LE BASSIN DU HAUT-ORANGE ET DE SES AFFLUENTS
En envoyant à V Afrique explorée quelques détails sur l'anuexion récente de Thaba-N'chu à l'État-Libre de l'Orange, et sur la situation politique du sud de l'Afrique, je parlais à son directeur d'une courte expédition que je me proposais de faire au travers des Maloutis, en compagnie d'un de mes collègues de Morija, M. H. Dyke. Je me fais un plaisir d'envoyer aujourd'hui le résultat des observations que ce voyage nous a permis de faire. Il ne s'agit sans doute que d'un petit coin de pays, mais en géographie, comme en toute autre science, aucun détail n'est à dédaigner. Les quelques renseignements nouveaux que je suis en état de communiquer, ne combleront sans doute aucun vide important, mais ils contribueront à faire mieux connattre le bassin du Haut-Orange et de ses affluents ; à cet égard, j'ose croire qu'ils seront les bienvenus.
A première vue, il semble étrange que, dans cette partie du sud de l'Afrique, que les colonies européennes enserrent de toutes parts, on puisse parler encore de régions inexplorées ; quand on est sur les Ueux, on comprend mieux cette apparente anomalie. Voilà 50 ans à peu près que le Le-Souto (ou Ba-Souto Land) est connu ; mais de fait, on n'en connaît qu'unepartie seulement, cellequi s'étend des Maloutis au Calédon, et l'étroite bande de terrain qui, au S.-O., sépare les derniers contreforts des montagnes de la frontière de l'État-Libre. Plus des trois quarts du Le-Souto sont occupés par une large chaîne de montagnes qui, à l'est, le sépare de la Natalie et du Griqualand-East *. L'altitude de ces monta-
' Voir pour ces détails géographiques, outre les cartes ordinaires du sud de l'Afrique, la carte du Le*Souto de M. Krûger, publiée eu 1882.
gnes ne pennet pas aux Ba-Souto de s'y établir ; le froid tiop vif de l'hiver ne laisse pas venir à maturité le mabébéy ou blé cafre, qui forme le fond de leur alimentation ; mais en temps de guerre, ce fut toujours là le refîige assuré d'oîi aucun ennemi n'aurait pu les déloger. C'est pour cette raison que les missionnaires, occupés d'ailleurs par les besoins d^une œuvre grandissante, n'ont eu, jusqu'ici, ni le temps, ni l'occajsion de les explorer. Mais ces dernières années les choses ont diangé d'aspect ; la dernière guerre avec la Colonie a fait refluer dans le Le-Souto une foule d'indigènes chassés du Griqualand-East ou d'ailleurs ; d'autres ont quitté leurs villages, en quête de retraites plus sûres et moins exposées. Les hautes et profondes vallées de l'Orange et de ses affluents ont dès lors commencé de se peupler; d'un autre c6té, le grand chef Letsié a compris qu'il était dans son intérêt de faire occuper, par des honmies à lui, tous les points susceptibles de l'être. Le mouvement ainsi commencé depuis trois ans dure encore ; il ne s'arrêtera sans doute que lorsque des villages existeront dans tous les endroits favorables. Deux choses détestables en elles-mêmes, la guerre et la politique, ont eu, dans ce cas particulier, l'heureux résultat de conquérir à la culture, des terres jusqu'ici laissées en friche. Avec l'énergie qui les caractérise, les Ba-Souto se sont mis à labourer et à ensemencer tous les coins de terre qu'ils ont pu trouver au fond des étroites vallées des Maloutis, de sorte que bientôt il n'y aura plus un pouce de terrain arable dont ils ne cherchent à tirer parti. Quand on connaît le climat relativement froid des montagnes, et les difficultés que rencontrent les premiers essais de culture, on comprend mieux la somme de travail et de patience dont il faut s'être armé ; c'est encore un problème pour moi, de savoir comment ces braves gens ont pu transporter leurs lourdes charrues dans ces lieux presque inaccessibles, à travers cet inextricable réseau de montagnes. Je livre ce simple fait à l'appréciation impartiale de ceux qui ne voient d'avenir pour le sud de l'Afrique que dans la colonisation européenne ; ils seraient bien étonnés de constater que les régions les plus cultivées sont toigours les réserves indigènes. A cet égard, le contraste que présentent les champs cultivés du Le-Souto et les vastes plaines nues de rÊtat de l'Orange est remarquable.
Ce qui précède fera comprendre le vrai but de notre expédition ; faire une rapide reconnaissance à travers les montagnes, pour constater la position des différents centres dépopulation, et voir de quelle manière il serait possible à notre mission de les atteindre. £n général nous avons trouvé partout une population bien supérieure en nombre à ce que nous
pensioiis. L'intérêt géographique nous guidait également; il importait à notre curiosité, de connaître un peu mieux le système hydrographique de la région du Haut-Orange, et nous désirions vivement savoir à quoi nous en tenir sur des montagnes près desquelles nous vivions, sans qu'aucun de nous y eût jamais pénétré. M. Dyke devant aller à Natal pendant les vacances des écoles, je me décidai à l'accompagner jusqu'à l'autre versant, pour me rendre de là au Griqualand-East, dans l'intenr tion d'y visiter Matatiele et Paballong, deux de nos stations que je ne connaissais pas encore. M. Mabille et quelques autres de nos collègues nous accompagnèrent les deux premiers jours, jusqu'à la splendide chute de la Maletsunyane, qu'un prôtre catholique avait vue deux ans auparavant et qui piquait vivement notre curiosité.
