CHAPITRE VIII
Décroissance rapide des eaux de rOgooué. — Nécessité de partir en piroyue pour le Gabon. — Adieux au roi-Soleil, — Maladie et souffrances. — Arrivée à Yombé. — Rencontre de M. P...
— La factorerie de M. Walker. — Réception chez le roi N'Shanjjo. — Un entrelien confidentiel avec le roi. — Quarante et une femmes de rois séduites par un même individu.
— Evasion du coupable. — Où nous sauvons la vie d'.-^kéva.
— Cinq femmes de N'Shango vont subir l'épreuve du poison. — Le Mboundou. — Une plante qui se promène toute la nuit. — Récits d'Amoral et de P. — Mous partons pour voir l'épreuve du poison et ne voyons rien du tout. — Longue, douloureuse et inutile attente des hommes qui doivent nous conduire au Gabon. — Mous nous décidons à partir sans eux. — Un équipage Irès-fanlaisiste. — Une traversée dans laquelle le grotesque le dis|)utc au sinistre. — La tempête. — La perte d'un j)âté de foie gras. — Xous arrivons au Gabon et reprenons nos places à l'hôpital.] — Excursion à Elobay. — Le Princess-Roijal — Encore à l'hôpital.
Durant la saison sèche, les eaux de l'Ogooné décroissent avec une extrônie rapidité. D'énormes bancs de sable surjjissent de tous c(Môs dans le fleuve, et le rendent bientôt impraticable aux vapeurs, même à ceux d'un tirant d'eau on ne peut plus faible. .\ous nous trouvions à la (in du mois
d'août, c'est-à-dire au moment où les eaux sont les plus basses; il était, en conséquence, impossible de circuler autrement qu'en pirogue, et nous devions nous résigner à employer ce mode de navigation jusqu'au Gabon, ou tout au moins jusqu'à la mer. Nous crûmes bien faire en profitant d'une occasion avantageuse qui s'offrit à nous au commencement de la première semaine de septembre. M. Amoral fut obligé de descendre l'Ogooué avec plusieurs pirogues appartenant à la factorerie, pour aller chercher des marchandises à Yombè. Vombé est une sorte d'entrepôt commercial établi par M. U^alkcr à l'embouchure de la rivière ou plutôt du bras de l'Ogooué qui porte ce nom. M. Amoral offrit de nous conduire jusqu'à ce point, qui n'est éloigné du cap Lopez que d'un petit nombre de milles. Soit à Vombé, soit au cap Lopez, on trouve fréquemment des occasions pour le Gabon ; mais , en mettant les choses au pire, c'est-à-dire en supposant que ces occasions fissent défaut au moment de notre arrivée, il nous restait toujours la ressource de fréter une de CCS grandes ])irognps du pays, construites de manière à pouvoir supporter la mer, et dans lesquelles on transporte ordiiuiirement les esclaves du cap Lopez à l'ile de Sau-Tlionié ou à celle du Princi|)e. La distance à parcourir de Vombé au Gabon n'est que de 70 milles. Durant les mois de juillet, août et septembre, le vent souffic d'une manière régulière du
sud au nord , de sorte que la traversée se prolonge rarement pendant plus de trente à trente-cinq heures. Il faut trois jours pour descendre l'Ogooiié; nous comptions donc, en partant d'Adanlinanlango le 5 septembre avec M. Amoral, arriver, au plus tard, le ] 1 du même mois au Gabon.
Ce jour-là, 5 septembre, à onze heures du matin, nous prenions congé de \''Combé, en lui promettant que la prochaine lune nous verrait de retour chez lui. Marche n'était pas bien ; pour moi, je souffrais d'une fièvre ardente. Mal assis, pouvant h peine remuer, sans cesse exposé aux rayons d'un soleil brûlant, notre état ne pouvait que s'aggraver pendant un pareil voyage. Le premier jour, nous couchâmes dans un village, à la hauteur de la rivière Bando. Le lendemain, nos hommes pagayèrent depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir, et nous fîmes beaucoup de chemin, de sorte que nous pûmes dormir dans les cases du roi Isogué. Le 7, dans la matinée, au moment où, ayant repris notre voyage, nous passions devant le village important de Waconiho , les habitants, rassemi)Iés en niasse sur le bord, appelèrent à grands cris M. An:orai, dans la pirogue du(|iiel nous étions. Quand nous fûmes près d'eux, ils raccueillireiit avec toiile sorte d'insultes et de menaces, el |)liisieurs d'entre eux, la figure peinte, ornés d'une sorte de baudrier en peau de tigre , en un mot , revêtus de leur
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attirail de guerre, le mirent eu joue avec leurs fusils à pierre. En raison de notre état de santé, nous étions, Marche et moi, étendus au fond du canot, en sorte que les sauvages ne nous voyaient pas. Indifférents au tumulte et aux injures, nous ne nous donnions pas la peine de nous montrer; mais Amoral secoua bien vite notre torpeur, en nous criant qu'on allait faire feu sur nous. Xous sautâmes sur nos carabines, que nous tenions toujours à portée, et, à leur grande stupeur, les assaillants se trouvèrent à leur tour couchés en joue par des blancs dont ils ne soupçonnaient pas même la présence. Ils étaient fort peu désireux d'attaquer les grands amis de l'amiral, et moins désireux encore de faire connaissance avec nos armes, dont ils avaient sans doute déjà entendu vanter la perfection. Aussi , mettant de côté toute fausse honte, ils firent volte-face et se sauvèrent à toutes jambes dans les bois. Cet incident fut le seul qui vint rompre la monotonie de notre voyage. Le 8, nous arrivions à Vombé. Xous y trouvâmes M. P..., négociant français. Il allait repartir pour le Gal)on avec sa goélette, qu'il venait de charger de caoutchouc et d'éix'ue, et nous ofl'rit, avec la cordialité particulière aux négociants de ces pays, passage à son bord pour nous, nos hommes et nos bagages. Cette proposition nous évitait la difficulté de trouver des pagayeurs, une dépense assez considérable, et les souffrances d'un voyage sur mer en |)irogue, et
LES MAUVAIS JOURS COM\IK\CE\T. 2il5
dans (le pareilles conditions de santé : c'est dire que nous l'acceplàmes avec plaisir et reconnaissance. M. P. . . nous demanda seulement d'attendre deux ou trois jours , parce qu'il avait envoyé tous les hommes de son équipage à quelque distance dans l'intérieur, pour chercher quelques dents d'ivoire qui lui étaient encore dues. Il n'y avait à cela aucune objection de notre part, et nous nous installâmes, en attendant le moment de partir, dans l'établissement de M. U'alker. C'est une vaste case carrée, construite en bambous, selon l'usage du pays. Elle est divisée on deux compartiments, dont le premier, de beaucoup plus petit, sert de logement aux agents, quand ils sont de passage. Le second est un grand magasin dans lequel sont entassées les barriques de rluini , la poudre, les caisses de neptunes ', de fusils, de matchettes, en un mot, toutes les marchandises dont on fait le commerce dans l'Ogooiié. Ces marchandises sont déposées là, tous les deux mois environ, par le Batangn, assez grand vapeur appartenant à la maison Hatton et Cookson, que représente M. U'alker. Ce navire relâche à Vombé en allant ravitailler les non)breuses factoreries que .MM. Hatton et Cookson possèdent plus au sud de l'équateur. Lors de son refour, il repasse à Yombé, et remporte les divers
' liCs iic|)tuiies soiil (le grands bassins de cuiirc! : on les fuil ri;[uicr un premier ran<( dnns les ojjjcls (|iii cotnposciil la (loi d'une Icniuie, bien (ju'ils n'aient ancune ulilitc |)rnli(|uc.
