LA. DOMESTICATION DE L ELEPHANT AU CONGO
animaux dans des contrées où l'indijène vit déjà si médiocrement ? Puis, ce même indigène, inapte à toute espèce d'élevage, même pour ses besoins immédiats, pense-t-on arriver jamais à le transformer en un cornac avisé, soigneux, adroit, leJ,enun mot,que l'exige l'entretien et la conduite, assez délicate, paraît-il, de l'éléphant ? Gela semble un résultai bien difficile à obtenir du Noir congolais.
Ces diverses oljjeclions n'existeraient-elles pas, que les services à attendre de la domestication de l'éléphant demeureraient à démontrer. En pareille matière, on invoque toujours l'exeiuple de l'Inde. Peut-être a-l-il été vrai jadis, quand, avant l'implantation européenne, l'éléphant, animal lio yucrre et de luxe avant tout, était, en outre, employé à des manœuvres de force, auxquelles a suppléé depuis beaux jours l'outillage mécani (jue. Dans l'Inde moderne, l'élépliant, déchu, par l'armemcnl actuel, de son rôle d'animal de gueirc, n'est plus qu'une bète de luxe, figurant dans les grandes cérémonies, ou de sport, pour la chasse au tigre. Quant à son rôle utilitaire, de plus en plus lunité, il est appelé à disparaître.
Encore, l'éléphant trouve-t-il, partout on il est utilisé , dans l'Inde, un terrain pourvu d'eau, rendu propice par la nature du sol, dur et uni ; toutes conditions, je l'ai dit, voisinage de l'eau à
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part, qui sont l'antithèse de ce qui existe au Cong"o.
Pour toutes ces raisons, il n'apparaît pas que la tentative, onéreuse jusqu'ici, mais au demeurant méritoire, des Belges, pour tirer parti de cet intéressant auxiliaire éventuel, doive aboutir à un résultat pratique; leur exemple ne saurait donc nous inciter à le suivre quelque jour. Telle était, du reste, l'opinion générale de tous ceux qui, làbas, bien au courant de la question, ont, à son propos, exprimé leur avis devant moi.
Est-ce à dire, par contre, qu'il n'y a rien à faire dans notre Afrique Equatoriale, en vue de lutter contre la destruction inexcusable, souvent inutile, parfois barbare, de l'éléphant? Non, certes, et, sur ce point, je suis tout à fait d'accord avec le capitaine Devédeix et ceux qui pensent comme lui. « Protection des animaux » à part, et quelque respectable que soit ce sentimentalisme particulier, nombreux sont ceux qui estiment que l'éléphant doit être défendu contre la disparition dont il est menacé. Il est en effet une ressource cynégétique de premier ordre dont il importe que tirent parti nos deux gouvernements généraux de rOuest-Africain, comme le font nos voisins étrangers , en Afrique Tropicale. Je ne veux pas revenir sur cette question, déjà longuement traitée ici, de la réglementation cynégétique
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dans notre grande colonie. Qu'il me soit cependant permis de citer à ce propos, comme particulièrement démonstratives, les mesures tout récemment prises à cet égard par les autorités allemandes 'du Cameroun. Elles montreront le soin apporté par nos voisins à tirer parti de l'élément cynégétique, négligé chez nous au point de sembler ignoré des pouvoirs publics.
Il vient d'être apporté une modification à l'ordonnance sur la chasse. Jusqu'ici il était délivré des permis de trois espèces : a) taxé loo marks et donnant droit à l'abattage d'un des animaux suivants : éléphant, hippopotame, rhinocéros, girafe ou autruche ; 6) taxé 25 marks donnant droit à la chasse de tout autre gibier que celui énuméré ci-dessus; c) taxe 5.ooo marks, valable pour toutes les chasses indistinctement.
Ces permis ne s'appliquaient qu'à la personne les ayant obtenus et étaient valables pour douze mois.
Depuis le i^f janvier, il est délivré quatre sortes de permis (A i) taxé 3oo marks vaut pour l'abatatie d'un éléphant, (A) taxé loo marksdonne droit à Tabatage d'uil des animaux suivants : hippopotame, rhinocéros, girafe ou autruche.
Ces permis doivent être délivrés par le gouverneur.
Les catégories B etC sont maintenues sans modification.
Encore une fois, le jour oii nos gouvernements coloniaux décideront d'entrer dans cette voie, ils n'auront qu'à prendre exemple sur ce qui a été établi au dehors, en cet ordre d'idées.
Car, enfin, même parmi les protecteurs les plus convaincus de l'éléphant, on ne saurait admettre l'interdiction de sa chasse, réglementée et « li.scalisée ». La limitation de son nombre est une
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nécessité qui s'imposera par le fait même des dégâts qu'il est susceptible de faire dans les plantations, et contre lesquels on est déjà amené à prendre des mesures dans les pays où, comme au Gabon, la mise en valeur du sol par l'extension des cultures est en voie de progression.
Que les amis de l'éléphant se rassurent, toutefois, sur ce dernier point : l'heure n'est pas encore proche où les territoires cultivés seront eu telle proportion, au Gabon ni au Moyen-Congo, que l'éléphant ne puisse se reproduire librement et circuler à son gré. Malheureusement pour la prospérité de notre domaine africain, diront d'autre part les économistes, qui, eux aussi, ont leur façon de voir...
Un scrupule naît de traiter une question si grave et si complexe, quand on a parcouru, même dans son ensemble, comme je l'ai fait, un pays oii l'immensité des espaces, la connaissance encore imparfaite que nous avons de ce pays, la nouveauté de son accession au mouvement économi(jue, tout en un mot semble concerté pour alfaiblir les bases d'appréciation et de conclusion.
Si j'aborde ce sujet, cependant, c'est parce qu'il fait intégralement corps avec l'ensemble des études que je me suis proposées sur l'Africpie Ecjuatoriale. Et plus encore en raison des facilités qui m'ont été données de corroborer ma propre documentation par l'avis très éclairé des personnalités le mieux placées pour connaître à fond l'un ou plusieurs des éléments dont l'ensemble constitue la valeur présente et, surtout, les facultés de développement de notre grande colonie.
J'ai souvenir d'un mot de comédie : « C'est un « jeune honmic d'avenir », disait ijuclqu'un. El il
ajoutait : «Je dis : « d'avenir», parce que jusqu'ici son passé est absolument nul... »
Certes, cette boutade n'est pas tout à fait applicable à notre Afrique Equatoriale. Ce qui frappe au contraire le visiteur non prévenu, c'est l'effort colossal, visible, plein de résultats patents, qui a été accompli là-bas en quelques années, avec des moyens infiniment restreints cependant. Car, l'ouverture de ces pays à notre civilisation, c'est d'bier. Stanley terminait sa première exploration trans-africaine il y a trente-trois ans. La fin de son expédition pour le compte de l'Association africaine internationale date do vingt-cinq ans. Si la mort ne les avait frappés, de Brazza, Ballay seraient des hommes encore dans toute la force de l'âge. Et cependant, ce sont là déjà des précurseurs de la pénétration au Continent Noir.
Le fleuve que Stanley avait descendu, a écrit M. Pierre r^Iille, était parfois larg-e comme un lac, et, seul, l'Amazone roulait une masse d'eau plus considérables. Ses rives étaient d'une fertilité monstrueuse et inutile, puisque nul n'en tirait parti. Pendant des mois, le tambour de g-uerre avait retenti aux oreilles de l'explorateur, et les noirs cannibales se précipitaient sur lui en criant : « Voilà de la viande ! de la viande d'homme ! de la viande ! » Parfois, cependant, ils s'arrêtaient, ébahis, le doigt sur la corde d'un arc dont la flèche était empoisonnée. Pendant long-temps, Stanley ne comprit pas le motif de leur stupeur : c'était la première fois qu'ils voyaient un blanc, et ils le prenaient pour un être surnaturel.
Quelques années se sont écoulées et voici ces mêmes régions mystérieuses et farouches deve-
98 l'avenir économique
nues un champ d'action économique important, rempli des plus liaules promesses. Notre politique a, en plein cœur de l'Afrique, réalisé ce paradoxe de faire du Congo la base de notre accession vers les populations arabes du Ouadaï et ilu sud-est de notre Afrique Occidentale. Une ville a surgi : Brazzaville. Maints autres centres, parmi lesquels Bangui, Ouesso, Cap-Lopez, ofi'rant un intérêt particulier, sont en formation. Des factoreries, réparties sur l'ensemble du pays, attestent l'activité de notre implantation commerciale. Ces fleuves sur lesquels le moindre déplacement était une entreprise longue et non exemple de périls, où le voyage le plus courant exigeait des semaines et parfois des mois de pirogue, sont aujourd'hui \ sillonnés intensivement par une flotte de vapeurs ■ où figurent les vraiment très belles unités que j'ai dites. ;
Sur les bords de ce Pool, que Stanley, débou- ^ chant du Couloir, prit pour la mer, en ces lieux qu'animait seule la grande faune africaine, où régnait le farouche Bangkoua, dont notre contact civilisé a d'ailleurs fait un vieil ivrogne carnavalesque, s'élèvent maintenant deux villes, presque trois, avec Kinchassa. Le sifflet do la locomotive répond aux sirènes des vapeurs ; les cheminées — bien rares encore assurément — d'usines et d'ateliers commencent à ponctuer ce paysage, hier sauvage. De belles demeures, certaines somptueuses, se dressent, là où, quelques années aupara^■ant, les plus difliciles se contentaient d'une case, et mèn)e d'une paillote.
