accidents l'ont prouvé. Un balisage serait donc là d'un secours précieux, comme dans une mesure moindre, dans le Haut-Onbangui, entre Zinga et Bangui, et dans la Haute-Sangha, entre Likilemba et Ouesso.

Mais une (juestion se pose : question dont le caractère n'a certainement pas échappe au gouvernement général : c'est que le Congo, du Pool à Liranga, et l'Onbangui, de Liranga à Bangui, et au-delà, sont fleuves internationaux. On pourrait presque en dire autant delà Sanghaet du N'Goko, jusqu'à Dzimou et Molondou, puisqu'ils sont la voie d'accès des Allemands vers le Sud-Est de leur CîimeroiHi. Du Pool au Kassaï, les intérêts

des Belges à la reconnaissance et à l'aménagement du fleuve sont au moins égaux aux nôtres, sinon supérieurs par le tonnagede leur flotte. Leur participation aux frais d'études, à l'établissement du matériel de balisage, puis à son entretien, devrait donc, équitablement, intervenir largement dans les dépenses. A moins que nos voisins n'excipent du fait que, étrangers à l'initiative, ils l'entendent demeurer à l'exécution... quitte à en profiter après ; procédé considéré comme peu excusable chez les particuliers scrupuleux, et dont un gouvernement doit être préjugé incapable. Il existe en maints passages du Congo, je dois le mentionner,deux routes: la route belge et la route française, fort distantes souvent l'une de l'autre, par la largeur même du fleuve. Mais dans la plupart des cas, et notamment dans le Couloir, on ne concevrait pas bien un balisage n'intéressant qu'une des rives et dont les services seraient dans ce cas singulièrement diminués.

En ce qui concerne l'intervention allemande, le fait de la solliciter se présente évidemment dans des conditions plus délicates, encore qu'une certaine participation, à déterminer, de nos voisins du Cameroun soit parfaitement légitime : d'abord affaire d'argent, à nos yeux, évidemment ; puis ce scrupule qu'il y a à tirer les marrons du feu pour autrui, lequel ne vous en sait généralement aucun gré, comme on sait.

L'étude des améliorations à apporter au seuil de Zinga, en avant de Bangui, offre un intérêt de premier ordre,.surtout depuis que notre expansion vers le Nord a fait du chef-lieu de l'Oubangui-

l8o I/OUTILLAGE ÉCONOMIQUE

Cliari-Tchad un point de transit do grande importance, et qui, si nos prévisions d'avenir se réalisent, n'en est encore qu'à sa période de débuts.

D'ailleurs, soit dit en passant, Bansrui est devenue, en ces deux dernières années, sous l'impulsion énergique et éclairée de M. le gouverneur P. I. Fourneau, une jolie citécoloniale,bien tracée, dans sa rapide expansion. Or, pendant une partie de l'année, la navigation doit s'arrêLer à Zinga, près et en amont de Monguumba ; un transbordement est donc nécessaire de ce dernier point à Bangui, puis au bief supérieur, que dessert aujourd'hui jusqu'à Mobaye la tlottille de la Compagnie des Transports généraux du Congo-Oubangui.

L'importance, appelée sans doute à grandir rapidement, de nos affaires dans le cœur do l'Afrique donne par conséquent un haut intérêt à tout ce qui pourra, dans une mesure quelconque, seconder notre action et améliorer nos moyens de communication avec ces régions encore lointaines, vers lesquelles la sollicitude de la métropole doit se tourner, d'autant plus que nos armes y implantent, en ce moment même, notre établissement.

Si les travaux de la mission d'bydrograpbie fluviale ont pour résultat la sup[)rcssion du transbordement à Zinga, un grand service aura donc été rendu à la colonie.

La même observation s'applique aux au-delà d'Ouesso, on ce transbordement s'impose en permanence, mais où, par contre aussi, le service est assuré par deux fortes unités des Messageries Fluviales : /e liracza et le Cholct .

L OUTILLAGE ECONOMIQUE lOI

Dans cette partie, plus spécialement, la participation allemande à nos frais serait logique : « moralement due », comme on dit entre parties privées.

Je ne parlerai pas des deux missions qui étudient actuellement chacune un tracé de raiUvay — la première, Brazzaville-Océan; la seconde, Ouesso- Libreville — pour la bonne raison que je ne saisoii en sont leurs travaux. D'ailleurs, la seconde de ces missions, et M. le gouverneur général Merlin a eu soin do le spécifier dans son discours, est une simple « reconnaissance, efFectuée préalablement à l'établissement d'aucun projet ».

Quant à la première, qui était en fonctions lors de mon passage, et dont j'ai pu constater les travaux dans la région du D'Joué, elle pourra les mener jusqu'au point « obligé » dans la direction de la mer, quel que soille port choisi, c'est-à-dire Mindouli, ou, à la rigueur, Madingou ; mais il lui sera sans doute impossible de pousser plus loin, tant que le point d'aboutissement maritime n'aura pas été déterminé.

Ceci m'amène à examiner comment peut se concevoir l'ensemble de l'aménagement économique de notre empire congolais.

Pour l'économiste, notre Afrique Equatoriale, dans son état actuel, se divise en quatre parties, très tranchées :

Lo Gabon : fertile, en contact avec la mer dans presque toutes ses parties, grâce à son réseau fluvial et lacustre'; pays tout désigné pour la mise en valeur agricole immédiate, et qui doit, si nos efforts sont coordonnés et bien compris, récompenser, sous ce rapport, par les plus beaux résultats, les initiatives qui se seront consacrées à cette œuvre.

Puis, la partie montagneuse et minière, — dont les Belges ont su gagner la base par leur railway Boma-Louali-Vallée du Ciiiloango, — et que nous retrouvons, sur notre territoire, dans la région de Mindouli-Rcnéville, au nord-est de Brazzaville, sans qu'il soit possible encore de déterminer les limites et l'importance de ce bassin minier, dont l'existence constitue à elle seule un fait de la plus haute portée.

Ensuite, la région forestière, qui, abstraction faite de la partie du Gabon recouverte elle-njème par la forêt, commence au Pool, et, plus exactement, à l'embouchure do la Lobaï, occupe tout le bassin congolais pour aboutir à la frontière-ouest du Cameroun, à l'Est, et aux premiers contreforts de la région centrale africaine, vers Ouesso, d'une part, et Bangui, d'autre part.

J'ai dit la richesse naturelle, incalculable dans son évidence, de cotte région de la « Mine do l'Air «.Richesse exploitable senlemciit dans ses ()roduits de grande valeur sous un jtetit volume, tant que l'accès direct sur la mer ne lui aura pas été procuré.

Enfin, on peut englober, au j)oint de vue économi(jue, on une seule et même légion, lt)ules nos

l'outillage économique i83

possessions situées au delà de la forêt équatoriale, donc rOubangui, le Chari et le Tciiad, puisque cette partie de notre empire africain, encore d'ailleurs à la période de première occupation, ne saurait être, pour un temps indéterminé, à même déjouer, dans le mouvement commercial de notre colonie, d'autre rôle important que celui dérivé de ses ressources répondant à une consommation locale, et de ses besoins administratifs et militaires,sans doute en partie compensées par un rendement fiscal, dans un avenir quelconque.

D'une telle division, fort inégale à coup sûr, mais expression matérielle de notre situation économique dans ces pays, découle le plan même des aménagements d'intérêt public qu'elle impose.

Jusqu'ici, en dehors du Gabon, la vie extérieure de notre Afrique Equatoriale a tout entière reposé sur le railway belge de Kincliassa à Matadi,et sur ce dernier port. En dehors du point d'amour-propre, fort légitime, on en conviendra, qui dérive de notre assujettissement absolu à une entreprise étrangère, les inconvénients d'une semblable situation sont graves, multiples et sautent aux yeux, quelque gré que nous puissions savoir à nos voisins de nous avoir, depuis plus de douze ans maintenant, et pour longtemps encore, quoi qu'il advienne de nos résolutions, fourni le moyen d'occuper et d'exploiter notre colonie, "ràcG au rail dont nous devons le bienfait à leur

i84 l'outillage économique

énergie et à leur ténacité. Car, « ce penny, que Stanley n'eût pas donné de tout le Congo, sans un railway », nous l'eussions encore bien moins donné, nous, de notre Afrique Equatoriale, dont la niélropolc commence seulement à soupçonner la valeur. Le Matadi-Kinchassa a donc été le plus puissant instrument de notre pénétration dans noire colonie, puisque, sans lui, l'œuvre des premiers pionniers auxquels nous sommes redevables de notre établissement dans cette partie de l'Afrique fût demeurée stérile. Aussi lourd que puisse être le tribut payé par nous à celte affaire depuis sa fondation, il représente donc la juste rémunération de l'appoint qu'elle nous a apporté dans noire œuvre de colonisation.

Mais les clioses ont changé, en douze ans. Et prodigieusement. Le Congo n'est plus, tout au moins dans la plupart do ses parties, le pays mystérieux, sur le caractère et la capacité de rondement duquel nul n'était fixé. On y accède, on pénètre dans les parties reculées de ses fleuves là où, hier encore, il fallait des semaines et des mois de pirogue, avec autant d'aisance, de sûreté et de confortable qu'en bien d'autres contrées depuis longtemps ouvertes à la civilisation blanche.

Notre Afrique E(juatoriale en est arrivée à un degré de son développement où, abstraction faite de tout sentiment de mégalomanie impérialiste, on ne saurait plus admettre qu'elle ne soit pas maîtresse de ses communications avec l'extérieur. D'ailleurs, les inconvénients do la situation présente, bienfaisante au début lors(ju'o!le remplaça la route des caravanes, nécess liro tant que nous

l'outillage ÉCONOMiyUK l85

n'aurons pas créé chez nous l'ontillago que comporte la maîtrise de nos transports, est grosse d'inconvénients, à même de peser lourdement, dans l'avenir surl'expansion de notre possession.

La ligne belge est arrivée, depuis longtemps déjà, à son maximum de rendement. Il est bien (jucstion de la transformer en voie normale, simple ou double, et de recourir à la traction hydroélectrique. Travail de très longue haleine, qui ne changera pas grand'chose à l'encombrement présent si le Katanga rend ce qu'on en espère et jette sur le réseau un supplément do trafic, dont l'importance ne saurait s'évaluer dès aujourd'hui^ mais sera sans doute considérable.

La création décidée, de Matadi au Pool, d'une canalisation destinée à y amener les pétroles, substitués au bois, et, peut-être, partiellement, au charbon, pour le chauffage des bateaux et des machines, allégera bien le chemin de fer d'un trafic appréciable, mais juste suffisant, sans doute, pour parer aux besoins, chaquejour plus grands, du mouvement.

il n'en demeure pas moins que, parlaforcemême des choses, par l'inévitable engorgement, peut-être aussi parla tendanceque quiconque aàservirautrui après soi, tout notre trafic est l'objet de retards permanents et considérables. Nous sommes à la merci des tarifs d'une compagnie étrangère, dont le concours peut quelque jour — tout arrive — nous faire défaut en cas de complications politiques. A ceux qui nieraient cela, je rappellerais tels incidents auxquels donnèrent lieu déjà lepassage, sur le réseau de l'Etat Indépendant, d'armes

i86 l'outillage économique

et de munitions, voire de certains de nos délaclienient militaires. Enfin, le transbordement à travers le Pool constitue une aggravation de charges et de relards forcés qui pèsent d'autant sur notre vie administrative et commerciale.

Il y a là, vous le voyez, une situation tout à fait inférieure pour nous, onéreuse pour l'exploitation générale de notre Congo, et non exempte de périls devant certaines éventualités, évidemment impossibles à prévoir dès aujourd'hui, mais parfaitement vraisemblables.

Delà à conclure à la nécessité de mettre notre Moyen-Congo, l'hinterland du Gabon et l'Oubangui-Chari-ïchad en contact avec la mer par une voie qui nous soit piopre, il n'y a qu'un pas dont l'évidence s'impose avec une force bien propre à augmenter le regret du refus, demeuré inexplicable, jadis opposé par nous, lorsque la proposition nous fut faite de faire passer le railway sur la rive droite, par notre territoire! Celte rive droite, qu'il nous était si facile do conserver jusqu'à son extrémité maritime, et dont, faute de vouloir, nous avons laissé échapper la possession, de tant d'imj)ortance cependant; cela parce que, à celte époque, nul, sauf quelques apôtres, ne croyait àl'avcnirde l'Afrique Eqiiatoriale ; la métropole en soupçonnait à peine l'existence. Aujourd'hui, les Belges ont établi là leur capitale : ils ont édifié les très coùleuscs fortifications do Ghinkakassa; ils paraissent disposés à faire un elTorl,en apparence assez injustifié, en faveur île Banane. L'heure est passée pour nous. Tournons-nous donc vers le présent, v(.m's l'avenir avec la volonté d'aboutir.

l'outillage égonomtque 187

L'organisation des diverses et importantes missions dont j'ai parlé précédemment est la preuve matérielle que cette volonté existe en haut-lieu.

Quelle que puisse être la valeur du personnel qui compose ces missions, l'autorité des personnalités qui les ont décidées et la largeur des vues ayant présidé à leur constitution, il est cependant permis de se livrer à une coordination théorique de leurs travaux, et de se demander comment peut être conçue cette accession vers la mer sans laquelle tous les pays situés en dehors du bassin navigable de l'Ogôoné demeureront en un état de lent développement confinant à la stagnation.

Je néglige tout de suite l'étude du tracé Ouesso- Libreville, tracé intéressant profondément le déveioppementfutur du Moyen-Congo septentrional, (le rOubangui, du Tchad et du Territoire Militaire. Mais, ainsi qu'a eu soin de le déclarer M. le gouverneur général Merlin, comme il s'agit là seulement d'une reconnaissance, d'autres objectifs priment de beaucoup celui-là, par leur importance immédiate.

Le point do départ de la ligne ferrée qui doit desservir notre Congo est et no peut être que Brazzaville. Là est la base du rayonnement fluvial, au service duquel existe une flotte dont j'ai dit l'importance à ce jour, et qui, depuis longtemps déjà, dessert avec une régularité répondant à toutes les exigences du trafic commercial et des

besoins militaires provoqués par notre expansion vers le Nord, une immense région, depuis le Sud- Est du Cameroun et Bayanga, jusqu'à Mobaye, dans le Haut-Oubangui.

Qui saurait prédire ce que sera le mouvement commercial condensé sur le Pool, le jour oii l'exploitation industrielle intég-ralc des incommensural)les ricliesses forestières du bassin congolais aura été mise en jeu? Puis, sauf dans le massif du D' Joué, le sous-sol de ce pays n'a livré encore aucun de ses secrets. Toutes les espérances de ce C(jté demeurent donc permises. El, sans préciser de délai, on peut néanmoins escompter le jour 011 ces territoires du Haut-pays, jusqu'au Tchad, joueront un rôle dans l'existence économique de notre colonie. Car, enfin, on ne doit pas supposer que la difficile occupation de ces loiulaincs régions ait un simple but d'impérialisme platonique ?

Donc, à l'exclusion de tout autre pi'ojel uans un avenir quelconque, Brazzaville resle ïi: seul point de départ obligé de noire futur cliemin de fer.

Aucune controverse n'existe, d'ailleurs, sur ce point, je crois.

Maintenant, quel doit être le j)oint d'aboutissement à la mer ?

Ici on ne pouri'ait j)liis invocjuor la même unanimité d'opinion. Les divergences les j»lus vives se manifestent au conirairc.

l'outillage économique 189

On a tout d'abord pensé à Poiiite-Noirc et à Loango. Ce choix s'expliquait doublement : on considérait le lieu dit Pointe-Noire, oii n'exisle aucune ag-glomération, comme naturellement favorisé au point de vue de l'établissement d'un port.

Le choix de Loango, lui, se justifiait par son rôle passé de tête de ligne de la route des Caravanes.

Mais ces deux points ont un môme inconvénient : c'estd'étre tout à fait « excentrés )) par rapport à notre colonie du Gabon. Et la voie qui y aboutira longera la frontière belge, puis la frontière portugaise, en laissant an Nord de son tracé tout l'hinterland gabonais. C'est là, contre ce tracé, une objection des plus sérieuses. Un chemin do fer colonial peut être considéré exclusivement comme un organe de jonction entre deux centres d'activité en négligeant complètement l'appoint des régions inlermédiaires, seulement s'il traverse exclusivement, de l'un àraulre,des régions désertiques ou improductives. C'est un peu le cas du Matadi-Léopoldville. Mais ici, il n'en va pas de même, et le railway projeté doit non seulement mettre le Pool, base de notre action congolaise, en communication avec la mer, mais sinon la provoquer, du moins contribuer à la mise en valeur par l'exploitation minière, forestière, et, plus tard, agricole, de toute la partie du Gabon desservie par le rail.

Loango et Pointe-Noire ont contre eux un argument autrement décisif encore : c'est que, en chacun de ces points, il faudra « construire » le port. On sait ce que représente de temps et d'ar-

iQo l'outillage économique

gent la construction d'un port, dans tous los pays du monde. Mais vous rendez-vous compte de ce que ce sera dans celui-là, oii rion n'existe; où tout, absolument tout, devra être apporté d'Europe; où la main-d'œuvre constitue, par sa rareté et sa médiocre qualité, une redoutable difficulté?

Puis, faut-il supposer qu'on attendra la lin de la construction du port, pour commencer le railway ? Car, enfin, on ne peut pas plus supposer qu'on débarquera le matériel surlaplage, en surfboats, avec dos moyens de fortune, que n'est admissible son transport par le Matadi-Kinciiassa, au prix qu'y coûte la tonne kilométrique.

Au demeurant, il est un fait qui coupe court à toute discussion : C'est la possibilité même d'exécution, dans des conditions pratiques, de ce port, aussi bien à Gap-Lopez qu'à Pointe-Noire. Or, je crois savoir — je ne dis pas : je sais — que l'avis de la nn'ssion aurait été défavorable.

Restent, sur la côte, en remontant vers le ÎSord, Mayoumba, Nyanga et Sette-Gama : plages nues, sans ai}ri, et où la barre s'avance loin au large. Rion à faire là.

Dans son discours, M. le Gouverneur général Merlin a dit, en parlant du programme de la mission bydrogra[)bique « maritime » : « Elle reconnaîtra, tout d'abord, la rade de Pointe-Noire et celle de Loaugo, en vue de la création d'un port (|ui puisse être, on mémo temps, le point terminus (l'une voie ferrée reliant Brazzaville à lOcéan. l'ille procédera ensuite aux mêmes travaux de re(>()nnaissance dans la rade de Libreville. »

Doil-on inférer de ce((e jdirase, 1res clair»* en

L OUTILLAGE ECONOMIQUE igi

elle-même, que Libreville aurait été envisagé comme termitins éventuel du chemin de fer ? Ou bien M. Merlin n'a-t-il voulu faire allusion qu'au rôle futur de Libreville comme terminus du chemin de fer, très vaguement projeté, d'Ouesso? La première supposition est, en tous cas, permise, et doit alors être rapprochée du passage du discours 011, parlant de Cap Lopez, le Gouverneur Général a dit : « Puis la mission se rendra à Cap-Lopez ; elle étudiera les aménagements à faire en ce point et les améliorations à apporter au cours de TOgôoué, etc. »

Ainsi donc, la situation se résumerait ainsi pour le moment.

Une mission mixte, privée et administrative, étudie un tracé, encore à son début, de Brazzaville vers l'Océan.

Pour que cette mission puisse continuer ses travaux, il importe que le port point terminus du railway soit l'objet d'un choix immédiat.

Loango et Pointe-Noire ne sauraient davantage convenir, pas plus pour les raisons que j'ai dites, que pour d'autres, d'ordre technique, que les autres points compris entre Loango et Cap-Lopez.

Reste donc Libreville... ou Cap-Lopez.

Voilà ainsi la question circonscrite. Examinons-la.

Lorsque Libreville fut créé, en 1849, par l'amiral Bouet, pour y établir les nègres esclaves libérés, évidemment ce brave marin ne soupçonna-

t-il pas f[ue sa création deviendrait iiii jour le g-erme de l'Afrique Equatoriale française, colonie immense, sinon très peuplée, en dépit des pronostics plus tard exposés au Parlement par M. Rouvier. Et si, dans la suite, Libreville devint la capitale de cet Empire colonial, ce fut parle hasard des circonstances, et non par la volonté, moins encore par le pressentiment, de son fondateur. Celui ci, de toute évidence, s'installa là comme il se serait instalTé n'importe où ailleurs. Avec cette réserve toutefois qu'il put avec raison se croire à l'enihouchure d'un vaste système lluvial. 11 se trompait, et son erreur est tout excusable. Le golfe du Gabon est un estuaire hydrocéphale auquel no manquent que des fleuves ; le Como, le Ramboe, qui s'y jettent, sont des cours d'une navigabilité réduite, et dont la pénétration dans l'intérieur est insigiiiliante.

A celte époque, plus loin de nous par les évcneinents qui la séparent du temps contemporain que par le nombre même des années, il s'en est fallu de quelques heures do navigation, que l'amiral no s'installât dans l'estuaire de l'Ogôoné ; un véritable débouché lluvial, celui-là, dont les ramifications eussent conduit, dès cette époque, notre action jusqu'au Congo, en nous dcuinant l'accès de la région de Franceville-Diélé, où les eaux du Haut-Ogôoué, dénommé là le Lébagui,et celles do l'Alima se rencontraient presque, comme pour tracer l'adduction naluicUe vers le grand fleuve africain.

C'est l'ignorance totale où l'on élait alors de l'intérieur du pays, (jui nous a immobilisés peu-

l'outillage économique 193

dant tant d'années sur les rivages de ce Gabon, qu'on songea un instant à abandonner. Ce fut, en 1875, la géniale entreprise de Brazza-Savorgani qui amena la découverte de la jonction du bassin de rOgôoué avec l'Alima et la Haute-Licona; exploration complétée, en 1879, par celle qui devait conduire, en 1880, notre grand compatriote d'adoption sur le Pool, à Brazzaville, et aboutir, en 1883-1885, avec le concours de l'illustre Ballay, à la formation diplomatique du Congo, en 1887 ; œuvre consolidée et étendue avec la collaboration du lieutenant Mizon jusqu'en 1897, date où de Brazza révint en France. Ainsi donc, si près de cinquante ans s'écoulèrent avant que, du Gabon, notre établissement en Afrique Equatoriale s'affirmât, la cause première en est-elle imputable à l'erreur qui nous fit choisir un cul-de-gac comme assise de notre occupation initiale de cette partie de l'Afrique.

C'est de cette erreur que, aujourd'hui encore, est menacée de souffrir notre colonie. Le choix de Libreville était excusable. Son maintien, jusqu'à ces dernières années, comme capitale de l'Afrique Equatoriale fut un non-sens, exactement défini par M. de Mandat-Grancey : « On ne sait pas pourquoi, ayant à gouverner le Congo, on fait résider le commissaire général à Libreville, car il n'existe aucune communication directe entre sa résidence et le Congo français. » D'ailleurs, Libreville, centre condamné par sa position même à végéter indéfiniment, répond encore aujourd'hui à cette description donnée par Pierre Mille : « Ce jardin de 8 hectares, ces trois ou

quatre maisons, ces quelques cases de nègres, ces ébauches de plantations, c'est pourtant la capitale du Congo français... »

Capitale devenue simple chef-lieu de gouvernement, mais où les « ébauches de plantations » ont affirmé leurs promesses, tandis qu'il ne reste pas grand'chose du Jardin d'Essai.

Quand de Brazza pénétra dans l'intérieur, ce ne fut pas de Libreville qu'il partit, mais de Cap Lopez, parce que Cap-Lopez est l'aboutissement du vaste régime fluvial qui s'étend jusqu'au bassin du Congo ; donc^ en même temps, le point par lequel le Gabon trouve lui-même son débouché vers l'extérieur.

Et si, en 1849, l'amiral Bouet avait établi à Cap- Lopez l'assise de notre futur Empire Noir, au lieu de s'installer à Libreville, nous eussions été amenés aussitôt à explorer tous pes cours d'eau : rOgôoué,leN'Gouni,ia Lebagni.rivinJo, l'Ofoué, et d'autres encore dont la reconnaissance nous eût conduits à la rencontre de ces mêmes affluents du Congo : la Licona, la Likouala, l'Alima, par lesquels nous devions accéder plus tard au Congo et asseoir notre domination. Seulement, nous y fussions arrivés seuls, en précurseurs. Stanley nous eût trouvés installés sur le Pool, quand il y parvint en 1877. Qui sait?Le Congo tout entier serait peut-être à nous, et nous eussions été sans doute conduits à occuper tout ce qui est aujourd'hui le Cameroun : c'est donc notre négligence seule qui a laissé devenir allemande cette vaste contrée, située aux portes de notre établissement du Gabon, sans que, en 70 ans, nous ayons jamais fait

l'outillage économique 195

acte d'occupation, jusqu'au jour récent, puisqu'il remonte seulement à 1884, où le docteur Nachtigal annexa ce pays au nom de l'Allemagne qui devait plus tard pénétrer jusqu'au Tchad et limiter notre expansion dans l'ouest du bassin de la Sangha et dans le N'Goko.

