CHAPITRE II
ROCHET D’HÉRICOÜRT (1839-1854)
Premier voyage au Choa. — Tadjourrah. — Le pays des Adels.
— Le Choa. — Sahlé-Salassi , roi de Choa. — Sa lettre à Louis-
Philippe.
Le 22 février 1839, M. Rochet d’Héricourt partit du Caire pour Suez, avec l’intention de gagner par la mer Rouge les provinces méridionales de l’Abyssinie, et par là, en s’assurant la protection de quelques princes chrétiens, de pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique inconnue. De Suez à Djedda, de Djedda à Moka, sur la côte d’Arabie; de Moka à Tadjourrah, sur la côte orientale d’Afrique : telle fut la route qu’il parcourut en trois mois environ. Le 4 juin, il jetait l’ancre dans le port de Tadjourrah, bourgade située au bord de la mer, à peu près sous le 12e degré de latitude nord. C’était là son point de départ pour le voyage en terre ferme.
« Il est triste, dit-il, de rencontrer au commencement d’un voyage aventureux une contrée aussi désolée que celle où se trouve Tadjourrah. Je ne sais
l’afrique inconnue.
rien de plus morne que ce hameau et les lieux qui l’environnent. Sur le bord de la mer, une grève blanchâtre et ardente, où sont jetées, adossées les unes aux autres, les misérables huttes qui composent le village de Tadjourrah; au fond, se dressant à une hauteur considérable, des montagnes rocailleuses de productions volcaniques, qui s’étendent du sud au nord, et élèvent au loin leurs gradins dépouillés : voilà le paysage uniforme qui se déroule devant vous lorsque vous abordez à Tadjourrah. Quelques arbustes rabougris, vainqueurs de la stérilité de cetle terre, sont les seules traces de végétation qu’y rencontre la vue attristée; il semble que la vie se soit retirée de là, et il y a dans cette aridité monotone un emblème de mort qui dessèche l’âme et l’espérance. Il est impossible au voyageur, aux premiers pas d’une expédition dont les circonstances sont encore couvertes d’un voile mystérieux , de fermer son âme aux pensées de doute et de découragement qui lui font voir dans un tel début de sinistres présages. » Conduit devant le chef de ce village désolé, Roehet se vit obligé de séjourner pendant plusieurs semaines à Tadjourrah ; il décrit ce village comme composé d’environ trois cents cabanes, de forme cylindrique, faites avec des pieux de bois enfoncés dans le sable, des branches et des herbes sèches. Les habitants sont musulmans; ils font principalement le coin-
merce d’échange entre l’Abyssinie méridionale et l’Arabie, et, dès l’enfance, rompus aux habitudes du négoce, ils accompagnent les caravanes, recherchant avidement toute occasion de gain, et vivant sobrement d’une poignée de dourrah (1) ou de laitage. On cite une de leurs habitudes qui révèle leur parcimonie : ils prisent beaucoup, et renferment leur tabac au fond d’une petite bourse de boyaux, qu’ils ont soin de tenir roulée sur elle -même de peur que la poudre précieuse ne s’en échappe. Lorsqu’ils prisent en société, ils plongent dans cette bourse le pouce et l’index, les retirent avec une mince pincée de tabac qu’ils présentent à la compagnie, en lui offrant, chose péu facile, d’en saisir quelques grains entre leurs doigts serrés; et lorsqu’ils ont rempli cette formalité de généreuse politesse , ils aspirent les grains qu’ils ont su se conserver, avec la satisfaction de gens qui connaissent tout le prix du plaisir qu’ils savourent. Leur costume se borne à un petit manteau de coton, et à une pièce d’étoffe retenue par leur ceinture, où pend un couteau-poignard. Leur chevelure, abondante et frisée, croît naturellement; les femmes portent des blouses de coton, et tressent leurs longs cheveux, qui tombent jusqu’au bas des reins.
(I) Maïs égyptien.
l’afrique inconnue.
