L'Afrique inconnue
Notions sur les voyages en Afrique. — Esquisse d’une partie de 1 Afrique orientale. — L’Abyssinie.
L’Afrique est le continent des mystères : sur les cartes de Strahon et des anciens en général, nous la vojons, a part une étroite lisière au nord, marquée comme Un océan de sable, comme une région désolée que les ardeurs du soleil de Libye rendent inhabitable aux mortels. Après les découvertes du xve et du xvie siècle, malgré quelques renseignements obtenus par les Portugais sur la partie centrale de cet énorme continent, l’on continua d’ignorer ce quêtait 1 Afrique, tant sous le point de vue de la géographie que sous celui de Thistoire et des mœurs des peuples qui l’habitent. Pendant un certain temps nos connaissances semblaient même rétro-
gracier, et nos idées sur la direction des montagnes et des cours d’eau furent moins exactes que celles de Ptolémée. On continua à couvrir de déserts inhabitables et de sables arides presque tout ce haut plateau de l’Afrique centrale, qui semble, au contraire, d’après les découvertes modernes, être plus peuplé que plus d’une contrée de l’Europe. Enfin, de nos jours, de longs et hardis voyages entrepris dans l'intérieur de l’Afrique par des voyageurs et de courageux missionnaires ont largement étendu le champ de nos connaissances; révélé au monde l’existence de peuplades aux mœurs étranges, les unes tout à fait abruties, les autres singulièrement développées en civilisation; signalé l’existence de fleuves magnifiques, de lacs immenses et pittoresques, de montagnes volcaniques, de forêts splendides, et jusqu’à des cimes couvertes de neiges éternelles, là où nos pères supposaient que le soleil dévore de ses feux un sable aride et désolé. On comprend combien il est intéressant de suivre pas à pas les explorateurs dans ces régions si neuves, si originales, si fortement accentuées, surtout lorsque ces explorateurs ne vont pas seulement à la conquête de l’inconnu, mais à la conquête des âmes; lorsqu’ils portent, avec la boussole du voyageur et le trousseau du naturaliste, la croix sainte du missionnaire. L’intérêt s’exalte encore lorsqu’on réfléchit aux dangers de toute
nature qui menacent l’Européen dans ses hardies tentatives, et à la persistante énergie qu’il doit déployer au milieu des obstacles sans nombre qui se dressent contre lui. En effet, si quelques personnes superficielles ont pu s’imaginer qu’un voyage d’exploration dans l’intérieur de l’Afrique n’est guère plus difficile que nos excursions à travers l’Europe sillonnée de chemins de fer, trop d’exemples déplorables nous ont aujourd’hui mieux renseignés sur ce point. Elle est longue, la liste des hommes énergiques enlevés à la science par la passion de la géographie africaine, depuis Mungo-Park jusqu’à Richardson, Overweg, Vogel ; jusqu’à Petit, Dillon, Maïzan , Brun-Rollet, Vayssière, Knoblecher, Vinco; jusqu’à Roscher, Guny, Barnim; jusqu’au docteur Peney, tombé en 1861 sur ces routes fatales, sans compter ceux qui n’ont rapporté en Europe que des déceptions achetées au prix de leur santé détruite !
L’Européen qui aborde le continent mystérieux de l’Afrique se trouve tout d’abord aux prises avec le mahométisme, gardien jaloux de cette malheureuse terre, qu’il s’efforce d’étouffer dans ses bras. Obligé de se joindre à quelqu’une de ces lentes caravanes de marchands et de pèlerins qui sillonnent périodiquement l’Afrique intérieure dans tous les sens, entretenant la vie religieuse et commerciale chez les
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tribus les plus reculées, il aura à lutter à la fois contre la défiance et la cupidité des marchands arabes, qui craignent de voir la concurrence européenne s’installer sur leurs marchés, et contre l’exaltation religieuse des farouches hadjis, ou pèlerins de la Mecque, dont la haine contre le nom chrétien vient de se retremper au sanctuaire de l’islamisme. 11 n’est pas d’avanies, d’humiliations, de trahisons, qu’il n’ait à redouter de ces deux classes de voyageurs , si par hasard ils ne tentent pas de l’assassiner. Lorsque, après avoir échappé à ce danger, il atteint les peuplades nègres où le mahométisme n’a pas encore chassé l’idolâtrie, il pourrait, là du moins, espérer un accueil hospitalier, si partout les crimes des chasseurs d’esclaves n’avaient soulevé ces races primitivement craintives et bienveillantes, et ne leur avaient appris l’astuce, le mensonge et le meurtre. Le guide qui accompagne le voyageur le trompe; le chef de tribu qui reçoit ses présents le rançonne et l’exploite; le foyer qui l’accueille le trahit. 11 trouve un ennemi non moins redoutable dans le climat : sa route traverse-t-elle les déserts, un soleil de feu pendant le jour, réverbéré par des sables brûlants que soulève le vent mortel du midi, le manque d’eau, des nuits glaciales, la perspective monotone d’un horizon désolé qu’aucune verdure n’anime, la fatigue du voyage, et les secousses insupportables du cha-
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meau : fout cela amène inévitablement celte terrible fièvre africaine, a latjuelle l’Européen doit payer son tribut. Plus malsaine encore est la traversée des basses régions tropicales pendant la saison des pluies, ou 1 action puissante du soleil sur un sol détrempé communique à la vie végétale une activité exubérante, en même temps qu’elle dégage des immenses détritus organiques les miasmes perfides qui tuent aussi sûrement que la flèche empoisonnée du sauvage. La fièvre, le choléra, lophthalmie, la dyssenterie, les horribles accès cataleptiques du Itychyoma-chyoma , telles sont les perspectives agréables qui flottent dans l’imagination du voyageur, embellies par la perspective de la dent des bêtes féroces et de la morsure des reptiles venimeux.