Au fait : Tesprit colonial est de date si récente en France que nous n'eussions peut-être pas mis davantage à profit notre établissement à l'embouchure de rOgôoué, et que nous eussions attendu la venue de l'homme qui devait nous donner notre Congo actuel. Cette considération, aussi peu flatteuse soit-elle pour notre mentalité nationale, est faite pour atténuer nos platoniques regrets.

Mais rien de ceci ne vaudrait si la Nature n'avait fait à notre colonie le don précieux d'un port admirable, vaste, abrité, profond, situé précisément au point de jonction du trafic maritime et du bassin de l'Ogôoué : cette rade de Gap-Lopez, dont nous avons tiré le moindre parti jusqu'à ce jour, et où le mouvement maritime s'est créé tout seul, par la force même des choses. Car, en pareille matière, ce sont les faits qui, d'eux-mêmes, se chargent de corriger les erreurs de jugement ou les négligences des hommes : alors que Libreville est demeurée telle, sinon depuis sa fondation, du moins depuis son érection en capitale du commissariat général, Cap-Lopez, au contraire, voit son mouvement grandir d'année en année.

igô

L OUTILLAGE ECONOMIOLE

Je reproduis les renseignements qui m'ont été donnés sur place à ce propos : pendant le dernier exercice, le tonnage brut qui a fréquenté ce port atteint 330.000 tonneaux et le trafic effectif exporté 70.000 tonnes, représentées presque exclusivement par des bois, il est vrai, les exploitations minières ou agricoles de l'binterland n'étant pas encore entrées dans la période du rendement normal.

Cap-Lopez réunit donc ces quatre caractères de la plus haute importance :

C'est un port tout fait, oii ont besoin seulement et pour un long avenir d'être prévus des aménagements de manutention et de levage; assez sûr pour que les ferry-boats de la Compagnie des Chargeurs Réunis puissent y demeurer mouillés en permanence.

Ce port est situé au point de contact des voies fluviales et lacustres de pénétration dans l'intérieur de notre colonie, en des parties immédiatement exploitables au point de vue agricole et minier.

11 est, et non pas Libreville, le point il'aboutissemontdésigné du chemin de fer partant d'Ouesso, si l'on doit exécuter quelque jour cette voie, d'intérêt ultérieur et mal défini à l'heure actuelle.

Enfin, quelques heures do navigation séparent seulement Cap-Lopez de Libreville.

La logique même, s'appuyant sur la force ilc ces considérations, conduit à cette conclusion for-

melle : Cap-Lopez sera le port futur rie l'Afrique Equatoriale, de même que Brazzaville, placée à la base du réseau fluvial conj^olais, en est la capitale, Cap-Lopez doit être le terminus du railvay Brazzaville-Océan actuellement à l'étude.

Loin de ma pensée l'intention d'affirmer qu'un pareil projet ne comporte pas d'objections : d'abord, il y en a toujours, à tout. Puis, la question de réalisation est trop imparfaitement connue pour que certains obstacles ne se révèlent pas, à l'examen plus aprofondi; obstacles à aucun point de vue insurmontables, certainement, en l'état actuel de perfection de la technique moderne.

Examinons donc dès aujourd'hui celles de ces objections qui peuvent être formulées :

La première est la question qui se pose de savoir si le pays se prête à la création d'une ville. Au point de vue topographique, aucun emplacement ne se présente plus favorablement : une plaine, unie comme un billard, c'est le cas de le dire, et qui semble prédestinée à l'édification par « blocs » ou par « cuadres », d'une de ces cités modernes à la belle ordonnance géométrique, dont le Nouveau-Monde renferme tant d'exemples, et dont notre Conakry est — en tout petit, mais si joli! — par excellence le type africain.

Je dois toutefois mentionner, pour être impartial, une allégation formulée devant moi par certaines personnalités très averties des choses de ce pays : le bas niveau de cette plaine l'exposerait aux inondations périodiques. Cette affirmation se trouve cependant contredite par ce que j'ai constaté personnellement : j'étais à Cap-Lopez au

igS l'outillage économique

moment des plus hautes eaux de l'Ogôoué. Or tout le pays situé derrière le village indigène <ie Mangi et les habitations européennes, factoreries ou administrations, était absolument à sec ; et je pus circuler sans encombre plus loin que n'ira jamais la cité nouvelle, d'ici bien des années. Le sol est constitué par du sable dur, recouvert, à l'époque où je l'ai vu, d'une herbe drue, et parsemé d'épais boqueteaux. Pas plus les deux ou trois agglomérations indigènes élevées le long de la baie que l'ensemble des bâtiments européens ne semblent même construits en vue d'une défense quelconque contre les eaux. La partie de la plaine située entre la petite cité actuelle et le cap proprement dit était en effet recouverte d'une couche d'eau, peu épaisse, que des drains convenablement établis auraient tôt fait d'assécher, ca admettant qu'on ait jamais besoin de ces terrains, dans un avenir auquel il serait prématuré de songer dès aujourd'hui. Les espaces maintenant disponibles paraissent devoir suffire aux plus lart.':es prévisions pour une période telle que, le jour où s'imposerait le besoin de recourir aux terrains inondés, Cap-Lopez serait devenu une grande ville, justifiant des sacrifices d'aménagement, mais, par ce fait seul, capable d'y suffire avec ses propres ressources.

Une seconde question se pose avec plus de valeur encore, puisque do la réponse que l'on y peut faire dépend le principe même de l'aboutissement à Cap-Lopez du chemin do fer projeté : le rail peut-il partir de ce point et par quelle voie peuton supposer possible son accès vers l'intérieur ?

Voici, d'après ma documentation personnelle, puisée aux sources les plus dignes do foi, les plus autorisées, comment se présente la solution de cette question.

Deux hypothèses différentes et, du reste, assez inégales, sont en présence :

Premier cas : Départ direct de la voie de Cap-Lopez en faisant passer la ligne entre l'Océan et le lac du Fernan-Vaz. Le terrain est plat. II faudra franchir deux bras de l'estuaire du Fernan- Vaz : l'un, le bras nommé Animba, a, aux hautes eaux, 1 kilomètre de largeur; l'autre, le Tchiagouma, 500 à 600 mètres.

Le passage de ces deux bras nécessitera en réalité des travaux d'art tout à fait courants, surtout avec le gabarit réduit qui sera adopté, et moins importants, pour citer un exemple métropolitain, que la traversée de l'estuaire de la Somme, de Noyelles à Saint- V^alery, par le raihvay départemental, dont le trafic est cependant réduit dans la mesure que vous pouvez supposer.

Donc, point d'objection de ce chef.

A l'extrémité du Fernan-Vaz, la ligne continuerait à suivre le bord de la mer. Terrain plat, jusqu'àlguela, oùla lagune fournirait 30.000 à 40.000 tonnes de bois, au minimum. A Iguela, un pont de 200 mètres franchirait le bras qui fait communiquer cette lagune avec la mer. La ligne gagnerait Setle-Gama, par un terrain plat, sans obstacle. La lagune de Sette-Gama peut fournir SO.OOO tonnes de bois. De Sette-Gama la voie remonterait vers la rive droite de la lagune, jusqu'en un point dénommé Bongo,sur la rivière de Sette-Cama,que

franchirait un pont d'une cinquantaine de mètres.

De là, ligne est à préciser. Rationnellement, elle doit avoir pour objectif de passer par le Haut- N'Gouni pour atteindre le bassin de la Louessé, affluent du Niari-Kouilou, et rejoindre la vallée du Niari un peu en avant de Loudima, d'où elle suivrait le tracé étudié jusqu'à Brazzaville, en traversant le bassin minier.

Notre Afrique Equatoriale se trouvera ainsi dotée du grand outillage économique sans lequel elle restera indéfiniment une richesse latente, à peine exploitée, incapable de répondre normalement aux sacrifices qu'elle impose au pays.

De Brazzaville, où se condensera tout le mouvement du bassin du Congo fran(;ais, les produits s'achemineront vers la mer, à travers des contrées elles-mêmes génératrices de trafic, pour aboutir à un splendide port naturel, déjà actif, magnifiquement placé au point do vue géographique, — en vertu de ce principe connu : « le mouvement des afraires attire et engendre leur progression », — fera entrer le Gabon, si méconnu, si déplorablement délaissé, parmi nos grandes colonies productrices.

Les hommes qui auront compris et exécuté ce vaste projet auront bien mérité du pays tout entier, et fait de l'Afrique Equatoriale « une des plus belles et des plus riches [)ossessions de la République française », suivant l'expression de M. le Gouverneur général Merlin.

Second cas : Certaines hautes personnalités coloniales pic'coniscnt, à iléhiul de la voie directe

L OUTILLAGE ECONOMiyUE 201

Cap-Lopez-Brazzavillo, un aménagement moins parfait, puisqu'il nécessiterait un transbordement, mais encore à même cependant d'assurer l'exploitation et la prospérité intégrales de ce pays.

Voici cet autre projet : Cap-Lopez reçoit les ferry-boatsdes Chargeurs Réunis desservant toute i'iinnée l'Ogôouo jusqu'à N'DjoIé, le N'Gouni pendant six mois de l'année jusqu'à Sindara, et le Fernan-Vaz, pendant cinq à six mois, à cause du niveau des eaux. Le percement d'une bande de sable de 500 mètres de largeur entre le lac du Fernan-Vaz et un bras toujours navigable de l'Ogôoué permettrait aux ferries la navigation toute l'année et assurerait, par l'exploitation forestière de la lagune du Fernan-Vaz, un trafic annuel de 30.000 à .^0.000 tonnes de bois.

A l'extrémité du Fernan-Vaz, vers la lagune d'iguela, se trouve une rivière, le M'Divié,dont le point extrême navigable est à 9 à 10 kilomètres de la lagune d'iguela. Un canal de 9 à 10 kilomètres permettrait la navigation de Cap Lopez à la lagune d'iguela, susceptible de fournir annuellement 30 ou 40.000 tonnes de bois.

L'exécution de ces quelques kilomètres de canaux se trouverait, au demeurant, singulièrement simplifiée par le faible tirant d'eau des bateaux qui effectuent cette navigation. D'un point à choisir sur la rive gauche de cette lagune, la voie ferrée pourrait partir pour suivre le tracé précédent.

En un mot, ce serait, en beaucoup plus vaste, le système qui a présidé à l'organisation de l'outillage de la Côte d'Ivoire, où la lagune sert de

trait d'union entre le port et le point do départ du clieinin de fer.

« On ne comprend pas, m'ont dit parfois les personnalités qui sont à la tête du mouvement commercial de l'Afrique Equatoriale, que cette situation exceptionnelle de Cap-Lopez n'ait pas attiré jusqu'ici l'attention des pouvoirs publics, »

On ne le comprendrait pas, en effet, si l'on ne savait combien chez nous les pouvoirs publics, par leur instabilité même, par l'incertitude de leur action, se trouvent entravés dans la conception de tout projet d'ensemble, et, plus encore, dans l'exécution d'une œuvre de longue haleine. Puis le rattachement étroit de l'action coloniale à l'administration métropolitaine surbordonne en tout l'intervention des pouvoirs publics au concours de la technique officielle, dont la réputation scientifique ne compense pas toujours le défaut de sens pratique, et, plus encore, la méconnaissance profonde des besoins économiques.

Que d'erreurs, que d'inactions, que d'argent dépensé en vain, en France comme aux colonies, ne devons-nous pas à cet état de choses, où le vice de l'organisation annihile trop souvent la valeur des individus. Sans doute, n'en sera-t-il pas toujours ainsi, au fur et à mesure que se perfectionnera l'éducation publique en matière d'intérêts généraux.

Il appartient à chacun de nous, — et ce refrain doit revenir comme une antienne, — de

l'outillage économique 2<j3

propager ces idées d'intérêt général, parce que, de leur pénétration dans toutes les couches de la société française doit éclore la plus larg-e expansion de notre pays : cette Plus Grande Franco, dont une sélection de nos compatriotes éminents ont fait leur devise.

Une sérieuse objection peut être faite au choix de Cap-Lopez comme terminus de la voie ferrée Brazzaville-Océan : 380 kilomètres environ séparent Brazzaville de Loango. Le tracé Brazzavilie- Cap-Lopez, comportera, autant qu'on puisse formuler une appréciation sur un parcours non encore étudié, 1.000 ou 1.100 kilomètres. C'est là seulement un peu plus de la distance qui sépare Libreville d'Ouesso, que l'on songe cependant bien à réunir quelque jour par le rail, puisqu'une mission étudie en ce moment même la question. Or, si l'on a pu envisager la possibilité d'une telle voie ferrée, destinée à traverser un pays encore imparfaitement connu et privée de tout le mouvement du Moyen-Congo, d'Ouesso et de Bangui jusqu'au Pool, et de celui de Brazzaville à la mer, on doit considérer comme un projet très normal celui qui consisterait à consentir un sacrifice à peu près égal pour assurer les communications de notre grande colonie tout entière avec l'extérieur.

Au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, au Sénégal et au Haut-Sénégal, nous avons fait les plus grands

sacrifices pour doter ces colonies d'un réseau ferré.

Ou sait dans quelle mesure le succès a couronné notre entreprise. Notre pays vient de consacrer par une inauguration solennelle, dont on peut seulement regretter letrop faible retentissement dans la métropole, une œuvre lui faisant le plus grand honneur: ce chemin de fer de 587 kilomètres qui, de Gonakry, va rejoindre le Niger. On connaît l'effort colossal, d'ailleurs disproportionné avec la longueur do la voie et les difficultés naturelles rencontrées, fait par les Belges pour conduire, coûte que coûte, le rail jusqu'au Pool, et celui qu'ils accomplissent en ce moment aux Grands Lacs. La presse a souvent entretenu le public de tout ce que les Anglais et les Allemands, nos voisins immédiats en Afrique, ont accompli, — et ce n'est qu'un début, — pour leurs chemins de fer africains.

Il est donc permis d'affirmer que la différence de quelques centaines de kilomètres ne doit pas amener à écarter un tracé quelconque, s'il est reconnu, — et j'insiste sur ce conditionnel, — que ce tracé sert de façon supérieure les intérêts généraux, ceux de la métropole comme ceux de la colonie.

On ne peut assurément pousser ce raisonnement jusqu'à affirmer que l'importance du capital immobilisé n'est pas un facteur de premier plan. Ce serait vouloir démontrer les clioses par l'absurde, et je n'y prétends pas. Par contre, il importe de faire valoir que, en matière d'aménagement économique d'un pays, on ne saurait envisager

l'outillage économique 2o5

isolément chacun des éléments formant le tout constitué par cet aménagement. Nous supposons donc que la mission hydrographique ait conclu à la possibilité de construire un port dans l'un des points qui lui ont été assignés comme champs d'études : la somme des millions consacrés à l'établissement de ce port, somme sur laquelle on ne saurait être fixé quant à présent, mais dont l'importance serait considérable, on en a d'avance la certitude par les précédents, ferait partie intégrale du coût global du railway, puisque port et railway forment un ensemble. De même, les capitaux immobilisés dans l'un et dans l'autre devront être également rémunérés. Leur total pèsera donc sur l'établissement des tarifs. Or, Cap-Lopez étant un port naturel, les fonds économisés parle fait d'éviter de formidables travaux hydrauliques viendront grossir d'autant les disponibilités affectées au railway. Cela est la logique même, n'est-il pas vrai ?

Reste une hypothèse : celle où, reconnaissant l'impossibilité d'établir un port à Loango ou à Pointe-Noire, on se rabattrait sur la solution d'un warf, comme à Cotonou et à Grand- Bassam. Non pas un warf d'accostage, comme à Matadi, mais un warf nécessitant le transbordement, par surfboats représente un outillage d'ordre secondaire, auquel on ne doit recourir que lorsqu'on ne peut songer à l'établissement d'un port, ou bien quand les intérêts en jeu ne sont pas très considérables, ce qui était, pour la première de ces considérations tout au moins, le fait du Dahomey et de la Côte d'Ivoire. Le séjour des navires en

206 l'outillage ÉCONOMigUE

rade foraine, le transbortlerneiil par baleinières, puis de celles-ci, par appareils de levage, sur le warf, sont des opérations lentes, coûteuses, assez aléatoires et restrictives d'une large exploitation. Quant au gain de temps, il sera, dans l'un et l'autre cas, considérable, puisque le trajet de Loango-Matadi demande plus d'un jour, et celui de Cap-Lopez-Matadij trois et demi, auxquels il faut ajouter au moins une journée de séjour obligé à Matadi.

La suppression de cette partie du voyage Cap- Lopez-Matadi est d'autant plus souhaitable que la navigation y est particulièrement délicate, et qu'elle limitera toujours le tirant d'eau des navires ; ceci non plus ne saurait être négligé, à une époque où la transformation rapide du matériel naval et l'augmentation constante des tonnages est fonction directe du taux des frets.

Autre point encore : on ne peut concevoir aujourd'hui un outillage maritime général sans un bassin ou un doci\. Jusqu'ici, nous ne possédons sur toute la côte Ouest de l'Afrique que la cale sèche de Dakar, trop éloignée pour être à même de desservir d'autres colonies que celles du gouvernement général de l'Afrique Occidentale. Et encore peut-on la considérer comme inutile à nos colonies du golfe de Guinée. A l'heure actuelle, en Afrique Equatoriale, nous sommes, sous ce rapport, et malgré la très grande antériorité de notre établissement, tributaires de la colonie allemande voisine. Nous devrons donc prévoir un outillage de cette nature.

Ici également, nous nous trouvons, ailleurs qu'à

Cap-Lopez, — je ne tiens pas compte de Libreville, et pour cause, — en face d'une impossibilité absolue : on ne peut songer à l'établissement d'une cale sèche, travail extrêmement coûteux, surtout en ces pays oii les grands travaux reviennent si cher. D'ailleurs, à Pointe-Noire, les hautsfonds vont loin au large; comme à Loango qu'une lagune sépare de la mer, on ne saurait donc songer à un établissement de ce genre. On devra recourir au dock flottant. Je ne sais pourquoi les techniciens officiels chargés de l'établissement de notre outillage public ont une prévention contre cet outii mobile, économique et sûr qu'est le dock flottant. En combien de points eussions-nous pu, en y recourant, nous économiser de ruineux travaux nécessités par de vastes, mais invariablement trop petites, cales de radoub, qu'il nous faut ensuite entretenir à grands frais. A l'étranger, au contraire, le dock flottant est couramment employé. J'ai souvenir d'en avoir rencontré un à Coronel, au Chili. Il était venu d'Europe, par Magellan, à la remorque de deux vapeurs néerlandais et devait être livré au Gallao. Cet exploit de navigation n'est, notez-le, nullement exceptionnel, et l'adduction d'un outil de ce genre sur la côte équatoriale d'Afrique est une opération tout à fait ordinaire. Mais un dock flottant nécessite un mouillage parfaitement sûr, et tout autre qu'une rade foraine. Ici encore, le choix de Cap- Lopez est donc indiqué, puisque, à part Libreville, à laquelle on ne peut songer, j'ai dit pourquoi et n'y reviendrai pas, aucune rade abritée n'existe sur la côte. On ne saurait non plus éluder cet

2o8 l'outillage égonomioue

outillage, ni demeurer tributaires, sous ce rapport, do nos voisins étrangers, en un centre appelé à prendre un grand essor maritime, si l'on en juge par les 350.000 tonnes qui déjà y fréquentent annuellement.

Une réserve est à faire, toutefois, sur le point de contact du railway avec l'Océan, ailleurs qu'à Loanuo-Pointe-Noire, dont le parcours est bien connu, puisqu'il suit l'ancienne route des caravanes : c'est la reconnaissance de la ligne, et la constatation qu'on ne se beurtera pas à de grandes difficultés naturelles. Aucune raison n'apparaft pour qu'il en soit ainsi, étant donné ce que l'on sait, jusqu'à présent, des régions à traverser.

Par contre intervient là un facteur de première importance, brièvement mentionné dans le cliapitre précédent, et sur lequel il importe d'insister: je veux parler du massif minier dontl'e.xploitation industrielle, succédant à le période desrecbercbes et des essais, vient de commencer à Mindonli, tandis que les travaux se poursuivent à Renéville avec énergie et activité.

Mais, perspective bautement encourageante, ce que l'on connaît des richesses niinéralogicjues dv cette contrée pourrait bien n'être que di- simples

prémices. Qui saurait dire à l'heure présente où vers le Nord et l'Ouest s'arrête la région minière? Il est acquis, en tous cas, qu'elle s'étend jusqu'au Cabinda, et que les Belges l'ont suffisamment déterminée pour décider la construction d'unrailway d'exploitation d'une centaine de kilomètres, de Boma versMayumbé.

Quelque soit le tracé adopté, il y a donc, dans la présence d'exploitations minières en la région qui s'étend entre Brazzaville et la mer, un facteur dont l'importance n'a pas besoin d'être soulignée, mais appelé à entrer en première ligne de compte dans les projets futurs.

Mais il est un autre élément dont l'intérêt ne saurait échapper ; c'est le chemin de fer de 150 kilomètres, construit par une entreprise privée, celle même qui exploite les mines de Mindouli, entre ce point et Brazzaville. Il y a là une initiative du plus haut mérite. Avec ses seules ressources,en un minimum de temps et de dépense d'autant plus remarquables que les moindres détails offrent une difficulté, en ces pays neufs où il faut tout faire venir d'Europe, ou bien créer sur place, à coups d'énergie et d'ingéniosité, la Compagnie minière du Congo français a accompli ce tour de force de pousser, à travers une contrée plutôt difficile, le rail jusqu'à 150 kilomètres du Pool ; elle est parvenue à grouper et à faire travailler, tant aux mines qu'à la voie, plusieurs centaines

210 L OUTILLAGE EGONOMIQUR

d'indigènes, qu'il fallut aussi nourrir; et j'ai dit combien le fait d'assurer la subsistance d'une agglomération de quelque importance était là-bas parfois peu aisée.

La compagnie ne pouvait, dans l'état présent des choses, n'envisager son trafic que par le Pool et le Matadi-Léopoldville. Elle devra donc transborder ses expéditions de Brazzaville à Léopoldville, où existent des installations d'accostage et de manutention, mais oi!i la navigation est si malaisée, ou bien àKincliassa. Elle possède actuellement à cet efFet, à Brazzaville, un remorqueur et une flottille de margotas. Le double transbordement, de la mine au Pool, du Pool à bord-Matadi, tout en constituant une lourde charge, sera, affîrme-t-on, aisément supporté, grâce à l'extrême richesse des minerais.

Le chemin de fer Brazzaville-Mindouli est seulement une voie d'exploitation industrielle. Il a donc été conçu et exécuté en dehors de tout objectif de service public. Sa voie est de 60 centimètres,écartemeultrès suffisant pour assurer un trafic considérable, puisque la voie belge est seulement à l'écartemenl de 75.

La ligne aboutit au fleuve, en aval de Brazzaville. Cola est sans doute provisoire, car aucune installation de débarcjuemcnt n'a été, je l'ai dit, établie en ce point ; pas plus qu'ailleurs, au demeurant. Lorsque le port projeté aura été exécuté, — le seul emplacement qu'acceptera vraiseniblablement l'armement sera celui situé en amont, au lieu dit « la Plaine w, — le railway de Matatli portera évidemment là son point d'aboutissement.

Il traversera alors Brazzaville dans les 4 kilomètres de sa longueur. Et certains Brazzavillais entrevoient déjà l'utilisation de ce parcours urbain en vue de l'organisation future d'un service de tramways reliant la Plaine au Plateau, en traversant le « Tchad » : les trois quartiers blancs de notre capitale congolaise.

Au fait pourquoi pas ? Les choses se passent ainsi à Borna, dans la traversée de laquelle le chemin de fer du Mayumbé fait office de tramway et oùil est même gratuit. Les habitants de Brazzaville n'en espèrent pas tant !