Les habitants de Tadjourrah appartiennent par le sang à cette grande tribu des Danakiles qui, partagée en un grand nombre de kabyles ou sections de tribu, couvre le pays des Àdels jusqu’au pied des montagnes de Cboa. Ce fut un de ces habitants et un Bédouin Danakile que Rochet prit pour guides et pour escorte, lorsqu’il partit enfin pour l’intérieur, après une assez longue attente. Le pays dans lequel il s’engagea en sortant de Tadjourrah pour aller au Choa, ne possède aucune de ces merveilleuses beautés que la nature a répandues en d’autres lieux avec magnificence, spectacles délicieux ou grandioses qui nourrissent de poésie l’âme du voyageur, et le dédommagent en quelque sorte des privations qu’il s’impose et des périls qu’il brave. Il n’y a rien de semblable dans la partie de la côte des Adels qui s’étend jusqu’au Choa. C’est une contrée montagneuse que le travail volcanique a tourmentée, et qu’il a condamnée à une éternelle stérilité. Quelques chétifs arbustes s’élèvent çà et là sur cette terre, que les feux souterrains ont torréfiée, et dont aucune eau fécondante ne parcourt les brûlants replis ; on ne trouve même pas dans la structure et dans le groupement des collines qui en couvrent la surface quelques-uns de ces aspects singuliers et effrayants, majestueux ou bizarres, mais empreints d’un caractère de grandeur imposante, que l’on rencontre
l’afrique inconnue.
souvent dans les régions montagneuses. Là c’est une médiocrité uniforme : aucun pic ne détache sa crête aiguë de la ligne onduleuse de ces petites montagnes aux chaînes prolongées, aux pentes adoucies. Ajoutez l’effet de la couleur rougeâtre et sombre que leur donne leur constitution volcanique, et Faction dun soleil Iropieal qui darde sans relâche ses rayons sur leurs flancs dénudés ; sous ce ciel embrasé les moindres objets se dessinent avec une netteté que 1 on ne peut imaginer dans nos horizons brumeux et vagues du nord de l’Europe; éclairés, rougis, enflammés par les torrents de lumière que répand sur eux la fournaise solaire, tous les détails du paysage y frappent, brûlent les yeux, et en accusent avec une inflexible rigueur l’âpre aridité.
Cependant la saison des pluies ne faisait que toucher à sa fin lorsque Rochet se mit en route, et très* souvent encore des orages furieux venaient interrompre sa marche et l’inonder de torrents de pluie. « Dans cette saison, raconte le voyageur, des orages quotidiens éclatent tous les soirs, de sept à neuf heures. Ne pouvant m’en garantir moi-même, je me déshabillais pour préserver au moins mes vêtements ; puis je choisissais des blocs de roche assez hauts, que j’espaçais de manière à livrer passage aux eaux torrentielles, et c’était ma couche pour la nuit. Je la couvrais d’une peau de bœuf que je m’élais procurée
a Tadjourrah; je m’étendais sur ce lit improvisé, qui, pour etre moins chaud que celui de Montézuma, n était pas non plus un lit de roses. Je plaçais alors sur moi une peau qui ne tardait pas à être imbibée d’eau ; dans cette peu voluptueuse posture, je recevais sur le corps les flots impétueux que m’envoyait le ciel, tandis qu au-dessous de moi de petits torrents se brisaient sur mon lit de pierres et s’enfuyaient en grondant : j’avais là ordinairement une heure de supplice entre deux eaux. A neuf heures, j’étais délivré ; alors disparaissaient toutes ces nuées épaisses et sombres qui depuis plus d’une heure surplombaient l’horizon; le ciel des tropiques se montrait sur nos tètes, aussi riche, aussi beau pendant la nuit, qu’il est affreux et impitoyable pendant les ardeurs de la journée. »
Après avoir dépassé le village à? Alexüâne, le voyageur observa une particularité des plus remarquables : c est un lac de sept à huit myriamètres de tour, dont les eaux sont saturées de sel; comme, par suite de l’évaporation, la salure augmente sans cesse, une croûte de sel s’est formée à la surface du lac, assez forte pour porter des chameaux jusqu’à une grande distance du bord ; les habitants du pays en détachent sans cesse d’énormes fragments de sel, qu’ils transportent ensuite au loin, et qui sont leur principal article de commerce.
l’afrique inconnue.