On n'attend pas sans doute une relation détaillée des 8 jours de voyage qui, de Morija (Le-Souto), m'ont conduit à Matatiele (Griqualand-East); je ne voudrais pas abuser de la patience des lecteurs de V Afrique. Ce qui peut le plus les intéresser, ce sont les quelques renseignements géographiques que je suis en mesure de leur fournir. Malheureusement^ ni mon compagnon, nimoi, nous nepossédions les instruments nécessaires pour faire des observations rigoureusement exactes ; notre bagage scientifique se réduisait à une bonne boussole marine et à deux baromètres anéroïdes. Un chronomètre surtout nous a fait défaut ; si jamais l'occasion se représente de nouveau, il serait à souhaiter que nous fussions mieux .pourvus. D'ailleurs les distances se sont toujours trouvées plus grandes que nous ne pensions, et la crainte constante de voir nos provisions arriver à leur fin, ou d'être arrêtés par la crue des fleuves, ne nous eût pas permis de nous arrêter longtemps nulle part. Je ne parle pas de la fatigue inséparable d'un voyage à.cheval, dans un pays aussi coupé que celui que nous avons traversé; un coup d'œil jeté sur nos notes barométriques montrerait tout ce qu'il nous a fallu monter et descendre chaque jour et, comme nous, on s'étonnerait que nos chevaux aient supporté une semblable fatigue. Ce que je regrette le plus, c'est que, nulle part, il ne nous ait été possible de déterminer soit une longitude, soit une latitude. Pour la latitude cela est peutrêtre moins regrettable, puisque, ayant marché presque constamment dans la direction de l'est, pour arriver aux sources de l'Umzimkulu, nous n'avons guère dévié de la latitude de Morija (29 degrés 40 min. aviron). Le manque de données exactes sur la longitude des différents lieux que nous avons traversés est infiniment plus regrettable, puisqu'il nous est ainsi impossible d'évaluer les distances un peu exactement. La largeur des monta-
gDee, de Morya & la ligne de faite de la chaîne' qui sépare 1 la Natalie, doit être au moins aussi grande que celle qu'im cartes de Stieler ou de Jobiiston, peutrêtre même la dépasee-l le moment je ne puis savoir si la triangulation des frontières i du Gnqualand'Ëast a jamais été sérieusement faite. Jusqu' nous avons eu (baltes déduites) 35 heures de marche à cheva les difficultés de la route, les montées et les descentes, les déi tablée, il nous est impossible de ffdre un calcul même approi l'Orange à la ligne de faite, il faut encore compter 7 à 6 heure: Les Maloutis bont un des membres de la grande artère de du sud de l'Afrique, qui, après avoir porté, dans la Colonie, 1 Nienweveld Mountains, SDeuwBei%e,Stormberg,prend,entr< et l'Ëtat de l'Orange, le nom de Drakensberg, et se prolong à travOTS le Transvaal, jusqu'au Limpopo. La plupart des i iqipellent Drakensbèi^ (eu cafre Qathlamba) toute cette i chaîne qui, du Tembidand, s'étend jusqu'à la frontière du Tt sépare le Le-Souto et l'ftatr-Libre, du Griqualaud-East et de Il convient sans doute de lui conserver cette appellation, po la restreigne à la haute et étroite chaîne qui se trouve l'Orange, et qui est certainement la continuation du systèmt gnes de la Colonie et des Drakensberç de Natal. Les 3 ou parallèles qui occupent toute la longueur du Le-Souto son! Haloutis par les indigènes. Avec la chaîne des Drakensberg rOrange, les Haloutis forment une grande région de moi centre géographique de l'Afrique du sud. Ce vaste massif de se compose de 4 ou 5 chaînes parallèles qui, ayant au N.-E mune origine au Mont aux Sources, traveraent le Le-Souto d l'autre, et vontse perdre au S.-O. de l'État de l'Orange, oli ell par ne plus être que de légères ondulations. C'est k peu prt phénomène que celui que les Alpes nous présentent en Suisse état^issement considérable dans la région où elles atteignei grande élévation. Par sa position géographique, le Le-Sou1 donc la Suisse; il est, ausud de l'Afrique, ce que la Suisse est le centre du système fluvial. Ces différentes chaînes longitudi rent les uns des autres l'Orange et ses principaux aiflueuts, nyane, ou Petit Orange, et la Makhaleng ' (le Comet-Spruit d
' 8anf qaelqaes correcttons nëceBiairea pour des lecteurt européens ua noms propres l'orthographe se-souto.
Bien que se ressemblant à beaucoup d'égards, ces chaînes diffèrent entre elles, tant par Taspect général que par leur altitude.
J'essaierai de donner leurs altitudes aux points où nous les avons traversées, en faisant remarquer que presque nulle part le temps ne nous a permis de gravir les sonunets ; ces chiffres indiquent presque tous la hauteur des cols ; lorsqu'il en sera autrement je l'indiquerai spécialement ' . La première chaîne à partir du Le-Souto, celle qui sépare k Makhalaneng, de la Makhaleng, dont elle est un des affluents a été traversée à l'altitude de 2018". Entre la Makhaleng et le Senkunyane, se trouve un haut plateau herbeux et ondulé, assez étendu, d'une élévation moyenne de 2200°', bordé de chaque côté par une haute chatne de montagnes; à l'ouest, celle de Thaba-Puttoa (montagne grise), nous a donné une altitude de 2520" ; celle de l'est serait un peu plus basse, n'ayant que 2477". Il faut noter qu'ici, les cols sont sensiblement moins élevés que les sommets qui peuvent bien avoir 1000 à 1200" de plus. Du côté de l'est, les montagnes descendent presque perpendiculairement dans l'étroite et profonde vallée du Senkunyane (1Q04"); à l'ouest, au contraire, elles s'élèvent du lit de la Makhaleng (environ 1700") par une série de gradins.
Plus haute que ces 3 premières chaînes semble être celle qui sépare du Senku (ou Orange) le Senkunyane ; pour la traverser nous avons d'abord suivi pendant un jour et demi la vallée de la Lesobeng (affluent de gauche du Senkunyane), rivière qui coule presque directement de l'est à l'ouest. U nous a été facile d'atteindre ainsi un haut plateau fort large, d'environ 2870^ d'altitude, oîi nous avons passé la nuit ; ce plateau est bordé à l'est par une haute paroi qui le sépare de la vallée du Senku. Nous l'avons traversée le jour suivant, à un col d'une altitude d'environ 3420^; le sommet qui le domine n'a que 60" de plus. La vue dont on jouit de là sur toutes les chatnes des Maloutîs est réellement grandiose. C'est la plus haute altitude que nofus ayons atteinte (3480^); cette quatrième chatne, appelée Ditsuetsue par les indigènes, est peu coupée et sans sonunets saillants ; c'est une longue crête presque sans
' Je donne ces chiffres pour ce qu'ils valent; chacun sait qu^une obsenration purement barométrique ne àoit être admise qu'avec quelques réserves; mais comme, au Le-Souto, le baromètre ne varie jamais que de quelques mUlimètres, l'altitude réelle ne saurait être bien différente. Pour réduire les indications du baromètre, Je me sois servi des tables de correction de M.RadauCParis, Gauthier- Villars, 1872).