Lorsque, dans les récits des hardis explorateurs du Nil et de l’Afrique tropicale, on a suivi le progrès de nos connaissances géographiques, que Ion s’est convaincu qu il y a là un champ magnifique ouvert à l’activité européenne, que l’on sait au prix de quelles souffrances, de quelle ténacité, de quelles pertes ces résultats nous ont été acquis, on ne refuse plus son admiration à ceux qui se sont voués à ces explorations terribles.
Sans embrasser ce sujet dans toute son étendue, nous nous proposons d’esquisser ici quelques-uns des voyages les plus récents et les plus curieux effectués
dans l’Afrique orientale, vers les hautes légions de l'Abyssinie; puis, plus au sud, à l’ouest de la côte de Zanguebar; puis enfin, clans le domaine toujours mystérieux, mais de jour en jour mieux connu et plus intéressant, du cours supérieur du Nil (1).
Le voyageur qui, porté par une barque arabe venant de Djeddah ou de Moka, veut aborder sur la côte orientale d’Afrique , au sud de la ligne où commencent les pluies tropicales, se dirige sur Massaoua; ou bien, sortant de la mer Rouge par le détroit de Bab-el-Mandeb, il vient jeter l’ancre dans la rade de Tadjourrah, de Zeïlah ou de Berberab. Dans le premier cas, il touche directement le sol de F Abyssinie : lorsqu’il a quitté 1 îlot de Massaoua, dont la température excessive énerve toutes les forces du corps et toutes les énergies de l’âme, il aborde sur une côte aride et basse, brûlée par les ardeurs du soleil ; mais il voit déjà se dresser devant lui les premiers gradins de cette chaîne qui porte dans ses replis les villages populeux et les fécondes vallées de l'Abyssinie.
(t) Pour que cette lecture présente un véritable intérêt, nous conseillons de suivre sur une carte récente et bien faite la route des voyageurs auxquels nous empruntons le récit de leurs travaux.
Cette côte porte le nom de Somliar; elle est parcourue en tous sens par des tribus de pasteurs au teint foncé, aux lèvres épaisses, aux cheveux ébouriffés, qui vont pieds nus, portent un pagne et une toge de coton, une lance, un large poignard et un bouclier de peau d’éléphant. Ce sont les Choho , qui se disent issus d’un lion. Prenant pour guide un de ces pasteurs, on franchit en une nuit le désert, et l’on arrive à la vallée de Haddas, que sillonne un étroit filet d’eau. On remonte cette vallée, et progressivement le ruisseau est plus vif, l’herbe apparaît, puis des arbres verts, puis de riants ombrages qui préludent à la fraîcheur des hautes terres. Bientôt les oiseaux gazouillent dans les buissons, des troupes de singes jettent leurs cris d’alarme au haut de chaque rocher, et l’on arrive ainsi à la rude montée où il faut remplacer le chameau par le bœuf de charge , gravir en zigzag à travers les plantes grasses aux fleurs rouges ; on atteint enfin le bord du plateau de l’Abyssinie.
De là le voyageur peut jeter un coup d’œil sur l'immense région qui lui reste à parcourir. Au nord la crête se prolonge, pour aller s’abattre et se disperser en monticules escarpés vers les pays où les Bilen, ces fiers chrétiens, gardent leur foi avec tant de persévérance ; et vers les régions habitées par les Mensa, les Bogos, les Habab, où une mission catho-
lique s’est installée depuis longtemps et a produit les plus heureux fruits (1). Au sud, les montagnes bornent la vue; mais pir un lemps clair on peut voir, du côté de la mer, la plaine de sel du Ragad, ou les musulmans placent le siège des villes maudites. Du côté de l’est, c’est l’Abyssinie : aux pieds du spectateur, des collines dénudées, couronnées de massifs de grès blanc; plus loin, la plaine de Zahma, repaire des lions, ou le Mareb roule ses eaux vers le nord et va se perdre dans le pays de Taka. Plus au sud, les montagnes de YAgame, pays des braves, et les pâturages élevés de l’Enderta. En face, le Tigré, l’une des grandes provinces de l’Abyssinie, dont la capitale, Adoa, a été visitée récemment par tant d'Européens (2) ; au bout de l’horizon , les hauts sommets du Semien, parmi lesquels Y Abba-Jaret élève sa tête, presque toujours blanchie par la neige. Telle est l’Abyssinie, encadrée dans des montagnes bizarres, souvent couronnées par de petites plaines entourées de précipices , sans forêts sur les hautes terres, et composée de plateaux rarement unis, mais sillonnés çà et là par des fissures étroites et pro-
(1) Cette mission a été surtout l’œuvre du P. Stella, dont tous les voyageurs vantent 1 abnégation , le courage et l’influence heureuse sur les sauvages. Llle a été établie de concert avec le P. Sapeto, auquel elle a inspiré un livre intéressant.