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produits, ébène, oaoïitclioiir et ivoire, que M. Amoral y a apportés lui-même ou expédiés des factoreries de rOgooué.
M. U'alker avait autrefois à Yombé une factorerie tenue par un agent l)lanc ; mais depuis quelque temps déjà il l'a supprimée , pour ne garder sur ce poiut qu'un simple dépôt de marchandises dont il laissait alors la garde à un de ses anciens domestiques, noir de Corisco, dans lequel il avait toute confiance. La suppression de cette factorerie a exaspéré les habitants du cap Lopez, et ce n'est pas un de leurs moindres griefs contre M. U'alker. On ne saurait cependant blâmer ce négociant de s'être lassé des duperies continuelles dont il était victime, de la mauvaise foi et de la paresse des habitants, qui n'ont, du reste, presque rien à offrir en échange des marchandises si violemment réclamées par eux. D'ailleurs, aucun blanc ne voulait plus gérer la factorerie. C'est qu'il est par trop dur aussi de venir s'enfermer pendant des années sur cette petite île horriblement malsaine, où toutes 1rs ressources font défaut, même celles de la chasse ou simplement de la promenade. On ne peut pas faire cinq cents mètres sans être de suite arrêté par des marais fétides, et la plus cruelle de toutes les ])riv;itioiis, celle d'eau potable, s'y fait durement sentir. 11 faut envoyer puiser la ])oisson quotidienne dans une mare bourbeuse qui se trouve sur l'autre rive, et sert d'abreuvoir ai.x
bœufs et à tous les animaux sauvages du pays. On ne sait vraiment pas comment des hommes, même des n('gres, ont pu choisir pour l'habiter un endroit tel que Vonii)é. Cependant, autour du dépôt créé là par M. Walker, s'élève un grand village construit avec beaucoup de soin. C'est la résidence de X'Shango, chef puissant , dont les fréros, plus puissants encore que lui , se partagent le gouvernement du cap Lopez et de tous les pays environnants. Dès le soir de notre arrivée, X'Shango nous envoya, comme présent de bienvenue, des bananes et un peu de poisson fumé, et nous fit dire qu'il désirait vivement nous voir pour nous communiquer quelque chose de très-important. .Vous n'étions pas de force il faire une visite officielle ce jour-là, et nous remîmes, en conséquence, l'entrevue au lendemain matin. Le lendemain malin, en effet, nous nous rendîmes chez le roi, accompagnés de MM. P... et Amoral. X'Shango nous attendait en grande céiémonie sous une sorte de hangar spécialement réservé aux réceptions. Il était assis dans un fauteuil, ayant à ses côtés ses six femmes favorites, littéralement chargées de colliers do jierles. Près de lui était .son fils aîné, garçon intelligent, élevé au (îahon , et qui lui servait d'interprète. Tous les sujets étaient dei)out, par rcs|)e( t pour If^ur clief. Le roi était revêtu d'une sorte de soutane eu laine lilanche, serrée à la taille par une ceinture écarlafe à laquelle pendaient une
corne d'antilope et une énorme sonnette. Par-dessus cette soutane il portait une capote d'artilleur. Son cou était orné d'un énorme collier de perles bleues, et sur sa tète se prélassait un bonnet phrygien surmonté d'un petit chapeau noir en velours. Malgré cet attirail ridicule, sa taille élevée, sa longue barbe blanche, et un grand air de dignité, prévenaient en sa faveur et inspiraient un certain respect. Ce n'est pas un méchant homme que ce N'Shango. Roi d'un peuple turbulent, guerrier, qui aujourd'hui hait les blancs et ne demande qu'à se soulever contre eux, frère de deux hommes qui sont l'ànie de tous les complots ourdis contre les négociants, il restait autant que possible étranger aux intrigues, et faisait servir son influence à calmer les esprits exaspérés. Seulement son caractère est plutôt vif : quand dans son ménage il prend son bâton, toutes ses femmes s'enfuient dans les palétuviers et ne reparaissent que trois ou quatre jours après.