Le raihvay de Mindouli franchit le D'Joué à quelques kilomètres de Brazzaville. A cet endroit, la largeur et la profondeur du fleuve eussent nécessité un pont important. On y a renoncé, et, pour le moment, un grand bac suffit aux besoins. La voie a été établie avec un légitime souci de l'économie. Les courbes et les rampes y sont donc généralement raides, souvent plus qu'il n'eût été nécessaire, semble-t-il, pour arriver à un résultat identique. Cela pourra, du reste, se rectifier peu à peu, comme le font eux-mêmes les Belges sur leur Matadi-Léopoldville.De même les évitements sont réduits, pour l'instant, au minimum, et l'on a différé l'emploi de signaux et de télégraphe, l'usage du fil Brazzaville-Loango,qui longe la ligne, étant réservé rigoureusement au service administratif.

Tel qu'il est, ce chemin de fer de Mindouli constitue, on ne saurait trop le dire, une œuvre des plus remarquables, et qui fait le plus grand honneur à la hardiesse, à l'esprit d'entreprise, à

la valeur technique de ceux qui l'ont, avec des moyens relativement réduits, conçue et exécutée sans bruit, sans hécatombes, sans engloutissement imprévu de capitaux énormes. Son achèvement et sa mise en exploitation réj^uhère créent même un état de choses assez particulier : En effet, la mission chargée d'étudier le tracé Brazzaville-Océan suit une direction exactement parallèle et conliguë à celle du railvvay Brazzaville- Mindouli; elle doit passer de toute façon par ce deinier point, soit qu'elle se dirige ensuite sur M'Boko-Songho, les vallées de la Loudima et de la Ouémé jusqu'à l'Océan, comme il est prévu pour l'instant, soit que, de Mindouli, elle remonte vers le Nord. Si donc le projet du Brazzaville- Océan est exécuté tel que, notre colonie, après avoir été si longtemps privée du moindre bout de voie ferrée, verra sa capitale, tout comme les villes monstres, pourvue, sur luO kilomc'tres, de deux chemins de fer se doublant. J'igiiore si cotte perspective a été envisagée par l'administration. Elle prête assurément à examen, par l'anomalie à laquelle elle aboutit. En tout cas, la mission, restant évidemment dans le rôle qui lui était ..ssigné, n'en a pas tenu compte, puisqu'elle poursuit ses études vers Mindouli, et que le lieu choisi par elle pour le passage du D'Joué est situé à (juelques mètres de l'endroit oij se rejoignent par le bac, actuel et sans doute provisoire, les deux tronçons du railway minier.

.le me borne, ai-je besoin de le dire, à exposer la (jueslion en me plaçant au seul point vue de l'intérêt général, et très désintéressé personnelle-

l'outillage économique 2i3

ment de sa soltilion que je suis moi-même. De même que si j'y avais un intérêt, je le dirais sans amiîages, car je ne trouve rien de plus mesquin ni de plus contraire au bien public que cette sorte de fausse pudeur, niaise et puérile à la fois, que nombre de mes concitoyens affectent à l'égard des affaires; attendu qu'un pays vaut seulement par le nombre et la valeur de ses hommes d'affaires comme par l'importance de son mouvement économique. A notre époque, celui-ci est le principe même des choses : le reste n'est que contingences.

On voit, d'après ce qui précède, de quelle urgence est la détermination du port auquel doit aboutir le railway Brazzaville-Océan. La mission chargée de l'étude de ce tracé arrivera bientôt au point où il lui faudra s'orienter vers telle ou telle direction dont la détermination doit, ou maintenir ou modifier complètement le tracé primitif qui lui fut assigné lors de sa forraation.il serait souhaitable qu'une détermination fût prise aussi promptement que possible, afin que les travaux en cours ne rentrassent pas dans la catégorie de tant d'autres de ces efforts antérieurs, qui demeurèrent par la suite frappés de stérilité, faute d'avoir reçu la sanction de l'exécution matérielle.

Il me reste à aborder un point qui préoccupe à juste titre quiconque s'intéresse à l'organisa-

2i4 l'outillage économique

tien économique de nos possessions africaines : je veuxparler des conditions de revient et de construction du chemin de fer projeté, quel que soit le tracé adopté.

Une des causes, — très probablement la cause majeure, — ayant le plus certainement, et non sans raison, fait reculer jusqu'à maintenant les commissariats généraux, puis les g-ouverncments généraux, qui ont présidé aux destinées de notre Afrique Equatoriale, devant l'exécution d'un railway du Pool à la mer, fut l'impression, profonde et pénible à la fois, qui a longtemps survécu à l'établissement du railway belge. Ce chemin de fer de 390 kilomètres devait revenir à 25 millions; mais en coûta 80, peut-être plus ; on a môme affirmé: 100! Il provoqua une telle mortalité des travailleurs qu'on a pu dire, avec beaucoup d'exagération assurément, que « chaque travorso y représente une vie humaine » ; il dut seulement d'aboutir à la ténacité, au courage, à la haute valeur du colonel Thys, soutenu par une Nolonté unique et toute-puissante : celle du roi Léopold.

On conçoit que, devant un exemple semblable, on ait hésité, de notre côté, à se lancer dans une aventure plus risquée encore puisque la route la plus courte aboutissant à la mer représentait près de 600 kilomètres, et, avec, la construction d'un port, obligation évitée aux Belges par la possession de Matadi, oij les deux warfs jetés sur le fleuve répondront pour longtemps à tous les besoins.

Mais les gens et les choses ont bien changé depuis une vingtaine d'année en Afrique Ecjuatoriale. D'abord, les résultats obtenus par le succès du

l'outillage économique 2X5

Matadi-Léopoldville prouvent qu'une voie ferrée peut y être d'une exploitation remarquablement rémunératrice. De plus, la pratique a démontré que l'on pouvait tirer^des populations du Bas- Congo et des rivages maritimes, en contact avec les Européens depuis de longues années déjà, des travailleurs susceptibles de donner un rendement satisfaisant; expérience d'ailleurs confirmée par la conduite à bonne fin du railway industriel Brazzaville-Mindouli ; les excellents services rendus comme chefs d'équipes, mécaniciens, ouvriers d'art, par nos Sénagalais et les « Natifs » des colonies anglaises de la côte, attestent la possibilité, de ce côté, de posséder d'excellents cadres de personnel. Enfin, la technique moderne a fait d'immenses progrès, depuis vingt ans, et son secours puissant a profondément modifié les conditions d'exécution matérielle. 11 est donc permis de dire que les déchets financiers et humains qui, pour des causes multiples sur lesquelles je n'ai pas à m'étendre ici, marquèrent surtout les débuts du railway belge, ne se renouvelleraient plus aujourd'hui. En douterait-on que l'exécution si brillante de nos chemins de fer africains, principalement le succès du Gonakrj'^-Niger, toutes mesures gardées à l'égard des différences de climat et de conditions, et pour lequel le devis prévu, 89.000 francs au kilomètre, matériel roulant compris, fut observé, seraient là pour prouver le bien fondé de cette assertion.

Enfin, reste une considération; je la sens aux lèvres de quiconque connaît notre côte africaine. « Dans tout ceci, que deviendra Libreville, centre

2i6 l'outillagk économioue

français vieux de près de trois quarts de siècle, déjà presque traditionnel, de notre expansion coloniale africaine et point de départ de notre implantation dans cette partie de l'Afrique, chcilieu du Gabon ? »

Eh bien ! mais, c'est très simple : Libreville suivra les lois naturelles des choses. Ne répondant à aucun besoin, onéreuse pour la métropole et pour la colonie, puisque sa vie est exclusivement basée sur le fonctionnarisme, privée de tout avenir, à jamais condamnée à un trafic local et exclue du mouvement général, Libreville disparaîtra comme ville administrative, comme cheflieu, le siège de celui-ci devant so trouver en contact avec le port, le raihvay et le centre des affaires. Libreville deviendra par la force des faits ce qu'elle eût dû toujours être : un point d'affaires régionales, relié au centre principal, désigné, obligé : Gap-Lopez, par un service de communications approprié à ses besoins, à sa production. Aux environs de Libreville existe un gr(jupe d'exploitations dontj'ai dit l'intérêt. Mais la di.s[)arition de Libreville comme siège d'administrations pléthoriques, vouées à l'inaction pour des multiples causes, dont la principale est que leur activité y trouverait difficilement un aliment, est un fait qui s'impose.

Rien no nous retient là. Nous nous y sommes établis par une erreur évidente. Les quelques bâtiments, à présent passablement vétustés, que nous y avonsédifiés ne valent certes pas d'entrer en ligne de compte, à commencer par le Palais du gouvernomenl, dont la réfection deviendra une nécessité

d'ici peu d'années. Quant aux quelques aménagements, piètre résultat de notre activité négative, en soixante-huit ans do présence, eux demeureront et trouveront leur emploi, leur justification même dans l'expansion commerciale due au développement général du pays: je ne vais pas jusqu'à avancer : à la disparition de l'élément administratif et à son transfert ailleurs.

Ce sont là de ces éventualités qu'il ne faut pas hésiter à envisager lorsqu'elles sont la conclusion d'un ensemble de considérations basées sur le seul souci de l'intérêt public, et quelque choquées qu'en doivent être certaines situations particulières, aussi dignes de considération soient-elles.

El puis, ces situations existent-elles, même, en l'espèce ?

Je terminerai cette étude sur un sujet du plus grand intérêt pour la mise en valeur de notre colonie: l'utilisation des forces hydrauliques dont l'a si abondamment pourvue la nature : la nature, marâtre, dont l'action nocive pèse sur les populations noires, sur leurs éducateurs blancs, d'un poids si lourd et si cruel parfois : bienfaitrice aussi, qui a faitde ces pays le champ d'une fertilité presque déconcertante, et leur a donné, par l'eau précipitée de toutes parts, la force gratuite suppléant au labeur humain.

En France, nous avons ignoré longtemps le trésor de cette puissance, de cette richesse. Quel-

2l8 I/OUTILLAGE ÉCONOMIQUE

ques régions, suivant en cela l'exemple venu du dehors, coramencent à peine à l'exploiter. Notre génération verra la Savoie et le Dauphiné, pays oi^i la beauté des sites compensait à peine la stérilité des altitudes, passer au premier plan des contrées productrices de la France, par la magie de l'hydroénergic. Ailleurs, chez nous, cette stérilité de la technique officielle que je soulignais précédemment,nous a laissés dans unétat d'humiliante infériorité. En voulez-vous un exemple ? Le Rhône, admirable générateur de force, dont les 160 mètres de dénivellation, de Lyon à Arles, permettraient de transformer sa vallée en une des premières régions industrielles du monde, n'est pas utih'sé. Et, de Paris à Rouen, en dépit d'un mouvement fluvial que les dix seules dernières années ont plus que doublé, les écluses, sans éclairage la nuit, — sauf celles de Marly et de Poses, — continuent à être manœuvrées lentement, coûleusement, péniblement, à bras d'hommes, tandis que, tout contre, la Seine déverse en sept barrages des forces inutilisées ! Inutilisées parce que la connaissance de leur utilisation pratique n'a pas encore forcé la porte des ingénieurs de l'Etat, demeurés obstinément réfraclaires aux conquêtes nouvelles, postérieures aux prêches de la chapelle où l'on enferma leur jeunesse, à l'âge 011 l'on apj)rend.

Oite mentalité doit, suivant la fameuse formule attribuée à Gambetta à propos du cléricalisme, ne pas être un article d'exportation. Nos colonies ont pour concurrentes directes, sur tous les marchés du monde, colles de l'étranger, oii, non

L OUTILLAGE ECONOMIQUE aiQ

seulemeiil, une semblable compréhension des choses n'existe pas, mais où, au contraire, tous les progrès do la science sont suivis et appliqués, avec une énergie, une sûreté de vues, une volonté d'aboutir dont je ne veux pas citer d'exemples : ils sont trop, et ils froisseraient notre amourpropre.

En Afrique Occidentale et Equatoriale, nous avons pour nous un facteur des plus favorables : c'est de nous trouver sur un terrain neuf. Nous devons nous y faire une mentalité neuve, également. Et nous dire que nous n'avons le droit, en retour de l'appui que la métropole donne à ces colonies, de négliger aucun des éléments propres à faciliter, à bâter leur éclosion à la vie contemporaine et aptes à les faire entrer dans la période de grand rendement.

L'aménagement industriel et agricole, l'organisation des procédés du commerce général doivent donc y être conçus avec le sens aiguisé des besoins, mais aussi des facilités modernes.

Et partout oii la nature a si abondamment prodigué la richesse des énergies hydrauliques, nous devons faire de leur utilisation un des principaux objectifs de notre action ; ce qui sera concourir ainsi à la plus grande mise en valeur de notre Empire Noir.

Surtout, contribuons à faire aimer de la France

ces régions si nouvellement conquises à notre civilisation française. Que dis-je; à lesfaire aimer?

220 L OUTILLAGE ECONOMIOUE

A les faire seulement connaître! Elles ne le sont pas, en dehors d'une collectivité soucieuse des intérêts supérieurs de notre pays! Si restreinte!...

Dernièrement, j'eus l'honneur de me trouver le commensal d'un personnage politique considérable, reconnu comme chef par tout un parti. Homme fort averti, d'ailleurs, mais de mentalité toute métropolitaine.

Il m'interrogeait avec bienveillance sur mou récent voyage en Afrique Equatoriale.

(( Et vous avez trouvé là-bas comme Gouverneuigénéral cet excellent M. W. Ponty? me demanda mon interlocuteur.

— Non, fis-je, M. Merlin. Afrique Occidentale et Afrique Equatoriale, deux gouvernements généraux différents...

— C'est juste. Mais de Dakar, comment gagnezvous Brazzaville ?

— En paquebot, jusqu'à Matadi, répondis-je,un peu interloqué.

— Ah ! alors le parquebot ne va pas jusqu'à Brazzaville?... »

Je jure sur la tête de mon chien, un des êtres que j'estime le plus au monde, (jue je n'exagère pas.

Et je causai d'autre chose, car je sentis que, si ce dialogue continuait, j'aflirmerais à mon voisin de table que, au Congo, la ciialeur est telle que les pouk'S y pondent des œufs durs.

Ce trait suffit à vous prouver que, lorsque nous proclamons dans quelle mesure l'opinion coloniale est tout entière à créer, en France, nous n'exagérons pas 1

La démographie n'est pas seulementrétude statistique des populations. Elle est aussi celle de leur statut général, de leurs conditions de développement ou de diminution. Aussi bien, elle doit analyser leur adaptation au milieu dans lequel elles évoluent, en même temps que la mesure dans laquelle les races sont susceptibles de répondre aux besoins économiques qui les sollicitent.

Par contre, en abordant la démographie des peuples congolais, y a-t-il lieu d'apporter dès l'abord une restriction primordiale : c'est que toute base d'évaluation fait défaut quant au recensement, njème approximatif, de ces populations. Un fort distingué fonctionnaire de Brazzaville, avec lequel je m'entretenais de celte question me parlant d'une circonscription du Moyon- Congo, en supposait la population d'une densité de six à sept habitants au kilomètre carré. Celte densité correspondrait à celle de l'Argentine... où la ville seule de Buenos-Ayres com[)lo l.li.'iO.OOO habitants I Plus tiird, j'interrogeai l'admiiiisliaUMir

LA main-d'œuvre 223

même de la circonscription en question. « En se basant sur le tiers de ce chiffre, me dit-il, on serait sans doute encore au-dessus de la vérité. Et si quelqu'un sait cela, c'est moi, qui suis obligé d'envoyer huit jours d'avance nos miliciens recruter des porteurs dès qu'un convoi en exige seulement une centaine. »

N'est-ce pas la même tendance à l'amplification qui fit supposer que l'on trouverait au Chari- Tchad une population de 2 millions d'habitants ? Maintenant qu'on connaît mieux le pays, on l'estime à 500.000 âmes.

Il en est un peu du chiffre des habitants d'un pays imparfaitement connu comme de la fortune des gens. On prête avec autant de facilité des quantités de millions à des capitalistes ayant simplement de belles rentes, que l'on dit du jour au lendemain, sur un simple bruit, ruinés, des gens fort riches à la place desquels se mettraient volontiers leurs contempteurs, s'ils savaient ce dont il retourne.

Il faut accepter comme une tournure nécessaire d'esprit ces exagérations inhérentes aux hommes.

En novembre 1882, M. X. Blanc, au Sénat, et M. Rouvier, à la Chambre, appuyèrent la proposition de M. Duclerc, président du Conseil, de ratifier les conventions conclues par de Brazza. M. Rouvier prononça, à cette occasion,, cette phrase, oij il exposait les promesses de notre nouvelle possession:

« Notre commerce trouvera le caoutchouc, la gomme, la cire, les graines oléagineuses, les pelleteries, l'ivoire, les métaux et les bois précieux;

2 34 LA MAIN-d'œUA'RE

noire industrie des dél)ouchcs nouveaux pour ses produits à mesure que « les millions d'hommes » qui habitent sur les bords de cet incomparable fleuve naîtront à la civilisation ».

Loin de mon esprit, certes, de critiquer, et, encore moins, de railler un tel langage. U'abord, M.Rouvier, à cette époque déjà lointaine, pouvait seulement s'en rapporter aux renseignements, bien imprécis sans doute, qui lui étaient fournis. Puis, s'il n'avait pas parlé de la sorte, peut-être n'eût-il pas enlevé le vote du Parlement, encore bien moins averti alors qu'aujourd'hui des choses coloniales.

iMais on ne peut se défendre d'une certaine ironie, s'adressant aux choses, et nonaux personnes, quand on établit un parallèle entre les paroles de 1882 et les réalités de 1911.

Notre commerce a bien trouvé le caoutchouc, en quantité inférieure à la demande mondiale et aux disponibilités exploitables. 11 a trouvé l'ivoire. Mais les graines oléagineuses? Oii donc en verrait-on un pied dans le Congo, oii les produits palmistes eux-mêmes ne sont pas exploités? Et les pelleteries? Car M. Rouvier n'a pu prévoir si longtemps d'avance les quelques peaux de singe que j'ai rapportées — elles ne sont pas à vendre — et les bois précieux dont le transport du Pool à la mer représenterait plusieurs fois la valeur, dans l'état actuel?

Quant aux débouchés nouveaux offerts à notre industrie au fur et à mesure que les millions de Congolais naîtront à la civilisation, ils demeurent dans les limbes d'un avenir bien vague, pour la

LA main-d'œuvre 2 25

bonne raison que les Congolais sont demeurés, à très peu d'exceptions près, jusqu'ici, les « populations sauvages plongées dans l'état de barbarie » dont a parlé M. le gouverneur général Merlin dans son discours. Et le débouché le plus courant, jusqu'à présent, est celui offert à l'infecte camelote allemande, par les mercantis portugais. On peut parcourir pendant des jours et des jours le Congo et ses alfluents, sans rencontrer une case ni une pirogue, en dehors des postes à bois échelonnés par les Blancs pour les besoins de la navigation.

Voilà, tel que et sans ambages, l'écart entre les chimères d'antan et l'état des choses présentes : chimères que nous eussions pu et dû transformer depuis longtemps en réalité, si nous avions mis en valeur, depuis que nous y sommes, le Gabon, que nous avions sous la main, par son contact avec la mer et sa facilité d'accès à l'intérieur, grâce à ses rivières, à ses lacs, et dont le monde colonial des affaires a tiré jusqu'ici un bien maigre parti.

Mais pourquoi ce résultat, sinon absolument négatif, du moins si incomplet, si près des primes débuts?

Fut-ce manque de capitaux? Non, car plus de 40 millions ont été apportés au Congo, rien que par des Sociétés privées vis-à-vis desquelles on montre quelqu'ingratitude quand on perd de

226 LA main-d'œuvre

vue Tappoint qu'elles ont ainsi fourni à notre expansion colonisatrice. 40 millions, c'est un beau capital, initial, un superbe « working capital », même, pour lequel on peut seulement regretter qu'il ait été réparti sur un trop vaste cbarnp et qu'il ait ainsi, en plus d'un point, par l'étendue même dévolue à son action, constitué une couclie trop mince, s'il m'est permis de me servir de celte ligure.

Par contre, on doit soulig;ner, en étendant ceci à tout notre Empire colonial, combien est anormale et peu soucieuse de nos intérêts la tendance obstinément manifestée par la finance française à J canaliser en faveur de l'étranger les placements i de capitaux. Sur vingt des prospectus que nous recevons tous, un seul, et encore, nous entretient d'une affaire française. Les dix-neuf autres nous proposent tout un caléïdoscope d'affaires, parfois j les plus abracadabrantes, généralement situées ^ dans de lointains pays, dont leurs protagonistes seraient le plus souvent bien embarrassés de déterminer la géographie ; mais jamais, ou à peu près, en territoire national. Au fond, les financiers, ceux qui sont de couleur marron, comme ceux qui sont de nuance plus franclie, sont dans leur rôle, puisque nos gogos nationaux, incurablemenl stupides, s'écrasent aux guichets des banques pour souscrire aux émissions, souvent teintées de rastaquouérisme, qui les attirent, alors (|u'ils ne délieraient j>as poui' un liard les cordons (le leur bourse au prolit d'une aflaire coloniale Iraiiraisc honnèlo, et combien plus aisée à contrôler cependant, puisque soumise à nos lius. Ne

Jes plaignons pas de leurs fréquents déboires, mais déplorons, pour le pays, leur état d'esprit.

Le pis est que la plupart de ces afi'aires exotiques ont trait à des entreprises qui assureraient la fortune de nos colonies. Ainsi, en ce moment, il y a, comme disent ces Messieurs de la Bourse, un (( rush » et un même un « boom », en faveur des plantations de caoutchouc... en Malaisie, aux Indes anglaises ou néerlandaises, au Brésil. Vous chercherez en vain trace d'un mouvement semblable en faveur de celles de nos colonies aptes à être l'objet d'entreprises identiques. Les Américains du Nord et du Sud, malins autant que nous suiiimes des jobards, sont venus chercher chez nous de l'argent pour leurs chemins de fer. Et quels chemins de fer ! Les uns en Alaska, — j'en ai eu des prospectus entre les mains, — d'autres, dans d'invraisemblables pays perdus du Campo ou de la Savane. Ce que ne disait pas le factum prometteur, c'est que, dans ces pays neufs, l'argent, plutôt rare, coûte entre 6 et Î2 0/0 ; et cela rend le fait de venir le chercher à 3 ou 4 0/0, dans les bas-de-laine de nos bons épargnants, extrêmement judicieux. Ce qu'il ne disait pas non plus, c'est que les chemins de fer, dont le nom est synonyme, en France, de placement de père de famille, — un placement bien inopportunément molesté depuis quelques années, — signifie tout bonnement, dans les Continents d'outre-mer, une affaire quelconque lancée par n'importe qui, sans garantie ni responsabili(é vis-à-vis de personne. Nos gogos nationaux l'ont appris à leurs dépens, en ces lancenienls de railways métèques.

228 LA main-d'œuvre

et en bien d'autres business's. C'est « pain bénit», si cela peut les corriger. Car, à ce jeu, non seulement ce sont nos capitaux qui vont pleuvoir sur le miroir aux alouettes du voisin, mais aussi, aider à cultiver le sol, et, plus encore, à développer les colonies, l'industrie de nos rivaux, quand nos propres atFaires auraient tant besoin d'être soutenues, fécondées par l'appoint de la finance française.

Contre cet état de clioses, un sensible revirement commence à se produire dans le monde commercial, industriel et colonial de notre pays.

Plusieurs grandes Associations se sont faites les inlcrjirètes de cette monlalité nouvelle. A leur tcle il convient de citer la Fédération des Industriels et des Commerçants français. Son directeur des services tecbniques, le distingue M. A. Savons, a mené à ce propos une campagne très vive, très intéressante, et infiniment digne d'être soutenue parle monde économique français tout entier.

Mais cette cause exclusivement financière de stagnation coloniale n'est pas la seule ; il en est d'autres encore qu'il convient de reclierclior.

Est-ce parce que nous ne « sommes pas colonisateurs », comme le répètent niaisement trop de nos concitoyens, esprits inaverlis et prudbommcsques, amateurs de formules toutes faites? Quand un pays s'est taillé en trente ans un empire de plus de 40 millions do sujets, comprenant d'immenses contrées réparties sur le monde entier

el représentant un milliard annuel de commerce général, dire de ce pays « qu'il n'est pas colonisateur », c'est avancer une imbécillité d'autant moins excusable que nous nous targuons, non sans une pointe d'outrecuidance, d'être le peuple le plus spirituel de la terre.

Qu'est-ce alors?

C'est, dans le domaine qui nous occupe ici, un fait à la fois très simple et très préoccupant : l'Afrique Equatoriale manque de main-d'œuvre pour sa mise en valeur.