Voilà le travail accompli, et (|ui frappe, j'allais
dire : qui stupéfie, celui qui, non prévenu, arrive au Congo, l'esprit encore sous l'impression des récils de la première occupation de ces régions par notre race.
Je me suis imposé de ne point parler, au cours de ces études, de la question, très controversée actuellement, des sociétés concessionnaires, parce que l'importance et la délicatesse des intérêts en jeu demandent, pour être discutées, une sûreté de documentation, une autorité auxquelles je ne prétends pas. Je ne puis cependant me défendre d'observer que si les sociétés n'avaient apporté dans ce pays un capital dont l'importance ingloba peut s'estimer à une quarantaine déraillions, il est permis d'aifirmcr que, sans cet appoint, de quelque poids, on en conviendra, et qu'aucune autre source n'était à même de fournir, jamais notre Afrique Equatoriale n'aurait « démarré », quelle qu'eût pu être la valeur d'efforts individuels isolés. De semblables vérités ont-elles même besoin d'être énoncées ?
Si donc, avec le vaudevilliste, on avance que l'Afrique E(juatoriale est un pays d'avenir a parce que son passé est nul », il faut revenir à la forte expression de Pierre Mille, et avoir devant les yeux cette nature « d'une fertilité monstrueuse et inutile, puisque personne n'en a tiré parti »; il faut aussi, songer aux incommensurables ricliesses, seulement soupçonnées maintenant, que ren-
ferme Je sous-sol de ces contrées, dont la plus grande parlie est encore à peine effleurée par notre contact.
En eiïet, si, au Gabon, on peut constater un certain ensemble d'entreprises agricoles du plus haut intérêt, et dont les plantations de l'île des Perroquets, celles de M. Stephan, de MM. do Bruchard, d'Asouka, de N'Djole, d'Enyonira, do Sindara, pour ne citer que celles-là, sont, dans une mesure diverse, les prémices de la mise on valeur de cette colonie, par contre, notre exploitation de l'Afrique Equatoriale, — exception faite de rOubangui-Chari-Tchad, que je ne comprends pas dans cette étude, — s'est jusqu'ici limitée à l'ivoire et au caoutchouc, dans la mesure que nous apprennent les sfatisti(iucs régulièrement publiées, et de la citation répétée desquelles ;o vous fais grâce.
Aussi importante que soit la place tenue jusqu'à présent par l'ivoire dans les exportations de l'Afrique Equatoriale, il n'est permis de considérer un semblable élément conmie pouvant constituer indéfiniment l'une des bases d'exploitation dune colonie.
Il se peut que l'éléphant ne soit pas en voie de disparition aussi rapide qu'on le prétend souvent.
La (jueslion est controversée; il ncn demeure pas moins que la production de l'ivoire ira sans aucun doute en diminuant, même en admettant la survivance d'un nombre à peu près égal de tètes, mais, par la disparition des sujets âgés, la difficulté et l'éloigncmont de plus en plus grand
DE L AFRIOC'E EQUATORIALE FRANÇAISE lOI
des territoires de chasse, et la disparition du stock provenant des anciennes réserves indigènes. Stock encore assez considérable à l'heure actuelle, il faut bien l'ajouter, pour que son écoulement progressif, mené d'une façon très prudente, sur le marché d'Anvers, suffise, cependant, à peser sensiblement sur les cours, pour une période dont la durée est peu aisée à déterminer.
Que l'ivoire continue à constituer pendant longtemps encore un des éléments de l'activité économique de l'Afrique Equatoriale, cela ne peut faire de doute. Mais on ne doit, et l'on ne devra de plus en plus par la suite, le considérer que comme un appoint secondaire dans le développement à venir de notre grande colonie africaine.
L'ivoire est un de ces facteurs par lesquels la mise en exploitation nouvelle d'un pays neuf permet d'en écrémer, si je puis employer ce terme, les ressources immédiates. Et à ce titre, son commerce a joué, dans les débuts du Congo, un rôle primordial. Mais, pour la même raison, ce « compartiment », comme disent les Anglo-Saxons, ne saurait influencer le développement futur de notre Empire africain, ni, à ce titre, retenir l'attenlion de l'économiste.
La mise en valeur de notre Afrique Equatoriale a davantage reposé jusqu'ici sur l'exploitation du caoutchouc. Le caoutchouc offre cette particularité de représenter par excellence une matière
industrielle, répondant à des besoins certains, en projçression presque mathématique, et régentée par un nombre limité de marciiés. Mais, par contre,pour ce qui est de notre colonie tout au moins, la production même de cette matière première est empreinte d'un empirisme qui va de son mode de récolte lui-mèmeàla détermination de ses champs d'exploitation. C'est ainsi que, dans toute l'Afrique Equatoriale française, nombreux et de grande importance sont les territoires entiers a de cette fertilité monstrueuse et inutile )),où l'exploitation est nulle, faute de main-d'œuvre, ou bien, ce qui est plus catégorique encore, parce (|ue ces régions échappent à notre action effective. Puis, dans d'autres parties, le caoutchouc est la matière, souvent représentative de l'impôt, exploitée par l'indigène sans méthode ni souci de ménager la flore produtrice.
Ce qui revient à dire que la pleine mise en valeur de notre colonie au point de vue de son rendement sous ce rapport est subordonnée à ces considérations :
La plantation de lianes ou d'arbres caoutchoutiers, et leur exploitation régulière et scientifique.
L'exploitation rationnelle de la forêt, et, dans la mesure du possible, — si cela l'est, — l'aménagement forestier.
L'extension de cotte exploitation à toutes les parties accessibles du pays, capables de fournir les éléments d'un rondement rémunérateur.
La main d'œuvro.
DE l'aFRIOUE ÉOUATORIALE FRANC \fSE Io3
L'examen de ces différents côtés de la question aboutit à des considérations singulièrement étendues, car, en les généralisant, elles mettent intégralement en cause notre action même dans cette partie du Continent Noir.
C'est cette généralisation que nous allons aborder, en partie tout au moins ; mais il convient toutefois d'énoncer au préalable ces deux principes propres à l'exploitation du caoutchouc :
La tendance à faire de cette exploitation une monoculture pour la majeure partie de notre Congo serait contraire à l'intérêt général de la colonie, tout produit monocultural, soumis à une concurrence mondiale, comme c'est le cas ici, étant exposé à des crises, passagères sans doute, mais dont la répercussion n'en est pas moins désastreuse pour le pays producteur, ainsi frappé dans son unique source de richesse.
Puis, le caoutchouc, cela doit être dit et ne saurait être perdu de vue par les intéressés, est un produit coûteux, dont l'emploi s'étend de plus en plus, et dont les succédanés par synthèse sont cherchés de toutes parts avec une ardente activité, qu'il n'est pas permis d'ignorer. Le jour, possible, où ces recherches seraient couronnées de succès, c'en serait lait de l'exploitation du caoutchouc.Ce jour-là, les entreprises qui auront basé leurs espérances sur cet unique produit seront menacées dans leur existence et risqueront de voir
annihilé en peu de temps le prix de leurs sacrifices et de leurs efforts.
La monoculture doit donc être considérée comme un véritable danger, qu'il faut éviter à tout prix.
Gomment envisager alors l'avenir économique de l'Afrique Equatoriale? Sur quelles bases, grâce à quelséléments, pourrons-nous demander un profit intégral au nouveau et si important domaine qui nous est échu ?
Aurai-je quelque audace à l'affirmer? Cette question, si redoutable en apparence, comporte une relative simplicité de réponse. De réponse théorique, s'entend.
L'Afrique Equatoriale renferme, ai-je dit, reflétant ainsi d'unanimes avis, d'immenses richesses latentes ou visibles. Elle en comporte une que l'on a définie d'un mot frappant : « La Mine de l'Air », désignant ainsi la masse, si colossale qu'elle échappe à l'évaluation, de la forêt equatoriale ; mine inépuisable de caoutchouc dont nous ne faisons, dont nous ne pouvons faire aujourd'hui qu'effleurer la production; réserve de toutes les richesses représentées dans le monde entier par l'exploitation des produits ligneux ; solution, non irréalisable un jour, sous des conditions que j'examinerai par la suite, de la troublante question du papier et de la crise possible de ce fait, dont la menace reste suspendue sur le monde civilisé. Mais est-ce là tout, aussi vaste que soit la perspective ainsi entrouverte à nos esprits ? Non, certes. A peine nous trouvons-nous encore au seuil do la magnifiijue évolution réservée à ce pays, si, je
le rappelle, son développement n'est pas entravé par certains facteurs de caractère primordial.