Nous ne suivrons pas M. Rochet d’Héricourt dans sa longue pérégrination à travers le pays des Adels, peuplé de tribus danakiles analogues à celle qui habite Tadjourrah ; sans incidents bien remarquables, il arriva à Tiannou, premier village du royaume de Choa, et rien ne peut peindre sa. joie et son étonnement en passant des steppes stériles qu’il venait de parcourir aux riches et fécondes vallées de 1 Abyssinie. « Au sommet d’un coteau verdoyant, je voyais les chaumières gracieusement groupées du village élever leurs toits coniques au-dessus des touffes d’arbres qui les entourent. Derrière cette colline, dernier mamelon du versant oriental d’une longue chaîne qui coupe l’horizon du sud au nord, se dresse une série de montagnes étagées en gradins les unes au-dessus des autres. Depuis les plus reculées et les plus hautes , dont les cimes bleuâtres se découpaient nettement sur le ciel chaud et transparent, jusqu’à celles dont les pentes venaient expirer à mes pieds, je voyais toutes ces montagnes couvertes d’une végétation vigoureuse, dont les belles teintes étaient dorées par le soleil qui, descendant à l’ouest, faisait glisser obliquement ses rayons sur les flancs des coteaux. » En même temps, de belles cultures , des habitations nombreuses , entourées de petits jardins clos de haies, ombragées de mimosas et de bananiers, annoncent l’aisance, et montrent que,
là du moins, le travail de l’homme n’a pas fait défaut aux dons généreux de la Providence. Tous les terrains susceptibles d’être cultivés sont couverts de blé, de thèfle (1), d’orge, de dourrah, de petits pois, de fèves, de lin, de coton et de cannes à sucre d’une grosseur remarquable. Sur le tapis de teinte variée formé par ces plantations, se détachent gracieusement des bouquets de mimosas ; au bord des sentiers, les haies touffues sont parsemées de jasmins, de roses et d’autres fleurs propres au pays. Partout le kolquâl, arbre aux rameaux dentelés, qui ressemble à un cône renversé. Ses branches portent des fruits rouges et jaunes, réunis en grappes comme ceux des dattiers; enfin des myriades d’oiseaux aux teintes magnifiques remplissent l’air de leurs chants.
Au moment ou Rochet pénétra dans le royaume de Choa, ce pays était gouverné par Sahlé-Salassi, dernier descendant d’une suite de souverains qui prétendaient se rattacher à Salomon. Affable avec les étrangers, curieux et avide de s’initier à la civilisation des Européens, ferme et même despotique visà-vis de ses propres sujets, ce prince était certainement un des plus intelligents qui eussent régné en Abyssinie. Voici, d’après le voyageur, le portrait de ce monarque : a Sahlé-Salassi est âgé de quarante-
(I) Graine alimentaire assez analogue à la graine de pavot.
cinq ans, de belle taille, bien fait: la douceur de son caractère est peinte sur sa physionomie, dont les traits sont d’une régularité irréprochable; une ophthalmie l’a privé de l’œil gauche ; une épaisse chevelure noire, frisée avec soin, et dont les mille boucles sont roulées sur elles-mêmes, se relève autour de sa tète nue. Il était drapé à la romaine, dans une ample étoffe de coton d’une éclatante blancheur, bordée de bandes rouges : ce costume antique était noblement soutenu par la dignité de son maintien. »
A l’arrivée de Rochet, Sahlé-Satassi se trouvait à Angolola, sa nouvelle capitale. Il envoya au Français un courrier pour le presser de venir le voir, et le 4 octobre Rochet faisait son entrée, à sept heures du soir, dans une suite de cours palissadées, remplies d’officiers, qui conduisaient à la demeure du roi. Celui-ci était assis sur son trône, entouré de trois cents personnes portant des torches, et rangées auprès du trône dans l’attitude du respect.
Sahlé-Salassi s’informa avec bonté des projets du voyageur, l’interrogea avidement sur les arts et l’industrie de l’Europe, et le congédia, le voyant accablé de fatigue.
« Huit personnes, me devançant avec des flambeaux allumés, me conduisirent dans une maison spacieuse, semblable pour la forme à celle où j’avais vu le roi, et composée, comme elle, d’une seule
l’afrique inconnue. 21
salle ; le sol en était couvert d’une couche d’herbe fraîchement coupée, tapis agréable à la vue et doux à fouler. Un grand nombre de boucliers en cuir d’hippopotame, d’un pied et demi de rayon, garnis en argent, pendaient aux murs, dont ils étaient la décoration exclusive. Au milieu , sur une grande table en osier élevée de deux pieds audessus de terre , étaient rangés cinq plats de viandes diversement apprêtées; deux vases remplis d’un miel excellent , une corbeille de bananes exhalant un parfum délicieux, deux pots d’hydromel, un panier de pain, complétaient le menu de mon souper. Je ne fis que toucher aux ragoûts et aux rôtis de viande, qui les uns et les autres étaient horriblement pimentés et me brûlèrent le palais; je pris ma revanche sur le miel et les bananes. Non loin de la table, un grand feu était allumé dans un brasier en fer. Il n’y a pas de cheminées dans les maisons : un foyer en fer battu sert à la fois aux besoins de la cuisine et au chauffage.