Ce défaut de main-d'œuvre repose sur trois raisons, d'une déduction aisée, parce qu'elles ne peuvent échapper à quiconque a parcouru et observé ce pays :

La faible densité de la population ;

La difficulté d'utilisation de la main-d'œuvre;

Les maux qui frappent cette population et diminuent dans une large mesure, en même temps que sa densité, ses facultés, déjà si restreintes, de production .

J'essaierai d'analyser successivement ces causes, dont chacune suffirait à peser lourdement sur le développement de toute colonie, de quelque nationalité qu'elle relève.

Sur la densité de la population, on peut énoncer deux points :

Le premier, c'est que, sans prétendre émettre

23o LA MAfN D*ŒUVRE

une précision quelconque, absolument impossible, en l'état présent, en dépit de certaines affirmations manifestement prématurées, elle est très fai])ie. Cela saute aux yeux de tout visiteur de ces régions. Non seulement, je le répète, le long des cours d'eau, on peut naviguer des jours sans voir un village, mais traverser des régions entières inhabitées, improductives malgré leur fertilité naturelle.

Ceci n'est pas particulier à notre Congo. Pendant tout une journée de navigation, sur le Bas-Congo, et en dehors des agglomérations fondées par les Blancs : Banane, Borna, Matadi, en territoire belge; Noki, en territoire portugais; en dépit de la visible richesse naturelle de la vallée, à peine rencontre-l-on un village ou deux, sans culture ni élevage, et formés de quelques misérables huttes. De Matadi à Kinchassa, sans ces groupements de travailleurs échelonnés le long de la voie, ce serait le désert absolu. Peut-être ce pays fut-il peuplé jadis, et, comme tant d'autres parties de l'Afrique, vidé par des siècles de traite : les () ou 7 millions do nègres du Brésil, sans compter ceux dos autres Etats de l'Amérique du Sud, ont été évidemment tirés par les Portugais surtout de leurs possessions d'Afrique Occidentale, donc do l'Angola, et pour une faible partie du Cabinda. De là aussi ont été amenés une partie des 22. ?')()(). 000 nègres qui peuplent à l'heure actuelle les Etats du Sud de l'Union. Le pavs a donc élé trop épuisé pour se repeupler.

Mais la traite a étendu ses ravages au loin dans l'intérieur. Et c'est certainement à ses méfails (ju'il fniit attribuer la rareté d'une poj)ulalion qui

LA main-d'œuvre 23 I

dut p(!iirtant être extrêmement proiiOque. Ainsi, clans la région accidentée, coupé de fécondes vallées, qui se trouve au nord-est de Brazzaville, les villages, clairsenîés, sont composés d'un nombre infime de huttes. Quand, du Pool, en remonte vers le Haut, on commence seulement à rencontrer des villages de quelque importance aux approches d'Ouesso et de Bangui. Un village de 300 ou 400 habitants est une exception. Je n'ai guère vu d'agglomération représentant un millier d'individus, qu'à Bétou et à Ouesso. Les rives de rOgôoué, du N'Gouni, jusqu'à leurs premiers rapides, la Région des Lacs sont un peu plus peuplées, et les villages, encore que bien peu importants, plus nombreux. Quant aux populations de la côte, elles s'éteignent en partie, sous l'influence do causes diverses. Et c'est grand dommage, car ce furent les plus belles et les plus assimilables de ces pays. La facilité de se procurer depuis longtemps de l'alcool, la prostitution, la syphilis, importée par les Blancs et les Sénégalais, l'avortement, très répandu, le poison, employé chez certaines races, chez les Laongos, notamment, au point d'être un fléau social, tout concourt à abâtardir ou à décimer ces peuples dont nous eussions pu faire de si précieux auxiliaires de notre pénétration en Afrique. Ainsi, la gracieuse tribu des M'Pongwès, de Libreville, a fondu en quelques générations, et ne compte plus que de rares échantillons. Ce phénomène de l'extinction de certaines races en dehors de toute cause de morbidité générale n'est pas spéciale aux populations de la côte: les Ballalis,dela rive droitedu Bas-Congo français, encore

232 LA main-d'œuvre

nombreux lors de noire inslallation au Congo, sont presque éteints aujourd'hui.

J'ai souvent, au cours de mon voyage, entendu discuter celte question, et dire : « Les Paliouins sont la race d'avenir de ce pays. » Les Pahouins guerriers et anlhropopiiages, sauf ceux qui sont en contact direct avec nous, sont en effet le peuple conquérant. S'avançant de l'intérieur en plusieurs rameaux, dont l'un est représenté par les Bissangas, que l'on rencontre sur la Sangha à partir de Likilemba, et l'autre descend peu à peu les vallées do l'Ogôoué, où il atloint aujourd'hui Sandong, au-dessus de Lambaréné, leur flot refoule peu à peu, pacifiquement grâce à notre présence, les anciennes populations autochtones, Irop faiblement denses pour résister à leur poussée. Seuls de tous les peuples de celle partie de l'Afrique Equatoriale, les Paliouins, très prolifiques, semblent en voie de net accroissemenl. Seulement, sont-ils la « race d'avenir », comme l'entendent certains de nos compatrioles do là-bas, qui voient en eux les prochains auxiliaires de notre colonisation ? Je ne crois pas qu'il en soit ainsi, d'ici longtemps tout au moins, parce que la période d'assimilation de cette race farouche est à peine entamée, et demandera peut-être bien longtemps avant d'aboutir à des résultats.

Les Pahouins, seuls peut-être exceptés, il y a diminution rapide et certaine des populations indigrnes, ai-je dit.

LA main-d'œuvre 233

Cela est nettement visible dans les parties les moins liabitées des bords des cours d'eau, ou dans l'intérieur des terres; le long- du railway de Mindouli,par exemple, on rencontre à tout instant des emplacements do villages abandonnés, certains d'une étendue considérable. Nulle part il ne reste trace d'habitations, les notions d'architecture des Noirs équatoriauxs'arrètant à l'éphémère paillotte. Mais les espaces conquis sur la forêt, des restes de bananeraies, et surtout les futaies de comboscombos, ces arbres à la pousse rapide, et du reste impropres à tout usage, qui croissent comme la mauvaise lierbe, partout où il y eut antérieurement débroussement, indiquent que, en tel lieu 011 la nature sauvage a repris ses droits, des hommes habitèrent jadis.

Sont-ils allés planter ailleurs leurs pénates ? Ou bien la mort apportée par la guerre ou l'un des fléaux qui déciment ces races les a-t-elle brusquement anéantis ?

L'un et l'autre cas sont possibles. Et c'est précisément celte incertitude qui rend si imprécise ici toute recherche démographique.

Car ces populations ne sont pas nomades : elles sont errantes. Les nomades ont des pâturages fixes, des zones d'habilat. Les Noirs de notre Afrique Equatoriale, eux, fixent leur habitation au gré de leur caprice ou des circonstances. Leurs cultures de bananiers et de manioc sont moins

23/| LA main-d'œuvre

dans Je voisinage immédiat du vilIao;e qu'éparpillées en tel ou loi lieu, afin d'éviter la dcstruclolale de leurs cultures en cas do conflit avec d'autres indigènes ; cet usage offre pour eux un avantage : c'est de leur permettre de déplacer leurs villages dans un certain périmètre sans s'éloigner des rudimentaires cultures d'où ils tirent leur subsistance.

Leurs marches eux-mêmes, — car ils ont des marchés où s'échangent leurs quelques produits courants, depuis des boudins de manioc jusqu'à des... femmes, — se ressentent de celte mentalité, (le sont des lieux de rendez-vous à une date convenue de la lune, généralement situés sur une colline nue, d'où la vue s'étend au loin, choisis de façon à éviter les surprises, au temps des luttes endémiques. Tout un réseau de sentiers convergeant vers le sommet d'une éminence dénudée indiquent seuls que là, à certains moments, il y a (juolque affluence, spectacle rare en Afrique Equaloriale.

Aussi, comprend-on aisément que ces gens sont, pour la plupart, en contact avec nous « exactement dans la mesure où cela leurplaîî ».

J'appelle l'attention sur cette énonciation, car elle constitue une des données les plus formelles de notre situation vis-à-vis de l'indicène congolais.

Evidemment, quand, à l'aise dans son bureau, on déplie une carte do celte colonie, pour ne p:irlnr (pie d'elle, et (pi'on la voit divisée avec

LA main-d'œuvre 235

précision par des pointillés, chaque division teintée bien uniformément, on a nne tendance toute naturelle à s'imaginer ces territoires un peu comme l'Algérie, la Tunisie ou le Sénégal, c'est-à-dire occupés effectivement, administrés de près, sillonnés de telle façon qu'aucune de leurs parties n'échappe à notre action. « Sur le tas », la perspective change, les choses prennent un aspect tout différent. Et elles se présentent ainsi :

Nous avons constitué deux ou trois agglomérations urbaines, — le mot est un peu hors do proportion avec la réalité — Libreville, Brazzaville, Bangui ; et quelques centres de moindre importance : N'Djolé, Cap Lopez, Ouesso. Puis, répartis sur l'ensemble du territoire, et forcément très espacés, des postes administratifs oij le fonctionnaire chargé de leur direction dispose de quelques miliciens, pour faire la police dans une circonscription parfois grande comme plusieurs de nos départements. Quelques points sont occupés par des détachements de troupes : rarement une compagnie, le plus souvent une demi-compagnie. Un certain nombre de factoreries, les principales relevant des compagnies concessionnaires, et dirigées par un ou plusieurs Blancs; d'autres, de moindre importance, confiées à des traitants noirs ; certaines appartenant à des mercantis portugais. Enfin, les missions catholiques et protestantes, — ces dernières surtout au Gabon, — disséminées un peu partout, et fixées à des établissements dont l'importance, parfois considérable, les retient en des points, jadis peuplés, aujourd'liui presque déserts.

a36 LA main-d'œuvre

Celte implantation de notre race, au Gabon, s'augmente de quelques plantations, infiniment trop rares encore.

Tel se présente, dans ses grandes lignes, notre statut actuel en Afrique Equatorialc.

Ainsi énoncé, cet ensemble constitue l'apparence d'une organisation homogène presque complète. Ce l'est, en effet, autant que le permettent, et les ressources du pays, et nos possibilités d'action. Mais lorsque l'on voit les choses de près, sur place, combien fragile apparaît cette organisation superposée à un pays encore barbare, et grand quatre fois comme la France ! Songez que, en 1908, le gouvernement général disposait, en tout, pour garder ces immenses contrées, où, par la force des choses, certains points sont constamment en effervescence, de d.(JOO hommes! Les 1.200 autres étaient au Tchad. Cette année, il est vrai, les effectifs sont portés à 4.800 hommes, dont plus do 2.000 au Tchad. 2.330 miliciens sont affectés aux services de police.

Ces forces, si minimes, représentent sans doute pour le moment un maximum, par les 8 et 3 millions qu'elles coûtent respectivement, à l'heure actuelle.

Elles peuvent, par des colonnes, réprimer dos rebellions i certaines d'entre elles sont chargées de parcourir des parties de la colonie non encore

LA main-d'œuvre 287

assujetties à notre action. Quelle trace rcste-t-il de répliémère présence de nos soldats, après leur passage ? Tel un sillage, qui se referme derrière le navire, et s'efface bientôt.

En dehors de ces colonnes, les troupes sont, comme les postes, réparties en un certain nombre de points, le plus souvent distants entre eux de bien des jours de marche ou de navigation.

Et, tout de suite autour du poste, sans transition, c'est la brousse, ou, dans l'immense vallée congolaise, la forêt équatoriale, impénétrabio^hors de ses sentiers battus. Là, l'indigène est chez lui. Nous avançons? Il recule. Nous occupons effectivement son pays ? Il émigré, comme vient de le faire, à notre profit il est vrai, un chef du Haut, passé du Congo belge en noire territoire avec quelques milliers do ses sujets. C'est, du reste, soit dit en passant, un comique et constant va-etvient des riverains du Congo et de l'Oubangui, du bord belge au bord français^ et vice yer^a, suivant que les indigènes sont bien ou mal avec leur administrateur, ou plutôt avec le fisc.

La restriction de l'action sur les populations est telle que j'ai vu un poste à un jour duquel existe un village nettement insoumis, et dont la réduction est différée pour des raisons évidemment plausibles.

Le fait brutal est là : l'indigène se retire devant nous et nous échappe à peu près autant qu'il lui plaît. La nature même du pays, libre de maîtres, de cultures et de pacages, p(3rmet à l'homme de se fixer en dehors de notre sphère d'action, où bon lui semble.

238 LA main-d'œuvre

Et, comme les cours d'eau sont Ja voie naturelle cl parfois unique d'accès des Blancs vers l'intérieur du pays, l'autochtone a, en partie, déserté les rives. Il s'est établi là oii ne peuvent parvenir les vapeurs. Lorsqu'il désire acheter, vendre ou échanger, il vient, de bien loin souvent, car le temps ne compte pas pour lui, à nos factoreries, à nos postes. 11 ne veut pas nous voir chez lui.

Et voilà pourquoi, à tout instant, on trouve la trace de tant de villages disparus, on voit tant de futaies de combo-combos, le long des rives du Congo et de ses attluents. « Ce pays, que vous trouvez désert, me disait M. Fondère, dans l'Oubaogui, je l'ai, moi, connu couvert d'agglomérations. Les pirogues pullulaient au point d'être un danger permanent pour les chaloupes dont on se servait avant les grands vapeurs d'aujourd'hui et dont plus d'une fut attaquée et pillée. »

Pendant des kilomètres sur l'Ogùoné, avant d'arriver à N'Djolé, la forêt de combo-combos atteste qu'il y eut là une population dense. Voici une douzaine d'années, on l'évaluait à une quinzaine de mille d'individus. Ils sont encore 300 ou 400. El ceux-là partent peu à peu à leur tour. Uù? Ailleurs, dans la forêt, pour nous éviter. El ceu.\ (jui étaient restés jusqu'ici sont des assimilés, ou à peu près, quelques-uns vêtus tant bien (jne mal à l'européenne, oniployés dans les factoreries ou dans les plantations. Eux aussi, son vont, un à un, rejoindre les autres.

Fait signiticatif : ces gens ont fait un approvisionnement, aussi large qur leur j)ermettaient leurs ressources, de }»agnes ci de tabac; ils s'en

LA main-d'œuvre 269

sont munis pour des années, afin de n'avoir pas à revenir acheter d'ici longtemps.

Pourquoi cette aversion? Nous les protégeons. Nous leur assurons la paix. Nous payons leur travail.

La protection ? Ils préfèrent se l'assurer euxmêmes .

La paix ? Elle est la négation de leur atavisme ancestral. Puis, la guerre, pour la plupart, c'est l'anthropopliagie, dont ils considèrent l'interdiction par nous connue une atteinte à leurs coutumes, et qu'ils pratiquent dès qu'ils échappent à notre action.

L'argent? Ils n'ont pas de besoins. Ou si peu.

« Traitez les Noirs avec humanité, appliquezleur les bienfaits dcnotre civilisation, etilsaccourront vers vous, au lieu de vous fuir ! » ne manquent pas de clamer les négropliiles amateurs et les colonisateurs en chambre qui se sont donné pour mission d'instruire le public français de questions dont ils sont eux-mêmes ignorants... car ces pays sont bien loin de la métropole et tout grand voyage comporte ses risques.

Rien n'est plus absurde que cette théorie à prétentions humanitaires, appliquée au Congo.

En réalité, les Noirs refusent notre contact pour deux raisons principales, en dehors de celles que j'ai dites :

Ils sont refractaireb au travail ;

24o LA main-d'œuvre

Ils ne veulent pas supporter l'impôt.

J'ai suffisamment indiqué, dans les chapitres précédents, pour qu'il soit inutile d'y revenir, combien le Noir est hostile à tout labeur, puisqu'il pousse ce sentiment jusqu'à négliiçor ses besoins les plus immédiats. Les quel(|ues cultures rudimentaii'os qu'il possède sont enirelenues par les femmes, aux(|uellcs iucomitent tous les soins de la vie courante.

Or, en dehors des besoins privés de main-d'teuvrc nécessités par la mise en exploilalion de la colonie, il est un travail qu'il a bien fallu exii:er de l'indigène, travail sans le({uol rien n'était possible en ces contrées, dénuées de tout autre moyen de transport: c'est le portage.

Que n'a-t-on pas dit et écril, à propos du portage? De quels méfaits n'a-t-on pas accusé les coloniaux, à son sujet?

La vérité est que le portage, par la limitation des charges et des étapes, par le taux élevé, pour ces pays, du paiement, — 1 franc par jour de travail, 50 centimes par jour d'aller ou de retour à vide, — ne revêtit un caractère pénible (jue par la nature des populations auxquelles il était demandé. S'adrcssant à des races accoutumées au travail, comme les Jaunes, le portage serait un bienfait, par la réj)arlilion des forts salaires dont il représenterait l'occasion. Je lisais, dernièrement, celte mèuie a|»préciation, appli(|uée aux Mal-

LA main-d'œuvre 24 1

gâches, vis-à-vis desquels le portage n'a jamais passé pour une cruauté.

En Afrique Equatoriale, il fut cependant un temps où l'on était arrivé à réunir un important groupement de travailleurs accoutumés. Ce fut pendant la période qui s'écoula entre la mise en valeur intensive du Congo français, vers 1885, et l'entrée en exploitation du railway de l'Etat libre, en 1898. Tout le trafic passait alors par Loango et la Route des Caravanes.

Le portage n'en restait pas moins une lourde sujétion. On saisit donc avec empressement l'accasion de s'en débarrasser. Seulement on eut le tort, excusable à cette époque, où l'on ne pouvait avoir la prénolion de notre avenir africain, de licencier brusquement, du jour au lendemain, les quelques milliers d'hommes robustes, habitués au travail, que l'on avait sous la main. Si, à ce moment, on avait eu conscience de leur valeur; si, au prix de quelque gêne momentanée, on avait arrêté progressivement le portage, au fur et à mesvre qu'on aurait réparti les travailleurs, sélection rare et précieuse, sur les points où leurs services pouvaient être utilisés, peut-être eût-on fait faire alors un pas considérable, et, qui sait? décisif, à la question si délicate de la main-d'œuvre indigène au Congo.

Ce brusque licenciement de milliers de porteurs de profession eut une autre conséquence: il les obligea à trouver séance tenante de quoi s'occuper ailleurs. Une personne digne de foi m'a dit à Lôango que, depuis ce moment, il en était passé 40.000, de nos territoires, dans les possessions

242 LA main-d'œuvre

portugaises. Je donne ce chilfre tel quel, et j'y crois, pour ma part, d'autant plus que, en ce lieu qui fnt^ pendant tant d'années, le point de transit de notre Afrique Equatoriale,et où régna une vie intense, c'est maintenant le défaut absolu de mouvement, presque l'abandon. Dans la périphérie de Loango, sur d'immenses espaces existent, en caoutchouc et en produits palmistes, des richesses, perducssurplace, faute de braspour les recueillir, pendant que la colonie portugaise voisine exporto maintenant 8.000 tonnes, annuellement, de ces 'mêmes produits.

La sujétion de l'impôt est une autre cause d'éloignoment des indigènes à notre endroit.

Le fait peut paraître surprenant, étant donné le taux infiniment faible de l'imposition : o francs, — un pata, comme on dit là-bas.

Cela représente bien peu d'un travail d'autant plus doux qu'il consiste, en la plupart dos cas, dans la récolte do quelques fragments do caoutchouc, produit en bien peu de jours de travail. L'impôt est donc, même toutes proportions gardées, autrement léger à nos sujets congolais qu'au moins imposé des citoyens français, lesquels doivent, en ouiro, l'impôt du sang : non le moins hnird...

Mais dos abus, heureusement rares, tout individuels, il est vrai, auraient été commis. Et les indigènes n'auraient pas appris sans slu[)éfaclion,

LA main-d'œuvre 2^3

avec, à la clé, invitation de payer derechef, que l'année des Blancs n'avait que six mois, quelquefois quatre.

De plus, l'impôt par village n'irait pas sans quelques inconvénients. Aussi a-t-on préconisé de quelques côtés le mode de l'impôt individuel, avec délivrance d'une fiche fiscale renouvelable annuellement, comme, paraît-il, cela se passe à Madagascar, oij ce système donnerait les meilleurs résultats. Pourquoi pas, au surplus, puisque, appliqué aux vulgaires cyclistes métropolitains, il a réussi?

Ce n'est pas seulement le poids intrinsèque de l'impôt qui pèse sur l'indigène et l'éloigné de nous. Dans nombre de régions, les Noirs nous évitent tout simplement parce qu'ils ne« veulent pas payer l'impôt ». Ils le considèrent comme un tribut que le vaincu doit seul au vainqueur; et, comme ils ne nous reconnaissent pas pour leurs vainqueurs, ils se refusent tout simplement à payer le « tribut». Cela revient à dire que, pour faire rentrer l'intégralité de l'impôt, il faudrait visiter en force chaque agglomération de toute la colonie, effort tout à fait disproportionné, on l'a vu, avec les effectifs dont nous disposons.

On jugera des difficultés de perception par ces deux faits :

Dans un poste important, fréquenté couramment par nos vapeurs, pourvu d'un personnel relativement considérable, puisqu'il comporte même une justice de paix à compétence étendue, l'impôt a produitl'an dernier moins de 700 francs.

Certaines régions, occupées jadis par neus au

2^4 LA main-d'œuvre

début de notre installation, ont été abandonnées par la suite, devant les nécessités des circonstances et doivent être, aujourd'hui, réoccupées petit à petit. L'une de celles qui se trouvent dans ce cas fut le point par oiî débuta notre installation; elle est située non loin de Libreville, sur l'estuaire même du Gabon.

La situation tend, il est vrai, à s'améliorer; M. Merlin l'a excellemment définie :

L'impôt indigène est fonction de notre occupation et le signe le plus sûr de la soumission des indigènes; il marque donc les progrès réalisés dans l'œuvre de pénétration. Pour l'ensemble des colonies, il était, en 1908, de i.35o.ooo francs; en 1910, il atteint 2.o5i.ooo francs et s'élèvera, selon toute prévision, en i()ii,à 2.83o.ooofr. Cette augmentation, pour notable qu'elle soit, est insuffisante. Alors que la métropole fait un clfort important pour venir en aide à la colonie, il importe que la colonie y réponde par un effort égal. Je ne saurais trop recommander aux lieutenants-gouverneurs de porter toute leur attention sur celte question, l'impôt iniligène constituant la principale ressource des budgets locaux. Non pas qne j'entende dire que toutes considérations doivent disparaître devant celle-ci ; loin de moi une pareille pensée! Dans ma circulaire du 27 août igoc), j'ai exposé dans quelles conditions devait être exigé l'impôt des indigènes et tous les tempéraments qu'il y avait lieu d'apporter dans la perception, suivant les circonstances et les populations en présence desquelles on se trouve.

Si l'impôt doit être imniédiatetnent exigé, comme un acte de soumission, de la part des populations qui se sont opposées par la force à notre occupation, il doit cependant être réclamé aussitôt qu'il est possible ilos populations qui nous ont accueillis de plein gré et cjui ont été ainsi mises i\ même de jouir de la sécurité et dii bien-être que leur assure notre ju'otectit)n. C'est un devoir pour les unes comme pour les autres de l'acquit-

LA main-d'œuvre 345

ter. Obtenir qu'elles en admettent l'oblig'ation est l'effet du tact et de l'activité développés parles administrateurs dans Texercice de leurs fonctions.

En résumé et d'une façon g'énérale, la situation politique s'est sensiblement améliorée dans ces dernières années sur tous les points du territoire. Sans espérer que toute velléité de résistance de la part des indig'ènes soit évanouie, que tout risque de collision sang-lante ait disparu, on peut déclarer que l'œuvre de pénétration est aujourd'hui entamée, qu'elle est poursuivie avec esprit de suite et qu'elle progressera rég^ulièrement au fur et à mesure des aui^inentations des effectifs pour aboutir, d'ici une couple d'années, à une occupation définitive et solide du pays.

Aussi volontairement mesuré que soit ce langage du Gouverneur Général, il est assez clair, assez précis, cependant, pour laisser deviner combien est délicat en cette matière le rôle des administrateurs, placés entre la nécessité de faire « rendre » l'impôt, le désir d'éviter des conflits, le souci de tenir cependant la balance égale entre les populations, et de ne pas faire que celles qui échappent à notre action se trouvent dans une situation plus privilégiée que celles qui l'acceptent; la préoccupation, enfin, de ne pas accentuer, par des mesures de coercition, les trop fréquentes tendances à l'exode, hors de notre portée, que manifestent nombre d'entre elles.