Il est, au contraire, permis aux moins optimistes d'entrevoir pour l'Afrique Equatoriale une mise en valeur agricole d'autant plus remplie d'inappréciables promesses que l'étendue des terres disponibles est à peu près illimitée, comme leur fécondité est incomparable.
Certes, on ne peut songer, à aucun point de vue, à une exploitation agricole généralisée de ces régions en leur état actuel. De multiples raisons s'opposent à cela. Non que notre occupation soit trop récente et trop incomplète, puisqu'il nous est loisible d'appliquer, de quelques points privilégiés et facilement accessibles de l'extérieur, le s)'stème de la « tache d'huile » : c'est-à-dire la mise en valeur intense et progressive de la colonie, en parlant d'un centre de rayonnement, abstraction faite de tout effort en dehors de la sphère d'action choisie. Méthode appliquée par les Anglais à certaines de leurs possessions, à leur Guyane notamment, ainsi devenue une riche colonie très peuplée dans sa partie exploitée, où la production de sucre, de cacao, de café est en plein essor et dont la capitale, Georgetown-Demerari, est aujourd'hui une ville de oo.OOÛ habitants... Un pou plus que son pendant français, Libreville, et que sa voisine, Cayenne.
Nous ne pouvons songer à acquérir une semblable expansion d'action en Afrique Equatoriale, tant que ne seront pas résolus ces deux problèmes auxquels je faisais allusion tout à l'heure, et sur lesquels je reviendrai : l'aménagement, l'ou-
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tillage économique do la colonie, et surtout la main d'œuvre.
Il ne faut pas hésiter à le déclarer nettement : tout ce qui sera tenté dans nos colonies africaines équatoriales dans cette voie, tant que ces deux questions n'auront pas été résolues, est voué à la stérilité.
Comme point de départ de notre action économique en Afrique Equatoriale, nous devons envisager deux bases distinctes. L'une, maritime : c'est-à-dire le port qui sera choisi sur la C(jIp du Gabon, comme aboutissement du raihvay. La seconde, fluviale : Brazzaville, point de départ obligé de notre rayonnement, par le Congo ot ses affluents, vers le centre du Continent Noir jusqu'à ses extrêmes confins Est de notre Soudan. Entre ces deux bases, nous disposons d'un facteur nouveau dont la mise en œuvre permet et les plus belles espérances, puisque son entrée en ligne de compte peut constituer une des assises immédiates de l'exploitation de ce pays: c'est le massif minier qui s'étend parallèlement au D'Joué, vers Mindouli et Renéville.
Le point de départ de l'exploitation agricole de l'Afrique Equatoriale doit donc être le Gabon, ce Gabon si décrié, mémo en Afrique, — surlout en Afrique I — et que j'ai trouvé, moi, un pays admirablement doué, tout aménagé par la Xature en vue de sa mise en valeur ; un pays d'une incroyable fertilité, et dont l'hinlerland est presque tout entier mis en contact avec la mer, donc avec le monde économique extérieur, par un rcniarqual)le régime lluvial et lacustre. Une seule
chose y afflige : c'est de voir le parti négatif, réserve faite de quelques entreprises infiniment intéressantes et très dignes de succès, que nous avons tiré de celte contrée si bien douée, où le plus clair de notre action s'est manifesté jusqu'ici par la création de Libreville, inutile petite ville de fonctionnaires, et dont le séjour semble d'ailleurs assez peu prisé d'eux, en général. Depuis le temps que nous sommes au Gabon, et étant donnée sa richesse, nous aussi devrions y posséder un Demerari, ou presque.
Il est vrai, et c'est notre excuse, que, chez nous, les idées coloniales commencent seulement à pénétrer les masses.
Au demeurant, c'est par le Gabon qu'a débuté l'exploitation agricole et forestière de l'Afrique Eqiiatoriale. Des plantations de cacao, de vanille, d'beveas, sont les unes en plein rendement, les autres en formation. De très beaux résultats ont déjà été obtenus.
Ou peut néanmoins les considérer seulement comme une indication de ce qu'on pourra tirer de cette colonie, par la suite. Quant à l'exploitation forestière, vous jugerez de son importance par ce simple fait : on prévoit, pour l'exercice 1911, une exportation de 70.000 tonnes de bois par le seul port de Cap-Lopez.
Je ne sache pas qu'aucun effort ait été tenté yers la canne à sucre. Quant au café, il trouve au
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Gabon une terre de prédilection ; cependant, on doit, et cela est caractéristique, renoncer à l'exploitation de superbes plants, que j'ai vus, faule de trouver la main-d'œuvre, un peu plus abondante, que nécessite la récolte du café.
Que d'autres exploitations pourraient assurer la fortune de ce pays, en même temps qu'elles contribueraient à la prospérité de la métropolp, à laquelle elles permettraient de s'approvisionner en terre française de tant de produits dont l'acbat au deliors, en enricbissant nos rivaux, nous démunit annuellement d'une somme énorme de millions !
La Dépêche Coloniale exposait dernièrement les efforts faits dans leurs colonies africaines et notamment en Cameroun par les Allemands pour s'affranchir des Etats-Unis au point de vue du coton, et les résultats appréciables qu'ils ont obtenus. Il ne semble pas que rien ait été tenté chez nous dans ce domaine. De même, nous sommes tributaires des Indes, pour certains textiles, parmi lesquels les jutes, dont le compartiment seul représente annuellement l'exptjrtalion d'un nombre respectable de millions d'or français.
11 n'est pas besoin d'insister sur rimportance de telles cultures industrielles. Ici encore, on en est à la période négative, faute d'initiatives, de capitaux, peut-être, et, sûrement, à cause des difficultés de la main-d'œuvre. Dernière raison pour laciuelle d'inappréciables quantités de produits palmistes, précieux cependant, et d'un débouché assuré, restent inexploitées alors que leur exploitation représenterait un cocflicient, immédiatement
disponible, et si important, de l'activité des transactions.
Ceci s'applique, au demeurant, à bien d'autres produits encore. La banane, dont le commerce constitue à lui seul un marcbé immense, justifiant la mise en service de toute une flotte spécialisée, où l'Amérique Centrale, entre autres pays, va trouver la source de sa renaissance économique, est négligée; et cependant sa culture se présente dans des conditions si aisées qu'elle est la seule, avec celle du manioc, à laquelle se consacrent spontanément les indigènes : et c'est tout dire. Quant à l'ananas, produit de luxe sur nos tables d'Europe, on le rencontre un peu partout, dans l'Afrique Equatoriale, à l'état de brousse. . . comme les ronces chez nous.
Dans nombre de régions, la culture en grand du riz pourrait être envisagée.
Je ne prétends pas, cela va de soi, démontrer, par cette simple énumération, la possibilité d'une exploitation basée sur des données aussi larges, de notre colonie, mais seulement indiquer quelles perspectives peuvent s'ouvrir là, un jour, à nos activités.
Par contre, et, je le crois, ici plus de précision est permise, on peut poser comme principe que, par sa position géographique, par sa configuration naturelle, c'est par le Gabon que doit commencer
IIO L AVENIR ECONOMIQUK
la mise en valeur agricole de noire Afrique Equatoriale.
Le champ offert dans cet ordre d'idées par ce vaste pays est tel qu'il suffira, pour une période de temps supérieure au délai nécessaire à l'établissement de notre outillage économique, dont l'organisation est à peu près tout entière à créer,
— ce qui, soit dit en passant, montre le peu d'effet utile de certains organismes administratifs
— en dehors des beaux services fluviaux, appartenant à des compagnies privées, que nous y possédons maintenant.
Est-ce à dire que le développement de certaines cultures soit à négliger dans le reste de notre colonie? J'entends, par là, dans le Moyen-Congo et mets à part rOubangui-Cliari,la région de Bangui exceptée? Non, certes. Maisla question change alors d'aspect, et^ ainsi envisagée, elle s'appli- (jue aussi bien au Gabon : je veux parler de la culture vivrière et de l'élevage, domaine <lans lequel rien non plus, ou à peu près, u'a été fait jusqu'ici , malgré l'importance que présentent l'une et l'autre de ces deux branches.
Pour s'implanter dans un pays et le faire prospérer, il fautd'aburd pouvoir y subsister soi-mènje : vérité un peu naïve, peut-être, mais d'autant plus forte. Or les difticultés de l'existence sont demeurées grandes, dans toute notre colonie. Exception
faite do quelques jardins privés appartenant aux missions ou à des particuliers, la culture maraîchère commerciale n'y est guère représentée que par deux ou trois exploitations, entreprises dès le début par des déportés indo-chinois. Laborieux et méthodiques, ceux-ci sont arrivés, sans difficultés, à établir une production intense, variée, et où nombre de nos espèces sont représentées. Brazzaville est alimentée de la sorte. Mais c'est là un cas exceptionnel, et sans avenir, par l'extinction progressive des travailleurs jaunes.