« Les huit personnes que le roi m’avait données pour compagnie étaient rangées autour de la table, debout, leurs torches à la main; ces torches sont de grandes toiles de coton imprégnées de cire, repayées sur elles-mêmes de manière à former un rouleau de l’épaisseur du bras. On devine les gerbes de clarté que répandent ces flambeaux monstres;
l’afriqüe inconnue.
leurs feux faisaient miroiter sur les boucliers le poli reluisant des ornements d’argent; toute la salle était étincelante de lumière. J’avoue que, placé entre une bonne table et un bon lit, savourant cette volupté indicible que procure le repos au bout de longues fatigues, les yeux éblouis, l’imagination exaltée, la tète pleine de rêves, de projets, d’ardentes pensées que les choses nouvelles , inattendues, inespérées que je voyais dans ce pays, faisaient bouillonner en moi, j’éprouvai un de ces rares sentiments de béatitude qui rachètent bien des peines, bien des travaux, bien des dangers vaincus, et couvrent d’un voile doré les obstacles que l’avenir nous réserve encore. »
Le lendemain le roi donna au voyageur une audience pendant laquelle il Finterrogea longuement sur les procédés de fabrication des armes, de la poudre, des étoffes, usités en Europe, sur le système du gouvernement de la France, et se montra enchanté du cadeau de quelques fusils et d’un moulin à poudre que le voyageur avait apportés de France. Sahlé-Salassi lui donna de beaux chevaux, des domestiques pour le servir, et ne le quitta, pour ainsi dire, plus un seul instant.
Quelques jours après, pendant que des ouvriers du pays préparaient les charpentes nécessaires à 15 emploi du moulin à poudre , Rochet partit avec le
roi pour une excursion dans les diverses provinces de son royaume. Sablé- Salassi rendait lui -même la justice dans ces expéditions, qu’il faisait avec un grand déploiement de forces militaires. Chaque journée était terminée par un festin public qui rappelait ceux qu’Homère a décrits. Le repas était servi sur deux grandes tables en osier, élevées à soixantesix centimètres au-dessus du sol ; elles étaient placées au milieu d’une vaste salle, et jointes ensemble de manière à former une croix, moins la branche du sommet. Sur ces tables figuraient sept ou huit vases énormes , remplis de viandes diversement apprêtées; de grands tas de larges galettes, faites les unes avec de la farine de blé , les autres avec celle de thèfle, s’élevaient en piles entre les mets; parmi les vases, les uns contenaient de petits morceaux de bœuf entourés d’une sauce épaisse préparée avec du piment réduit en farine; d’autres, des gigots de mouton dont les chairs, détachées par petites bandes retenues à l’os, ressemblaient à un martinet à quinze ou vingt branches; ces gigots étaient enduits également d’une couche épaisse de piment. Toutes ces viandes étaient peu cuites; souvent même on les remplaçait par de grands quartiers de bœuf dont les chairs, encore palpitantes, étaient distribuées aux convives. Les Abyssins mangent avec délices cette viande crue, ou brondo, en la trempant clans du
l’afrique inconnue.
piment (1); ils ne connaissent d’autres boissons que l’hydromel, liqueur excellente, qui pétille comme le vin de Champagne. A la table royale, on le versait aux personnes de distinction dans de petits bocaux en verre nommés berillés, et aux autres, dans des gobelets en corne.
Les convives étaient assis à la manière des Turcs, sur le sol tapissé d'herbe fraîche ; les mets étaient apportés dans la salle par les femmes esclaves du roi, mais ils étaient servis par des hommes. Quant au roi, sa dignité ne lui permet pas de manger en public : assis sur son trône, entouré de quelques officiers , il assiste aux galas qu’il donne et rit des saillies de son bouffon, tandis que des musiciens armés de trompettes, de chalumeaux, exécutent un infernal charivari.
Le 23 octobre, l’armée royale se mit en marche, commandée par Sahlé-Salassi , qui avait déployé à cette occasion la plus grande pompe. On se dirigea vers les montagnes Moyuères à travers le pays des Gallas. Le 30, on atteignit le Nil-Bleu ou Abbay, dont l’aspect remplit d’émotion notre voyageur, tant les grands souvenirs qui se rattachent à ce fleuve célèbre sont faits pour impressionner l’âme.