Tâche infiniment ingrate, en vérité, et à laquelle je voudrais bien voir attelés pendant seulement un mois les manitous et les pontifes qui la jugent, avec sévérité le plus souvent, de leur cabinet, sans avoir jamais mis les pieds aux colonies.

Au fond, cet état de choses n'est pas absolument

246 L.\ MAI.N-D'ŒUVUIi

préoccupant, parce que c'est là une question de temps et de moyens d'action, ce avec quoi on vient toujours à bout de ce qui est humainement possible.

L'équilibre à maintenir entre le rendement fiscal de la colonie par l'impôt indigène et les ménagements nécessaires vis-à-vis des Natifs pour ne pas les éloigner de nous, ni les pousser davantage encore à cette propension qu'ils ont, si marquée déjà, à reculer devant notre implantation progressive dans le pays, pour se soustraire à notre contact, n'est pas la seule diificuUé à laquelle on se heurte, dans cet ordre d'idées.

Il en est une autre, ardemment controversée, iniiniment redoutable aussi, parce qu'elle met notre rôle civilisateur, poussé parfois jusqu'à l'exagération de riiumanilarisme, en présence des nécessités économiques qui sont la justiOcation et la raison d'être de l'action coloniale : c'est la mesm-e dans laquelle nous pouvons, sinon exiger, du moins obtenir du Noir le travail.

Car, enlin, il faut pourtant voir et tlire les ciioscs telles qu'elles sont :

Nous aimons plus que les autres peuj)les à envelopper nos actes do formules (|ui satisfont le besoin d'agir, d'obéir aux lois d'expansion inhérent à tout peuple qui veut vivre, formules (|ui couvrent, à nos propres yeux, d'une sorte de vernis philosol)lii(jue, ce (jiic l'action a souvent de nécessairement brutal.

LA main-d'œuvre 247

A cotte mentalité particulière à notre nation, nous devons l'assurance, proclamée à tout propos par les coryphées de la politique, que « la France a une mission civilisatrice ».

C'est au nom de ce précepte, un peu niais dans son sentimentalisme, qu'on a embarqué notre pays dans cent aventures oiî il n'avait que faire, qu'on a dépensé des millions d'or français et fait casser la figure à des milliers d'hommes, pour des causes parfaitement indifférentes au bien de notre nation. Une partie du xixe siècle a été employée par nous à faire de cet idéal douteux noire ligne de conduite. Nous y avons perdu notre rang de première puissance du monde, sans être corrigés pour cela, puisque l'on nous rebat les oreilles à tout propos encore aujourd'hui de notre « mission civilisatrice ».

D'abord, pour avoir une mission, il faut en avoir été chargé par quelqu'un. Or,je me demande qui a bien pu nous infliger cette besogne ingrate, de préférence aux Anglais, aux Allemands, aux Yankees ou aux autres? Je me demande aussi en quoi nous sommes plus désignés pour porter, chez les races moins avancées, la civilisation blanche. Serait-ce donc que nous en avons trop pour nous? Maints exemples quotidiens nous prouvent, au contraire, que nous souffrons, sous ce rapport, et dans plus d'un cas, par pénurie plutôt que par pléthore.

En vérité, les choses sont plus simples, plus terre-à-terre que toute une école s'efforce de nous le faire croire.

Ayons donc le courage et la franchise de le

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reconnaître, nos actes, surtout ceux qui ont Irait à notre expansion mondiale, sont dictés, même à notre insu, par l'unique et légitime souci de nos besoins économiques. De même que notre rôle « civilisateur » à l'égard des races inférieures se réduit, en fait, à tâcher de les perfectionner, physiquement et moralement, non pas uniquement parce que nous sommes des « civilisateurs», mais bien parce que ces races sont les indispensables auxiliaires de notre action, laquelle est liée, au point d'y être subordonnée, à la valeur de ces auxiliaires ; le mot « valeur » étant pris ici dans le sens : «capacité de concours matériel et de production. »

Voilà la réalité, que ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes, s'ils sont de bonne foi et de sain jugement, les protagonistes les plus ardents do la « mission civilisatrice de la France ».

Tâchons donc d'avoir la sincérité de ramener les choses à la réalité, sans éprouver pour cela le besoin de nous payer de mots vides de sens, tels ces gens qui chantent dans les bois, la nuit, pour chasser la peur. Nous avons conquis un immense Empire colonial, et nous n'avons pu le faire qu'en dépossédant, tout au moins partiellement, ses occupants naturels, unicjuement parce (|ue nous avions besoin de leur pays. Besoin pour notre industrie, en quête de débouchés nouveaux; pour notre commerce, pour lequel l'extension de sou champ d'action universelle est une nécessité impérieuse; pour notre nation tout entière, enlin, que ce nous est un devoir d'alFranchir do l'étranger en ce qui concerne l'oblonlioM dotant do ma-

LA main-d'œuvre 2^9

tièrcs dont l'achat nous coûte annuellement des centaines de millions, matières dont nos territoires d'oulre-nier doivent être de plus en plus les fournisseurs, comme notre pavillon doit en être le transporteur.

Voilà la vérité : voilà la réalité. Et, si je ne craignais d'employer un mot d'argot, je dirais que le reste est seulement « du boniment ».

Maintenant que, parallèlement à cette action, nous nous préoccupions de donner aux indigènes habitant les contrées occupées parnous une mentalité plus élevée, une condition matérielle meilleure, une éducation même, adéquate à leur cérébralité,en ce faisant, nous restons dans notre rôle de colonisateurs soucieux de leur propre intérêt. Et, par conséquence de cela, nous faisons alors réellement œuvre de civilisation, d'humanité pratique et vraiment bienfaisante.

On ne voit pas en quoi, ainsi comprise, notre mission civilisatrice, — si l'on tient à ce mot, — aurait moins de portée ni moins de grandeur.

Si donc on se place sur ce terrain, le seul admissible au point de vue national, en fin de compte, on est tout naturellement conduit à cette conception logique, exclusivement défendable, de l'exploitation des colonies d'administration, les seules qui regardent notre pays, puisque, malheureusement,notre faible natalité nous interdit les colonies de peuplement, conception qui s'énonce

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ainsi : « Une colonie n'a d'autre intérêt que son rendement économique. ')

Or, celui-ci peut seulement être obtenu avec la collaboration de la main-d'œuvre indigène, faute de laquelle l'importation do la main-d'œuvre étrangère, en admettant celle-ci possible, devient indispensable. Faute de l'une, suffisante, ou des deux, la mise en valeur des colonies devient impossible. La colonisation du pays en cause se révèle alors une entreprise irrémédiablement onéreuse pour la métropole, à laquelle le souci le plus élémentaire de ses intérêts impose la liquidation d'une mauvaise affaire : tout comme un commerçant,convaincu qu'une branche de son exploitation est définitivement une charge, se voit obligé de la supprimer.

Cela est l'évidence à un tel degré que je me demande par quels arguments on pourrait rétorquer ce raisonnement- Telle sera pourtant, à côté d'autres considéralions auxquelles j'arriverai par la suite., la situation dans laquelle nous nous trouverons en Afri- (jue Equatoriale si nous n'arrivons pas à arrêter une formule nous permettant d'obtenir de l'indigène la collaboi'alion régulière et intégrale de son travail.

Le Congolais y est, je l'ai dit, en majorité, absolument réfractairo. Des plantations sont arrêtées faute de travailleurs. Dans d'autres on n'arrive même pas à faire cueillir le café. Dos centainesde milliers d'hectares de forêt contiennent le caoutchouc qui ferait la fortune de ce pays, mais que l'on exploite très parlirllcment, parce qu'on est linn'té

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aux quelques apports intermittents de rindigcne. La quantité d'huile de palme produite, dans cette terre d'élection du palmier, est dérisoire.

Que sera-ce si Je chemin de fer et les mines exigent un effectif important d'ouvriers ?

La question, impossible à éluder, se pose donc, formelle: Ou nous serons amenés à exiger du Noir, son travail, dûment rémunéré, en échange de la protection, de l'amélioration matérielle de la vie, qije nous lui apportons. Ou, si l'introduction de la main-d'œuvre extérieure est, elle aussi, reconnue impraticable, la mise en valeur de l'Afrique Equatoriale, à jamais privée de tout avenir, prendra le caractère définitif d'une opération désastreuse pour la métropole ?

Concluez...

Ah ! nous savons toutes les objections que peut soulever parmi les théoriciens qui n'ont jamais payé un salaire ouvrier, ni mis un sou dans une affaire, et encore moins les pieds dans une colonie : « Imposer le travail forcé, à des hommes libres, en plein xx« siècle ! Horreur et réprobation ! Mais c'est méconnaître les droits imprescriptibles, — naturellement, — de l'homme ! » Et pour un peu, ils ajouteront : « du citoyen !... » Bien qu'il n'y eût pas de nègres à la prise de la Bastille, affirme l'histoire.

Evidemment, je le confesse, c'est méconnaître cela, et bien d'autres choses encore. Mais nous nous trouvons en face d'une situation devant laquelle les raisonnements des sophistes les plus forts ne tiennent pas, pas plus que rien ne lient devant le fait, ni que nous ne pouvons davantage.

SOUS prétexte de respecter la liberté individuelle, laisser les anthropophages de nos possessions se manger sous nos yeux.

Ah ! ça, est-ce qu'elle est donc si universellement intangible pour le citoyen français lui-même, la liberté individuelle ? Et je voudrais bien savoir ce qu'en fait l'Etat vis-à-vis de nous tous, lorsqu'il oblige chacun de nous, qui trouvons cela tout naturel, à passer des mois, des années, à la caserne, et à consacrer à l'impôt une part si importante de notre travail ou de notre revenu ? Sommes-nous donc moins que les nègres du Congo, nous qui avons pour la liberté un culte tel que nous adornons de ce mot magique le fronton de nos prisons elles-mêmes ?

Aussi n'6prouvé-je aucun scrupule à le déclarer : je crois, dans certains cas, — et c'est celui de l'Afrique Equatoriale, — à la parfaite légitimité du travail forcé. Je dirai plus : à son caractère certain d'élément de civilisation, puisque ce terme très noble et bien vague en lui-même est si cher à tant d'entre nous.

Qu'il me soit permis de commencer par un fait minuscule la démonstration de celte allirmation : Un de mes vieux amis habile avec ses lils, des hommes faits, séparés par une mésintelligence profonde. Un péro, doué de caractère, eût, ilès le début de ce désaccord, usé de son aulorilé paternelle pour étouffer, une fois pour toutes, les

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manifestations de ce différend. Mais mon ami est une nature avide du repos à tout prix. Il a donc reculé indéfiniment devant l'explication, peut-être violente, mais assurément décisive, qui) mettant pour toujours les choses au point, eût assuré la quiétude du home familial. Si bien que la situation s'est, si je puis dire, consolidée, et que ce home est devenu à jamais un enfer.

Nous adoptons exactement là-bas la même ligne de conduite que mon vieil ami : faute d'avoir l'énergie de prendre en temps une attitude conforme à nos intérêts et à ceux de nos sujets, nous créons et nous « consolidons » un état do choses tel que nous aurons double difficulté à le modifier le jour oij nous nous serons aperçus, par la force même des événements, qu'il faut, coûte que coûte, nous résigner à le modifier.

Est-ce à dire que les nègres congolais soient absolument réfractaires au travail, et ce mot de « réfractaire » est-il exactement approprié ?

Pas tout à fait; il comporte d'être défini.

Le Noir du Congo, tel qu'il est, ne travaille ni ne veut travailler, parce qu'il n'éprouve aucun besoin de modifier sa triste condition, dont la misère ne lui apparaît pas, faute de connaître un autre état. Mais éduqué lentement, progressivement, dût l'initiation première être un peu de la contrainte, il se mettrait au travail ; il en arriverait à apprendre le bienfait qu'il peut tirer de ses

gains pour la satisfaction de ses besoins et de ses j goûts, fût-ce même de ses vices, bienfaisants | dans ce cas, puisqu'ils l'inciteraient à gagner des salaires, dernière considération à laquelle nous autres Blancs ne sommes pas déjà si étrangers. Je ne dis pas qu'il travaillerait « comme un nègre », expression dont les coloniaux connaissent l'ironique exagération, mais il produirait suivant ses capacités. Et c'est là l'essentiel.

En réalité, des résultats ont déjà été obtenus dans cette voie. Le Matadi-Léopoldville a fini, à force d'efTorts et de persévérance, par assurer tous ses services inférieurs terrassiers, serre-freins, aiguilleurs, chauffeurs, en dressant des Bakongos. Un ou deux d'entre eux sont même, me disait M.Thys fils, parveiius à faire des mécaniciens. Ce sont des Natifs également qui ont été employés à la construction de la voie Brazzaville-Mindouli, et à raménagcment des mines. La llotlille du Congo, les ferries de l'Ogôoué et les nombreux postes à bois dont ils ont besoin occupent un grantl nombre d'indigènes. Dans les quel(|ues nggloméralions européennes congolaises, les indigènes remplissent également toutes sortes d'emplois. Donc certaines races peuvent être utilisées. Mais aussi, voilà plus de vingt ans que les Européens sont dans le Bas-Congo, où le pays, accidenté mais peu boisé, ne se prête pas, comme toute la vallée congolaise, du Pool aux Rapides, la forêt étjuatoriale et tout rarrièrt^-j)ays, à riiwicctvssibiliti'' voulue de l'indigène.

Puis, (ju'est-ce que ces (|Ui'l(jiu's centaines do travailleurs, minime sélection en regaiddece (ju'il

LA main-d'œuvre 255

faudrait pour mettre l'ensemble de ces contrées en valeur? Rien ; ou si peu...

Mais comment, par quel moyen qui ne soit pas la coercition brutale, amener contre leur gré, tout au moins au début, les populations au travail ?

La question est, je l'avoue, embarrassante. Et pourtant, ce principe n'est-il pas déjà appliqué, sous une certaine forme? Gomment avons-nous donc fait à l'époque de la « Route des Caravanes » lorsqu'il fallait recruter et maintenir bon gré mal gré en service des centaines, et, parfois, encore des centaines de porteurs? Gomment s'y prendon, aujourd'hui môme, chaque fois que les circonstances nécessitent la formation d'un convoi? Et l'entretien du débroussement le long des lignes télégraphiques comment donc l'obtienton, sinon en exigeant la contribution des indigènes? Mieux, où trouvera- t-on donc les milliers de travailleurs nécessaires à la construction de celte voie ferrée, que l'on étudie avec l'intention de l'exécuter un jour, je suppose ?

Comment? Sinon en demandant, sans admettre de refus, aux hommes valides, lesquels sont d'ailleurs souvent remplacés par... des femmes, ce qui n'a rien de choquant pour les mœurs locales, de fournir la main-d'œuvre indispensable, en échange d'un salaire convenable.

Ce principe du travail obligé, qui fait crier si fort nombre de gens, dès qu'on en parle, même

256 LA main-d'œuvre

parmi les coloniaux, n'est donc pas, vous le voyez, si contraire à la pratique courante.

De là à généraliser coite pratique et à la mettre à la disposition régulière des entreprises privées, il y a un écart profond, assurément.

Puis, les populations, déjà malaisées à atteindre, et plus peut-être à manier, ne parviendrontelles pas à se soustraire davantage encore à notre action ? Déjà certains prétendent que c'est par un elfet de cette crainte de notre part que telles races, plus rebelles, sont exemptes de toute réquisition, tandis que d'autres, plus douces et plus malléables, plus à notre portée aussi, sont, à tout bout de champ, mises à contribution.

Le système actuellement en vigueur peut donc se caractériser ainsi : pour les besoins absolus, inéluctai)les, résultant de l'occupation et de l'administration du pays, il a bien fallu s'asseoir sur les « grands principes » et recourir au travail forcé sans lequel nous n'eussions pu nous éloigner, seulement de quelques kilomètres, de la cote.

Mais dès que ce sont les intérêts privés résultant de la mise en valeur de l'exploitation du pays qui ont été en cause, on s'est levé et on a pris sous soi les mêmes « grands principes » sur lesquels on s'était auparavant si tranquillement assis. Et l'on a clamé le droit à la liberté individuelle, K's « droits de l'homme », — à défaut de ceux boureusement prématurés ici, du citoyen, les lois de l'humanité, la solidarité humaine et bien d'autres encore de ces belles choses avec lesquelles les faiseurs de tirades ébaubissent les gens crédules et les slupélient d'une ailmiralion incompréhcnsive-

LA main-d'œuvre 267

Si bien que les entreprises privées, manquant de main-d'œuvre pour exploiter dans des conditions de rémunération normale, et le gouvernement général ne touchant, proportionnellement au chiffre et à la capacité de production de la population, qu'une partie infime de l'impôt, il en résulte que jusqu'ici l'Afrique Equatoriale ne rend pas et ne rendra pas tant qu'il en sera ainsi. Or, une colonie, je l'affirme encore, est une affaire, rien qu'une affaire. Qu'on le demande plutôt aux Anglais^ ou à nos voisins congohiis, les Belges et les Allemands. Et les coloniaux français ont assez de peine, déjà, à se défendre contre le reproche qu'on fait à nos colonies do servir surtout à l'exportation, do France, de fonctionnaires et de militaires, pour que le monde colonial soit le premier à proclamer, non pas seulement la suprématie, mais l'exclusivité de l'objectif économique, seule justification des sacrifices de la métropole et do tout ce qui constitue l'administration civile et militaire des colonies.

Nous nous trouvons donc en face d'un dilemme : Ou une colonie doit avoir un rendement, être ou promettre d'être une bonne affaire. Ou elle doit être abandonnée afin de permettre à la métropole de concentrer son eflort sur celles de ses autres colonies qui lui sont profitables.

Et puisque, sans main d'œuvre, on ne peut parvenir au rendement, il faut donc, coûte que coûte, la créer.

Je ne prétends pas, notez-le bien, qu'on ait eu tort d'interdire jusqu'ici la contrainte au travail, dont l'exercice par des intéressés d'autant plus

258 LA main-d'œuvre

éneroriques que leur tâche était plus ardue, eût entraîné presque à coup sûr, de redoutables abus. Je dis seulement que, au point où nous en sommes de l'occupation de cette partie du Continent Noir, il nous faut, ou trouver la solution du problème de la main-d'œuvre, ou renoncer à exploiter ce pays, tant que les choses demeureront en l'état actuel.

* if.

M. R. Noguès, directeur général de sociétés coloniales, a, en particulier, traité cette question, si grave pour notre avenir en Afrique, dans un mémoire présenté au Congrès international d'agronomie coloniale et tropicale de Bruxelles — 20 au 23 mai 1910; je rappelle ce travail ici, car il corrobore singulièrement les données do cette étude.

Depuis dix ans que des compagnies de colonisation se sont installées dans l'intérieur du pavs, a dit M. Xoguès, elles n'ont pu réussir^ à de rares exceptions près, à se procurer et à s'altaclier une main-d'œuvre homogène et permanente, absolument indispensable cependant aux services des exploitations diverses. Pour le travail de préparation du caoutchouc, notamment, dont la récolte constitue à peu près l'unique ressource au Moven-Congo, on en est encore réduit à recourir à des travailleurs intermittents, qui ne s'adonnent à cette besogne que dans la mesure de leurs besoins et de leur caprice.

La situation que les colons trouvèrent en 1899, en ])ionant possession îles territoires (|ui leur avaient été concédés, u'élait rien moins que favorable. L ne poj)ulQ-

LA main-d'œuvre 369

tion assez clairsemée sur le littoral et dans le Moyen- Cong'o, comptant tout au plus trois habitants au kilomètre carré, en majeure partie hostile au Blanc, et très peu disposée au travail, considéré par elle comme avilissant.

Rencontrant chez l'indigène une mauvaise volonté manifeste, les colons en appelèrent à l'intervention de Tadministration, estimant, bona Jide, que celle-ci, qui leur avait donné des terres à mettre en valeur, était tenue de leur procurer des bras pour les exploiter. Le ministre des colonies avait d'ailleurs favorisé chez eux cette conception ; dans les instructions adressées au commissariat général de la colonie, il avait souligné qu'il serait de l'intérêt bien entendu de l'administration locale ((. d'engag-er les indigènes à se mettre à la disposition des concessionnaires et à conclure avec eux des contrats de louag-e et de travail ».

]M. Noguès dit quelles difficultés rencontra l'intervention administrative, quel vide fit devant nous la perception de l'impôt do capitation. Dos conditions aussi défavorables eurent pour conséquence de pousser les agents des compagnies, dont la plupart provenaient de TEtal Libre, où la « manière forte » était en honneur, à rechercher, dans l'obtention de la main-d'œuvre par une coercition excessive, la rémunération immédiate des capitaux engagés. Ces procédés parachevèrent l'éloignement de l'indigène.

M. Noguès voit la solution de la question de la main-d'œuvre dans la concentration de tous les efforts épars au Congo, dans l'aménagement du pays par zones d'exploitation forestière, dans l'adduction progressive de l'indigène par la douceur, de bons salaires en espèces et en marchandises,

:i6o LA main-d'œuvre

une amolioralion do sa condition physiolog-iquo et morale, sous l'impulsion d'un personnel blanc sélectionné, de carrière, et largement traité. Les colons ariveraicnt ainsi à grouper autour d'eux des collectivités de travailleurs, que l'union entre les sociétés permettront ensuite de porter sur les points les plus avantageux et de répartir au mieux.

Mais l'administration a, elle aussi, des obligations. Et M. Noauès deles délinir :

L'administration s'est trop complue jusqu'ici dans Fatlitude des bras croisés. Il conviendra qu'elle favorise par tous les moyens dont elle dispose la création il'un courant vers le {ravail.

... Nous croyons, avec M. Paul Leroy-Beaulieu, que les « colonies seront d'autant plus prospères et mieux assises qu'on y respectera davantage les droits naturels des indigènes ». Mais, auprès des « candidats à la civilisation », ces droits ont pour corollaires des devoirs, et notamment celui du travail, qui est la loi générale des peuples civilisés. Nous n'entendons pas faire imposer cette obligation par des voies brutales qui iraient à rencontre des intérêts des colons. Nous pensons que, par son influence morale et les sanctions dont elle dispose, l'administration est à même de faire comprendre aux indigènes la nécessité du travail.

Que les humanitaires se rassurent ; on ne leur enlèvera pas leur liberté, car on conserve encore .son libre arbitre lorsqu'on se soumet à une contrainte dont on a discerné la raison d'être et le caractère inéluctable.

L'administration pourra cj'rossir les contingents de travailleurs destinés à l'exploitation rationnelle de la forêt en provoquant ces migrations de villages d'une région dans l'autre; en soutenant, dans l'application des contrats de travail, mm pas exclusivement les inlérCts de l'engagé, niais aussi ceux de l'engagiste; en se

prêtant à des louages de services supérieurs à deux ou trois mois, du moins pendant ces périodes d'apprentissage.

M. Nogiiès parle uniquement de l'exploitation forestière parce que ce seul point de vue intéresse la rég-jon dont il s'occupe. Mais les principes qu'il pose doivent être généralisés, cela va de soi.

Ce remarquable exposé se termine par la démonstration de la nécessité qu'il y a à occuper effectivement et intégralement le pays : ce sur quoi, au reste, tout le monde est d'accord... sous réserve des disponibilités financières.

En résumé, si l'on fait abstraction de la forme modérée, presque adoucie, en laquelle le rapport, dont je viens de citer quelques extraits, était tenu d'exposer les choses, on peut en déduire la pensée sous cette formule concise :

La main-d'œuvre indigène, telle qu'elle existe actuellement, ne saurait assurer, même imparfaitement, la mise en exploitation normale de notre Afrique Equatoriale.

On se procurera seulement cette main-d'œuvre en transplantant par mesure administrative les villages là où il est nécessaire, et en secondant les initiatives privées dans la passation de contrats de louage d'un terme suffisant, sans pour cela recourir, ni aux procédés de recrutement brutal, ni à des contrats de sept années, comme

202 LA main-d'œuvre

l'ont fait à San Thomé les Portugais, dont le système a toutefois trouvé la justification dans la prospérité de leur colonie. On arrivera seulement ainsi à un état de choses également profitable aux travailleurs et aux exploitants.