éehancrures. Certaines chues cependant paraissent sensiblement plus élevées que celle que nous avons gravie, et que, faute d'un nom indigène, nous avons appelée Mont-Hamilton ; les géographes lui conserverontrils ce nom? Autant qu'on peut en juger de là, par un simple coup d' œil, la dnquiëme chaîne longitudinale, celle qui sépare la vallée de TOrange du Griqoaland-East et de la Natalie, semble être plus haute ; mais les cols en étant sensiblement plus échancrés, et le manque de temps ne nous ayant permis, lorsque nous la, traversâmes, de gravir aucun sommet, il est difficile d'affirmar qu'elle le soit réellement. Après avoir quitté M. Dyke sur les bords de l'Orange, en me dirigeant dès lors droit au sud, j'ai traversé beaucoup plus bas cette dernière chaîne, à un col d'une altitude de 2750" environ ; les sommets que j'ai vus dominent les cols de très haut. Avant d'y arriver, j'ai encore eu à traverser, à une altitude moyenne de 2500" à 2600", plusieurs chaînes transversales qui séparent les uns des autres les divers affluents de l'Orange ; toutes ces chaînes secondaires paraissent également avoir de très hauts sommets.
Si nos observations barométriques ne sont pas absolument exactes, elles prouvent, en tout cas, que l'altitude générale des Maloutis est bien supérieure à ce qu'on pensait généralement, et que les cartes anglaises qui parlent de 10,000 pieds sont bien au-dessous de la vérité. Nous avons constaté nous-mêmes une altitude de plus de 3480", et je n'ai aucun doute, que quelques-uns des sommets des deux dernières chaînes n'atteignent à la hauteur de près de 4000 mètres.
Pour en finir avec ce genre de renseignements et donner quelque idée de la profondeur des vaUées, j'ajouterai l'altitude des rivières à l'endroit où nous les avons traversées : la Makhalaneng, 1648" ; la Makhaleng, 1700" environ ; le Senkunyane (à son confluent avec la Lesobeng), 1604" ; le Senku, 1857", etc. On voit par ces chiffires que les rivières coulent en général dans de profondes vallées, encaissées entre de hautes montagnes ; le fond des vallées est d'ordinaire fort étroit, ne laissant de place que pour la rivière et les saules qui la bordent. Par place, la gorge s'élargit assez pour permettre aux habitants d'établir quelques champs sur les bords du fleuve ; c'est près de là qu'on place les villages, bâtis ordinairement, dé 60" à 250" au-dessus du fleuve, sur les premiers gradins des montagnes.
Je me rends bien compte de tout ce qu'il peut y avoir de défectueux dans ces renseignements orographiques ; mais ils ont l'avantage d'être le fruit d'observations personnelles, et quoique incomplets, ils sont sans doute justes dans leur généralité. Je n'ai parlé que des grandes lignes»
laissant de c6té toutes les innombrables chatnes transversales, plus ou moins importantes, que nous avons vues ou traversées, et dont Tenchevètrement rendra, pour longtemps, bien difficile la géographie des Maloutis. En faire la carte serait, à Theure qu'il est, presque impossible; ce qui double encore la difficulté, c'est l'absence de noms propres pour les montagnes. Le se-souto, si riche à tant d'égards, est pauvre en noms propres, surtout pour les montagnes ; peu de montagnes oïjà, un nom, et l'on retrouve les mêmes un peu partout; j'ai déjà vu tant de Thaba-Telle (haute montagne), de Thaba-Ntsu (montagne noire), de Thaba-Tsuen (montagne blanche), etc., que ma mémoire rebelle ne sait plus oii les placer.
Je passe maintenant à une courte esquisse de l'hydrographie des Maloutis ; il me sera plus facile d'être complet, et les renseignements que je puis donner sont assez précis, puisque nous avons traversé nousmêmes la plupart des cours d'eau importants, et n'avons pas eu de peine à en constater la direction générale. Pour ce que nous n'avons pas vu, les renseignements que nous avons obtenus des indigènes sont assez sûrs, et concordent assez parfaitement pour qu'on puisse leur accorder pleine confiance.
L'Orange ou Senku * sort du Mont aux Sources ; il court d'abord au S.-E., puis au sud; vers 29 degrés 20 minutes, àpeiiprès, il reçoitde gauche son premier grand affluent, la Semèna, qui vient du N.-E., de Giant's-Gastle et de Bushman's-Pass. Dans certaines cartes, celle de Johnston, par exemple, c'est cette branche qui porte le nom de Senku; les renseignements très exacts que nous avons pu recueillir nous prouvent que c'est une erreur, et que le cours d'eau principal est effectivement celui qui vient du Mont aux Sources ; c'est à lui d'ailleurs que les indigènes conservent le nom de Senku. Nous n'avons pas vu la Semèna ellemême, ayant passé l'Orange, à quelques lieues au-dessus du confluent de ces deux rivières, mais de loin nous avons pu observer sa large vallée, dont la direction est bien du N.-E. au S.-O. Arrivé au point où nous l'avons traversé, c'est-à-dire à peu près vers 29 degrés 40 min. de latitude, l'Orange coule au S.-S.-O. , pour se diriger, un peu en aval, directement au S.-O.
Passablement plus bas, soit à peu près à 30 degrés de latitude, le
^ Le nom de Senku vient des Bushmen ; les Ba-Souto l'ont adopté. Dans ce nom, ainsi que dans celai de Senkunyane, le k représente un de ces étranges dt'diw, qui «ont une des particularités les plus remarquables de certaines langues africaines.