Des pourparlers furent jadis entamés par l'Afrique Equatoriale auprès du g-ouvernement général de l'Indochine, en vue de transporter de nouveaux travailleurs à même de fonder d'autres installations maraîchères, réparties sur les divers points du territoire où existaient des centres suffisants de consommation. Pour des raisons quelconques, au nombre desquelles pourrait bien figurer un peu de cet antagonisme irrationnel et mesquin qui se fait trop souvent jour dans les rapports entre administrations dilférentes, la proposition de l'Afrique Equatoriale ne fut pas admise; et si nos compatriotes de là-bas veulent trouver une solution, ils devront la chercher ailleurs.
Elle est liée, pour partie, à cette autre question de la main-d'œuvre, si digne des préoccupations de quiconque s'intéresse au développement — pour un peu, dirais-je, au sort — de ces pays. Car, déjà réfractaire au travail en général, l'indigène congolais Kest tout à fait au travail de la terre. On sera amené, je crois, à faire venir de France, movennant une rémunération bien facile à trouver
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étant donnés les prix de vente, des maraîchers professionnels, qui formeront et dirigeront un cadre de noirs assimilés, attirés des régions (» civilisées » de la Côte Occidentale. Les manœuvres arriveront bien à se recruter sur place. Quant aux cultures de cette catégorie, qu'il serait si intéressant d'instaurer dans les postes et dans les factoreries, la chose est rendue plus difficile, tout au moins pour les premiers, par l'instabilité même des fonctionnaires. La preuve en est dans des résultats obtenus, en cet ordre d'idées, par les missionnaires (jui, eux, sont stables. Trop même, estiment certains. Pas plus aux colonies qu'ailleurs, on n'aime peiner ni semer pour autrui. Et cette perspective, qui est la règle générale, arrête évidemment bien des tentatives qui se produiraient sans elle. Néanmoins, ici encore, quelque chose pourrait être fait ; ainsi, il serait vraisemblablement fort utile (]ue tles instructions spéciales à cet objet fussent distribuées ; car on ne peut demander à nombre de fonctionnaires, qui seraient bien incapables de faire pousser un radis rose en France, de s'improviser, par grâce d'état, agronomes coloniaux. Il serait à souhaiter aussi que des graines et des boutures leur fussent régulièrement confiées par l'administration.
Quant à la main-d'œuvre, elle serait moins difficile à trouver dans les postes qu'ailleurs puisqu'on y dispose de personnel, sans compter éventuellement la main-d'œuvre pénale. Et, de la sorte, peut-être pourrait-on amener peu à peu certaines races, plus assimilables, à s'adonner à quelque culture vivrière, dont la propagation dans
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l'ensemble da pays serait un véritable bienfait. Je ne dis pas que l'application d'un semblable système généralisé soit, ni exempte de difficultés, ni susceptible d'être réalisée en un jour. Je crois seulement qu'elle est digne de la sollicitude de tous, en ces pays où l'existence n'est pas toujours commode; sans être pour cela bon marché, dès qu'on recherche un peu du bien-être indispensable à l'Européen vivant sous les Tropiques.
Sans doute, tous les produits maraîchers de nos climats ne peuvent-ils venir à bien dans des régions dont le régime climatérique est si différent du nôtre. Toutefois, nombre d'entre eux sont déjà obtenus, et souvent ma surprise fut grande d'en voir figurer sur les menus, dans certaines maisons bien organisées.
La plupart du temps, un petit effort suffirait. Il serait vite et amplement récompensé. Ainsi, j'ai souvenirdel'admiralion — c'est le mot — que nous causa la vue d'un potager très complet et en plein rendement, établi en quelques mois par les chefs de service des mines de Renéville, dans les montagnes du D'Joué. Nous vécûmes là deux jours, et, je vous l'assure, ce potager fut mis à contribution. Mais aussi, quels pionniers énergiques et débrouillards que ces mineurs coloniaux ! Eh l je sais bien, ce ne sont pas là des qualités uni-
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versellement répandues : les colonies seraient trop belles et trop heureuses...
La pomrne de terre, entre autres, qui joue un rôle si prépondérant dans notre alimentation courante, peut s'acclimater et prospérer, après une période do dépression, prévue.
Puis, il existe dans le pays nombre d'espèces comestibles excellentes, qui pourraient être cultivées, améliorées et répandues. Le riz, dont j'ai vu un champ en plein rendement à Bétou, réussirait certainement.
La question des fruits est moins intéressante, parce que les régions équatoriales en produisent de parfaits : l'ananas, la papaï, la mangue, le cœur-de-bœuf, la banane, et bien d'autres. Cependant des essais ont été tentés avec nos espèces. Dans le superbe jardin des Messageries Fluviales, à Brazzaville, de la vigne, des pommiers, d'autres essences encore ont été plantées et résistent. On a fait uu essai, maliieureusementnon suivi, malgré une apparence de succès, avec le palmier-dattier. Le figuier vient admirablement. J'ai gardé de la mission de Liranga, avec le souvenir d'un aimable accueil, celui, très succulent, de superbes mandarines à peau verte, et d'oranges, que Potel et Chabot aclièleraient au poids de l'argent... si on les leur apportait sur le carreau des Halles. Et pourtant, datis le Congo, ces fruits, qui pourraient venir partout, sont une rareté.
On se rendra compte de l'importance que pourrait présenter la culture de la banane par les quelques données suivantes que j'emprunte à /« /ît^form e Econom iqxie :
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La consommation de la banane atteint, en 1904, deux cent cinquante mille rég-imes en France, trois millions en Angleterre, et ving-t millions aux Etat-Unis pour la somme considérable décent cinquante millions de francs.
La plupart des marchés sont apprivisionnés par les îles Canaries et Madère :
Les bananes des Canaries sont payées de 5 à 8 francs le régime, et emballées dans des caisses à claire voie. En y ajoutant les frais de transport, fret, déchet, etc., on arrive à un prix moj'en de 10 à 12 francs.
Un régime produit à Conakry coûte, rendu en France (Marseille, Bordeaux, le Havre), 5 fr. d'emballag-e et de transport, en y comprenant i5 0/0 de déchet, plus une somme sensiblement pareille pour l'achat.
Le rég"ime a généralement 200 fruits ; néanmoins, il n'est pas rare de voir des camayenne, extra, pesant 35 à 4o kilogrammes et portant jusqu'à 25o bananes.
Le prix de vente moyen pour les beaux fruits peut s'établir entre t5 et 20 centimes.
En Algérie, la banane ne vient bien que dans certaines rég'ions, car le siroco a sur le bananier une action destructive. Les oasis du Sud-Tunisien en produisent une certaine quantité.
Le régime de bananes vaut, en gros, 10, 16, 20 francs, selon son importance et la beauté des fruits qui le composent.
Les espèces cultivées dans les colonies sont le Miisa paradisiacn ou grosse banane et le Musa sapientum ovi figue banane; ce sont les meilleures et les plus recherchées.
Depuis longtemps on s'occupe de la dessiccation de la banane ; cette industine a pris un développement considérable en Amérique. Par la dessiccation, le fruit perd environ 3o 0/0 de son poids.
En Amérique, on en fait des saucissons enveloppés dans les feuilles et fortement serrés avec des fibres de raphia; on les coupe ensuite en rondelles, tout comme un saucisson ordinaire.
La banane est aux habitants des Tropiques, ce que le pain et la pomme de terre sont pour la zone tempérée :
ii6 l'avenir kconomioue
elle a, dans l'île Madère, la réputation d'être la figue qui tenta notre mère Eve. Un essai d'alimentation en l)onnes bananes est presque assuré d'un réel succès sur les marchés européens.
Au Congo, les indigènes consomment, cuite sur un feu de bois, le plus souvent, une banane énorme et non sucrée, que l'on désigne sous le nom bizarre de banane-cochon. J'ai vu de ces fruits qui atteignaient 50 centimètres de longueur.
La culture de cette espèce, rémunératrice par son volume, doit se prêter à la fabrication de farines spéciales certainement susceptibles de ligurer dans l'alimentation européenne.
Peut-être v a-t-il là un fait à retenir.
Je ne parle pas des Heurs. Celles de ces pays sont l'une de leurs beautés. Par contre, le rosier importé rend admirablement, et dans ce même Jardin des Messageries, existent des corbeilles et une tonnelle à rendre jaloux les maîtres Jiorticulleurs de Fonlenay-aux-Roses.
Enlin, l'eucalyptus, importé lui aussi, paraît se plaire. On sait quels services rendrait, au point de vue de l'assainissement, cet arbre bienfaisant.
Tous ces essais sont nés d'initiatives privées. C'est à des particuliers qu'ils sont dus. a II est bien rare, me disait unollicierde l'Afrujue, iju'un coin de la passerelle-haute ne soit pas encombré à cliaque voyage de toute une série de châssis
contenant, à l'état de boutures, des essences nouvelles, apportées d'Europe pour être essayées làbas. » Nous en transportions du reste un certain nombre. Et il fallait voir la sollicitude touchante avec laquelle, nouveaux Parmentiers sans le savoir, leurs propriétaires les surveillaient et les soignaient !