Il nous reçut, du reste, avec de grandes démonstrations d'amilié, et exprima le regret de n'avoir pas à nous offrir une boisson digne de chefs blancs, telle que du vermouth ou de l'absinthe. On nous avait préparé à côté de son fauteuil des sièges sur lesquels nous prîmes place. La conversation fut languissante. Le roi paraissait très-gèné. Au bout d'un quart d'heure, n'y tenant plus, il nous fit dire toot haut par son fils qu'il avait à nous parler de choses
qui ne devaient être entendues que de nous; que son peuple était très-curieux , et que les maisons elles-mêmes avaient des oreilles. En conséquence, il nous priait de nous rendre aveclui dans un endroit situe en plein air, éloigné de tout arbre et à l'abri de toute tentative d'espionnage. Nous le suivîmes au lieu qu'il nous désignait. lià, il nous fit asseoir en cercle, et M. P..., Amoral, Marche et moi, prenions part à la conférence. Aucun noir n'avait été admis, à l'exception de son fils. « Tangani (blancs), nous dit-il, j'ai un poids sur le cœur, et ma langue parlera. Walker est votre ami , mais il n'est pas le mien ; il n'a pas confiance en moi, il ne m'aime pas, et cependant ma langue parlera, car je ne veux pas que lorsque U'alker reviendra ici, lorsqu'il trouvera ses marchandises de Vombé disparues et pillées, il dise : « Je savais que IV'Shango était un malhonnête 1) homme : il a laissé voler mon bien, et il en a eu sa part, u Eh bien, par lassi ! X'Shango est un honnête homme, et la preuve, c'est qu'il va vous révéler la vérité : le noir qu'emploie Walker trompe indignement sa confiance ; il laisse piller la maison ; il donne lui-même toutes les marchandises pour payer ses palabres de femmes, et savez-vous combien il en a de palabres de femmes? Je vais vous le dire. »
X'Sliango sembla se recueillir un instant , puis il dit quelques paroles à son fils, qui se leva et alla
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chercher de petites branches d'arbres morts, qu'il vint déposer aux pieds de son père. Le vieilhird en prit une dans ses mains et continua d'un ton solennel : « Je ne m'occuperai pas, dit -il, des jeunes filles et des femmes esclaves ou bamba', non, en énumérant celles avec lesquelles il a eu des relations criminelles, je ne citerai que les femmes de rois ou de chefs influents. A moi , \'Shango , dit-il, il a séduit huit femmes, « et X'Shango cassa huit petits morceaux de bois, qu'il mit par terre à côté de lui ; « à mon fils, que vous voyez ici, trois," et le roi ajouta trois petits morceaux de bois aux huit premiers; « à Rengoa, mon frère de la grande terre, dix; » dix petits morceaux do bois vinrent s'aligner à côté des onze premiers pour constater l'étendue du désastre de Rengoa. Le roi énuméra encore plusieurs collègues trompés dans des proportions non moins fâcheuses. Quand il eut fini , il ordonna à son fils de compter les petites branches indicatrices; il y en avait quarante et une. K II en manque, dit gravement N'Shango, mais ce que j'ai indiqué suffit, n En effet, cela suffisait, surtout si l'on considère que c/irif/iie délit de séduction se règle ordinairement au cap Lopez en coupant les oreilles du coupable, qui est ensuite vendu comme esclave au profit du mari. Aussi le roi nous expliqua
' Né d'un pcrc libre et d'une tiière esclate.
que, pour sauver ses oreilles et sa liberté, l'employé de M. U'alker prodiguait aux chefs outragés toutes les marchandises de la factorerie , et que, dernièrement encore, au moment de subir le ([ernier supplice des mains de Rengoa, de la grande terre, qui avait, du reste, dix fois le droit do se venger, il avait donné, aux frais du magasin, bien entendu, une barrique de rhum contenant cent gallons (environ 500 bouteilles), plusieurs caisses de fusils et cent pièces d'étoffes à 15 fr. l'une. ÎV'Shango concluait en disant, ce qui était parfaitement vrai , du reste, qu'il lui avait été impossible d'empêcher ce pillage, \I. Walker ne lui ayant jamais (b)nné aucune autorité sur son établissement, et il nous priait d'avertir W. Walker pour qu'il remplaçât au |)lus vite cet agent inh'dèle. AussitcM que le digne monarque eut terminé ses révélations, Amoral courut au magasin et commença la vérification des marchandises qui y étaient déposées. Dès le premier coup d'd'il, il reconnût que X'Shango avait dit vrai, et, après l'avoir remercié cordialement , il lui confia les clefs du magasin comme marque de haute conliance; depuis ce moment, aucune marchandise n'a |)lus disparu. Quant au voleur, le I.ovelace nègre, nous voulions l'attacher et l'emmener enchaîné au Gabon ; mais il avait surveillé de loin notre coniérence avec le roi, et, devinant (ju'il n'en sortirait rien de lion |)our lui, s'était hâté de monter dans une pirogue et
de se soustraire par la fuite au châtiment qui l attendait. Nos affaires avec le roi N'Shango terminées, nous allâmes déjeuner. Ce jour-là, nous faisions bombance en l'honneur d'Amoral, qui devait repartir le jour même pour Adanlinanlango. On avait retrouvé une vieille boîte de 7-csurrection ', et M. V... devait nous faire goûter d'un plat de manioc fait par les noirs et qu'il trouvait excellent (disons tout de suite que Marche et moi nous n'avons jamais pu nous y hal)ituer). Xous pouvions bien être à table depuis un quart d'heure, lorsque nous entendîmes un bruit épouvantable qui partait du village. Bientôt François et Chicot accoururent nous dire que le roi N'Shango voulait couper le cou à l'une de ses femmes, et qu'il fallait nous dépêcher si nous voulions intervenir à temps. Nous quittâmes tout de suite notre repas et nous rendîmes à la case des réceptions, dans laquelle était entassée une foule compacte qui semblait très-émotionnée; elle s'ouvrit avec empressement sur notre passage et nous permit d'arriver jusqu'au roi. N'Shango gesticulait d'un air furieux : à ses pieds était étendue une jeune femme pieds et poings liés. Debout, près de lui, se tenait un chef que nous reconnûmes pour Makoumbé,
< On il haptiso du nom rtsiirreclion le bipuf d'.Auslralit^ on conserves. Celte viande n'est pas mauvaise la ])remière fois qu'on en manjje , mais ous'en déyoùle très-vile et ell<' (Inil par donner des nausées.
noir du cap Lopez. Cet homme, si insolent d'habitude, semblait en ce moment fort humilié, contrit et suppliant. Tous ses gestes indiquaient qu'il demandait grâce pour la victime. Voici ce qui s'était passé, à ce qu'on nous expliqua après le dénoùment de l'affaire. Innommé Anguila, traitant de M. U'alker, Gabonais influent et ami personnel de N'Shango, avait envoyé à Vombé, pour traiter diverses affaires, un de ses esclaves dans lequel il avait grande confiance. Malheureusement cet homme, tout orgueilleux de sa mission, oublia sa condition inflme et se permit de faire des propositions déshonnètes à la sœur de ce Makoumbé, chef puissant et ami de X'Shango. Celte femme le dénonça immédiatement à son frère. La loi est formelle. Tandis que, de la part d'un homme libre, la séduction doit être consommée pour constituer un crime, de la part d'un esclav(^ une simple proposition suffit. Makoumbé (it donc enchaîner l'homme qui avait osé désirer sa sœur, et aflait le vendre aux Portugais, lorsque IV'Shango intervint. Il sup|)lia jMakoumi)é de renoncer à exercer son droit, disant (|u'il serait profondément affligé (|ue, chez lui, on fit à Anguila l'affront de vendre un de ses esclaves aux Ponton', et promettant en même tem|)s un beau radeau à la sœur de .Makoumbé. .Mais celui-ei fut in(le.\ilile et se ren-
' r/est le nom ((uc duiis r.\rri(|ii(> ('M|imti)rialc on (loniii* aux Portii<jai3.