Senku reçoit de droite son plus grand affluent, le Senkunyane (Petit Senkii). C'est une rivière rapide etpr<rfonde; son volume d'eau est considérable. Autant que nous avons pu le constater, elle coule dans une direction générale du nord au sud, sauf probablement vers ses sources et près de son confluent avec le Senku. Le Senkunyane a ses sources sur de hauts plateaux, quelques lieues au-dessous de celles du Senku ; certaines cartes (cdle de KrQger, entre autres) le font sortir du mont aux Sources ; c'est là une erreur qu'il faut corriger, d'après les dires de tous les natifis que nous avons interrogés. Vers 29 degrés 40 min., le Senkunyane reçoit de gauche un affluent assez important, la Lesobeng, qui coule dans de profondes gorges ; les Bushmen dont elles furent la retraite jusque vers 1870, en ont orné les nombreuses cavernes, de leurs curieuses peintures. Le cours général de la Lesobeng est de l'est à l'ouest; à peu près à trois lieues de sa jonction avec le Senkunyane, elle fléchit au S.-O., après avoir reçu, de droite, un affluent, la Mantsunyane. Nous avons remonté la Lesobeng, de son embouchure à sa ^ource, pendant un jour et demi.
Ce n'est que pour mémoire que je parle ici de la Makhaleng (Comet- Spruit) qui, comme toutes les cartes l'indiquent, se jette beaucoup plus bas dans l'Orange, à la frontière du Le-Souto et de l'État-Libre, non loin de la station missionnaire de Béthesda. Elle ne reçoit qu'un affluent de droite, la Makhalaneng, ou Petite Makhaleng, qui se joint à elle, un peu au S.-E. de Morija. La plupart des cartes, sans doute par suite d'une confusion avec le Senkunyane, ont une tendance à faire remonter la Makhaleng beaucoup trop haut, parfois même jusqu'au Mont aux Sources; c'est également une erreur, puisqu'elle a ses sources à peu près à la hauteur de la station -de Cana, un peu au-dessus de la grande montagne de Machacha. Son volume d'eau, quoique considérable, est bien inférieur à celui du Senkunyane, qui est, après le Senku lui-même, la plus importante des rivières des Maloutis.
Il ne reste plus qu'à parler des autres affluents de l'Orange ; la Makhaleng et le Senkunyane ne paraissent pas en avoir en dehors de ceux que j'ai déjà nommés. Outre le Senkunyane, l'Orange ne reçoit de droite que trois affluents, peu importants d'ailleurs; au nord, entre 29 degrés et 29 degrés 30, la Matsoku, que nous n'avons pas vue ; en-dessous de sa jonction avec le Senkunyane, l'Orange reçoit encore la Maletsunyane avec son affluent, la Letsunyane, dont je parlerai bientôt plus en détail, puis la Ketane qui a pour affluent la Kuatsing.
De gauche, le Senku reçoit un nombre d'affluents bien plus considéra-
ble, 12 à 13 au moins, en ne comptant que les rivières d'une certaine importance. Jusqu'ici les meilleures cartes (celle de KrOger» par ex.) né donnaient que la Euting, la Sebapala, la Masitise et la Tele; pour cette raison je n'ai pas besoin d'en parler, non plus que de la Semèna, dont j'ai fait mention plus haut comme premier grand affluent de l'Orange. Plus bas que la Semèna se trouvent trois autres rivières, la Hakhidi, la Dinakeng et la Mashai, dont nous devons la connaissance aux dires des indigènes, mais dont nous avons pu fort bien reconnaître les vallées ; en me rendant de l'Orange à Matatiele, j'ai traversé du nord au sud quatre autres rivières, affluents de l'Orange: la Mangolong,la Kudua, la Medikane et la Tsuedikue ; enfin, entre la Tsuedikue et la Euting, se trouve une dernière rivière, laJKuadi, que d'autres ont vue. Tout cela n'est qu'une nomenclature, mais je la crois aussi complète que possible ; si quelques cours d'eau ont pu être oubliés, c'est plus au nord qu'il faudra les chercher. De tous ces affluents, les plus importants sont sans doute, entre la Tsuedikue et la Sebapala, la Semèna et la Mashai. Comme la vallée de l'Orange, presque toutes les vallées de ces rivières sont couvertes de villages ; leur direction presque constante est du N.-E. au S.-O., sauf la Euting, la Sebapala et la Tele qui coulent du S.-E au N.-O.
Toutes ces rivières ou fleuves des Maloutis se ressemblent du plus au moins ; encaissées, rapides, torrentueuses, elles sont sujettes, après un orage ou de fortes pluies, à des crues subites ; pendant des semaines elles peuvent ainsi couper toutes les communications. Pour cette raison, des fleuves de la largeur du Senku ou du Senkunyane sont parfois, pour le voyageur un véritable danger; aussi, en été, la traversée des Maloutis serait dans certains cas une entreprise assez hasardeuse. Nous l'avons faite au bon moment (du 3 au 10 octobre), lorsque les eaux encore basses ne nous opposaient aucun obstacle sérieux. Une ou deux semaines plus tard nous aurions pu nous en trouver plus mal ; je le compris bien au retour lorsque, entre Matatiele et Masitise, la Euting et la Sebapala, enflées par les pluies faillirent m'arrêter quelque temps.