Est-ce à dire que l'application d'un tel système ira sans difficulté, en un pays si vaste, si incomplètement occupé et dont tant de parties sont encore inconnues? Non, certes. Et c'est ici que nous devrons nous inspirer de la méthode de la « tache dhuile », dont j'ai parlé au cours de ces études; méthode heureusement appliquée par les Anglais dans leurs colonies situées en pays neufs ■ et à laquelle ils doivent leur succès, non seulement ^ en Guyane, mais sur la Côte Occidentale d'Afrique également, où certains centres, Accra entre autres, lui sont redevables d'un développement peu soupçonné chez nous, développement dont vous aurez une idée par ce simple fait : un mois avant notre voyage, un cargo français avait chargé dans ce seul port d'Accra, où le mouvement maritime est cependant intense, 1.200 tonnes d'huile de palme et de cacao.

Et, aux bons rêveurs qui, devant l'application de ces principes au travail indigène crieniient à la coercition, on répondra, avec M. Noguès, que « le ■ travail est un devoir ». Il l'est bien, pour nous autres civilisés. N'en est-il donc pas un pour ceux auxquels nous avons prétendu apporter notre civilisation ?

LA main-d'œuvre 203

Je me garde, toutefois, d'affirmer que la solution intégrale du problème, si ardue dans sa complexité,de la main d'oeuvre en Afrique Equatoriale, s'arrête là. Gela, je ne le crois pas.

M. Noguès évalue la population du Moyen- Congo à deux ou trois habitants par kilomètre carré. Cette évaluation semble exacte. Elle doit s'appliquer sans doute également au Gabon. Elle représente une densité infiniment faible; toutefois, combien diminuée davantage encore au point de vue de l'utilisation de la main-d'œuvre par le fait que, non seulement une fraction importante de cette population échappe à notre action, mais celle que nous administrons comporte, au point de vue qui nous occupe ici,un déchet considérable, représenté par le temps qu'il faudra pour vaincre l'inaptitude au travail de certaines races et, malheureusement aussi, par l'alarmant état physiologique de beaucoup d'autres.

Aussi, est-on tout naturellement amené à cette interrogation : peut-on espérer, avec le seul concours des autochtones, parvenir jamais au coefficient de main-d'œuvre nécessaire à la mise en valeur de l'Afrique Equatoriale ?

La réponse doit être, j'en ai la conviction, nettement négative.

Et, comme jadis les terres du Nouveau-Monde, habitées cependant, elles aussi, par des races autochtones lors de la découverte, comme aujourd'hui même nombre de pays nouveaux, à com-

2G4 L.\ main-d'œuvre

mencerpar tous les Etats siul-africains, l'Afrique Equatoriale arrivera seulement à son rendement normal par l'intro luction, sur une lar^^e échelle, de la main-d'œuvre importée.

Perspective infiniment délicate, certes, mais inévitable, et, peut-être aussi, non insoluble.

Un des cfïels frappants de l'évolution moderne ost do corriger l'inégalité de répartition de la race Immaine sur l'ensemble du globe, fait qui a constitué jusqu'à nos jours un des plus graves sujets de préoccupation soumis aux hommes d'Etat, aux sociologues et aux économistes.

C'est à cotte évolution que l'on doit le peuplement, déconcertant par sa rapidité, de l'Amérique tout entière, avec des éléments tirés, tant du Continent Noir, par la traite, méfait dont les effets ont abouti, en fin de compte, à des résultats bienfaisants, que de la surpopulation européenne. On sait quelle adduction de main-d'œuvre hindoue et jaune les Anglais ont provoquée en Sud-Afrique. Ils font le même ell'ort dansi'Ouest-Canadien, où ils ont été jusqu'ià importer des Hindous, bien dépaysés cependant sons ce climat glacial.

Par un phénomène contraire, la Chine et le Japon, surpeuplés, ont déversé sur maintes parties du monde des populations entières; et l'on se ra[)pelle quelle tension est résultée, entre ces deux puissances et les Etats de lOuest yankee, d'une invasion de main-d'œuvre jaune, considérée

LA main-d'œuvre 265

comme c( indésirable » parle parLi ouvrier américain. L'émigration indienne, elle-même, tend à s'affirmer, et les travailleurs hindous commencent à affluer dans tous les pays chauds à môme de les employer et jusqu'aux Antilles, pourtant bien éloignées de l'Inde.

L'observation de ce qui se passe ailleurs dicte leur ligne de conduite aux personnalités qui se sont assigné la tâche de m.ettre en valeur notre Afrique Equatoriale. Leur religion doit être aujourd'hui éclairée sur l'impossibilité d'arriver à un résultat avec la seule main-d'œuvre indigène. A cela s'opposent trop d'éléments défavorables : non seulement la faible densité de la population noire et l'inaptitude actuelle à tout travail d'une partie do celle-ci, mais le long laps de temps nécessaire sinon à son apprentissage, — expression exagérée, - — du moins à son accession à un labeur quelconque; enfin, son état physiologique, cause d'un déchet considérable de main-d'œuvre utilisable.

L'importation de cette dernière apparaît donc comme une nécessité absolue.

Cela est-il possible? D'où tirer cette maind'œuvre ? Comment l'utiliser ?

Tels sont trois des points essentiels en présence desquels se trouve la colonisation congolaise.

La possibilitéd'importer la main-d'œuvre en Afrique Equatoriale ne saurait ètremiseendoute. Notre

266 LA maix-d'œuvre

colonie se trouve là en face d'un problème, doa blé d'une nécessite, qui ne lui est pas propre, mais, au contraire, commune à tous ces pays neufs, dont la mise en valeur a exigé un brusque effort, sans lequel les ressources démographiques autochtones ne permettaient pas d'abordor une exploitation intense, généralisée, et en rapport avec le rendement naturel immédiatement réalisable de chaque contrée.

Les diflerenls pays qui se sont trouvés dans ce cas ont tout fait pour amener des réservoirs d'hommes représentés par les régions surpeuplées, les travailleurs appropriés à leur climat, qui leur manquaient. Si, comme je le disais, les Etats de l'Afrique du Sud, auxquels les races indigènes apportaient sous ce rapport un appoint insuffisant ont demandé à l'Inde et à la Chine le complément de bras leur faisant défaut, l'Argentine, de son côté, en a provoqué la venue, de l'Italie et de l'Espagne, principalement. Le Brésil, par le fait même de son origine, cherclie, lui, à attirer l'émigration portugaise. Aux Etats-Unis, c'est du centre do l'Europe, d'Allemagne et d'Italie, qu'arrivent annuellement les centaines de mille d'émigrants dont le concours est indispensable au prodigieux développement agricole et industriel de la grande République. Je ne reviendrai pas sur les raisons sociales et politiques qui s'opposent à la constitution d'un mouvement identiqu»» des Jaunes vers l'Ouest Américain. Mais on j)Out considérer la barrière élevée par les Yani<ees à l'émigration asiatique sur leur territoire comme une infériorité éc()nomi(]ue.

LA main-d'œuvre 267

Au Canada, il on va de même, avons-nous vu, comme partout où fonctionne librement le jeu de la loi d'offre et de demande aussi précise, aussi matiiématique, en matière de main-d'œuvre, que d'échang-es commerciaux.

Voici donc un point acquis : en cherchant à introduire la main-d'œuvre étrangère dans celles de nos colonies qui en manquent, nous ne ferons qu'obéir à une loi d'une application générale et dont les résultats constituent, de par l'expérience, même un fait acquis dans le monde entier.

Les pays d'où nouspouvons obtenir les ressources qui nous font défaut sous ce rapport sont, et ne peuvent être que des régions pauvres, souffrant de surpopulation, et à même de renfermer des éléments ethnographiques capables de supporter les conditions de climat, d'habitat et do travail de l'Afrique Equatoriale. Deux seules contrées s'indiquent donc d'elles-mêmes : l'Inde et la Chine méridionale. De multiples raisons, sur lesquelles je me dispenserai de m'étendre ici, obligent à répudier le Japon, en dépit de l'abondante émigration, non seulement qu'il fournit naturellement, mais qu'il cherche au besoin à imposer aux tiers dans certaines parties du Pacifique.

L'Inde pourrait, à elle seule, répondre à nos besoins. Les populations de son Midi, sinon très robustes, du moins aptes à suffire aux conditions du travail au Congo, y rendraient, à coup sûr, les

208 LA main-d'œuvre

plus précieux services. En ce qui concerne les contrats de travail, les salaires, les conditions d'habitat, do nourriture et de rapatriement, nous n'aurions qu'à nous inspirer, co qui se fait depuis longtemps déjà dans l'Est-Africain, en cet ordre d'idées, et sans doute même seulement à le copier. La question est de savoir si le gouvernement britannique se prêterait à l'organisation d'un recrutement régulier de notre part dans llnde.

On peut, sans se tromper, émettre la conviction que si toutes garanties lui sont données quant à la façon dont ses sujets sont traités, legouvcrnement Anglo-indien ne s'opposera pas à l'adduction de travailleurs hindous dans notre colonie d'Afrique. Un tel mouvement peut aussi bien, dans certains cas, être désiré par les autorités britanniques, lorsque la surpopulation ou des circonstances occasionnelles, telles que de mauvaises récoltes, leur suscitent parfois les terribles difticultés que l'on sait.

L'introduction de la main-d'œuvre chinoise ne se présente pas d'avantage comme une impossibilité. On sait quelles surprenantes agglomérations populaires renferme l'Empire du Milieu. On sait aussi, malheureusement, dans quelle elTroyable misère y vivent des millions d'hommes, sobres, laborieux, intelligents et courageux ; d'une intelligence, certes, et d'un courage qui, pour ne pas être les mêmes que ceux des Blancs, n'en sont pas moins réels. Parleur surnombre même, ces hommes n'ont le plus souvent pas do travail. Il faut, pour s'en remlre compte, avoir vu, dans les grands centres, ces gens se battre pour se disputer un

LA main-d'œuvre 269

iniiino salaire gagné parle plus dur labeur. La division infinilésimale de la monnaie permcl seule, à la plupart, de vivre. II est courant, dans les marchés, de voir vendre, pour une fraction de centime, la partie pourrie dos légumes et des fruits. Pas de bois, le plus souvent : le pays est déboisé. Un climat rude, passant sans transition aux rigueurs les plus extrêmes. Et, sous ce climat, une plèbe manquant de tout, au point que j'ai vu à Pékin, par — 10'^, un mendiant vêtu d'un simple bout d'étoffe ceignant ses reins, et le corps nu !

Et quand un fléau, épidémie ou famine, s'abat sur CCS masses compactes, alors ce sont d'eflroyables hécatombes que nos cerveaux d'Européens peuvent à peine se figurer.

Aussi existe-t-il dans cette race une extraordinaire force centrifuge. Par toutes ses frontières, le Chinois déborde et tend à se répandre de par le Monde. Peu nombreuxau Japon, aux Indes, oh ils se heurtent à une population déjà dense ellemême, arrêtés vers le Nord et l'Ouest par la Nature rebelle, les Célestes se sont surtout installés dans le Pacifique. Si le socialisme très avancé de la Fédération australienne leur barre, par crainte d'une concurrence ouvrière dangereuse aux travailleurs blancs, l'accès de cette partie du Pacifique,comme, pour la même raison, l'Ouest-Yankee, — les Jaunes abondent dans le reste des Etats Unis, — par contre, dans notre Indochine, en Malaisie, dans les Straits-Setllements, dans rOuest-Canadien, au Mexique, leurs émigrants apparaissent chaque jour plus nombreux. Certaines Républiques de l'Amérique du Sud leur ont

fermé leurs frontières, dans la crainte, bien peu justifiée en ce qui les concerne, d'une concurrence à la main-d'œuvre autoclitone, pourtant généralement insuffisante et assez médiocre Par contre, il y a deux ans, au Pérou, dont l'accès leur est libre, ils étaient déjà 02.000, en augmentation rapide. On sait quels excellents auxiliaires ils font sur les paquebots de toutes les nations. Les nôtres en comptent un grand nombre, et ceux-mèmes do la Compagnie des Chargeurs Réunis, desservant la Côte d'Afrique, en embarquent quelques-uns ; ces hommes, me disait-on, résistent parfaitement aux conditions de cette navigation. Les Chinois sont, d'autre part, devenus un noyau important dans la population ouvrière sud-africaine.

C'est donc un lieu commun dédire que la Chine est un inépuisable réservoir de travailleurs.

Moyennant, ici encore, de convenables garanties données au gouvernement chinois sur le traitement réservé à ceux de ses sujets (ju'une organisation régulière amènerait en Afrique Equatoriale, et en tenant compte de certaines exigences propres au coolie, telles, par exemple, le fait de lui assurer le retour de sa dépouille dans sa patrie, en cas de décès, la fourniture d'une nourriture appropriée à ses usages et à son tempérament, voire l'autorisation d'installer ses fumeries, comme celle de j^raliciuer ces jeux d'argent, dont il est si friand, le recrutement des Chinois satisferait à lui seul tous les besoins des colonies africaines.

Un essai fut tenté lors de la ct)nstru(:lion du chemin de fer belge, objectcra-t-on, i-l ce lut un

échec. Les cinq ou six cents Chinois amenés sur les clianliers fondirent littéralement, et les quelques survivants, affolés, s'enfuirent dans la forêt vers le soleil levant, d'où ils venaient. On retrouva seulement les ossements de quelques-uns. Je me suis fait raconter par M. P..., aujourd'hui chef du service de la navigation à Léopoldville, un des collaborateurs des tout premiers débuts du Matadi-Léopoldville, les causes de ce désastre, car c'en fut un véritable, dont les conséquences pesèrent lourdement sur les débuts de l'entreprise.

On avait fait venir de Chine, de Macao, notamment, les individus sur la valeur desquels on fut fixé dès leur débarquement. Les expéditeurs de ce « chargement humain » s'étaient manifestement débarrassés de toute une tourbe : résidus de prison, loques humaines tirées des fumeries, malheureux atteints de tares physiologiques.

Ce sont ces débris que l'on mit d'emblée, faute d'autres éléments, à la terrible tranchée deMatadi, dans un pays sans ressources, sans même d'eau potable :

Aubout de troismols, dit M. de Mandat-Grancey, sur 5oo,il n'en restait plus que 160 ! Tous les autres étaient morts... Les conditions de travail étaient épouvantables. Dans les tranchées à travers ces bancs de quartz, les rayons du soleil développaient une chaleur telle que, à l'endroit où se trouve actuellement la gare de Matadi, le major Cambier affirme avoir vu le thermomètre monter à 95° !

L'échec était donc fatal. Son contre-coup s'est

fait sentir jusqu'à ce jour, puisqu'il a contribué à ancrer dans les esprits cette conviction, qui dure encore, que le Jaune ne peut, ni travailler, ni même vivre en Afrique Equatoriale.

Cela est-il exact ? C'est possible. Mais je dis qu'on n'en sait rien, parce que jamais l'essai n'en a été tenté dans des conditions normales; car vous conviendrez que l'on ne peut prendre comme telles le martyrologe des 500 Chinois de Matadi. J'ajoute qu'il doit l'être, et voici sur quelles bases, à mon sens, avec ce que j'ai vu de l'Extrême- Orient, et de l'emploi des Chinois en Amérique, dussent celles-ci être réduites au début à la proportion d'une simple tentative.

Tout d'abord, il faut poser comme principe que la tractation relative à l'immigration franco-africaine des Célestes devra avoir un caractère officiel. Non pas dans le principe seul, mais danslaprafique. 11 est nécessaire, autrement dit, que le gouvernement chinois, ou, tout ou moins, telle vice- royauté d'où nous entendons tirer nos auxiliaires jaunes, soit expressément consentante à notre action de ce chef, et qu'elle ait expressément acquiescé à son mode d'exécution.

Car la chose, en ce qui nous concerne, se présente sous un double aspect : le recrutement des travailleurs chinois, d'une part, et leur utilisation, de l'autre. Or, si le premier de ces objectifs est d'ordre public, le second est, incontestablement, d'ordre exclusivement privé.

Autrement dit, la situation se définit ainsi :

Notre Afrique Equatoriale ne peut atteindre son rondement, non pas intégral, mais normal, qu'avec

LA main-d'œuvre 278

lo secours de !a main-d'œuvre importée. Par elle, seulement, on peut espérer voir, dans un délai possible à prévoir, ses terres, si fertiles, couvertes d'exploitations de cacaoyers, de caféiers, de palmiers, d'heveas, ses forêts livrer leur plein coefficient de latex, ses mines les trésors de leurs entrailles.

Mais, par contre, qui exploitera ces richesses, si ce n'est l'initiative privée? Or, il ne saurait appartenir à cette dernière, composée au surplus d'efforts isolés, d'assurer le fonctionnement régulier d'une adduction permanente de travailleurs, basée sur une tractation générale, ayant un caractère,international. Ce rôle seul appartient aux pouvoirs publics. Mais quels ?

Là, le doute ne saurait être permis. C'est la colonie qui doit seule pouvoir traiter, par l'intermédiaire de son interprète autorisé, le Gouverneur Général, avec les gouvernements étrangers intéressés. J'irais même plus loin, si nous n'étions bornés dans nos conceptions par notre esprit centralisateur, et je dirais, m'inspirant de ce qui se passe dans les Etats fédéi-aux : par chaque gouverneur,— les conditions de travail et d'habitat se trouvant profondément modifiées, d'une zone à l'autre,— avec l'agrément et sous le contrôle du Gouvernement Général, ce dernier assisté de la collaboration du conseil de gouvernement.

11 est évident, en effet, pour quiconque connaît la marche habituelle de nos affaires, que si les négociations doivent, de la colonie, passer par Paris, où le ministère des colonies en confiera lo soin au ministère des aflaires étrangères, déjà bien

274 LA main-d'œuvre

empêché de faire marcher cahin-caha le train-train de sa poHtique passive, et normalement, utilement, ses simples consulats, on n'en sortira jamais : d'autant moins que les diplomates chargés de ce soin ne connaissent pas un mot de la question, pas plus dans ses nécessités que dans son but, et ne chercheront pas à s'en pénétrer. Ou bien alors, ce serait le bouleversement des traditions; et nous savons tous que, dans la « Carrière », on ne bouleverse pas aisément les traditions.

Supposons donc que ces négociations ainsi enlamées aient abouti, et que nous ait été concédé le droit d'organiser vers notre Al"ri(jue Equatoriale l'exode annuel d'un certain nombre de travailleurs, la question ne sera pas encore entièrement solutionnée : il restera, d'une part, à établir les conditions pratiques du recrutement sur place et, d'autre part, à faire fixer d'avance leurs besoins par les entreprises privées, bénéficiaires de cette organisation, après qu'aura été préalablement obtenu d'elles l'acquiescemcntaux mesurcsarrèlées.

Car,si l'on peut dire qu'il y a « fagot et fagot », il est bien plus vrai encore de dire, en parlant des Célestes, qu'il y a Chinois et Chinois. Les ditî'érences de races et de coutumes sont, en elfet, profondes dans cet immense pays ; profondes au point do constituer des races aussi ditforentes entre elles qu'un Bondjo l'est d'un Sénégalais et un Sénégalais d'un Algérien. Le Mandchou, le Mongol, le Tartare, grands, solides, mais accoutumés aux climats froids, seraient impropres à tout rendement utile en Afriijue Ei|ual(uialo. Seules, les po])ulalions du Suil, depuis le Tonkin jusqu'à la

LA main-d'œuvre 276

Rivière de Canton, pourraient répondre à robjectif visé. Et encore, devrons-nous distinguer entre les populations, infiniment nombreuses puisqu'on estime à plus de 300.000 le nombre seul des individus répartis entre Hong-Kong et Canton , vivant, bien misérablement, sur des sampans, et celles, robustes et mieux appropriées aux travaux miniers, que nous trouverons dans Thinterland, et notamment dans le Yunnan, races plus robustes, mais moins aptes à supporter l'bumidité chaude de la vallée congolaise.

Pour les premières nous devrons prévoir, dans des conditions confortables, adaptées à leurs habitudes, l'habitat sur l'eau, ce qui offrira en même temps la faculté de déplacer les collectivités de travailleurs suivant les besoins de l'exploitation et l'aménagement progressif de la forêt, tel que le prévoit M. Noguès.

Quant à la manière de traiter les secondes, nous n'aurons, ici encore, qu'à nous inspirer des méthodes adoptées par les Anglais pour l'utilisation de la main-d'œuvre asiatique dans leurs mines du Sud de l'Afrique. Et par nous-mêmes, ajouterai-je me rappelant ce que j'ai vu sous ce rapport à Santa-Rosalia, en Basse-Çalifornie, où la Compagnie du Boléo, une des entreprises françaises à l'étranger qui font le plus d'honneur à notre industrie, a tiré de son personnel chinois un parti remarquable, par la façon dont elle a su approprier les modes de travail et d'existence de ces gens aux conditions particulièrement dures dans lesquelles s'exploite là-bas cette grande industrie minière et métallurgique.

LA TKYPANOSOMIASE

J'ai eu, à l'époque, déjà lointaine mais peu regrettée, de mon exis-tence où j'usais mes culoltos sur les bancs du lycée, un brave professeur de nia- Ibômatiques nommé L... et devenu par la suite une des lumières de la Sorbonne. Comme il avait trentecinq ans, il nous semblait un vieillard; aussi l'aj)pelions-nous « le pèreL... ». Aux leçons, le père L... mettait souvent une heure, et parfois toute une classe, à couvrir un tableau d'une aride démonstration. Puis, arrivé à la fin, il tombait en arrêt, réiléchissait une minute, se précipitait sur le chiffon mouillé, effaçait tout le travail tracé t-t s'écriait, en ne ratant jamais la faute de français : « C'est moi qui se trompe!... »

L'histoire du père L... me revient à l'esprit, en songeant à la situation présente et au sort futur de l'Afrique Eijuatoriale tout entière, étrangère ou française : je me suis appliqué, — ai-je réussi ? — à résumer en un tableau aussi concis que possible, encore que trop long peut-être, l'ensemble des conditions économiques et démographiques, présentes et à venir, de notre nouvel Empire noir.

Et, parvenu à la conclusion de cette étude, j'en arrive à un point si iiKjuiétanl, dont la solution, infiniment difficile, est à un tel degré solidaire

LA. TRYPANOSOMIASE 277

(le l'oxistence même de ces pays, que je me demande si toutes les lignes qui précèdent valent, et si je ne devrais pas, comme mon professeur de jadis, les cfTaccr en m'excusant : « C'est moi qui se trompe !... »

Au vrai, le sujet ne prête pas à rire. Il est, au contraire, inllniment grave, attristant et angoissant ; il se résume en ceci :

Un mal effroyable et mal connu, la trypanosomiase.nom scientifique de la maladie du sommeil, fauche, littéralement, des populations entières. Des régions, autrefois habitées, sont désertes, — non pas seulement à cause de cet exode devant nous dont j'ai parlé plus haut, — mais désertes, parce que les habitants y ont été décimés parle i1éau. Des centres, hier florissants, sont anéantis en quelques années, en quelques mois.

Les relations qui commençaient à s'établir avec les pays arabisants du Nord sont entravées. Le mal gagne. Il commence à apparaître dans l'Ogôoué, jusqu'alors indemne. '

La région de Carnot estravagée. Ravagée aussi celle de Bangui, oi^i un Père me disait: « Il nous faudra sans doute bientôt aller ailleurs; ici, nous n'avons plus de fidèles. Ce pays était peuplé : il est maintenant à peu près vide. » D'une agglomération missionnaire de plusieurs milliers de fidèles située sur la rive belge., près de l'embouchure du Kassaï, il ne reste plus rien.

« J'ai connu, me disait M. Tréchot, la région dont vous avez parcouru l'extrémité, à l'embouchure de la Mossaka, peuplée de 18.000 ou 20.000 individusdebelle race. Les voilà 1.200 ou 1,500! »

270 LA TRYPANOSOMIASE

De ceux que j'ai vus, la plupart sont des rachitiques dégénérés.

Le pourcentage des indigènes atteints est, dans maintes régions, considérable; et ceux qui sont atteints sont condamnés. MofitU?'i qu& l'on croise à chaque pas.

Les Européens, moins exposés cependant, et que l'on crut longtemps rélractaires au mal, ne sont pas indemnes.

Si l'on ne parvient pas à enrayer le fléau, que restera-t-il, en un pays où la population indigène aura été anéantie, de tous nos efforts et de tous nos sacrifices ?

Pourrons-nous même songer à l'introduction de cette main-d'œuvre étrangère, dont j'ai parlé plus haut, si nous n'avons pas la certitude de soustraire à la Irypanosomiase ceux que nous aurons importés dans ce pays?