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ferma dans son droit strict; en conséquence, l'aflaire dut être tranchée par voie de palabre. Le règlement en fut confié aux onéros (anciens) du pays , qui avaient été convoqués dans la case des réceptions et, en ce moment, étaient assis en cercle autour du roi. Devant les onéros, Makoumbé soutint sa décision première avec une extrême violence; il déclara qu'il avait la loi pour lui et défia le roi de violer la loi en soustrayant à sa vengeance l'esclave d'Anguila : comme gage de son défi , il prit une longue paille, la cassa en deux, et, jetant la première moitié vers les onéros , enferma l'autre dans la sacoche qu'il portait au côté'. A'Shango se leva alors : "Makoumbé, lui dit-il, tu as bien parlé, vends l'esclave aux Poulou; je veux qu'on applique la loi. 1) De longs applaudissements saluèrent une décision aussi équitaltle. Le palabre semblait terminé et le conseil allait se retirer, lorsque le roi le retint. « Onéros, leur dit-il, ne vous éloignez pas : j'ai encore une question à vous adresser, et toi, Makoumbé, reste aussi, cela t'intéresse. » ('hacun écouta curieu.sement. « Onéros, reprit A'Sbaugo, j'ai, vous le savez, épousé une femme esclave, je l'aimais beaucoup et j'en ai fait ma première femme'.
' Ces sacoclies sont fiibri qni-es nu cap Lopez môme avec des pailles (le itiierses couleurs ou de la ficelle ; les noirs y renfcriiieiit leur pondre et leurs liilismaus.
- La principale épouse du mari, personne priviléjjiée, a lu
LES MAUVAIS JOl RS COMME\CE\T. 305
Si cetto femme-, cette ancienne esclai'o, venait à me tromper, quel châtiment mériterait-elle? — a La mort, » répondirent les onéros d'une seule voix. Eh bien, « s'écria X'Shango d'une voix tonnante, «saisissez Akéva", chargez-la de liens et apportezmoi le couteau qui sert aux exécutions. « Akéva était cette esclave du roi dont il avait fait sa première femme et qui était en ce momeul à ses côtés; en un instant elle fut saisie et garrottée. « Macoumbé , « dit alors le roi , " tu as eu des relations criminelles avec Akéva, n et, comme celui-ci prolestait : «Ne le nie pas, j'en ai la preuve depuis longtemps; comme je te croyais un ami dévoué , j'avais fermé les yeux; mais tu n'es pas mon ami, je viens de le \oir; d'ailleurs, tu l'as très-bien dit, il faut que la loi soit appliquée. Ici, à l'instant même, je vais donner à Akéva la mort qu'elle mérite. Quant à toi, tu sais ce qui t'attend , ce n'est pas mon affaire. » Makoumbé savait, en effet, ce qui l'attendait; Akéva morte, sfls frères auraient certainement assassiné l'amant de leur sœur, cause de son supplice. Peutêtre aussi aimait-il cette femme; toujours est-il qu'il
Imiite iMuiii sur 1rs ulfairos, |)arta;[C ses secrets et ;|()iivcriie ses autres femmes. Une iiitri;;ue avec elle est une offense d'une nature spéciale et bien plus ;{rave (|uc toute autre. (I)uchaillu, .Ifrique équainriale). Ceci est vrai surtout au cap Lopez.
' .Akéva <Mi inponjjué veut dire merci; beaucoup de femmes portent ce nom |)!irmi les (îabonaises et aussi parmi les (ïalloises.
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se jela aux pieds du roi , promettant non-sculenient de ne pas faire vendre l'esclave d'An;juila, mais encore de ne demander aucune compensation pécuniaire, niais, à son tour, X'Sliango semblait inflexible. « Non, non, )> répétait-il à chaque instant, a tu l'as trop bien dit, Makoumbé , il faut qu'on applique la loi, et je te défie de me la faire violer. » Les choses en étaient là quand nous entrâmes dans la salle du palabre, et naturellement, sans savoir ce qu'avait fait Akéva, nous nous joignîmes à Makoumbé pour demander sa grâce. Au fond, je crois que le monarque aurait été fâché d'immoler une femme pour laquelle il avait certainement encore de l'affection ; aussi il se rendit à notre requête, mais il déclara solennellement que si ce n'eût pas été pour obéir à ses langani (blancs), qui voulaient qu'Akéva vécût, il l'eût tuée sans pitié.
M. Amoral ne put pas partir ce jour-là. II fut retenu par l'arrivée à Yombé d'une pirogue d'Adanlinanlango. Les noirs qui la montaient nous apprirent que les hommes de M. P..., si impatiemment attendus par nous, ne seraient pas de retour avant deux ou trois jours, car ils s'étaient beaucoup attardés en route. Ce nouveau délai nous contraria considérablement, car nous étions, moi surtout, Irès-souffrants, et nous n'avions pour toute nourriture que quelques poulets maigres qu'il fallait manger sans sel et sans assaisonnement d'aucun genre et un peu
de manioc déjà fermenté. L'eau était, comme je l'ai dit, fétide, et nous causait des nausées épouvantables.
Cependant un moment nous pûmes croire que ce refard forcé aurait du moins un avantage , celui de nous faire assister à une cérémonie solennelle trèsintéressante pour nous, malgré son liorrible cachet de barbarie. Il s'agissait de ce jugement de Dieu dont j'ai déjà parlé et dans lequel l'épreuve du poison doit révéler l'innocence ou la culpabilité de l'accusé.
Le roi X'Shango avait perdu sa mère quelques jours auparavant, et, dans ce malheureux pays, infesté de toutes les superstitions, il est rare qu'il meure une personne encore jeune et appartenant à une famille influente sans que sa mort soit attribuée à la sorcellerie. M. Duchaillu, dans un excellent chapitre « sur le système d'esclavage et les superstitions dans l'Afrique équatoriale n, s'exprime ainsi à ce sujet : « Le plus grand fléau do ces contrées est la croyance à l'anieniba , c'est-à-dire à la sorcellerie et à la magie. Le nègre croit fermement que la mort est une violence contre nature ; il ne peut s'imaginer qu'un homme bien [)ortant (|uinz(' jours auparavant puisse être amené |)ar la maladie aux portes du tombeau , à moins (jii un sorcier puissant ne s'en soit mêlé et n'ait, par quchpie maléfice, attaqué le princ]\H' de la vie et déchaîné le mal... Le hasard fait-il
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lonibor les soupçons sur quelque malheureux, à qui l'on prête un motif de haine, T effervescence qui couvait ne peut plus se conteuir et déborde... « Le hasard est, ainsi que le dit ailleurs M. Duchaillu, généralement secondé par les vengeances et les cupidités privées. Dans le cas qui nous occupe en ce moment, la vindicte publique accusait d'avoir ensorcelé la mère du roi cinq femmes du village de Vombé. Les malbourcuses avaient naturellement nié énergiquenient foute culpabilité et offert de subir l'épreuve du poison. Au moment où nous nous mettions à table pour diner, on vint nous prévenir que les cinq prétendues sorcières devaient boire le m'boundou dès le lendemain , à la grande terre '. Nous prîmes , Marche et moi , tous les arrangements nécessaires pour nous rendre le lendemain au lieu où devait se passer la cérémonie. Cette démarche , entreprise malgré le mauvais état de notre santé, n'avait pas été résolue dans un simple but de curiosité; nous espérions que noire influence jiourrait peut-être sauver quelques-unes de ces malheureuses.