(2) MM. d’Abbadie, Lefebvre, Bell, Ferret et Galinier, Sapeto, etc.
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fondes. Sur les pentes roides de ces fissures, des arbres au feuillé sec; au fond, des rivières peu abondantes, remplies de crocodiles. Rarement on chemine à travers les prairies ; presque toujours l’étroit sentier longe les rochers, quelquefois un champ d’orge ou de blé. Rarement aussi un bouquet d’arbres annonce une petite église, entourée de quelques huttes en terre et au toit plat. Si, tournant au sud-ouest, on franchit la tranchée profonde où coule le Tacnzzé, on doit gravir alors les pentes abruptes du Lamalmo, et, sur le revers opposé, des pentes douces s’abaissent en prairies vers le lac central de l’Abyssinie, le Trana; on est dans la grande province d’ Amharra. On aperçoit alors une longue rangée de collines couronnées de manoirs antiques, dont les tourelles et les ogives sont voilées d’arbres demi-séculaires, et le guide annonce au voyageur qu’il est arrivé dans l’antique capitale de l’Abyssinie, à Gondar.
Le lac Trana, réservoir du Nil -Bleu ou Abbay, est limité au sud par le fertile massif du Godjam, qu’entoure la spirale du fleuve. A l’est du lac, c’est la province de Baguemider, où le terrain s’épanouit en plaines humides qui nourrissent d’immenses troupeaux. Au sud de la spirale décrite par l’ Abbay, le sol se relève de nouveau en dessinant des sommets élevés, des plateaux fertiles et couverts de hautes
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forêts, sillonnés par des vallées profondes et bien arrosées. Là s’étendent les pays mystérieux de l’Enaréa, du Rafla, du Djindjiro, où se cachent peutêtre les principaux afîlu'ents du haut Nil ou fleuve Blanc. Bien peu d’Européens ont pénétré dans ces régions : le P. Fernandez au xvne siècle, les frères d’Abbadie en 1846; et en ce moment la mission franciscaine dirigée par Mgr Massaga s’est ouvert une route périlleuse dans ces terres inconnues, et s’occupe d’évangéliser des peuplades dont nous ne connaissons pas même les noms.
Au nord-est du plateau d’Enaréa se dessine encore un pays montagneux , fertile et salutaire, habité par une population analogue à celle de l’Abyssinie. C’est le royaume de Choa, autrefois l’une des subdivisions de l’empire d’Abyssinie. Ce pays est chrétien ; il resta inconnu à l’Europe jusqu’au moment où un voyageur français, M. Rochet d’Héricourt, y fit successivement deux voyages que nous allons bientôt esquisser; M. Harris, otficier anglais, et M. Krapf, missionnaire protestant allemand, ont également visité et décrit ce pays. Sa capitale est Ankober; mais Sahlé-Salassi, qui régnait au Choa à l’époque du voyage de Rochet, fut le créateur d’une nouvelle ville nommée Angolola, où il établit sa résidence favorite. A l'est du Choa le plateau d’Abyssinie s’abaisse brusquement, et un pays peu accidenté, vol-
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canique, âpre, brûlé par un soleil torride, s’étend jusqu’à la côte de Tadjourrah. C’est le pays des Acids, sillonné par les tribus pastorales et guerrières des Danakiles.
L’Abyssinie du nord est aujourd’hui assez bien connue, grâce aux ouvrages de Sait, de Bruce, de Lefebvre, de Combes et Tamisier, de Galinier et Ferret, etc. MM. Antoine et Arnaud d’Abbadie, qui ont, par leurs savantes et courageuses explorations, si brillamment complété la géographie de l’Abyssinie et commencé celle des pays inconnus du Kaffa, n’ont malheureusement pas encore publié les résultats complets de leurs voyages au moment où nous écrivons.
Nous nous attacherons donc principalement à l’exploration du pays des Adels et du royaume de Choa, en suivant particulièrement M. Rochet d’Héricourt, qui paraît avoir donné les détails les plus substantiels et les plus vrais sur la géographie et sur les mœurs de ce pays intéressant. Nous passerons rapidement sur son premier voyage, le second nous ayant paru renfermer des détails plus complets.
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