Fait un peu déconcertant : devant une situation si grave et nettement connue de tous nos compatriotes intéressés, il semblerait qu'on se soit imposé, chez nous, la méthode, non pas de la négation, — la présence à Brazzaville d'une mission Pasteur et d'un camp de ségrégation prouvent le contraire, — mais du silence, alin d'éviter l'eflroi consécutif à l'aveu des choses : sentiment louable, assurément, mais mauvaise méthode, parce qu'elle empêche, en sa philanthropie, d'aboutir aux mesures d'ensemble, empreintes parfois de quehjue

LA TRYPANOSOMIASE 279

dureté nécessaire, ou bien aux indispensables sacrifices d'argent sans lesquels on ne vient à bout de rien.

Et le temps presse, effroyablement:

« Si nous n'enrayons pas le mal, m'a déclaré là-bas une personnalité médicale de haute valeur et particulièrement avertie, dans quatre ans, c'en sera fait de cette race!... »

« Dans deux ans! » m'a afTirmé, dans le Haut, un vieux missionnaire, Congolais des débuts.

Devant de tels pronostics, que je veux croire, que je crois empreints de trop de pessimisme, est-il permis de se taire? Ou, tout au moins, cela est-il permis à quiconque, libre do toute attache et de toute responsabilité matérielle, est venu sur place avec le seul désir de voir, d'étudier et d'entendre ? Je ne le crois pas. D'autant moins que les précédents manquent, en l'espèce.

M. le gouverneur général Merlin, dont je me garde d'apprécier, à plus forte raison de critiquer la réserve, n'a pas cru devoir aborder ce grave problème dans le beau discours dont j'ai déjà fait mention.

M. F. Rouget, qui a publié sur l'Afrique Equatoriale française un remarquable et très documenté ouvrage de 500 pages, a mentionné à peine la trypanosomiase, en une ligne etdemie de son ouvrage.

Dans les deux si intéressants volumes que le vénérable Mgr Augouard a consacrés à vingt-huit années d'apostolat au Congo, j'ai cherché en vain une étude d'ensemble de la question.

Et je l'ai trouvée, pour la première fois officiellement mentionnée dans le rapport 788 (Office

28o LA TRYPANOSOMIASE

National du Commerce Extérieur, 1909") de notre vice-consul à Matadi, M. E. Lucciardi, rapport où il est dit :

Au point de vue sanitaire, la situation est préoccupante. Depuis quelques années, dans le haut et movea Congo belg"e, la Glossina /)rt//)rf//4', vulgairement appelée « mouche Tsé-Tsé «.fait des ravages, surtout parmi les noirs.

Certes, le jg-ouvernement de l'Etat a tout tenté, dans la mesure de ses moyens, pour enrayer le mal en isolant les villag-es contaminés.

Nous avons à l'hôpital des Noirs du chemin de fer, à Matadi, plusieurs indigènes atteints.

Il y aurait là pour notre corps médical, si dévoué, si courageux, si travailleur, un vaste champ d'études, de recherches qui amèneraient certainement la découverte du remède, et qui prouveraient une fois de plus que la France marche toujours à l'avant-garde de la civilisation sur la route de la science et du progrès. J'ajoute que la question intéresse également nos possessions du Congo français.

On peut être, ajuste titre, surpris de voir qu'il a fallu attendre jusqu'à 1909 pour qu'un document officiel et public, en dehors de communications médicales, d'un caractère exclusivement technique, donc privatif de la vulgarisation nécessaire, ait abordé ce sujet, dont dépend tout simplement le maintien de la race blanche elle-même dans les diOférentes contrées de l'Afrique Equatoriale.

Il y a, à ce silence, à ce singulier détachement, une explication :

C'est que la Irypanosomiase est envisagée

LA TRYPANOSOMIASE 201

comme un danger public depuis très peu de temps seulement. Mieux : il y a moins de temps encore qu'on la considère comme susceptible d'atteindre les Blancs.

Non pas qu'elle fût ignorée en elle-même. Au début du XIX* siècle, elle est signalée aux Antilles parmi les Noirs importés d'Afrique. Les malades moururent sans avoir propagé la maladie autour d'eux, faute, évidemment, d'un véhicule approprié. Ce sont les Boers qui, pour la première fois, signalèrent la tsé-tsé. À partir d'une certaine zone, elle s'attaquait à leurs troupeaux et plus encore aux attelages de bœufs de leurs chariots. Ses effets sur les animaux arrêtèrent l'immigration boer vers le Nord.

J'ai trouvé dans le livre de M. Pierre iMille, Au Co?igo Belge, des pages émouvantes sur l'anthropophagie. Pas une n'y mentionne la maladie du sommeil, parce qu'alors on n'en parlait pas. Et pourtant, ces lignes datent seulement de 1898. D'hier...

Dans son livre, passionnant comme un roman d'aventures. Deux ans chez les anthropophages, M. R. Colrat de Monlrozier consacre bien quelques pages à la dépopulation et à la main-d'œuvre, mais il étudie uniquement cette question au point do vue de la région des sultanats; seules, la traite et l'anthropophagie retiennent son attention.

Par contre, dans le livre du baron E. de Mandat-Grancey, écrit, lui aussi, en 1898, — année décidément féconde en études congolaises,— nous trouvons mentionnée la tsé-tsé et ses méfaits. Mais vous allez voir en quels termes, éloignés de l'atroce réalité actuelle :

a82 LA TRYPANOSOMIASE

Les buffles et les bœufs sauvag-es sont très abondants dans certaines régions : mais les Noirs n'en tuent que très rarement. Ils ne sont pas chasseurs. Nulle part, excepté dans deux ou trois tribus du Nord et du Sud, on ne paraît avoir essayé de les domestiquer. On a dit que c'est à cause de la mouche tsé tsé, celte terrible mouche africaine, dont la piqûre, inofïensive pour les hommes et pour le gibier, tue au contraire presque tous les animaux, et notamment les chevaux, les bœufs et les chiens. Mais ce n'est pas la vraie raison. Car la mouche tsé tsé, très commune dans le bassin du Zanibèze, est au contraire très rare dans celui du Congo. Il y a même des savants qui soutienneut qu'elle n'y existe pas.

Que j'eusse donc voulu les voir les savants dont M. de Mandat-Grancey rapporte l'opinion, assister à certaine chasse, en chaloupe, au conlluent de la Likouala et de la Sangha : chasse où ma femme et moi, en compagnie de M. Dirat, un énergique directeur do Compagnie privée, qui nous pilotait, nous tirions les hippos, tandis qu'un boy éloignait de nous les Isé-lsé, à coups de chasse-mouche : d'ailleurs un des meilleurs moyens qu'on ait trouvés de mettre la balle à côté.

J'aurais voulu les voir aussi, quand, sur le Lam//, tout en causant, ou en écrivant, nous nous surveillions les uns les autres, pour tAcher de tuer les tsé-tsé, qui, autour de nous, rodaient en zigzag de leur vol rapide.

iM. de Mandat-Grancey, en étM'ivanl ces lignes, rellétait évidemment ro[)inion (jui avait généralement cours, alors, en AlVique Etjuatoriale. Aussi, allant au devant de l'objection possible de con-

LA TRYPANOSOMIASB 283

tradicteurs, relative à l'ensemble do son étude, avait-il eu soin de dire, dans son Introduction :

On m'objectera que, cette enquête, je ne pouvais g-uère avoir la prétention de la faire bien sérieuse, puisque nous ne devions passer qu'une quinzaine de jours au Cong-o.Mais en quinze jours, quand on veut s'en donner la peine, on a le temps de voir bien des choses et de faire causer bien des g'ens.

Considération absolument juste, et que je m'adapte, moi qui ai passé là-bas plusieurs mois, et qui y ai eu, comme commensaux et comme compagnons, les personnalités les plus hautement autorisées et les plus instruites des choses de notre Afrique Equatoriale.

Le silence mèine de M. F. Rouget, dans un ouvrage aussi complet, aussi bourré de documents que le sien, indique bien que, à l'époque où il a été écrit, — cela remonte à six ans à peine, — les ravages de la trypanosomiase, pour réels qu'ils fussent déjà, étaient localisés en certains points et n'avaient pas pris le caractère de péril généralisé qu'ils ont revêtu depuis, mais dont on ne semble cependant pas encore pénétré en France, puisque M. le député Lucien Hubert, cependantau courant des questions coloniales, n'a pas cru devoir aborder cette question si essentielle, dans l'étude qu'a publiée de lui, il y a quelques mois, sur « l'Afrique Equatoriale française », la Revue Hebdomadaire.

Tout ceci tend à démontrer que l'on se trouve bien là en présence de l'extension subite, presque

284 LA. TRYPANOSOMIASE

foudroyante, d'un mal qui existait certainement à l'état latent, ou, plutôt, localisé. avant l'arrivée des Blancs dans ces contrées, et qui s'est répandu en quelques années sur l'ensemble du pays, sous l'intluence d'un certain nombre de causes, dont certaines ne sont pas impossibles à déterminer.

La première, et celle-là ne saurait être mise en doute par personne, réside dans le développement soudain des communications. Du jour où une nombreuse flottille de vapeurs a sillonné sans interruption le Congo et ses affluents, mettant à quelques jours les uns des autres des points que séparaient jadis des semaines et des mois de pirogue, transportant d'un coup jusqu'à 100 passagers indigènes et plus, et nombre de passagers blancs, il a été évident que l'on se trouverait en présence des pliénomènes qui ont mar- (|ué l'entrée en contact suivi du monde asiatique ou de l'Amérique avec la société européenne. En même temps que les liommes et leurs produits, tous les germes morbides qui se fussent résorbés sur place, fût-ce par la disparition totale de la population occupant le lieu infecté, ont été vébiculés presque automatiquement.

Ceci suffit à expliquer comnuMit la « vague de mort », suivant une expression que j'ai entendue et retenue, a déferlé à la fois, en peu d'années, du Cameroun allemand aux contins du Tcliad, et du Bas-Congo auZambèze. Se Irouve-l-on en présence d'un de ces phénomènes de u jMorl Dense >s suivant le mot de iM. Frétléric Boutct, et dont les épidémies do peste du iMovon-Age, à nos joiu's, l'épidémie actuelle de Mandcliourie, les épidémies de choléra,

LA TRYPANOSOMIASE 285

nous fournissent tant d'exemples '? Cela ne saurait être affirmé, ni nié. Ce serait, eu tous cas, une éventualité souhaitable, puisqu'elle équivaudrait à la certitude de l'extinction du mal, comme ont disparu d'elles-mêmes (our à tour les grandes épidémies dont j'évoquais à l'instant le souvenir. Et pourtant le monde civilisé moderne est parvenu à se défendre contre le retour de semblables fléaux, comme le Moyen-Age est arrivé à enrayer la lèpre !

Devant les ravages de la trypanosomiase, un fait déconcerte; je l'avance avec d'autant plus d'assurance qu'il émane d'avis recueillis de sources très ditférentes, mais aussi très sûres de leurs opinions.

Ni la cause, ni le mode de transmission, ni la nature de la maladie, ni sa thérapeutique ne sont actuellement connus avec certitude.

La cause, le principe même sont ignorés. On isole le bacille. Mais d'où, et comment vient-il ? On a cru que les insectes transmetteurs en aspiraient le germe sur le caïman, et, ont supposé certains, sur l'éléphant. C'est là une simple hypothèse dont la démonstration reste, je crois bien, k faire.

Il est maintenant admis que l'agent transmetteur est la terrible glossina palpalis, une mouche noirâtre aux ailes croisées en ciseaux, au corps allongé, à la tète armée d'une double trompe

2 80 LA TRYPANOSOMIASE

perforante, au vol rapide et saccadé, à l'aspecL aussi inoiïensif que celui des taons de nos campag-nes. Son habitat est connu : ce sont les rives boisées des cours d'eau, dont elle ne s'éloigne guère à plus d'un demi-kilomètre. Sa piqûre est d'autant plus redoutable qu'on la sent seulement quand l'insecte, repu, retire son dard de la plaie, mais rarement quand il se pose. Elle n'est, convient-il d'ajouter, dangereuse que si l'insecte est lui-même infecté par la présence de bacilles dans sa trompe, par conséquent s'il apiqué auparavant un « sommeilleux », comme an appelle là-bas les trypanosomôs. On peut donc èire impunément piqué 100, 500 fois.

Combien de temps la mouche peut-elle être elle-même infectée, donc dangereuse"?

Lorsque, en 1902, la science entreprit l'étude de la question, dont le public n'a commencé à se préoccuper réellement que depuis trois ou quatre ans, on crut que cette période d'iiiieclion ne dépassait pas 2i heures. On est revenu de cette opinion. Et des expériences récentes, poursuivies sinmltanénient au Congo français et au Congo belge, ont démontré que cette période est iiiiiniinent plus longue et peut atteindre jusqu'à quarante -cinq jours et plus !

Mais la Isé-tsc est-elle le seul agent de propagation ? Ou en doute aujourd'hui. Des savants affirment (|ue le moustiijue peut receler, lui aussi, dans sa trompe, le bacille de la lry[)anosomiase. Il serait plus dangereux encore (jue la Isé-tsé; car, si celle-ci n'apparaît guère (jao pendant les heures chaudes de la journée, de ujuf heures du

LA TRYPANOSOMIASE 287

malin à cinq heures de l'après-midi, le moustique, lui, l'invisible ennemi, « travaille » surtout la nuit et pendant le sommeil.

Une autre opinion se fait jour, qui attribuerait un pouvoir nocif à tous les parasites perforants, sans exception, jusqu'à la puce elle-même. A l'appui de cette théorie, on me citait le fait d'un village « fauche » en peu de temps, alors que la présence d'aucune tsé-tsé n'y avait été auparavant constatée ; mais une grosso mouche jaune, fort redoutée des Noirs, infestait les parages.

La propagation de certaines épidémies par la puce et leur développement sont, du reste, un fait admis depuis longtemps.

A propos de la peste de Mandchourie, n'écrivaiton pas dernièrement :

Les rats atteints fuient devant le fléau et leurs émigrations sont souvent suivies d'un déplacement parallèle de l'épidémie humaine.

Le docteur Simond, qui a attiré l'attention sur ce mode de propagation de la maladie, explique le passage de la peste du rat à l'homme par l'intervention d'un parasite : la puce.

Cet insecte, après avoir piqué un rat contaminé ou un pestiféré, va piquer des sujets indemnes et leur transmet l'aflection dontiln'aété que l'agent de transmission.

Il est une condition qui favorise singulièrement l'apparition du fléau : c'est la famine.

De son côté, le docteur Ileckenrolh, le très distingué directeur de rinstitutPasteur de Brazzaville, a constaté, au cours d'un voj^age d'études, que telle région envahie par la tsé-tsé ne présentait

LA TRYPANOSOMIASE

aucun cas de trypanosomiase, alors que telle autre, où la mouche se montrait également abondante, était profondément atteinte. Pourquoi ici, et pas là ? On l'ignore.

Par contre, un point semble prouvé : la misère physiologifiue, qui alFecto si cruellement tout une partie de la population congolaise, constitue un terrain extraordinairement propice à la propagation de la maladie.

Ceci, également, est démontré par deux fails catégoriques :

C'est, d'abord, l'immunité générale des Européens en bonne condition pliysitiue, encore que Ton cite parmi eux quelques cas de la maladie.

Puis c'est ce fait frappant, énoncé devant moi, par M. Tliys lils : les indigènes, — aujourd'hui emplovés sur la ligne au nombre de plusieurs centaines, — sont nourris par l'administration du" railway. Ils reçoivent régulièrement du riz et do la viande, fournie par l'élevage de Matéba. On leur délivre des couvertures, pour les prémunir contre la fraîcheur des nuits, parfois appréciable sur les plateaux élevés (jue franchit le Matadi-Léopoldville. On les oblige à un certain entretien de leurs demeures. Eh ! bien, la trypanosomiase est inconnue chez eux, malgré la Somme de travail (ju'ils donnent, etles régions basses, humides, forestières qu'ils traversent constamment. Par contre, Tumba, où se trouvait jadis le relais du railway, avant la

LA THYPANOSOMIASE 289

création de Thysville, et qui compta jusqu'à 6.000 habitants, n'en représente plus que quelques centaines, en voie d'extinction, à part les ouvriers du raihvay qui, eux, résistent et prospèrent, grâce aux mesures que je viens d'indiquer.

Cela m'a paru tout à fait démonstratif. Et cette vérité n'est pas neuve, ajouterai-je.

Dans l'étude de M. F. Boutet, que je citais précédemment,sur la « Mort Dense », l'auteur évoque les horreurs de la Peste Noire, et, notamment, l'épidémie de J347. A cette époque, oii les plus ineptes superstitions tenaient lieu d'armes contre le fléau, il se trouva cependant quelques esprits prescients pour dénoncer la misère physiologique.

C'est à peine si quelques esprits audacieux osèrent insinuer que la contag-ion pouvait avoir été favorisée par la débilité g"énérale des pauvres g"ens que les récentes famines avaieut épuisés.

La misère physiologique ! Voilà, pour la plupart des Européens bien au courantdes choses du Congo, la grande coupable, responsable de la disparition rapide des autochtones, sous les coups d'autres maux qui trouvent par elle le terrain sans défense.

Comment la définir et l'expliquer? Partout, en ces pays, elle apparaît aux yeux les moins « techniques ». Et j'ai encore présents à l'esprit ces groupes où se voyaient couramment les corps squelettiques, couverts de tares parfois répugnantes, ces peaux grises et ternes du Noir malade,

290 LA TRYPANOSOMIASE

toutes ces misères, c'est bien le mot; elles s'étalaient, là-bas, si fréquentes que le plus compatissant en arrive bien vite à l'accoutumance.

En a-t-il toujours été ainsi ? Ces races étaientelles si bas physiologiquementquand les premiers Blancs pénétrèrent leur pays? Je ne saurais le dire et n'ai pu le savoir, bien que certains m'aient affirmé avoir constaté, en l'espace d'une vingtaine d'années, une dégénérescence profonde de l'indigène, en général.

Quant aux causes, donc au remède, de cette misère physiologique, les premières ne sont pas malaisées à déterminer, si le second est d'une application malaisée.

Ces gens vivent dans un dénuement perpétuel. Leur culture s'arrête au manioc et à la banane, qui poussent à peu près tout seuls. Ils ne chassent guère. Ils ne pèchent pas, ou si peu. Leur boisson VDu vin de palme, dontils abusent, quand ils en onl, et, surtout, de l'eau boueuse de la rivière, ou verte, du marigot. Leurs huttes précaires laissent traverser l'air et la pluie, mais, pour se couvrir, ils n'ont que de misérables pagnes.

Et, le soir, afin de se garantir des moustiques, ils allument dans leurs cases des feux destinés à provoquer une fumée intense, dans laquelle ils passent la nuit. Leur hygiène est remplacée par les pratiques puériles ou nocives du fétichisme. Allaité très tard, l'enfant est ensuite abandonnéà lui-même, et le plus souvent se nourrit comme il peut. On devine ce que doit être la mortalité infantile.

Pas do viande, puisque l'élevage est nul. Par ci

LA TRYPANOSOMIASE 29 1

par là, une ripaille quand on tue, par raccroc, un élépiiant ou un liippo. Alors, ces gens s'emplissent, s'emplissent pendant des heures, et gonflent à en crever, quittes à jeûner, ensuite, pendant des jours, quand ce ne sont pas des semaines. On comprend quelle moindre résistance peuvent, dans ces conditions, donner ces races.

J'ai entendu, parmi nos compatriotes congolais, discuter, très sérieusement, et sans un désir « d'épater la galerie )),je vous assure, la question de savoir si la suppression à peu près complète de l'anthropophagie, dans les régions que nous avons dans la main — et qui sont, du reste, une moindre partie du pays, soit dit en passant — n'avait pas, en privant ces populations d'une nourriture « saine et abondante », suivant la formule consacrée, contribué à la dégénérescence de ces malheureux.

Je donne cette théorie pour ce qu'elle vaut: une boutade. Elle prouve, en tout cas, que toute thèse peut se soutenir...

Les dirigeants du mouvement économique du Congo savent bien, eux, de quel poids cet état physiologique de la masse indigène pèse sur sa disparition par sa plus grande facilité d'accession à la trypanosomiase, qui n'est pas seule à accomplir l'œuvre de mort : la phtisie et la variole la secondent.

C'est pourquoi M. Noguès, dans le travail que j'ai cité au cours de cette étude, insiste si vivement pour que les cultures vivrières et, si possible, l'élevage soient pratiqués par les indigènes.

Mais on n'arrivera à ce résultat, je l'ai exposé,

LA TRYPANOSOMIASE

que par l'obligalion au travail. Ces malheureux dureront-ils assez longtemps pour que nous ayons le temps de les sauver malgré eux ?

J'ai entendu plusieurs de nos compatriotes, des missionnaires catholiques, et notamment une personnalité que ses fonctions appellent à posséder une parfaite connaissance générale du pays, formuler une observation assez curieuse : je la transcris telle quelle. Mais elle a été affirmée avec tant de certitude qu'elle m'a frappé ; et j'appelle l'attention sur elle.

D'après mes interlocuteurs, les peuplades mangeuses de manioc, exclusivement, seraient sujettes à la trypanosomiaso, alors que celles qui usent d'une nourriture mixte, composée de manioc et de bananes, le seraient à un degré moindre; et celles qui l'ont de la nourrissante et saine banane leur nourriture exclusive demeureraient indemnes. Le fait ne vaut-il pas d'être contrôlé?

11 n'apparaît pas, en tous cas, comme invraisemblable. Le manioc est une nourriture dont l'usage général dans une partie de l'Afrique s'explique seulement par le minimum de soins qu'exige sa culture, laquelle répond ainsi à la constante préoccupation du moindre etTort, objectif préféré de ces gens. C'est un comestible aigre, gluant, lourd, un peu amer, insupportable à qui n'en a pas la longue habitude. Si ce n'était

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que cela : mais en même temps un aliment dangereux dans certaines conditions. La plupart des espèces de manioc, sauf le manioc doux — le manioc compte quatre-vingts espèces, — renferment une forte proportion de substances vénéneuses, et, notamment, d'acide prussique. La cuisson ne suffit pas à les en débarrasser, tout au moins en ce qui concerne les espèces congolaises. Il faut le rouir, et l'opération du rouissage demande, pour être bien et intégralement faite, des soins, une attention, dont les Noirs sont, livrés à eux-mêmes, parfaitement incapables. De là à dire que la plupart des indigènes de l'Equateur africain se nourrissent, les uns communément, les autres exclusivement, d'une matière infectée de principes toxiques, il n'y a qu'un pas, vite franchi.

Et l'on aura une idée de l'action de ces principes quand je rappellerai que l'arrière-garde de Stanley, 300 hommes, commandés par plusieurs Blancs, périt tout entière, pour avoir mangé du manioc non roui, pressée qu'elle était par la faim !

On comprend mieux encore quelle influence désastreuse peut avoir sur le développement des enfants cette mononourriture, sitôt après le sevrage, quelque tardivement qu'ait lieu celui-ci.

L'observation, dont je me contente d'être ici le traducteur, bien incompétent, paraît donc digne d'un très sérieux examen de la part de ceux qui se sont consacrés à la défense et la conservation des races africaines.

294 LA TRYPANOSOMIASE

Si le dang-er qui les menaçait fut longtemps insoupçonné, par contre, du jour oij son existence a été reconnue, on s'est, de toutes parts, en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, et, sans doute aussi, au Portugal, énergiquement appliqué à lutter. La science française, est-il besoin de l'ajouter ? s'est mise d'emblée au premier plan de ce mouvement.

Les études se sont naturellement portées sur deux points distincts :

Les mesures immédiates à prendre sur place, conformément aux connaissances acquises, en la matière.

Celles relatives à la prophylaxie et à la thérapeutique générales.

L'Institut Pasteur de Pariss'estparticulièrement occupé de la question. Des trypanosomés y ont été soignés.

Un Institut Pasteur existe à Brazzaville, et un camp de ségrégation a été installé à doux kilomètres de la ville, en un endroit suffisamment éloigné de cours d'eau, surélevé et débroussé.

Les Belges possèdent plusieurs établissements d'hospitalisation des trypanosomés: celui de Borna est cité comme remarquable.

Les Anglais ont pris les mesures plus énergiques contre l'invasion de la trypanosomiase, dont l'apparition était signalée dans la Rhodésia du Sud.

LA TRYPANOSOMIASE 296

La nouvelle que la maladie du sommeil a pénétré jusque dans la Rhodésia du Sud, écrivait le correspondant du Financial News à Salisbury, a provoqué dans cette dernière ville, ainsi qu'à Bulawajo, une émotion considérable.

En raison de l'importance que présente cette question pour le capitaliste européen, il peut être de quelque utilité de donner une certaine publicité aux conditions qui prévalent actuellement et d'indiquer quelles mesures va prendre la Chartered Company pour empêcher l'importation du fléau dans les territoires du Nord.