Avant d'aller plus loin, je vais donner quelques détails sur celle cérémonie du m'boundou ; ils seront lus avec intérêt, car celle funeste superstition joue un grand rùle dans la vie des noirs et dépeuple l'A-
• On désifjne Yonibé , sons le nom do grande Icrrc, II- pays avoisinc le cap Lopcz.
frique équatoriale à l'égal de la guerre et de la traite des esclaves. Le m'boundou est un poison narcotique dangereux, il dcviont mortel lorsqu'il est pris à des doses trcs-élevées ; on l'obtient en râpant dans une grande tasse l'écorce d'un petit arbuste appelé m'boundou, comme le poison qu'il produit. L'écorce ainsi râpée est additionnée d'une assez grande quantité d'eau. Cette eau prend une teinte roiigeàtre et entre en fermentation; le m'boundou est alors prêt à être administré à celui qui va subir l'épreuve'. Le breuvage ainsi préparé , voici comment les cboses se passent, du moins cbez les Gallois et les Inenga : le féticbeur trace une raie sur le sable, à dix pas devant le patient, auquel il tend ensuite la coupe remplie de m'boundou : celui-ci doit l'avaler d'un trait, puis, à un signe du féticlieur, se mettre en marcbe. Déjà le poison commence à produire son elTot; ses yeux s'injectent de sang et semblent prêts à sortir de leur orbite, sa figure se contracte et une torpeur invincible s'empare de lui. Et cependant il rasseniide foule son énergie dans un suprême effort et cborclic à iiiiircbrr en avant, car malbcur à lui s'il tombe avant d'avoir franchi cette raie tracée sur le sable par le grand féticbeur : sa ( ul|iabilité sera
• Xous avons m , Marclic et moi , dans (1rs circonstances (loni je parierai , occasion de voir par nos yrnx la préparation du m'boundou (|ue M. Ducliadlu avait, du reste, décrite d une maniiTC fort exacte.
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prouvée aux yeux de ces barbares et une foule altérée de sang l'égorgera , arracbera ses entrailles et coupera son corps en petits morceaux. Si , au contraire, ses forces ne l'ont pas trabi tout de suite, s'il passe la ligne fatale, il est déclaré innocent, et la colère du peuple tombera alors sur son accusateur, si toutefois cet accusateur n'est pas l'oganga ou félicbeur. L'oganga, lui, a toujours quoique bonne raison pour justifier une accusation faite ùfaux. Au reste, comme il est, dans tous les cas, chargé de la préparation du poison, s'il s'est porté accusateur, il le prépare à telle dose que sa victime tombera presque toujours foudroyée du premier coup. Les oganga acquièrent une grande influence sur l'esprit crédule des noirs en buvant impunément le m'boundou. Naturellement on peut s'babituer à ce poison comme à presque tous les autres, en en prenant quotidiennement et par doses progressives.
Dans la soirée , quand on nous eut annoncé que les cinq femmes de Vombé boiraient le m'boundou le lendemain, nous envoyâmes, Marche et moi, demander au roi N'Shango quelques-uns des arbustes (|ui produisent le poison afin de pouvoir les expédier (Ml France et les faire analyser par des hommes compélents. X'Sbango vint lui-même nous dire, comme, du reste, MM. Amoral et P... l'avaient |)rédit, qu'il était impossible de se procurer le m'boundou la nuit : « La nuit, dit-il, le m'boudou
ne reste pas planté dans la terre, il voit les sorciers, les voleurs, il voit jusqu'aux desseins les plus cachés des criminels, il pénètre partout. C'est seulement quand le jour va paraître qu'il reprend sa place dans les bois : alors il est sans puissance, on peut l'arracher et l'emporter avec soi. Demain matin j'en ferai cueillir pour vous et je l'ous l'enverrai. » Le roi tint parole et nous envoya le lendemain trois de ces petits arbustes que nous avons adressés depuis à M. Bouvier; ils croissent , paraît-il, à l'ombre des forêts touffues ; leur taille ne dépasse guère 1 mètre 25 cenlinièfres ; l'épaisseur du bois est d'environ un pouce, la feuille est oblongue et d'un vert foncé; la racine, dont l'écorce paraît être la seule partie vénéneuse de cet arbuste, est rougeàtre et de forme conique. Le m'boundou serait , d'aj)rès M. Murray, une espèce de strychnos.
Naturellement, durant notre dîner, la conversalion roula sur l'épreuve du poison. II est extraordinaire que cette pratique sauvage soit on usage dans presque toutes les parties de l'Afrique. Marche nous on citait des exemples chez plusieurs peuples qu'il avait visités dans son précédent voyage; ainsi, los iMandingues (Cazaniance et (îanibio) ont dans clia(|ue tribu un jour de l'année dans lequel sont réglées loulos les accusations do sorcollorio porices dans les douze mois (|ui procèdent ce joiir-là ; (|uel(|uofois cent cinquante ou deux cents personnes boivoiil le
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poison. 11 résulte des écrits de divers voyageurs qu'à Madagascar cetle épreuve est très en usage. M. P... avait passé quatorze ans au Gabon , la vie de M. Amoral s'était écoulée soit dans l'Afrique équaloriale, soit au Congo. Tous deux avaient souvent vu administrer le m'boundou. M. Amoral nous cita le fait suivant, dont il affirmait avoir été témoin oculaire. C'était à Saint-Paul de Loanda (Congo). Une femme, accusée de sorcellerie par un féliclieur célèbre, allait boire le m'boundou ; devant elle était étendu un gros tronc d'arbre qu'elle devait, sous peine d'être déclarée cou})able, suivre trois fois dans toute sa longueur sans tomber. L'accusée ne semblait pas inquiète, depuis plusieurs jours elle répétait à tous qu'elle subirait bien l'épreuve et ne ferait même aucun faux pas. « I ne seule cbose, disait-elle, peut me faire mourir; si je vois un poisson dans un baquet, cette vue me tuera instantanément, on me l'a prédit et je l'ai rêvé ! « Elle prit d'une main ferme la coupe fatale et but le poison lentement et jusqu'à la dernière goutte; elle monta ensuite sur le tronc d'arbre, le suivit dans toute sa longueur sans hésiter et revint sur ses pas avec autant de succès; une fois encore le même chemin et elle était sauvée; elle se remit en marche, son teint était déjà livide, sa marche et ses mouvements avaient la roideur de ceux d'un automate, mais elle n'hésitait ni ne chancelait; déjà elle avait fait la moitié du parcours, et
ses amis allaient acclamer son innocence, lorsque le félicheur, qui voyait sa proie lui échapper, lui mit sous les yeux un baquet renfermant un poisson, qu'il avait préparé en cachette. La malheureuse le regarda un instant d'un air stupide, puis, poussant un grand cri, tomba comme foudroyée '.