(1) C’est à l’abus de la viande crue que l’on allribue la fréquence du ténia, ou ver solitaire, chez les Abyssins. Ils se guérissent de cette maladie par l’emploi d’une plante nommée cousso.
La race Galla, qui peuple tous les pays que l'on venait de traverser, est une des plus belles de l’Afrique. Les Gallas sont en général bien constitués, de haute stature; ils ont le front large et élevé, le nez aquilin, la bouche bien coupée, le teint cuivré plutôt que noir; leurs cheveux sont tressés en petites nattes qui flottent autour de leur tête , et mêlent quelque chose de gracieux au caractère expressif et noble de leur physionomie. Habitués dès leur plus tendre jeunesse à monter à cheval, à porter le bouclier et la lance, ils sont excellents cavaliers et insensibles aux plus rudes fatigues; pleins de courage dans les combats, ils se montrent dans leurs champs cultivateurs habiles et laborieux. Cette grande nation, conduite par un chef entreprenant, pourrait conquérir l’Afrique.
Les femmes gallas ne le cèdent pas en beauté aux Bédouines du pays des Adels; leur costume est à peu près le même. Quant au culte, les Gallas ne sont pas proprement idolâtres ; car ils ne reconnaissent qu’un Dieu, et ne l’adorent pas sous une forme matérielle. Ils sont très-superstitieux, comme tous les peuples ignorants. Ils ont emprunté aux chrétiens leurs voisins quelques usages, entre autres un respect scrupuleux du dimanche. C’est ce jour-là ordinairement qu’ils se réunissent pour invoquer Dieu et le prier de leur accorder de belles moissons. Ils
l’Afrique inconnue.
cueillent alors, hommes et femmes, quelques poignées de blé vert ou d’herbe, et les placent sous leurs bras; ils prennent ensuite un petit bâton long d’environ soixante -six centimètres; un homme le tient par un bout, une femme par l’autre; après quoi les couples, ainsi liés, dansent en rond autour de l’arbre en criant ; « Aouaque (c’est ainsi qu’ils appellent Dieu dans leur langue), donne-nous une bonne moisson, veille sur nous, sur nos biens , sur nos troupeaux, etc... » Tantôt ils élèvent le bâton au-dessus de leurs tètes, tantôt ils l’abaissent ; puis ils se prosternent, se relèvent, et continuent en chantant à répéter les mêmes évolutions pendant une demi-heure. La cérémonie se termine par le sacrifice de plusieurs moutons.
La danse est différente, quoique les formules des prières restent à peu près les mêmes, lorsque l’on veut invoquer l’aide de Dieu pour le succès d’une guerre. Les femmes, dans ce cas, commencent par se ranger en cercle autour de l’arbre sacré, isolées l’une de l’autre. Les hommes arrivent à cheval, dans l’équipement guerrier, mettent pied à terre, et , munis du bouclier et de la lance , forment un second cercle derrière les femmes. Alors une de < eiles-ci exécute la danse; les jambes serrées, les mains appuyées sur les hanches, elle trépigne vivement des pieds ; le cavalier placé derrière elle imite
l’afrique inconnue.
ses mouvements, que chacun des assistants répète à son tour. Puis tous , se prenant par les mains , dansent autour de l’arbre une ronde finale en invoquant la miséricorde de P Aoucicjue. La cérémonie achevée, on sacrifie un taureau ; puis, après le repas, où 1 on dévore la victime, les Gallas, montant à cheval, partent immédiatement pour la guerre.
Le 2 novembre , la cour s’arrêta au monastère de Dewa-Libanos, tombeau d’un moine célèbre, vénéré dans le pays. Ce couvent est bâti dans un très-beau site, où coule un filet d’eau réputé miraculeux. Puis, après un séjour de quelques heures, le roi reprit sa route vers Angolola, où il fit une entrée triomphale , et le 18 novembre il partit avec Rochet pour Ankober, l’ancienne capitale du royaume de Choa.
Ankober occupe le sommet et la pente orientale d’une chaîne de montagnes de productions volcaniques qui se dirige du nord au sud; ses nombreuses chaumières , isolées les unes des autres et entourées chacune d’un petit jardin clos d’une haie vive , forment, avec leurs toits coniques qui s’échappent de touffes de verdure et s’élèvent les uns derrière les autres, étagés par l’inclinaison du terrain, un des plus ravissants amphithéâtres qu’on puisse voir. La population de cette ville délicieuse peut être évaluée à neuf à dix mille âmes.