Ce côté si intéressant de notre colonisation m'amène à parler des Jardins d'Essai coloniaux. Deux ont retenu mon attention : A Dakar, celui de Hann, qui est jusqu'à présent surtout une promenade ; et celui, vraiment très complet et admirablement aménag-é, de Camayenne, près de Conakry. Ces institutions, plus répandues, convenablement dotées, sous une direction judicieuse, pourraient, à tous égards, rendre d'immenses services, tant au point de vue des observations relatives aux cultures industrielles que de l'appoint qu'elles seraient à même d'apporter à la diffusion des cultures industrielles ou maraîchères, et, aussi bijn, de celle des arbres fruitiers, qu'il s'agisse des espèces indigènes, oud'essais d'acclimatation.
Il y a, je le crois, un gros et utile effort à faire dans cette voie : etîort, s'il est judicieusement compris et bien appliqué, dont le succès et le profit seront la justification ; on peut en formuler l'assurance avec certitude.
Un autre point de vue comporte l'attention des
IIÔ L AVENIR ECONOMIQUE
agronomes coloniaux : c'est, la recherche Je l'appropriation des terrains aux cultures, et celle (le l'influence du voisinage entre certaines essences. Le premier do ces points, surtout, est de la phis haute importance. Il est la raison d'être même de ces services, dont le rôle consiste, non pas à démontrer que... le manioc, la mangue ou la banane poussent en Afrique, mais à réduire à son minimum pour les colons la lourde période des tâtonnements, des essais, où se consument parfois trop de capitaux et d'énergies.
Si l'organisation et le développement des cultures vivrières présentent une importance considérable pour notre grande colonie africaine, — comme, au demeurant, pour tontes nos autres, — celle de l'élevage n'est pas moindre, sinon plus pressante encore.
Le mot « élevage » doit être pris ici dans son acception la plus large, puisqu'ilembrasse toute la l'aune domestique, depuis les animaux de service jusqu'aux bêtes de boucherie ou de basse-cour.
Ici, nous nous trouvons en présence d'une inorganisation complète, et, pourrait-on ajouter, inexp!icai)le, étant donné, à tous égards, l'intérêt en cause.
Rien ne fait mieux ressortir le défaut de sens pratique, trop fréquemment constaté, des métiiodes de colonisation fran«;aise. 11 semblerait que le premier souci d'un civilisé s'implunlant dans un
DE L AFRIQUE EQUATORIALE FRANÇAISE IIQ
pays neuf soit de raménag-er,de l'approprier à ses Lécessilés et d'en obtenir le rendement nécessaireaux premiers besoins. Nous, nous comprenons les choses autrement : quand nous occupons une contrée, notre première préoccupation n'est pas d'y installer des aménagements essentiels pour y débarquer ou y circuler, de cultiver ou d'élever de quoi nous nourrir convenablement, de nous donner du confortable et de nous y rendre la vie agréable. Non. Notre premier objectif, celui qui domine tous les autres, c'est de... « la partager en divisions administratives ». D'abord et avant tout. Comme si notre souci dominant était de fournir aux cartographes m.atière à teinter de nouvelles cartes. Puis de la réglementer. Fait rendu souvent d'autant plus comique que, dans les pays neufs, l'action de l'administration s'arrête parfois bien près de son siège, et pour cause. Pas si comique, pourtant, que l'histoire que l'on m'a racontée de tel règlement sur les sages-femmes, élaboré par une administration du Haut, règlement dont on ne peut vraiment apprécier la saveur que jorsqu'on a vu les dames Batékés, fâcheuses guenons, les dames Boudjos, vêtues d'un demi-tutu peu suggestif, ou les dames Rissangas ornées d'un petit paravent placé très bas sous les reins.
Le Français sera vraiment dans la plénitude de ses moyens de colonisateur quand il saura se constituer n'importe où un « home » agréable, .plier les ressources du pays à ses habitudes, à ses besoins, et se créer des distractions par les sports.
120 L AVENMR ECONOMIQUE
Nous n'en sommes pas encore là. Jugez-en par cet exemple : à Brazzaville, notre capitale cependant, existent encore des maisons, bien modestes, où sont entassés jusqu'à quatre ménages de fonctionnaires. Ces logements — si logements il y a — sont séparés... par des nattes. Ce qui n'empêche pas, du reste, ces dames d'avoir leur jour et d'être fort élégantes, car, en toutes circonstances, la Française reste sans rivales, sous ce rapport. Le fait d'imposer de semblables conditions d'habitat à ceux de nos compatriotes que des fonctions officielles appellent au loin n'en démontre pas moins notre fâcheux dédain des conditions de la vie matérielle et laisse deviner ce que peut être le séjour dans ces cases à compartiments, lorsque l'harmonie cesse de régner entre leurs occupants.
J'ai souvenir d'avoir lu quelque part ladescription de l'existence d'une jeune Anglaise, femme de fonctionnaire, elle aussi, dans l'hinterland de l'Afrique Occidentale britannique. Cette Anglaise avait su, en peu de temps, s'organiser une vie toute de sport et de confort intérieur. Le jour oii nos compatriotes des deux sexeSj je ne dis pas : quelques exceptions, mais la généralité, voudront bien se mettre à comprendre, comme le font les Anglo-Saxons, le séjour aux colonies, ils en tireront de précieux avantages, dont bénélicieront dans une mesure insoupçonnée les colonies elles-mêmes.
Ces réflexions, dénuées de toute prétention philosophique, je vous assure, cadrent parfaitement, malgré Tapparence, avec le sujet d'ordre exclusivement matériel que je traite en ce moment. Pour
faire fructifier un pays, — j'entends un pays arrivé à sa période de mise en valeur — il faut d'abord s'y plaire. Pour s'y plaire, la première condition est d'y avoir la vie larg-e et aisée. Sans culture vivrière, et plus encore,, sans élevage, de telles conditions de bien-être ne sauraient s'obtenir. Cela n'a même pas besoin d'être démontré.
L'élevage comprend deux branches distinctes : celle qui a trait aux animaux de service, et l'autre, qui regarde les « animaux d'alimentation », si je puis employer cette expression.
Les Belges se sont préoccupés de la première de ces branches. Ils l'ont fait sans grand succès, convient-il d'ajouter. Et pourtant, voilà dix ans, ai-je dit, qu'ils consacrent annuellement, dans un établissement ad hoc, une centaine de mille francs à l'utilisation de l'éléphant. C'est là, je crois bien, une erreur, de laquelle ils reviendront.
Les Belges ont également tenté d'acclimater le chameau. J'en ai vu travailler quelques-uns, à Libreville. C'étaient les survivants d'un troupeau plus important, et qui aurait, d'autre part, m'a-ton dit, mal supporté la chaleur humide de ces climats. D'autre part, les régions sèches y sont montagneuses, et par conséquent inaccessibles au chameau. Il n'y a donc pas lieu,semble-t-il, de fonder grand espoir de ce côté.
Quelques très rares chevaux, animaux de luxe, — plutôt par destination que d'aspect, — existent
à Brazzaville et à Léopoldvilie. Le cheval est;, lui aussi, délicat. En outre, il est très sensible aux piqûres d'insectes, et non réfractaire àlatrypanosomiase. Peut-être s'acclimaterait-il dans toutes les régions qui dominent la vallée congolaise. L'essai vaudrait d'être tenté. Surtout avec des animaux provenant du Dar Sara, du pays Toubouri, de Léré. Dans l'Est-Cameroun, les Allemands ont formé un corps de cavalerie d'excellente allure, si l'on en juge par la photographie qu'en a publiée le lieutenant L. Raymond dans la Dépêche coloniale illustrée.
Il se pourrait donc qu'il y ait d'intéressants essais à tenter de ce cheF, et l'on peut seulement regretter qu'ils aient tant tardé. Quel qu'ait été leur résultat, au moins serait-on aujourd'hui ^w^. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de songer à l'introduction du mulet. Le prix d'achat en est élevé. Du plus, on ne pourra jamais que l'importer, et le coût du transport, le déchet qu'entraîne inévitablement celui-ci interdisent de songer à l'utilisation lie cette excellente bête de somme, dont les services eussent été si utiles cependant.
Reste l'âne, l'auxiliaire parfait, que son humilité ne laisse pas toujours apprécier à sa juste valeur.
Ici, il parait bien que tous, administrateurs, particuliers et représentants des sociétés commerciales, aient été d'une imprévoyance inexjdicable, en négligeant le concours qu'on pouvait tirer de l'âne, bon marché, rustique, sobre et fort. Je dirais même qu'il semble y avoir eu sous ce rapport quelque incurie, depuis notre établisse-
DE l' AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 12^^
ment au Congo si l'on s'en fie au fait que voici, et que je cite tel qu'il est rapporté, pour ne rien lui enlever de sa portée.