MAI. I*... et Amoral affirmaient connaître un contre-poison au m'houndou. Ce contre-poison se composait de cannes à sucre pilées, de fèves bouillies et d'excréments humains. Tous deux l'avaient vu , disaient-ils, administrer avec succès. M. P... nous en citait I cxemple suivant : In jour, en sa présence et en celle d'un Portugais venu à la côte pour acheter des nègres, une femme but le m'houndou : elle eut aussitôt de violentes convulsions et agitait avec une rapidité extrême tantôt un bras, tantôt une jambe ; néanmoins, elle arriva à la ligne tracée devant elle sur le sable, et onlacroyait horsd'alfaire, lorsque tout il coup elle tomba inanimée sans l'avoir franchie. On
' Je pn'-tpnds laisser à leurs autours in resjjonsabililé des fails (|ui sont relatés ici. Je ferai obscrier que M. .Amoral, qui couiiail à fond la laii<[ue du pays, est un homme sérieux; j'ai eu, dans beaucoup de cas, occasion de contrôler ses assertions, et je lésai toujours trouvées exactes. .\u reste , dans les circonstances dont il .s'agit, on comprend, ii la rigueur, que cette femme superstitieuse, imbue de l'idée fixe (|ue la vue d un objet donné causerait sa mort, ait senti défaillir le peu de forces (|uc le poison lui ainil laissées en voyant cet objet mis bru.s({uciiicnt devant ses jeux.
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allait l'égorger, lorsque M. P... demanda sagrùce, et le négrier offrit de l'acheter. La cupidité l'craporta chez les sauvages sur le désir de la vengeance ; ils se mirent immédiatement à préparer le contrepoison dont je viens de parler, puis deux hommes ouvrirent, avec des manches de pagaie, la bouche serrée de la patiente et lui ingurgitèrent de force une assez grande quantité de cette médecine repoussante, mais, paraît-il, efficace. Au bout de quelques instants, elle fut prise de vomissements épouvantables, la vie revint petit à petit et elle guérit, à la grande joie du négrier, qui , vu son état précaire, l'avait acquise à prix très-réduit.
Je rêvai toute la nuit m'boundou et massacres ; le lendemain, au point du jour, N'Shango nous fit dire que, puisque nous voulions aller voir les femmes subir l'épreuve , nous lui ferions plaisir d'accepter une place dans sa pirogue jusqu'à la grande terre. Nous profitâmes de cette offre et parfîmes avec lui. La pirogue était pavoisée, et deux noirs frappaient sans relâche sur un gigantesque tam-tam placé au milieu. Nous étions un peu émus en songeant aux horreurs dont nous allions être témoins et faisions de beaux projets pour sauver quelque malheureuse accusée, mais le roi , lui , riait sous cape ; il nous avait emmenés, d'abord pour avoir l'air d'accéder à tous nos désirs, ensuite et surtout parce qu'il était fier de montrer à son frère de la grande
LES MALl'AIS JOURS COMME\CE\T. 315
terre comme il était lié avec les blancs amis de l'amiral ; mais, dans son for intérieur, il s'était bien promis de ne pas nous laisser assister à l'épreuve du m'boudou. Il savait parfaitement que les blancs blâmaient ces cérémonies barbares, et il craignait d'être dénoncé par nous à l'amiral. D'ailleurs , il se doutait bien que nous ne laisserions pas égorger des femmes devant nous sans intervenir, et il voulait à tout prix éviter cette intervention. Il faut environ cinq heures pour atteindre la grande terre. Xous y fûmes reçus avec pompe. Le roi nous offrit des poules et quelques bananes , et reçut naturellement notre cadeau en échange. Ensuite on nous conduisit dans la salle des palabres, où nous primes place entre X'Sbango et son frère. Divers orateurs parlèrent pendant cinq heures consécutives, ils avaient soin de se servir de la langue oroungou, qui, bien qu'elle ressemblât au mpongué, était à peu près inintelligil)le ])0ur nous. A deux heures de l'après-midi , nous pûmes nous esquiver pour faire un déjeuner dont les poules et les bananes du roi firent les frais. A quatre heures, nous revînmes dans la salle des palabres qu'aucun noir n'avait encore quittée. La séance était très-animée et les orateurs se succédaient avec rapidité. A sept heures, on nous apprit que la cérémonie du m'boundou n'aurait lieu que cinq jours plus tard. Furieux d'avoir été ainsi joués, nous obligeâmes X'Sliango, qui pérorait en ce n)oment ,
316 LAFRIQUE ÉQUATORIALE.
Dieu sait sur quoi , à se taire et à nous ramener à Vonil)é, que nous n'atteignîmes qu'à minuit.
Celte journée, aussi laborieuse qu'inutile, aggrava encore l'éfat de ma santé, et à partir de ce moment j'eus tous les jours, sans exception, des vomissements violents suivis de deux heures de frisson, puis de six heures d'une fièvre ardente, avec une soif que le manque d'eau potable rendait cruelle. Amoral était reparti la veille, cinq jours s'étaient écoulés depuis notre arrivée et nous n'avions aucune nouvelle de l'équipage de M. P.... Marche et M. P... étaient sans cesse comme sœUr x^nne, à interroger l'horizon, mais comme sœur Anne, ils ne voyaient rien venir. Je ne fatiguerai pas le lecteur du récit de celte existence monotone. Qu'il suffise de dire que notre misère se prolongea pendant vingt jours. Le dix-huitième jour, M. P..., exaspéré, avait déclaré que si le surlendemain ses hommes n'étaient pas arrivés, nous partirions sans les attendre; il avait gardé avec lui un Krouman, son domestique, et il croyait, disait-il, pouvoir, avec ce Krouman et nous, faire la manœuvre de la goélette. François, notre chasseur, consulté, déclara qu'il était liiiuièine un excellent marin, et pourrait tenir le gouvernail tout le temps du voyage. Il n'était pas jusqu'à Chico qui ne prétendît avoir des connaissances marilimes très-dèveloppécs.