La Maletsunyane, seule, fait exception à la règle générale, du moins pendant la première partie de son cours ; elle coule pendant queues lieues sur le haut plateau, de 2200" d'élévation moyenne, qui s'étend entre la Makhaleng et le Senkunyane, et durant tout ce trajet ses eaux sont, chose rare en Afrique, presqu'au niveau du sol. Son lit est formé d'une couche de quartz, et parsemé de paillettes scintillantes et de belles rainures blanches qui brillent au travers de l'eau. J'en parie ainsi en
détail à cause de la maf^îâque chute qu'elle fonae au sorti)* du haut plateau ; c'est un des spectacles les plus grandioses que le sud de T Afrique puisse présenter, et certûnement la tnerreille du Le-Souto, peu riche d'fùUeurs en vîmes beautés naturelles. La rivière, lai^e de 7 & 8™ quand les eaux sont basses, se précipite d'un seul bond dans un profond abtme, bordé de tous cAtés par d'immenses rochers perpendiculaires. A 300 ou 400°* du bas de la chute, l'eau s'échappe k gauche par une gorge extrêmement resserrée ; lorsque du haut des rochers d'où la rivière s'élance en bouillonnant, on contemple le terrible spectacle qu'on a sous les yeux, on ne voit qu'un gou&e profond qui semble sans issue, et l'on se demande avec étonnement par oh l'eau se fraie uo chemin. On peut, en se couchant sur un rocher' plat, à un mètre de la cascade, voir au-dessous de soi, aufondde Tabtme, l'eau tomber avec un bruit assourdissant. Dest peu de chutes qu'on puisse voir aussi bien et d'aussi près. Cepaysage a quelque chose de grand et de sauvage qui saisit vivement l'imagination; c'est un genre de beauté auquel je n'étais pas habitué, mais qui ne m'a que plus fortement frappé. Si je ne craignais de faire une trop écrasante comparaison, je dirais que toute la configuration de la chute et de son entourage m'a rappelé les belles cartes que Holub donne des chutes du Zambèze ; mais rappelons-nous qu'ici il ne s'agit que d'une rivière sans importance, tandis que là, c'est un . des plus grands fleuves de l'Afrique équateriale qui, d'une seule masse, se précipite dans un abtme sans fond.
D'en bas, oii l'on ne parvient pas sans peine, le spectacle n'est pas moins merveilleux ; on se sent comme écrasé par ces gigantesques murailles de rochers qui se dressent devant vous ; pour voir le bleu du ciel^ il faut lever bien haut les yeux. Quelques arbres verts, oU jouent des singes, un frais gazon et des âeurs d'un rouge éclatant, donnent à cette gorge sauvage un charme tout particulier, d'autant mieux apprécié qu'il est plus rare au Le-Souto. Cette chut« de la Maletsuuyane est une des curiositésnaturellestesplusremarquablesqu'ilm'ait encore éte donné de contempler; nos cascades suisses les plus vautees ne sauraient en donner une idée. D'après des observations barométriques prises en haut et en bas de la chute, la même après-midi, au niveau de l'eau (2051°',7 et ISTO^iê), la hauteur totale de la chute est de 180",9, c'est-à-dire environ 600 pieds. La rivière se précipite d'un seul bond, sans qu'aucun rebord, aucune corniche vienne briser son élan, et n'arrive en bas qu'à l'état de fine vapeur blanche que le vent fait voler dans teus les sens. Les rochers qui l'enteurent ont une centaine de mètres de plus, soit à peu
près 280 à 290", Teau ayant, dans le cours des siècles, profondément longé son lit de quartz. Il est certainement étrange que, depuis cinquante ans qu'ils sont dans le pays, les missionnaires n'aient jamais entendu parler d'une si admirable merveille ; un blanc la découvrit par hasard, en remontant l'Orange, il y a environ deux ans, et dès lors, outre le résident britannique, col. Glarke, qui vient de la visiter, nous sommes probablement les seuls Européens qui l'ayons vue. Les BarSouto ne la connaissent-ils eux-mêmes que depuis peu ? Ou bien devons-nous y Yoir« une fois de plus, à quel point ils manquent de sens pour les beautés de la nature? Si l'accès des lieux étaient moins difficile (la cascade se trouve à deux journées à cheval de Morga, d'où elle est le plus facilement accessible) et le pays plus connu, le pororo (cascade) de la Maletsunyane, deviendrait bien vite un des sitas les plus visités du sud de l'Afrique, et ne tarderait pas à être rangé parmi les plus belles chutes connues.
A côté de cette remarquable curiosité naturelle, je ne parle que pour mémoire d'une autre, moins belle sans doute, mais plus étrange encore, le trou (lesoba) qui a donné son nom à la Lesobeng. C'est une grande arche naturelle, très hardie, d'un diamètre d'ime centaine de pieds, formée d'un seul bloc de rochers ; elle se trouve sur les bords de la rivière, au-dessus des belles gorges dont j'ai parlé plus haut.
Ces montagnes doivent sans doute receler dans leurs flancs de riches trésors minéraux ; toutes les analogies semblent l'indiquer. Nous n'avons vu que du fer, en fort grande quantité probablement, puisque, pendant quelques heures, notre boussole était comme prise de vertige lorsqu'on l'approchait des lourds fragments de rocs quijonchaient le sol. Notrepeu de connaissances géologiques ne nous eût d'ailleurs pas permis de faire de plus importantes trouvailles minéralogiques. Si les Maloutis possèdent des mines d'or, puissent-ils longtemps encore les cacher à tous les regards ; une telle découverte serait, dans l'état actuel du sud de l'Afrique, le coup de mort porté à l'indépendance d'une tribu, que Boers et colons détestent également, et dont ils convoitent le pays fertile. Jusqu'ici on n'y a trouvé que du fer et du charbon, dont personne encore n'a songé à tirer parti ; il faudrait pour cela des voies de commimication qui n'existeront pas avant de longues années.
Cette lettre est bien longue, je le crains; j'aurais voulu surtout pouvoir y mettre plus de clarté. Telle qu'elle est cependant, elle contient certains renseignements inédits et contribuera, je l'espère, à enrichir, de quelques données nouvelles, la géographie du bassin du Haut-Orange, spécialement au point de vue orographique et hydrographique. Quel-
ques autres blancs ont sans doute, avant nous, traversé ces montagnes» mais aucun ne l'a fait par une route aussi favorable que celle que M. Dyke et moi nous avons suivie; parmi eux personne, que je sache, n'a fait part au public du résultat de ses observations. Nous avons donc droit de prétendre à donner des renseignements nouveaux. La Société des missions de Paris avait été la première à fournir à la géographie des données dignes de foi sur le Le-Souto et le pays situé entre TOrange et le Yaal ; c'est également à MM. Arbousset et Daumas qu'est due la découverte du Mont aux Sources, le centre du système fluvial de T Afrique australe. Il était naturel que ce fAt elle aussi qui se charge&t de l'exploration des Maloutis, dont les différentes chaînes couvrent une si grande portion du pays qu'elle occupe.