Ces lignes sont extraites d'un ouvrage considérable et très documenté que M. F. Rouget publia en 1906 sur l'Alrique Equatoriale française :
A la place du cheval, l'âne rendrait de grands services. On aurait pu, grâce à lui, alléger le service des caravanes, sur la route de Loango à Brazzaville, au temps où ce service fonctionnait. On y songea un moment à Loango. Un colon avait importé des ânes. Faute de ressources suffisantes, il ne put conduire son entreprise à bout. La colonie lui acheta ses bêtes et les plaça dans un de ses postes, à Loudima. Là, les bêtes vécurent en toute sécurité. Elles prospérèrent même, sen- ^raissèrent, se reproduisirent. Mais jamais on ne leur fît porter la moindre charge sur la route des caravanes.
Et M. Rouget de conclure : « Bienheureuses bêtes, devenues budgétivores ! »
Je trouve, moi, pour ma part, ce tout petit fait affligeant au possible, car il est significatif comme un apologue. Plus encore quand on songe à ce que durent être l'inteasité, la difficulté, la dureté du portage pendant la longue période où la route des caravanes fut le seul moyen d'accès au Pool. Et puisque nous en sommes aux apologues c'est lo cas de citer le vieux proverbe : « Aide-toi le ciel t'aidera. » La justification de l'appui et des sacrifices que les colonies demandent, avec raison en principe, à la métropole, ce sont leurs propres efforts. Sinon, toute intervention métropolitaine, aussi large soit-elle, est frappée de stérilité et tourne contre l'intérêt général. Il cessera seule-
ment d'en être ainsi, avec certitude, lorsque les fonctionnaires seront spécialisés par colonie, et stables, non seulement dans leurs fonctions, mais dans leur région, dût-on, pour cela, admettre le système de l'avancement sur place, si heureusement pratiqué par les Anglais. Il aura pour corollaire la plus large autonomie donnée à la colonie, dans son administration avec le concours direct et efTectifdps colons, qui, en fin de compte, sont les seuls intéressés réels à la prospérité de leur pays d'adoption.
Je n'insiste pas : cette « histoire d'ànes » m'entraîne sur un terrain trop vaste et trop complexe pour que je m'y risque pour le moment. Et, revenant à la question, je dis qu'il serait infiniment désirable que ces essais fussent repris, puisque les débuts avaient été si favorables et que leur continuation soutenue eût pu apporter un si considérable appoint, dont on a pas su profiter à une époque oi!i tout ce qui pouvait alléger le portage constituait une mesure, non seulement matériellement utile, mais politique, sous le rapport de nos relations avec les indigènes, pourrait-on presque dire malgré l'exiguïté du sujet.
Le chien européen semble pouvoir vivre au Congo. Il existe une race de chiens indigènes, d'ailleurs assez laids; mais les indigènes ne soignent les leurs que pour les manger, sans souprouner, probablement, le parti qu'ils on pourraient
DE l'aFKIOUE ÉOUATORIALE FRANÇAISE 125
tirer au point de vue de la garde et de la ciiasse. La Société hollandaise a fait à Brazzaville une tentative d'élevage de l'autruche. Lors de mon départ, on estimait que ces oiseaux arriveraient à s'acclimater. Cependant, on peut penser que, d'une manière générale, le Congo n'est pas favorable à l'autruche, qui exige de grands espaces plats, caillouteux, peu boisés et secs : adjectifs dont l'antithèse est la caractéristique du Gabon et du Moyen-Congo. Par contre, peut-être, plus tard certaines contrées de l'Oubangui-Chari-Tchad seront-elles propices au succès dans cet ordre d'idées ; c'est là une perspective d'autant moins chimérique que ce genre d'exploitation demande peu de main-d'œuvre, pour un produit très cher sous un volume insignifiant, ce qui rend sans portée la seule objection que l'on pourrait faire à ce propos, relativement au coût du transport, de régions si éloignées, jusqu'au port d'embarquement.
L'Afrique Equatoriale est-elle un pa3S ou l'élevage des animaux de consommation, ovidés et bovidés, puisse être considéré quelque jour comme devant constituer une source de revenus? Pour être plus précis : peut-on espérer tirer parti des immenses espaces herbeux situés dans les régions dominant les vallées du Congo et de ses affluents pour y pratiquer l'élevage tel qu'il fut compris en Argentine, en Uruguay, au Chili, où il
I2G l'avenir écono.miquk
a constiLué l'assise première de la fortune publique '/
Il est bien difficile de répondre à cela pour le moment, attendu que l'essai n'a pas encore tenté ni même, je crois bien, la question étudiée. Elle le sera seulement lorsque, dans une région judicieusement choisie, on aura, au bout de deux ou trois ans, constaté que les méthodes sud-américaines de pacag-e et de garde sont applicables dans cette partie de l'Afrique.
J'ai parlé exclusivement des méthodes sudaméricaines parce que ce sont les seules susceptibles de dormer, avec un minimum de maind'œuvre, de frais et de soins, un rendement progressif susceptible d'atteindre les plus larges données.
Pour tenter ainsi l'élevage sur une grande échelle, un personnel spécial, venu du dehors, sera bien entendu nécessaire, tout au nioins aux débuts, et il faut admettre que le cheval pourra vivre dans la région adoptée : Les éleveurs de la Nouvelle- Calédonie ne se sont-ils pas adapté avec succès les méthodes sud-américaines, en formant un personnel français do « gauchos », gardiens-cavaliers ?
Assurémeiit, les parties où ces exploilalions pourraient s'organiser au Congo ne ressemblent guère au «Campo » de l'Argentine. Ce sont, si j'en juge parce ((ue j'ai vu, dos pays assez accidentés, où l'eau abonde, d'ailleurs, dans les vallées boisées,
mais où l'herbe, après les feux de brousse, d'un usage général, atteint vile les proportions de hauts roseaux d'apparence peu comestible pour les animaux.
11 est toutefois permis de croire à la réussite de tout ce qui sera tenté dans cette voie, puisque, je l'ai dit en traitant ici de la chasse, le bœuf sauvage existe en troupes partout où le terrain lui est propice.
La question est d'autant plus intéressante qu'elle est, en quelque sorte, intimement liée au développement minier du massif du D'Joué. La mise en exploitation de ces raines, si, comme tout permet de l'espérer, les résultats répondent aux prévisions, provoquera une adduction considérable de main d'œuvre, d'origine vraisemblablement, pour partie, étrangère au Congo. Or, on a pu déjà éprouver quelles difficultés présente l'alimentation sur place de quelques centaines de travailleurs indigènes. Que sera-ce le jour où l'on arrivera aux elTectifs de grande exploitation? Dans cette région, comme ailleurs, par tradition des temps à peine passés de la guerre endémique entre villages^ par paresse, aussi, l'indigène produit juste la quantité de manioc et de bananes nécessaire à sa consommation. Il vend peu, et, le plus souvent, paraît réfractaire aux offres d'achat. D'autre part, et d'abord, l'importation des vivres est très coûteuse, puis, fait plus grave, d'une régularité parfois aléatoire.
L'introduction de l'élevage en grand dans les parties du Congo susceptibles de recevoir à un moment donné un afflux de population se pré-
sente donc, vous le voyez, non seulement sous le jour d'une branche nouvelle offerte au développement économique de l'Afrique Equaloriale, mais sous celui, plus immédiat, d'une nécessité imposée par la mise en valeur des richesses de notre colonie.
II ne serait cependant pas exact de dire que rien n'a été essayé, au Gong-o, au point de vue du grand élevage des bovidés, conçu sur de larges bases. C'est aux Belges que revient l'honneur do l'avoir tenté les premiers dès 1887. ils ont choisi dans ce but la grande île deMateba, d'unesupeiTicie de 14.000 hectares, située dansle Bas Congo, entre Boma et Banane. Les premiers essais remontent à une vingtaine d'années. Les débuts furent pénibles. Aujourd'hui l'affaire esten pleine prospérité. On est parvenu à obtenir un coefflcient de 9.000 bêtes.
Dans son livre. Au Co)igo,o\x)\. E. do Mandat- Grancey a su mettre un esprit de charmante finesse au service d'une documentation pleine d'intérêt, il raconte les débuts de l'affaire do Mateba, et rappelle combien ils furent difficiles :
Du reste, on s'y attendait, car on savait que les l^ortugais avaient souvent essayé d'introduire du bétail dans lu pays et n'avaient jamais pu l'y acclimater. On commenra par faire venirdos taureauxet des vaches de race llamaiulo. Et d'autresaussi, qu'on alla chercher à Madère. Les rcsullats furent très médiocres. Indépendamment du
DE L AFRIQUE EQUATORIALE FRANÇAISE I2g
climatquiles éprouvait beaucoup, on avait à lutter contre une difficulté d'un ordre spécial. Ces pauvres bêtes, habituéesà ne rien trouver deplusg-ros qu'une g-renouille dans les mares où elles allaient boire, s'approchaient sans défiance des ruisseaux dont est sillonnée l'île de Mateba quand elles avaient soif, et se faisaient happer par les crocodiles du fleuve, qui se cachaient dans les touffes de roseaux pour les g-uetter. De sorte qu'on en a perdu des quantités.