Le surlendemain, naturellement, on n'entendit
pas plus que les aulrcs jours parler de l'équipage
(le M. P Marche et moi , à bout de patience, nous
étions décidés à partir coûte que coûte M. P..., lui, le moment venu, hésitait bien un peu, mais il avait promis, et Dieu sait que nous ne lui laissâmes pas oublier sa promesse. A deux heures nous levâmes l'ancre. A'Shango et les siens nous pilotèrent au travers des bancs de sable jusqu'à la pleine mer, puis tous prirent congé de nous et regagnèrent leur île dans la grande pirogue du roi que nous avions remorquée jusque-là. A peine étions-nous au largo et livrés à nos propres forces , il nous fut permis de constater que jamais goélette n'avait eu à son bord un équipage aussi effroyable que le ncMre. M. P..., soit dit sans l'offenser, était aussi détestable capitaine qu'aimable homme : il n'y connaissait absolument rien. François Koèi)en, qui s'était avec outrecuidance misa la barre, gouverna d'une manière si excentrique, qu'il fallut l'en chasser au plus vite. J'étais couché sur le pont avec la fièvre ; du reste, même en bonne santé, je n'aurais été bon à rien. Le Krouman avait bien quelques notions de navigation , mais il était exclusivement absorbé parlegouvernail, (|u'il dut tenir nuit et jour. Heureusement nous eûmes un renfort inattendu dans lllarche, qui ayant navigué à la voile, duniiit dcloiigues journées, dans les criques de Malacca ou sur la côte de Cazamance, avait occupé ses loisirs à regarder comment se faisait la manœuvre
et appris ainsi, presque sans s'en douter, les premiers éléments du métier. Plus heureusement encore nous étions favorisés par la hrise qui nous poussait vent arrière au Gabon. Aussi, ce soir-là et le lendemain, les choses se passèrent à peu près bien. Seulement , vers la fin de la journée , on s'aperçut qu'avec leur négligence habituelle, nos hommes, au lieu d'emporter une barrique d'eau, selon les ordres qu'ils avaient reçus, s'étaient contentés d'en remplir deuxdames-jeannes, qui étaient déjà àpeu près vides. Nous n'avions même pas de boussole à bord, et durant la nuit nous nous étions écartés de terre , au point de l'avoir perdue de vue ; néanmoins, après de longs tâtonnements , nous parvînmes à nous en rapprocher. M. P..., tout joyeux, déclara qu'il voyait le mont Bouët. Le mont Bouët est , comme on le sait, derrière l'établissement français du Gabon. Nous mîmes le cap sur le prétendu mont Bouët, et, à la grande confusion de notre capitaine improvisé, nous reconnûmes qu'il avait pris pour le mont Bouët les Mamelles, collines élevées (|ui sont à peine à moitié rlicmin. En raison de cette découverte désagréable, l'eau fut rationnée, pour nous comme pour les noirs, à un verre le matin et un verre le soir: on m'accorda seulement double ration, en raison de la fièvre violente qui ne me (juittait |)lus. Vers deux heures de l'après-midi la brise fraîchit beaucoup et la mer devint si forte que nous embarquâmes une
grande quantité d'eau. A partir de ce moment il devint impossible d'allumer du feu ; de grandes lames balayaient à chaque instant le pont et emportèrent les cages d'osier dans lesquelles M. P... avait renfermé quelques poules. X'ayant pas la force de me lever, je me tenais couché prés du mât, que je serrais dans mes bras , pour n'être pas emporté par les vagues, A huit heures du soir, une tournade, la tempête de ces pays, se déclara; nous étions alors par le travers des Grandes-Dunes. M. P..., affolé, commanda de filer sous le vent et de gagner le large. Chassés avec une rapidité vertigineuse par la tournade, nous nous serions certainement trouvés le lendemain h. cinquante lieues de la côte, sans eau , sans vivres, sans boussole et sans point de repère possible pour nous orienter. Aussi je protestai énergiquement contre cet ordre de HI. P..., et Marche , qui n'avait rien perdu de son calme, déclara froidement, mais d'un ton qui annonçait une résolution inflexible, qu'il ne voulait |)as qu'on filât sous le vent et qu'il voulait (|u'on jetât les ancres; sans doute ces ancres étaient faibles, elles avaient beaucoup de chances pour casser, et dans ce cas nous serions jetés à la côte et naufragés, mais un naufrage même valait beaucoup mieux (pie les tortures de la faim et surtout de la soif : assez d'une Méduse comme cela! «Les ancres casseront !» s'écria M. P... avec désespoir. Il se jeta au fond du bateau , cachant
sa figure dans ses mains. Cbico et les boys étaient dans le même état de prostration. Avec l'aide de François et du Krouman, Marche parvint à jeter les deux ancres; il s'installa près de Tune et je me traînai à côté de l'autre; nous restâmes là toute la nuit, veillant avec anxiété sur les chaînes et nous attendant à chaque instant à les voir se briser sous l'effort de la tempête, qui les faisait consfammenl craquer avec un bruit sinistre ; nous ressentions des secousses effrayantes, l'eau envahissait de tous côtés, et le Krouman et François, sans relâche occupés à la pompe, ne suffisaient pas à la besogne. Ce fut une longue et rude nuit, ilais les mauvais moments finissent comme les bons : vers trois heures du malin la tournade cessa, et bien que la nier restât trèsforle, nous vîmes que nous étions hors d'affaire. Ceux-là mêmes qui avaient eu le plus peur reprirent courage. Cbico et les boys se mirent à la pompe, et l'on parvint à se rendre maître de l'eau ; il y en avait quatre pieds dans la cale. \'ers cinq heures et demie, quand le jour parut, le temps était magnifique et le ciel n'avait plus un nuage. On n'avait rien mangé depuis la veille à neuf heures du matin, en sorte que tout le monde se plaignait de la faim. Mais nos poulets étaient à l'eau, et d'ailleurs il n'y avait plus rien pour allumer du feu. Tout à coup Marche, frappé d'une idée lumineuse , se rappela que nous avions dans notre malle , qui , par parenthèse, était
dans lin triste état, un pâté de foie gras'. Ce pâté de foie gras nous avait été envoyé par M. Walker à Adanlinanlango, mais nous l'avions réservé pour ne le nian<;er que le jour où nous aurions du pain et du sel qui nous manquaient là-bas; dans la circonstance actuelle, M. P. .. et Marche poussèrent des cris de joie en le découvrant; n'ayant pas de fourchettes, ils furent obligés de se servir de celles du père Adam. Marche avait remplacé à la barre le Krouman qui n'en pouvait plus , il tenait le gouvernail d'une main et de l'autre la boîte au pâté ; tout à coup arrive un coup de roulis qui lui fait perdre l'équilibre , et voilà le foie gras qui roule dans la mer!... Il y a de ces désastres que la plume ne doit même pas essayer de décrire.