Mais je tiens à le répéter : notre but en les traversant était avant tout un but missionnaire; à ce point de vue, notre court voyage a pleinement réussi; nous sommes en possession des renseignements qu'il nous fallait» et notre mission devra maintenant chercher àsuivre, jusqu'ausein de ces montagnes, ces nombreuses [populations privées de tout moyen d'instruction. Il y a làunnouveauchamp d'activité qui s'ouvre devant nous, et notre devoir est d'y entrer avant qu'il soit trop tard. Vu les rapports intimes qui existent entre l'œuvre missionnaire et l'œuvre civilisatrice, me serait-il permis de recommander ici-même ce fait à l'attention de tous les vrais amis des natifs ? Il serait triste que, faute de ressources et d'appui du dehors, nous fussions obligés d'abandonner à leur ignorance et à leurs vices ces milliers de Ba-Souto que la Providence a poussés dans nos bras.
Je n'ai pas besoin non plus de faire remarquer, en terminant, quel beau témoignage ce mouvement de la population vers les Maloutis porte en faveur des Ba-Souto. Certainement il n'est pas paresseux ce peuplé qui va chercher, au fond de montagnes presqu'inaccessibles, des terres à défricher et cultive à la sueur de son front un sol aride et infécond, et qui, malgré les épreuves et les difficultés qui l'attçndent, préfère le travail avec l'indépendance à la demi-servitude dans les villes de la Colonie» oii tant de noirs vivent presque sans travail. Cette simple observation peut corriger de fausses impressions dans l'esprit de plusieurs ; on ne connaît guère en Europe les natife de l'Afrique, ou d'ailleurs, que par les récits de colons toujours prêts à cacher sous d'habiles sophismes l'égoïsme de leur politique. Il est utile de relever quelquefois l'autre côté de la question et, puisque V Afrique eocplorée m'ouvre largement ses pages, je profiterai détentes les occasions pour le mettre en lumière. Morya (Ba-Souto-Land), 5 novembre 1884. E. Jacottet.
CORRESPONDANCE
Les spiritueux au Transiraal.
LauBaxme, 19 décembre 1884.
Monsieur le Directeur.
Je ne saurais assez tous remercier, en ma qualité de missionnaire, de vos efforts pour attirer l'attention du monde civilisé sur le mal causé par les spiritueux en Afrique.
Il faut avoir été témoin des ravages moraux et matériels que cause l'usage des spiritueux chez les blancs et les noirs des colonies, pour être persuadé d'une chose, c'est que, si un frein n'est pas mis à la cupidité des marchands sans conscience, qui ruinent ces pays, il n'y a pas grand chose à espérer, pour l'Afrique, des projets de civilisation chrétienne qui attirent aujourd'hui les regards.
On peut dire que la plaie de l'alcoolisme, qui ronge notre pays, menace de tous les côtés cette Afrique sans défense; et qu'elle est le plus grand obstacle au développement normal des ressources de ce continent.
Au Transvaal, il y a tout un code de lois sur la fabrication, la vente et le débit des spiritueux, édicté par le gouvernement anglais après l'annexion, et C^s règlements ont encore ai^jourd'hui force de loi. Ils portent en principe qu'aucun débit «de spiritueux ne peut être ouvert sans que la permission en ait été accordée par le gouvernement, sur la demande d'une commission de district, chargée de donner •ou de refuser l'autorisation demandée. Des amendes très fortes sont imposées à ceux des débitants qui vendent des spiritueux falsifiés, à ceux qui en vendent à des ivrognes, à des mineurs (de moii^s de 16 ans), et aux domestiques noirs.
Mais la connivence des préfets et des syndics rend la loi de nul effet, et noas avons eu le chagrin de voir, aux Spelonken en particulier, presque chaque boatique se transformer en débit de spiritueux. On allait même jusqu'à crier ow taoc^iter la passion des Uqueurs fortes en en dormant comme présent à ceux des noirs qui avaient acheté des marehandiees, et à les presser de prendre plutôt un petit verre qu'un mouchoir.
Après avoir longtemps lutté et cherché à ramener à de meilleurs sentiments les marchands du pays, en leur montrant qu'ils agissaient contre leurs intérêts en rendant les natifs incapables de tout travail et de tout progrès, nous jugeâmes nécessaire d'attirer l'attention du gouvernement sur ce qui se passait dans notre district. Le commissaire en chef des natifs des Spelonken, M. Albasini, qui autre* fois s'était fort irrité contre moi de ce que je l'avais empêché d'ouvrir un débit de boissons alcooliques fut le premier à me suggérer cette idée, tant il lui devenait difficile de gouverner ses administrés.
Nous écrivîmes donc an gouvernement une lettre, qui fut signée par tous les missionnaires berlinois et vaudois des Spelonken, pour supplier le goavemeraeiit de faire respecter la loi.
Le conseil exécutif nous répondit une lettre très aimable, mais caractéristique.
ToQt en nous remerciant de nos bonnes intentions, et en nous assurant que la lo| serait respectée, elle nous invitait, nous missionnaires, à nous faire délateurs et à dénoncer toutes les contraventions à la loi, c'est-à-dire que, pour chaque cas, nous aurions en à faire un voyage de 8 jours aller et rétour pour déposer notre plainte, pois à trouver des témoins sûrs et incorruptibles, et enfin nous aurions été exposés, dans le cas d'un échec, à des dommages-intérêts considérables. De plus, une telle manière d'agir, nous aurait d'emblée exposés à Panimadversion publique.
Au moment où je me préparais à partir du Transvaal, j'ai entendu parler d'un projet de vaste pétitionnement, des missionnaires du Transvaal et des citoyens bien pensants, pour amener le gouvernement à interdire formellement la vente des spiritueux aux noirs. — Mais le gouvernement, M. Eruger en tête, qui a inauguré officiellement l'ouverture de ce qu'on appelle « la première fabrique du Transvaal, » c'est-à-dire la première distillerie en grand (celle dont parle votre article *), pourra-t-îl et voudra-t-il faire son devoir ? La vente des spiritueux amène trop d'argent dans le trésor, pour qu'un gouvernement qui est au-dessou» de ses affaires n'y regarde pas à deux fois.