Il faut dire que les crocodiles de ces pays-ci sont terribles. J'ai beaucoup fréquenté ces charmants animaux à Madagascar et en Cochinchine, où les plus gros que j'ai vus ne dépassaient guère 2 ou 3 mètres. Mais ici ils atteignent des dimensions invraisemblables. M.Delcommune dit qu'il en a tué qui avaientg mètres de longueur. Et le capitaine Wyns, qui est pourtant le plus modeste des chasseurs, affirme en avoir tué un autre de 10 mètres. On conçoit que de pareilles bêtes constituent un danger pour l'élevage.
Plus tard, 011 fait venir de Mossamédès des vaches à longues cornes, accoutumées au climat, et. ..aux crocodiles. Peu à peu l'affaire s'est développée, pour prendre l'essor qu'elle a atteint aujourd'hui. A l'heure actuelle, Mateba alimente en viande Borna, Matadi, la garnison de Chinkakassa et tout le personnel, européen et indigène, du chemin de fer Matadi-Léopoldville. On s'est contenté jusqu'ici de tirer parti de la viande et des peaux. Les autres sous-produits ne sont, paraît-il, pas traités, alors qu'en Sud-Amérique ils constituent, au contraire, un des principaux facteurs de bénéfices.
i3o l'avenir économique
Dans les en\ irons de Brazzaville, les Messageries Fluviales ont installé un établissement du plus haut intérêt, en ce sens qu'il a pour objet non seulement de pourvoir, dans la mesure nécessaire, à l'alimentation delà ville, mais de constituer un noyau d'acclimalalion, d'où naîtra peutêtre la développement du pays sous le rapport qui nous occupe en ce momeiit-
Cet établissement, dirigé par un du nos compatriotes,. M. Cambay, un Congolais de la première heure, est silué en un point éle^é, exceptionnellement favorable, au-dessus des premieis rapides du Congo, à une douzaine de kilomètres de Brazzaville, en un lieu nommé Gampaka. Là existe déjà uu no\au d'une soixantaine de vaches, cinq taureaux. Fait très intéressant, ce troupeau est constitué par une sélection laite entre des animaux venant du Sénégal, de Bengiiela, dans le Congo Portugais, de la région du Tchad et de la Haute- Sanga. Les produits mâles sont envoyés à la boucherie de Brazzaville. Les femelles restent à la ferme d'élevage.
11 va donc vraisemblablement se constituer là une race nouvelle, spéciale au pays.
D'autres centres d'élevage ont été instaurés au Congo belge, où, soit dit en passant, existe une très belle ferme modèle, près de Kinchassa; ils sont situés j)i'ès de la voie ferrée, à quelque distance (le Toumba. Un autre élevage, apparlenant
DE l'aFRIQDE ÉOUATORTALE FRANÇAISE î3l
aussi aux Messageries Fluviales, a été installé en amont de Brazzaville, sur la rive gauche du fleuve.
La ferme de Gampaka a également entrepris l'acclimatation des ovidés. Elle compte 215 brebis et 17 béliers, originaires soit de la région de Loudima, soit du Tchad ; ainsi que 2S chèvres et 5 boucs, produit d'un croisement entre la race du pays et quelques bêtes provenant des Iles du Cap Vert.
Des croisements ont en outre été faits entre le porc d'Europe et celui du pays. L'essai est à son début.
Enfin, un autre essai de croisement est en cours entre des coqs d'Europe et des poules indigènes.
De son côté, la Mission catholique possède un centre d'élevage ([ui, paraît-il, prospère.
Comme on le voit, il existe là un ensemble dont la réussite et l'extension sont de la plus haute importance pour la colonie.
En réalité, le Congo contient quatre espèces indigènes dont l'élevage eût constitué pour lui, si l'incurie des Noirs n'était si profonde, un large élément de profits, et, pour la population blanche, des ressources précieuses ; le porc, la chèvre, la volaille et le canard. L'espèce congolaise de ces derniers, ornés d'une volumineuse crête rouge, est même tout à fait remarquable par sa taille et sa qualité.
Quand on sera parvenu à faire comprendre aux Noirs, au fur et à mesure de leur assimilation bien lente pour la plupart, peut-on craindre, l'intérêt qu'ils auraient à se livrer à l'élevage de ces
espèces sur une vaste échelle, on sera arrivé ainsi à un résultat de « la plus haute » portée.
Ne vous étonnez pas de ce qualificatif un peu dithyrambique appliqué à un sujet oii il est (juestion de porcs, de chèvres, de volailles et de canards. Il correspond aux faits.
En effet, le jour oij l'indigène, suffisamment pourvu, introduira dans son alimentation autre chose que le rebutant manioc et l'affreuse bananecochon dont sa passivité se contente aujourd'hui, un grand pas aura été fait dans la voie de la lutte contre sa misère physiologique, et, par là, si, comme la plupart des gens autorisés le croient, il existe entre elle et la trypanosomiaseunlien étroit, contre le terrible fléau qui menace l'Afrique E(juatoriale tout entière dans son existence.
Une telle transformation de la mentalité et des facultés négatives du Xoir est-elle impossible? On peut espérerle contraire. Notrecontact lui apporte des besoins nouveaux. J'entends, par là, des besoins sains et profitables, et non pas seulement le goût de l'alcool, comme se plaisent à le répéter les sédentaires contempteurs de notre action coloniale.
Dès que ses moyens le lui permettent, le Noir — je parle do celui qui est déjà en relations suivies avec nous — manifeste un goût prononcé pour les vêtements européens; ceux-ci jurent bien un peu, parfois, avec ses tatouages ; mais qu'im[)orle; l'essentiel n'es(-il pas que les populations deviennent des consommatrices do nos produits et que les besoins qui leur seront créés peu à peu les incitent au travail ?
DE l'aFRIQUE ÉOUATORIALE FRANÇAISE l33
Certaines bimbeloteries, les miroirs, notamment, la parfumerie, les ustensiles émaillés, les pagnes semblent appelés à passer rapidement parmi les objets usuels, partout oii la factorerie met ses marchandises à la portée de l'indigène. D'autres besoins lui viendront ; ainsi, s'il use depuis longtemps des allumettes, il commence seulement, par contre, à apprécier l'emploi de la bougie.
Le Noir pourvoit à peu près exclusivement aux quelques dépenses que lui permettent ses ressources parlavente du caoutchouc, et, pour quelquesuns, de l'ivoire. Et encore récolte-t-il le minimum de latex possible, parce que le moindre effort est sa préoccupation dominante.
Or, les quelques besoins qui commencent à se manifester chez lui peuvent être orientés vers le mieux-être. Pourquoi ne pas chercher à « stabiliser » peu à peu la population en la poussant à améliorer son habitat, à substituer les constructions en pisé, les buttes plus spacieuses aux paillotes, à cette précaire conception du village, qui fait duCongolais,nonun nomade, mais presque un errant? Le jour où ce point sera acquis, un grand pas sera fait vers l'éducation de l'indigène, au point de vue de son accession à la culture et à l'élevage. Mais que de temps et de persévérance à prévoir avant cette évolution, en ces contrées où tant de régions échapperont, pour longtemps encore, à notre action!
i34 l'avenir économique
Je ne connais pas de preuve plus évidente de l'éloignemenL de ces populations pour le travail et de leur aversion pour l'effort, que la négligence incroyable dont elles, si dépourvues du nécessaire, le plus souvent, et condamnées à vivre de manioc et de bananes d'un bout à l'autre de l'année, font preuve à l'égard des ressources ichyotologiques que renferment à profusion les innombrables cours d'eau du Gougo et les rivages maritimes de ces pays. Quelques rares pécheurs alimentent, très sommairement, Brazzaville de poisson. Je n'en ai vraiment vu un approvisionnement marchand que dans une factoreiie située à l'embouchure de la Likouala Mossaka. Et encore, celte marchautiise indigène iloil-elle provenir du fait de nos compairiotes établis là, et sa vente cesserait-elle dès que ceux-ci négligeraient de s'en occuper.
Détail à noter : les hommes du Lamy làQèreut en route tout ce qu'ils purent de poisson et de viande fumée, — parmi laquelle il m'arriva souvent de remarquer do répugnants quartiers de crocodile, — pour le revendre en route. C'est, d'ailleurs, me dit-on, la perspective du gain provenant de ce trafic de gagne-petit, qui permet à la Hotte congolaise française et étrangère de recruter parmi toutes les races de là-bas ses équipages, mémo pour les emplois exigeant une besogne dure. Ce qui ttMidrait à prouver que, si ces gens sont en
Diî l'afkioue éouatoriale française i35
général réfractaires au travail, un certain esprit de mercantilisme bien compris n'est pas étranger à leurs cerveaux' mineurs.