Ce|)endant ce jour-là devait voir la fin de nos maux : à midi, poussés par une brise excellente, nous atteignions la pointe Pongara ; à deux heures, après l'avoir doublée, non sans peine, nous entrions dans l'estuaire du Gabon. Là, notre goélette se comporta d'une façon si ridicule qu'elle attira l'attention d'un officier de marine qui se promenait sur le pont de la Cordelière ; il appela aussit(M ses camarades, et tous étaient à nous regarder, se demandant d'où pouvait venir et à qui pouvait être un bateau ma-
' Ces conserves de piles de foie fjrns sont fabriquées par Rode! , (l(! Rordcaux, cl sfi vciuii'iit licaii('oii|> sur la ri\te.
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nœurrant d'une manière aussi fantaisiste. Ils furent quelque temps sans pouvoir s'en rendre compte ; mais en voulant doubler la Cordelière pour gagner la terre, nos marins manquèrent leur coup et nous vînmes rester en plan à cent soixante mètres de la frégate ; les officiers coururent chercher une longuevue et découvrirent avec stupeur leurs amis les explorateurs. Aussitôt une baleinière fut détachée du bord, et Coffinières vint nous chercher, u Mon pauvre Compiègne, me cria-t-il du plus loin qu'il m'aperçut, dans quel état vous revenez ! — H y a longtemps que nous vous attendions, me dit M. Testard, le second de la frégate, au moment où nous mettions le pied à bord, aussi votre chambre est prête : notre chambre était une des chambres de l'hôpilal que l'on réservait d'habitude aux officiers malades; nous nous y installâmes aussitôt; nous l'occupions alors pour la troisième, mais non pour la dernière fois.
Les fièvres du Gabon ont cela de bon qu'elles ne résistent guère au quinine et aux vomitifs administrés à fortes doses; elles disparaissent très-vite, et l'on pourrait se croire guéri, car le sommeil, l'appétit et le besoin d'agir ne lardent pas à revenir. Malheureusement, chaque accès et surtout chaque série d'accès laisse derrière soi des traces profondes d'anén)ie et une prédisposition très-vive à des rechutes fréquentes et plusgraves. Dès notrearrivée au
Gabon, nousavions reçu de. M. U'alker une invitation pressante à le visiter à bord du ponton qu'il habite à Élobey. Nous tenions beaucoup à cette excursion. Eiobey est un pays très-intéressant au pointdevuede l'histoire naturelle, car sa faune difTère assez de celle de rOgooué, et au point de vue aussi de l'ethnographie, car les Benga qui l'habitent forment une race très-intéressante à étudier; nous voulions de plus visiter l'île de Corisco, et surtout nous entendre avec M. U'alker pour notre départ définitif dans l'intérieur, car il devait cette fois remonter avec nous rOgooué, jusqu'cà sa factorerie d'Adanlinanlango. Toutes ces raisons firent qu'au bout do (juinze jours, me trouvant beaucoup mieux, je me remis en mouvement et m'embarquai, en compagnie de Alarchc naturollement, à bord du liatannn, vapeur dont j'ai déjà eu occasion de parler. Partis à trois heures de l'après-midi, nous étions le lendemain matin, <à dix heures, à KIobey. Élobey est, comme on le sait, une petite île située par 1" 0' lat. \. et 7° 2' long. E., dans la l)aie formée par reiu!)ou('liurc des rivières Angra et Mouiuia. Elle était réclamée à la fois par les Français et par les Elspagnols. Ces derniers, à la suite de noire malheureuse gu(M re de 1870, en ont, sans raisons sérieuses, pris possession. Tandis (|ue |)oui' les Espagnols ce point, sur lequel ils entretiennent une garnison composée d'un lieutenant, un sons-officier' et trois sohhMs, n'a ab-
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solument aucune importance, pour nous autres Français il est très-regrettahie que nous n'y ayons pas planté notre pavillon. En effet, les grands négociants étrangers du Gabon ont établi à Elobeyleur entrepôt commercial, et y transportent directement les produits de l'Ogooué et de la rivière Mounda, qui passent ainsi presque en vue de notre douane du Gabon sans payer aucun droit. Il est vrai qu'il serait facile d'y remédier en mettant un douanier sur rOgooué et un aulie sur la rivière Mounda, comme il y en a un au Fernand-V az. Mais c'est là, paraît-il, une réforme qui n'est pas de la compétence du gouvernement local, et pour laquelle il /'audrait un ordre émanant directement du ministère.
Parmi ces entrepôts commerciaux dont je viens de parler, se trouve celui de M. U'alker, qui habite un de ces vaisseaux convertis en magasin que j'ai eu occasion de décrire à Bonny et au vieux Calabar. Le liulk (ponton) de M. U'alker, le Princess-Royal, est organisé d'une manière très-confortable, et la partie consacrée aux appartements est meublée avec un véritable luxe : on y trouve une très-riche bibliotlièque qui renferme, entre autres choses, une collection presque complète de tous les ouvrages publiés sur l'.Afrique. Il est fort heureux, du reste, qu'on soit bien à bord du l'iiiucss-Roijal, car nous ne l'avons guère quitté durant tout notre séjour à Élobey. Nous avions trop présumé de nos forces, et
la rivière Mounda, que nous comptions visiter, est, comme l'a dit AI. Duchaillu, u un fleuve fort peu agréable et très-malsain , qui ne semble pas fait pour l'usage de l'homme. » Un jour que nous étions lin peu moins soulfrants que de coutume, nous voulûmes aller à Corisco, mais nous eûmes vent debout toute la journée, et il nous fallut revenir le soir sans avoir pu accoster cette île, en vue de laquelle nous étions depuis le matin. Dans les premiers jours d'octobre nous regagnâmes le Gabon, où je rentrai il rbôpital.