En attendant, ce sont les églises qui donnent l'exemple. Il est entendu, dans les nôtres, qu'en devenant chrétien^ on renonce à l'usage des spiritueux et de la bière forte des indigènes. Les églises des missionnaires berlinois du nord du Transvaal ont adopté la même mesure, et ont passé de la tempérance à l'abstinence pour bonnes raisons. Aux grands maux les grands remèdes.
Sur la côte orientale, les Portugais et les Banyans venus des Lides font un commerce considérable d'eau-de-vie et viennent même jusque chez nous. Il» apportent de l'alcool concentré à tel point qu'une cuillerée à soupe suffit pour faire une bouteille d'eau-de-vie. — C'est à des scènes abominables que l'on assiste, quand on arrive dans un village après le passage d'un de ces marchands d'eau de mort.
L'hiver dernier, j'arrivai dans une tribu de Thongas, chez Ma^ja^ji, juste à temps pour faire fuir deux marchands portugais qui nous prirent, de loin, moi et mes gens, pour des douaniers du gouvernement.
Si tous les chrétiens et toutes les sociétés philanthropiques et missionnaires ne s'unissent pas pour limiter, ou supprimer cet odieux trafic, ceux qui sèment la. mort la récolteront
Parlez d'industrie, de produits agricoles, à ceux qui sont sans défense devant ce vice, dites-leur de travailler, de s'instruire, de penser à la vie éternelle, c'est à peu près peine perdue.
J^evention is better ihan cure, dit un proverbe anglais; puissent les nouveaux États-Unis d'Afrique s'en souvenir, pour le bien moral et la prospérité desinnom^ brables tribus avec lesquelles ils seront en contact !
Ernest Creux, miss*.
' Voy. V« année, p. 296.
BIBLIOGRAPHIE
Études £t souvsnirs D'ÀFBiQin. D'Alger à Zanzibar, par le P. OiarmetanU Paris (Librairie de la Société bibliographique), 1881, in-18. 176 p., avec cartes, 1 fr. — Ouvrage d'une lecture facile et agréable, racontant le voyage de Marseille à Zanzibar par la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge et TOcéan Indien, avec escale à Port-Saïd et à Aden. Le P. Charmetant, un des nombreux missionnaires d'Alger envoyés dans l'Afrique orientale, sait émaUler son récit d'anecdotes et de remarques très judicieuses, si clairement exprimées que son livre est tout à fait à la portée de la jeunesse. On lira avec intérêt sa description d'Aden, au climat brûlant et aux environs complètement stériles, dans laquelle il dut séjourner trois longues semaines pour attendre un bateau de la Compagnie British-India, qui, en dix ou douze jours, conduit à Zanzibar. Chemin faisant, il raconte une entrevue qu'il eut avec Gordon- Pacha, alors gouverneur du Soudan égyptien (1879), et fait une petite digression en décrivant Obock que, du reste, il n'a pas vu et qu'il écrit Hobok, parce que, dit-il, les indigènes, en prononçant ce mot, le font précéder d'une aspiration.
Madaoascab, par H. Castonnet des Fosses. Paris (Libr. de la Soc. bibliographique), 1884, in-18, 176 p., avec carte. Fr. 1. — La grande île africaine n'occupe pas les esprits au même degré que le Tonkin, à cause du peu de changement qu'offre la situation militaire. Les deux armées française et malgache restent dans leurs positions, la première, par suite de l'insuffisance de son effectif, et il ne semble pas que la diplomatie soit en mesure de régler à elle seule la question. Il faudra, malheureusement, là comme partout, recourir aux moyens violents. En attendant que la parole appartienne au canon, M. Castonnet des Fosses nous donne une petite monographie populaire de l'tle, bien écrite et touchant à tous les domaines. Peut-être la géographie physique et l'ethnographie, qui donnent lieu à tant de remarques curieuses, auraient-elles pu être développées, et l'histoire moins captivante des tentatives de colonisation française, écourtée. Quoi qu'il en soit, le livre se lit avec intérêt et conduit les lecteurs jusqu'aux derniers événements. H est accompagné
* On peut se procurer à la librairie H. Georg, à Genèye et à Bàle, tous les ouvrages dont il est rendu compte dans V Afrique explorée et civilisée.
de la carte de Ftle, publiée par VEsi^loraiion, et qui aurait dû être mise à jour.
Deutschlakds Eolokien. Ein Beitrag zur Koloiiisationsfrage, von Aîbrecht Franzius. Zweite Âuflage. Bremen (J. Eûhtmann et C*), 1884, in-8*9 28 p. — La prise de possession par TEmpire allemand de trois territoires plus ou moins étendus le long de la côte occidentale d'AMque, a ôté àces quelques pages Tintérêt d^actualité qu'eUes présentaient, lorsque la question coloniale allemande n'avait pas encore passé du domaine de la théorie et de la discussion dans celui des faits accomplis. Alors on pouvait encore chercher, comme le fait M. Franzius, quel serait le pays le meilleur pour y diriger le courant si puissant de Témigra^ tion allemande. Aujourd'hui, Ton se demande quels émigrants pourront recevoir les territoires de Togno, de Gameroon, et du Lûderitzland : des mineurs, des agriculteurs, ou des commerçants ? Néanmoins, la partie de Tétude de M. Franzius consacrée à la revue historique des colonies créées par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, par Venise et Gènes, puis par les Portugais et les Espagnols, les Hollandais, les Anglais et les Français, conserve toute sa valeur comme étude des causes de la prospérité ou de la décadence des établissements coloniaux.