La maladie du sommeil a long'temps existé dans Ja Rhodésia nord-est, le long" de certaines parties du fleuve Luapula, sur les bords du lac Mweru, dans la vallée de Kalumwisi, etdanslevoisinag-e du lac Tang-anyika; tous les cas connus ont été isolés dans des hôpitaux spéciaux ou dans des campements ; mais la maladie u'a jamais pris des proportions alarmantes et on peut dire qu'elle est bien surveillée. Le docteur Fleming, chef du service médical à Salisbury, assure qu'il n'y a pas, et qu'il n'y a jamais eu dans cette région la moindre apparence d'épidémie de maladie du sommeil, comme au Congo ou sur les rives du lac Victoria Nianza. En réalité, il ne s'est produit, en tout, l'année dernière, que vingt-neuf cas dans la Rhodésia nord-est, et, parmi ces cas, quatre seulement ont été constatés chez des Européens.

La question importante pour la Rhodésia du Sud consiste en la découverte de l'agent de transmission, non pas tant en raison de ia possibilité de l'apparition du fléau au sud du Zambèze qu'à cause des mesures qu'il y a lieu de prendre promptement pour sauvegarder les sources du recrutement de la main-d'œuvre sur le Territoire du Sud.

En conséquence, la Chartered Company a décidé de former et d'équiper immédiatement une mission comprenant un bactériologiste, un médecin expérimenté dans l'étude de la maladie du sommeil et connaissant bien le pays, un entomologiste et un aide de laboratoire, qui amèneront avec eux un laboratoire complet et qui examineront en détail l'étendue, la cause et la source

296 LA TRYPANOSOMIASE

de la maladie du sommeil dans la vallée du Luang-wa.

En attendant, toute la vallée comprise entre les monts Mushing-a et la frontière occidentale du Nyassaland a été interdite au recrutement de la main-d'œuvre, et les indigènes de Nyassaland, qui passent par une partie quelconque de cotte zone, ne sont pas autorisés à quitter la route principale.

Des instructions spéciales ont, d'ailleurs, été données depuis longtemps déjà à tous les médecins exerçant au sud du Zamhèze pour signaler tous les cas de maladie du sommeil, surtout parmi les indigènes venant du Nord.

D'autre part, une conférence vient de se réunir au Foreign Office, à Londres, dans le but d'arrêter les mesures préventives nécessaires pour empêcher l'expansion de la maladie du sommoil, dans la région du chemin de fer du Cap au Caire, qui s'étend depuis Broken-IIill jusqu'à la frontière du Congo et au delà de cette frontière.

A cette conférence assistaient des représentants des départements coloniaux anglais et belge, ainsi que des agents du Sleeping Sickness liureau, de la Ciiartered Company et du chemin de fer Rhodosia-Katanga.

L'Agence Reuter communi(|uait, en ces termes, on février dernier, les conclusions des délibérations prises par la conférence :

En ce qui concerne les précautions à prendre relativement aux nouvelles extensions du chemin de fer, la conférence a reconnu la nécessité de faire inspecter spécialement la route suivie par ces lignes, d'établir des cartes qui indiquent les zones infestées par la Glossina palpaliSy de faire traverser ces zones à leurs points les plus étroits sans les suivre, de ne pas construire de sta-

LA TRYPANOSOMIASE 297

lions, de bâtiments ou de lieux d'arrêt dans les rég'ions où existe la Glossina palpalis, enfin de recruter les ouvriers des chemins de fer dans les meilleures conditions d'hvgiène possibles.

La conférence a ég'alement recommandé que, pendant la construction de la voie, une étendue d'une centaine de vards soit défrichée de chaque côté de la liffue, et qu'on fasse de même sur une distance d'un millier de yards sur chacune des rives des fleuves et rivières ; on devra ég'alement déblayer le terrain de chaque côté des ponts du chemin de fer, et toutes les maisons situées dans la zone de la mouche seront dég^agées sur une distance de cinq cents yards.

Pendant tout la durée des travaux, il sera exercé une surveillance constante et les voitures de voyag'eurs, les camions, etc., devront avoir, autant que possible, leurs ouvertui'es recouvertes d'une gaze à l'épreuve de la mouche.

Comme la Glossina palpalis n'existe probablement pas au sud du versant Cong'o-Zambèze, les travaux du chemin de fer Rhodésia-Katang-a se feront en deux sections, dans le but d'éviter la possibilité du transport de la mouche d'une zone dans l'autre.

L'opinion rapportée ici corroborerait singulièrement la théorie exposée devant la Société de Géographie d'Alger par M. le docteur E. Vidal, dans une très remarquable élude que vient de publier le Bulletin de cette société.

Je pense, dit le docteur Vidal, que la véritable cause est dans les conditions de vie nouvelle, pour la plupart défavorables, que notre présence et notre activité ont imposée à l'indig'ène. . . Ses conditions g-énérales d'hygiène n'entraînent pas de conséquences trop fâcheuses tant que

298 LA TRYPANOSOMIASE

l'individu n'a qu'une activité restreinte. La dépense est faible. L'entretien à peu près suffisant pour la combler... L'org-anisme ne dépérit pas trop. Au nnoins pendant toute la maturité, il reste armé contre la plupart des agents pathogènes.

Viennent des temps plus ilurs. Voilà notre indigène incapable de suffire à une activité plus grande. Le travail devient vite du surmenage et amène la misère physiologique. Le sujet se trouve livré sans force aux maladies qui passent; il en devient la victime trop désarmée. C'est là, je crois, qu'il faut chercher le secret de notre influence néfaste.

Or, presque tous les employeurs, administration ou particuliers, ont eu le grand tort de ne pas assurer de manière large l'hygiène de l'alimentation et du logement.

... Il faut lutter à tout prix contre toutes les causes de dégénérescence et de misère physiologique.

Ces lignes ne corroborent-elles pas avec une force singulière, qu'accentue la personnalité de leur auteur, les propres observations que j'avais consignées.

De leur côté, les Allemands, menacés au Cameroun, ne sont pas demeurés indifierenisni inactifs.

Le professeur Ziemann, disait, à propos de.'^ mesures prises par eux, la Gazeile Coloniale, rendant compte de l'état de la maladie du sommeil au Cameroun, signalequ'il existe des foyers d'infection àDouala, dans la région du Nkam, dans la vallée marécageuse du Njong, spécialement entre Akonolinga et Abong-Many et à la frontière orientale des régions de Doumé et Moloundou. Pour la région de Doumé, In contamination est considérée

LA TRYPANOSOMIASE

comme venant des pays français du Kadei et de la Sangha et pour la région du Sud-Est camerounien, près de Moîoundou, la maladie est propag-ée par les canotiers des barques assurant le trafic commercial avec le Congo belge. L'infection de Douala a probablement eu lieu par l'île de Fernando Po. Dans cette dernière région, il sera possible d'enrayer le mal parce que les indigènes ont, enfin, pris confiance dans les médecins et se présentent pour recevoir leurs soins. Il n'a pas été fait jusqu'ici d'enquête sur Fextension du foyer épidémique du Nkam. Cette enquête doit être faite prochainement. Les études faites dans la vallée du Njong ont montré qu'il existait une masse de malades aux environs d'Akonolinga. Un camp de concentration créé dans cette région comptait au bout d'un mois 280 patients, nombre appelé à augmenter considérablement.

Les frontières est et sud-est du Cameroun sont particulièrement menacées. Le nombre des nègres immigrés du Congo français, qu'il faudrait tous examiner, est considérable. De même les mutationsentre le Congo belge et le Cameroun.

tin contrôle international médical de ces frontières est absolument indispensable, car les mesures prises par le gouvernement allemand seul n'empêchent pas l'extension du nombre des malades. Ces mesures consistent essentiellement : à renvoyer immédiatement les indigènes arrivés par barques du Congo belge et de l'Afrique Equatoriale française; à astreindre tous les chefs de maisons, plantations, etc., à envoyer immédiatement à la visite les indigènes occupés par eux et présentant des .symptômes de trypanosomiase; enfin, à empêcher par tous les moyens possibles le développement des mouches glossina palpalis. En 191 1, une expédition composée de deux médecins et de deux assistants doit être envoyée dans le district de Moîoundou.

300 LA TRYPANOSOMIASE

Nous nous trouvons, dans notre Afrique Equatoriale, il faut bien le dire, dans des conditions particulièrennent difficiles pour lutter avec succès contre la trypanosomiase.

Tout d'abord, les mesures prises ne peuvent être efficaces qu'à la condition d'être internationales et d'un caractère identique, en ces pays où nous avons des frontières communes avec les colonies voisines sur des milliers de kilomètres.

Cette nécessité de l'internationalisation des mesures préventives ressort, au reste, avec évidence des quelques extraits qui précèdent.

Mais encore faudrait-il qu'elles pussent être généralisées dans notre propre territoire. Or, comment pourrait-il en être ainsi, puisque nous n'en occupons qu'une partie,et que, pour combien longtemps encore, le reste échappe à notre action?

Se rend-on compte, seulement, du personnel médical qui serait nécessaire pour mener à bien la tâche formidable d'immuniser, si possible, el de soigner, rien que les populations égrenées le long des cours d'eau fréquentés régulièrement par notre navigation fluviale?

Ua exemple vous suffira à juger du l'ait : De Brazzaville à Ouesso, il y a environ i.3U0 kilomètres, et 1.400 de Brazzaville à Bangui. Or, si Bangui comporte un poste sanitaire, d'ailleurs remarquable, Ouesso n'en a pas en j)ermanonce.

LA TRYPANOSOMIASE 3oi

que je sache, et en tous cas, aucun n'existe entre ces différents points.

Dans i'état actuel delà Colonie, et rien que pour le Moyen-Congo, il faudrait, me disait-on, trente médecins, dont une partie parcourrait constamment le Gouvernement : ils sont sept ou huit, d'ordinaire, et leur dévouement se heurte à l'écrasement de la tâche. D'autre part, les ressources de la colonie marquent pourtant bien une limite à ses sacrifices en faveur du service sanitaire, dont dépend peut-être, d'autre part, en partie, la sauvegarde de la race indigène !

Une solution n'est, vous le voyez, guère aisée à préconiser, de quelque côté que viennent les avis.

Pour le moment, on se borne à faire ce qu'on peut, comme on peut, avec les moyens dont on dispose.

Tout indigène s'embarquant sur un de nos vapeurs subit une visite médicale par examen du sang, ou plutôt du liquide lombaire. Si l'examen révèle la présence du bacille, le permis d'embarquer est refusé.

Le « sommeilleux », est, soit envoyé au camp de ségrégation, soit maintenu dans la résidence avec obligation de subir un traitement régulier par l'atoxyl, produit qui a, paraît-il, la propriété de rendre le patient inotfensifà autrui, mais dont les effets ne seraient pas exempts de danger au point de vue de l'ouïe et surtout de la vue.

Le débroussement est considéré, on l'a vu, comme un des moyens les plus sûrs de défense contre la tsé-tsé.

Malheureusement, cette mesure est d'une appli-

302 LA TRYPANOSOMIASE

cation restreinte et bien difficile. Evidemment, on peut débrousser aux approcbes des agglomérations et des postes. On le fait. Mais ailleurs? D'abord l'intensité, la vitalité de la végétation nécessitent le renouvellement constant de l'opération; or, les indigènes ont peu de propension pour les travaux qui se renouvellent souvent... et, l'on peut en être sûr, tous les villages qui ne sont pas sous notre surveillance constante et immédiate se dispensent de ce travail.

D'autre part, il faut, pour arriver au débroussenient complet, éloigner des habitations toutes les cultures de bananes ou de manioc. Cela n'est évidemment pas impossible. jVIais à quelle difficulté ne se heurte-t-on pas alors ?

Enfin on ne peut songer, comme l'ont préconisé certains sans se rendre compte des réalités, évidemment, à débrousser intégralement les bords des cours d'eau.

Il faudrait des dizaines de mille individus, en ces pays oii l.OOO kilomètres représentent relativement une faible fraction des cours d'eau; où une partie des rives, notamment dans le delta de Congo-Sanga-Oubangui, est à peine précisé. Un tel avis a pour seule explication la méconnaissance des faits et des lieux. Peut-être eût-on pu arriver à un semblable aménagement du pays si, au lieu de l'occuper d'un coup et imparfaitement, on avait procédé, eu partant d'un ou plusieurs points judicieusement choisis, par la méthode de la « Tache d'Huile », dont j'ai déjà parlé. Les circonstances de l'occupation se sont opposées à ce qu'il en soit ainsi.

LA TRYPANOSOxMiASE 3o3

Il n'y a pas à y revenir.

Un fait très contraire aux mesures de défense réside dans la circulation par eau des indigènes. La pirogue est, par excellence, le mode de transport, en cette vallée du Congo, où les rivières abondent autant que manquent les autres moyens de communication. C'est donc, le long des rives, un va-et-vient aussi actif que le permet la densité de la population ; cette circulation s'augmente du service nécessité par les postes-àbois. Il est aisé de concevoir quels éléments de contamination du mal présente cet état de choses, cependant indispensable et à peu près impossisible à modifier.

Quant à avoir trouvé la thérapeutique de la trypanosomiase, personne, pensé-je, ne saurait affirmer qu'on en soit encore là. On cherche. On a essayé, surtout au Congo belge, le fameux 606. On a môme tenté le traitement par le mercure. Le fond de la vérité, sinon avouée, du moins aisément perceptible au découragement à peine déguisé de plus d'un des savants qui luttent sur place, de simples héros, ceux-là, je vous assure, c'est qu'on ne sait pas...

Et ce doute devant l'imminence, la gravité, l'étendue du péril, a quelque chose de tragique, plus tragique encore, quand résonne encore aux oreilles le terme annoncé par ceux qui ont vu, et qui ont conscience de l'étendue du fléau.

3o4 LA TRYPANOSOMIASE

Les Européens, eux, bien que cerlains aient payé leur tribut au mal, se défendent mieux que l'indigène. S'ils ne sont pas touciiés déjà par l'anémie ou par une cause quelconque, la supériorité de leur constitution les prémunit. Ils sont un mauvais terrain pour le bacille. Puis leurs vêlements, lesquels doivent être de préférence « i)lancs et hermétiques », leurs habitations bien closes, les protègent. Enfin, pour le Blanc reconnu atteint, il est un remède radical, et efficace, parait-il, surtout au début de la maladie, c'est le rapatriement immédiat. On a réussi des cures à Paris ; j'ai vu, dans l'Oubangui, un directeur de factorerie qui, après avoir été nettement trypanosomé, était revenu de France guéri et avait repris ses fonctions. D'ailleurs, le nombre des Européens vivant dans des conditions normales, ne faisant pas là -bas des séjours consécutifs exagérément longs, et qui ont dix, quinze, vingt ans et plus do Congo, tout en étant demeui'és indemnes, esl considérable, eu égard au total de nos compatriotes fixés en Afrique Equatoriale.

Pour eux, la Irypanosomiase est certes moins menaçante, en l'état actuel, que la bilieuse hématurique ou le paludisme, maladies redoutées en Afrique Equatoriale, comme ailleurs la fièvre jaune ou la peste, celles-là inconnues au Congo, et, en Europe, la phtisie ou la grippe infectieuse.

Si donc la trypanosomiase est à même, suivant l'euphémisme du Financial Neivs, « de causer de l'inquiétude aux capitalistes parce qu'elle compromet le recrutement de la main-d'œuvre indigène », on peut affirmer, j'en suis pour ma part

LA TRYPANOSOMIASE 3o5

convaincu, qu'elle ne constitue pas, en l'état actuel, un élément à même de retenirles Blancs qui désirent s'établir en Afrique Equatoriale, ou ceux qu'y appellent leurs fonctions.

Je dois répondre ici à une objection toute naturelle : « Comment, dira-t-on, concilier ce que je viens d'exposer de la situation créée dans toute l'Afrique Equatoriale, française et étrangère, par les ravages de la maladie du sommeil, dont on a dit, à tort ou à raison, au hasard à mon avis, qu'elle avait déjà fait périr 6 millions de Noirs, avec le fait d'admettre comme possible et conforme à l'intérêt de la colonie, l'introduction delà main-d'œuvre hindoue ou jaune? Ne sera-ce pas vouer d'avance au sort que subirent les premiers travailleurs de la voie belge, ces malheureux, transplantés brusquement dans un pays dont les autochotnes sont décimés par un des pires maux dont ait souffert l'humanité? »

L'objection est des plus sérieuses, incontestablement. Je ne la crois cependant pas décisive : en effet, ces travailleurs importés demeureront sous notre surveillance sanitaire directe. Ils ne seront pas, comme l'indigène, répartis sur des surfaces immenses, et, en majorité, volontairement ou non, soustraits à notre action. Les mesures d'hygiène, l'application de toutes ces recommandations, trop souvent platoniques, quand elles s'adressent aux Noirs, deviendront possibles vis-à-

3o6 LA TRYPANOSOMIASE

vis de ceux-là, comme le seralechoix des régions d'exploitation. Puis, nombre des parties de notre colonie demeureront probablement indemnes, a commencer, considération très importante, par les régions sèches et d'un niveau plus élevé, ce qui est le cas du massif minier dont l'exploitation est actuellement mise en œuvre. Enfin, l'exode, qui constitue, quand il s'applique à l'indigène, une mesure infiniment difficile, sinon impossible, deviendra d'une exécution normale, en cas de besoin, s'il a trait à dos groupes de travailleurs importés.

On le voit, la situation est tout autre, vis-à-vis de ces derniers, et quelque sérieuse que soit la situation, elle ne semble pas s'opposer, ainsi envisagée, à la solution, par l'introduction de travailleurs étrangers, de la question de la main-d'œuvre, si pressante, elle aussi.

Une question me préoccupait : quelle est la mentalité de l'indigène, en face de ce mal qui menace sa race de disparition? Le Noir n'est pas fataliste. Il est indifférent à tout: d'une indifférence qui va le plus souvent jusqu'à ne pas s'inquiéter de son propre sort. Ce sentiment est poussé chez lui jusqu'à l'annihilation prescjuo absolue de l'instinct paternel.

Les sentiments maternel et paternel, dit, entre autres écrivains ayant écritsurleCongo, M. PierroMilU>,en parlant de l'anthropophagie au Congo, cèdent même avec

LA TRYPANOSOMIASE Soy

hypocrisie à cet étrange besoin de mang-er de la viande humaine. Les parents ne mangent jamais leurs enfants; mais ils les vendent pour en acheter d'autres et s'en nourrir. La chair des enfants est la plus estimée : elle est tendre et délicate et l'on ôterait difficilement de la tête des Noirs que les Blancs ne l'aiment pas. Seulement ils se cachent pour s'en rassasier.

Tous les auteurs qui ont traité de Taiithropophagie africaine ont observé le détachement avec lequel ceux des Noirs qui savent devoir être mangés acceptent leur sort, comme s'il s'agissait d'autrui, ou d'une éventualité toute naturelle. Aussi conçoit-on avec quelle passivité ces populations ont accepté le mal qui les frappait. Et s'ils y ont perçu une forme de souffrance, c'est seulement, on peut affirmer cela, dans notre intervention pour essayer de les sauver.

La plupart des Noirs attribuent leur misère au mauvais fétiche, et se remettent du soin de les protéger aux fantaisies charJatanesques du féticheur. Ils considèrent les mesures prises par nous comme « Manières de Blanc », comportant une forme nouvelle de vexations.

Un malade est-il, dans un village, arrivé à la dt-rnière période, qu'on le porte, avant la fin, dans la brousse, où les fourmis rouges ou bien la panthère se chargent des obsèques.

Mais il y a pis, et plus néfaste pour notre intervention : Il s'est établi parmi les Noirs une tradition stupide qui leur fait considérer la trypanosomiase comme une maladie honteuse. Aussi s'en cachent-ils tant qu'ils le peuvent et n'acceptentils les soins que contraints.

3o8 TRYPANOSOMIASE

Une semblable mentalité, manifestée matériellement par le caractère injurieux du mot indigène qui traduit « sommeilleux n, crée un obstacle de plus à notre intervention sanitaire.

Le temps « tassera » cet état de choses, assurément. Mais que d'efforts et de luttes, d'ici-là !

Et puis^ ce temps, l'aurons-nous devant nous, ou bien la mort aura-t-elle achevé son œuvre?....

11 est une autre plaie dont souffrent les populations congolaises : c'est la variole, spéciale à l'indigène, heureusement, car il est rare (jue les Européens en soient atteints. Elle a exercé, elle exerce encore, dans quelques parties de notre colonie, de redoutables ravages. Mais, ici, au moins, la science peut lutter victorieusement, avec assurance.

Et, s'il n'en a pas toujours été ainsi, on doit en accuser, non la sollicitude des pouvoirs publics, ni le dévouement du corps de santé, mais, comme trop souvent, là-bas, rexiguïlé des moyens dont dispose la colonie.

Nous nous trouvons, là encore, cependant, en présence d'une situation oii notre intérêt de colonisateurs s'allie à nos devoirs d'humanité.

EN RÉSUMÉ

Une conclusion succincte et précise n'est point aisée en un domaine aussi nouveau, aussi vaste, aussi complexe en même temps, que celui que je me suis appliqué à traiter. Sansm'illusionner, dois-je ajouter, sur ce qu'un semblable travail peut comporter de lacunes, et peut-être d'appréciations sujettes à discussion, aussi consciencieux et aussi désintéressé soit-il, comme sont sérieuses et averties les sources auprès desquelles j'ai puisé ma documentation.

Un ensemble de faits ressort cependant avec netteté des différents sujets abordés au cours de ces études.

Tout d'abord, il apparaît qu'une modification s'impose dans l'organisation des services maritimes destinés à relier l'Afrique Equatoriale française à la métropole :

L'alternance avec la ligne belge, et d'accord avec sa direction, apportera une amélioration considérable aux relations de notre colonie avec l'Europe.

3ro

EN RESUME

Un service assuré par l'annexe, sur San-Thomé , n'est pas moins désirable, puisqu'il doublera, san s trop lourde dépense, ceux qui desservent le Gabon ,

Il n'est guère permis, en l'état actuel, de songer à amener le grand tourisme en Afrique Equatoriale. Par contre, nous pouvons, en employant les moyens adéquats, canaliser au profit de notre colonie le tourisme cynégétique, dont les colonies étrangères de l'Afrique Orientale tironl le parti que j'ai mentionné.

Nous devons, jusqu'au jour où nous aurons parfait l'outillagede notre colonie, limifernosctYorts, au point de vue de la mise en valeur agricole, à la partie, en contact avec la mer par son réseau fluvial et lacustre : donc, au Gabon, où les résultats acquis par de trop rares entreprises sont une démonstration frappante de ce qui pourrait être obtenu dans cette voie.

La création de l'outillage économique do l'Afrique Equatoriale est intimement solidaire du profit que nous entendons tirer de cotte partie de notre

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domaine africain. Il nous faut notre chemin de fer, à nous, et un port.

Ce portj nous l'avons : c'est Cap-Lopez, qui se trouve ainsi naturellement désigné pour être le futur terminus du chemin de fer destiné à relier Brazzaville à la mer, tout en devenant, par la force et la logique même des choses, le siège du gouvernement du Gabon.

Mais tout ceci vaudra seulement si l'on parvient à solutionner la question démographique, fonction directe de celle de la main-d'œuvre.

Pour cela, il nous faut absolument obtenir, avec le minimun de coercition, mais avec la volonté bien arrêtée d'aboutir, le travail de l'indigène.

La nécessité de combattre à tout prix les causes de dépopulation s'impose, impérieuse, et avec une urgence que soupçonnent seuls ceux qui connaissent effectivement le Congo.

C'est un devoir de le dire : si les puissances colonisatrices de l'Afrique tropicale échouent dans cette lutte, c'en est fait de leur œuvre, de leurs sacrifices, de leurs espoirs d'avenir en cette partie du Monde.

Au second plan de ce redoutable problème se pose la question, bien importante elle aussi, de l'importation de la main-d'œuvre étrangère, faute de laquelle on n'arrivera jamais à obtenir un rendement normal de ces régions immenses, à population si clairsemée déjà.

EN RESUME

Et, pour terminer sur une note d'espérance et d'encourag-ement, il faut qu'on saciie bien cela, en France : Notre Afrique Equatoriale est, dès aujourd'hui, un pays d'une colossale richesse « visible »; un pays digne, encore une fois, de justifier, en même temps que tous les efforts, et sous les réserves qu'il était de mon devoir de formuler, la prédiction du gouverneur général Merlin : « Elle figurera, avant un quart de siècle, parmi les plus belles et les plus riches possessions de la République française. »

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