Autre détail, non moins curieux : c'est ciiezles Bondjos seulement, les plus inférieureset les plus primitives de cespeuplades, quej'ai vu des pêcheries fixes organisées, et, d'ailleurs, ingénieusement établies.
Dans cet ordre d'idées encore, il y a donc une édaca'ionà faire, un élément de lutte à susciter contre la misère physiologique, lutte que tous nos compatriotes avertis considèrent comme un des devoirs les plus urgents de notre action civilisatrice.
Dans les parties maritimes du pays, l'apathie des Noirs n'est pas moindre. Aussi, le poisson frais (le mer est-il partout une rareté : à Libreville comme à Cap-Lopez, à Banane comme à Matadi. Lors de notre dernier passage à Cap-Lopez, oii nous attendîmes deux jours l'arrivée de /'J/Wqiie, le commandant de l'Alembé et le chef du service des douanes curent l'amabilité d'organiser pour nous une partie de pêche. Quelques coups de senne sulfirent à emplir une pirogue des poissons les plus beaux, les plus variés, et, nous pûmes en juger, les plus succulents. Il y aurait, à Cap-Lopez, un centre de consommation certain, car, je l'ai dit, le mouvement de la navigation y est considérable. Or, là comme ailleurs, les Noirs dédaignent, pour la vente aussi bien que pour leur propre consommation, le parti qu'ils pourraient tirer de la pêche. Cela peut dépasser l'entendeinent de quiconque ignore la
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mentalité du Noir équalorial, mais c'est ainsi.
Les Belges tentent en ce moment de provoquer la création d'une pêche maritime par l'organisation, à Banane, d'une école de pèche. Un vapeur a même été affecté à ces essais. Mais les choses en sont encore trop à leurs primes débuts pour qu'on puisse faire plus que mentionner celle tentative. Pourtant le Noir marque pour le poisson conservé une prédilection marquée. Ainsi les plus petites factoreries de l'intérieur, tenues par les mercantis portugais, leur débitent, en quantité et fort cher, un poisson séché, bien médiocrement préparé. Ce poisson vient du Mossamédès portugais. Ce fait, en tous cas, semblerait démontrer pour nos pêcheries de la Mauritanie la possibilité de trouver au Congo un large débouché en faveur de leurs produits inférieurs.
Quelles que soienl sespossibilités de réalisation, la question paraît valoir un examen ; et il rentrait dans le cadre de cette élude de la signaler.
Je terminerai en touchant quelques mots du magnifique champ peut-être réservé à notre action par l'exploitation des richesses niinéralogiques que renferme notre colonie.
On sait quel prix les Belges attachent à la possession de leur Katanga, dont on a dit que c'est « un bloc de cuivre... ». Ils ont entrepris une lutte énergique pour soustraire rexph)ilalion de co pays à la sujétion britanni(|uo,et dépensent actuel-
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lement dans ce but des sommes énormes. D'autre part, ils ont construit, de Borna vers Mayumbe,un petit raiiway destiné principalement à la mise en valeur minière de cette partie de leur colonie.
Sans établir une comparaison entre le Katanga et le massif minier qui se trouve situé au nord du D'Joué, — comparaison pour laquelle les éléments me font défaut, — il est permis dès aujourd'hui d'affirmer que la nature a doté là notre Congo d"un élément de prospérité incalculable : cet adjectif pris ici dans le sens le plus large, puisque les apparences permettent tous les espoirs, et que l'évaluation des richesses contenues dans le sous sol de notre colonie n'a pu être faite, fût-ce approximativement, même pour cette partie, suffisamment connue déjà, de notre Empire africain; donc, à plus forte raison, dans celle où notre implantation est, soit de date récente, soit fort imparfaite encore.
Un fait frappe tout d'abord : c'est la situation de la région minière en question; elle se trouve exactement sur la route de Brazzaville à la mer. Il y a là, on ne saurait s'y méprendre, un facteur de premier ordre en faveur du développement économique à venir de notre Afrique Equatoriale. Quel que soit le tracé de la future voie ferrée, qu'elle passe, pour gagner le port choisi, parM'Boka Songho, les vallées de laLoudima et de Louémé, ou par tout autre tracé, elle devra traverser cette région, par Mindouli,où l'activité delaCompagnie minière du Congo français, grâce à une initiative, quel'on ne saurait trop louer,vient d'ouvrir une mine de cuivre dont on dit la teneur surprenante, et, avec
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ses seuls moyens, construit une voie ferrée de io9 kilomètres pour atteindre le lieu de sa mine. Dès aujourd'hui, la compagnie commence à exporter versTEuropo les premiers échaniillons marchands de son exploitation.
Dans son discours d'ouverture du Conseil du gouvernement, en oclobrc 1910, M. loGouveriieur général Merlin a rendu à ce bel efFort, qui mérite d'être connu en France, un juste et éclalauL hommage.
Une seconde exploitation a été mise en marche dans le Haut D'Joué par une autre compagnie, en un point nommé Renéville, à une quarantaine de kilomètres de M'Bamou, poste situé à peu près à mi-roule entre Brazzaville et Mindouli. Là, plusieurs galeries et des découvertes à jour ont été creusées; et des minerais de cuivre et de calamine, d'une teneur surprenante, extraits.
Ces entreprises doivent être suivies aveclaplus grande sollicitude, aussi bien dans la métropole qu'en Afrique Equatoriale. Leur succès, que rien ne permet, à l'heure actuelle, de mettre en doute, c'est le tralic assuré, la réussite certaine du futur railway de Brazzaville à la mer ; c'est le marché métropolitain s'approvisionnant en territoire français de matières pour lesquelles il a été jusqu'ici tributaire do l'étranger ; c'est la prospérité pour toute une fraction de noire domaine africain.
C'est, enfin, racheminement vers cette prédiction, dont nous devons accepter l'augure, énoncée par M. le Gouverneur général Merlin : « l'Afrique E(|uatorialc ligurera, avant un quart de siè-
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de, parmi les plus belleset les plus riches possessions de lu République française. »
Pourquoi ne s'appliqueraieat-eiles pas, à nous aussi, ces ligaes que M. Emile Verhaeren, le grand poète belge, consacrait à l'action de ses compatriotes en Afrique :
Vraiment, là-bas, au loin, nous faisons œuvre belle et forte. Toutes les qualités de notre race se peuvent développer et se fortitier, en s'exerçant. C'est ce qu'il fallait. Oui, tout au fond de nous, nous sommes des tenaces, des pratiques et des héroïques.
En Belg'ique — comme nous en France — il est difficile de nous montrer sous ce dernier et suprême aspect. Le Conijo nous en donne Toccasion. Il nous est une école morale. Les abus ! Certes, il y en a; il est impossible qu'il n'y en ait pas. ïl faut les avouer sans crainte; ils sont fatals. Mais que cela ne diminue en rien l'org-ueil que nous pouN'ons avoir lég^itimement d'être des colonisateurs.
Et, à ceuxqui douteraieat de notre avenir dans cette partie du monde, je répondrai seulement par ces chilïres :
En 1909, le commerce général du Congo belge a atteint 106 millions et demi, dont 78 millions et demi à l'importation !
Certes, notre Afrique Equatoriale, trop longtemps négligée peut-être par l'elfet de la diffusion de nos intéfèlscoîoniauxdans l'ensemble du globe,
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limitée, en 1910, à des revenus qui n'ont pas dépassé 6. 746.000 francs, voit son commerce général atteindre seulement 30 millions de francs, chiffre moyen des derniers exercices.
3Iais sommes-nous donc inférieurs à nos voisins, que nous ne puissions escompter un rendement égal au leur, le jour où nous aurons mis à la disposition de notre colonie l'intégralité des moyens d'action propres à assurer son développement ? Ce serait faire acte d'un patriotisme peu éclairé que de mettre un instant la question en doute. De même qu'il est du devoir des coloniaux de réagir avec une énergie convaincue contre l'état d'esprit, trop répandu dans toute une fraction du monde français des affaires, qui fait éliminer par lui la France d'outre-merde sa sphère d'action.
N'est-ce pas un industriel français, dos plus puissants et des plus connus, qui me déclarait dernièrement : « Moi, jamais je n'entreprendrai rien dans une colonie française. On y est exposé à trop d'aléas, à trop d'interventions des pouvoirs publics. Et le monde est assez grand... »
N'allez pas croire cette mentalité exceptionnelle dans les milieux financiers, industriels et commerçants delà métropole. Elle est, au contraire, courante, et constitue un des obstacles les moins soupçonnés, mais lesplusredoutables, peutêtre, à notre expansion coloniale. De telles tendances doivent être combattues avec une vi\e énergie. Et l'argument décisif que l'on pourra leur opposer, c'est de travailler avec foi au succès des entreprises, nées au loin, en sol français,
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sous l'impulsion de nos compatriotes plus hardis, plus dignes que tous autres d'être soutenus et encouragés ; ce succès même n'est-il pas, en effet, la raison d'être et la garantie d'avenir de notre empire colonial ?