Reinhold Buchholz' Reisen in West-Afrika von Cari Heinersdorff. Leipzig (F.-A. Brockhaus), 1880, in-S**, 264p. avec gravures et une carte, fr. 8. — Aujourd'hui que les nouvelles acquisitions allemandes sur les côtes du golfe de Guinée et la réunion de la Conférence internationale du Congo attirent toute l'attention sur l'Afrique occidentale, on lira avec fruit cet ouvrage, dans lequel M. Cari Heinersdorff raconte les voyages de son rmi Reinhold Buchholz, bien connu des personnes au courant des affaires africaines, pour ses explorations au Cameroon et au Gabon. Ce récit a été fait d'après le journal du voyageur et ses lettres à ses amis d'Europe. C'est en juin 1872 que Buchholz partit de Greifswald, où il occupait, à l'univeraité , la chaire de professeur de zoologie, pour le golfe de Guinée. Après avoir touché à Accra, Whydah, Lagos, Bonny, il arriva au Cameroon en octobre de la même année. De cette date, jusqu'en août 1874, il visita la région avoisinante, c'est-à-dire Victoria, Bimbia, Benjonjo, Abo, Mungo, Bungia et Balong. Ensuite il fit deux voyages dans la direction du sud : le premier, au Gabon ; le second, au Gabon et à l'Ogôoué, en touchant aux îles de Fernando-Po, du Prince et de St-Thomas. Enfin, après trois années de séjour dans ces
parages équatoriaux, il les quitta pour rentrer à Berlin, où il arriva le 30 octobre. Ce simple exposé des itinéraires indique Timportance de ses voyages. C'est lui qui, à vrai dire, nous a révélé la plus grande partie de la région où l'Allemagne vient de s'établir. Observateur consciencieux, savant et surtout naturaliste de premier ordre, il a recueilli, sur la géographie physique, les populations, la faune et la flore des pays qu'il a visités, im nombre considérable de faits qui donnent à l'ouvrage que nous signalons un grand intérêt. En décrivant les produits de ces riches contrées, il a été amené à parler du commerce auquel elles donneront lieu et de leur avenir, aussi est-il de toute utilité, pour le négociant et le colon, conmie pour le géographe et l'homme d'État, de prendre connaissance de ce livre, s'ils veulent se faire une idée exacte des pays que l'Allemagne cherche à faire entrer dans le domaine des relations commerciales avec l'Europe. Du reste la lecture en est facilitée par une biographie de l'explorateur, une carte très claire et suffisamment complète, enfin par quelques planches d'histoire naturelle.
Bibliothèque d'aventures et de voyages. Les deux missions du colonel Flatters racontées par un membre de la première mission. Paris (M. Dreyfous), 1884, in-12^, 308pages avec une carte, 2 fr.— Le souvenir des missions Flatters, des brillants résultats de la première, et du désastre de la seconde livrée traîtreusement aux Touaregs par ses guides, est toujours vivace en France, alors même que ces événements datent de trois ou quatre ans. Du reste, de temps à autre, paraît un volume racontant cette odyssée sanglante, et rappelant que les cadavres livrés en pâture aux oiseaux du désert demandent réparation. Aujourd'hui, c'est un membre de la première mission qui nous donne le récit complet, et presqu'au jour le jour, de ces deux expéditions mémorables: de la première, d'après ses propres notes de voyage, et de la seconde, d'après ce qu'on possède des journaux de route du colonel et d'après les interrogatoires subis par les survivants. L'auteur ne se bornant pas à narrer les événements tels qu'ils se sont déroulés, mais y joignant des commentaires sur la géographie historique, physique et politique, est arrivé à faire un ouvrage instructif ; il est même parvenu à trouver du nouveau dans un s^jet si souvent traité. Un dernier chapitre résume les connaissances nouvelles que les deux missions nous ont fournies sur le Sahara central et ses habitants.
BULLETIN MEHSUEl {2 février 1885.y
Les doutes que Ton pouvait encore avoir le mois dernier sur le sort de la mission Blanchi ne sont plus possibles aujourd'hui. Les lettres d'Abyssinie et d'Assab s'accordent à dire que le chef de l'expédition, ses deux compagnons de voyage, MM.Monari et Diana, et onze Abyssiniens, ayantquittéle Tigré, au commencement d'octobre, pourse rendre directement à Assab par une route encore inconnue des Européens, ont été assaillis, de nuit, par une bande de Danakils, dans le voisinage du lac salé AlelbadVet qu'ils ont été tous massacrés. Le commissaire italien d'Assab a envoyé un courrier qui, après avoir pénétré aussi avant que possible à l'intérieur, a confirmé le fait; suivant lui, le désastre aurait eu lieu à Kouriboula, sur le territoire de Doya, à six journées de la frontière d'Abyssinie. D'après une lettre de M. Naretti, le guide abyssinien, qui a réussi à échapper au massacre a rapporté que la catastrophe s'est passée à trois étapes de l'endroit où se perd le cours de la Goulima. Enfin le comte Antonelli, qui retournait au Choa avec le D* Ragazzi, a rapporté s'être trouvé le 18 octobre à Adali-Garsha, grand centre danakil, dont le chef lui a appris que c'est dans la nuit du 3 au 4 octobre que Bianchi et ses compagnons ont été assassinés à Ala, à deux jours, soit environ 50 kilom. au S.-O. du lac Alelbad, que la caravane avait laissé sur sa gauche. La certitude de ce nouveau meurtre ajouté à tous ceux dont les expéditions italiennes dans ces parages ont été les victimes, a produit dans toute l'Italie une douloureuse émotion, qui s'est traduite par des manifestations en souvenir de Bianchi, dans la société africaine d'Italie à Naples et dans la section florentine de cette société, ainsi que dans la Société milanaise d'exploration commerciale en Afrique. De son côté, le gouvernement italien estimant sans doute que cet événement pourrait entraîner de fâcheuses conséquences pour la colonie d'Assab, a jugé bon de tâcher de les prévenir en y envoyant deux navires de guerre avec des troupes qui y tiendront garnison.
Le massacre suâmentionné a eu lieu en dehors du territoire soumis
' Les matières comprises dans nos Btdletins menstiéls et dans les Nouvelles complémentaires y sont classées suivant un ordre géographique constant^ partant de l'Algérie, puis allant à PEst, longeant ensuite la côte orientale du continent et revenant par la côte occidentale.
* V. la Carte IV"« année, p. 328.