Les maisons du roi sont bâties sur un monticule
l’afrique inconnue.
en pain de sucre qui domine la montagne; elles sont palissadées ; de grands arbres, des cèdres, des cyprès et des kantouffas aux branches évasées sont disposés et groupés avec symétrie dans leur enceinte; l’ensemble offre un coup d’œil magnifique. Du sommet des collines on voit, au bas d’Ankober, une forêt de cèdres d’une hauteur prodigieuse; des milliers d’oiseaux au plumage éclatant, aux chants singuliers et harmonieux, font de ce bois un lieu de délices aux heures où la chaleur du jour donne un prix immense à la douce fraîcheur qu’on goûte sous ses ombrages. A l’est, la vue s’étend, jusqu’à près de douze myriamètres, sur un pays ondulé, d’une fertilité incroyable , et tap sséde la plus magnifique verdure. Aussitôt établi à Ankober, notre voyageur se hâta de fabriquer le sucre, comme il l’avait promis à Sahlé-Salassi.
« Je fis demander quelques ouvriers potiers; je leur commandai vingt formes en terre. Le 20, le roi m’avertit qu'il avait envoyé plusieurs de ses gens avec ordre d’arracher deux milles cannes à sucre: l’idée d’avoir du sucre fabriqué dans ses États le remplissait de joie. Je lui demandai cinquante jeunes gens, afin de les employer à la manipulation des cannes aussitôt qu’elles arriveraient; il me répondit qu’il lerait lui-même le cinquante-unième, qu’il ne voulait pas perdre de vue une seule de mes opéra-
lions, et il me pria de choisir pour fabrique une de ses maisons.
« On apporta des cannes de la plus rare beauté, beaucoup plus grandes et plus grosses en général que celles que j’avais vues en Égypte; je les fis écorcer, couper par menus morceaux et piler dans de grands mortiers de bois. Je mis ensuite cette trituration dans de grandes toiles que je soumis à la presse; je fis cuire le jus que j’obtins ainsi; je le filtrai au moyen d’une couverture de laine, je le fis ensuite évaporer, et, après lui avoir donné le degré de cuisson nécessaire, je le versai dans les formes à cristalliser. Cet enchaînement d’opérations dura deux jours, pendant lesquels Sahlé Sa'assi me tint constamment compagnie; plusieurs fois même il mit lui- même la main à l’œuvre, ainsi qu’une foule d’officiers. Quelques jours après, je retirai le sucre des formes et le portai au roi, qui ne pouvait revenir de sa surprise et de son admiration... »
Ce service, et plusieurs autres que Rochet d’Héricourt avait rendus au roi, donnèrent à celui-ci l’envie d’attacher le voyageur à sa cour, en lui offrant le gouvernement d’une province; mais Rochet refusa, et, après un séjour de quelques mois, pendant lequel il eut l’occasion d’assister à une chasse aux singes et à la guerre contre les Gallas, il revint en Europe par Tadjourrah et Zeïlah, porteur d’une
lettre de Sahlé-Salassi pour le roi Louis-Philippe; cette lettre était conçue en ces termes :
Negeuste Sahlé-Salassi, roi de Choa, à Louis- Philippe, roi des Français.
« Je vous envoie ce message après avoir entendu parler de Votre Grandeur par Rochet; mon cœur est déjà porté vers vous et désire votre amitié. Il est d’usage qu’entre personnes éloignées les présents en soient les premiers gages. Je vous envoie donc quelques objets de mon pays; ces objets sont un bouclier, un sabre, un anneau d’argent et un bracelet de guerrier; une taupe, une peau de panthère noire, une peau de lionne, deux lances, un cheval, deux livres appelés : l’un San kessar, l’autre Felha- Negeuste. Je ne regarde pas ces objets comme des présents dignes de vous, mais comme des objets de curiosité : ce sont des produits de notre industrie que je vous fais parvenir.
« Je ne puis contracter avec vous l’amitié qui nait du regard et de la parole, mais seulement celle que l’écriture cimente, puisque nous ne pouvons nous voir ; mais nos yeux seront les caractères tracés par la plume , et notre parole celle de Rochet , à qui j’ai confié ma pensée. Renvoyez-le-moi bientôt, et, lorsqu’il viendra, dites-lui ce que vous voulez avoir de moii pays et qui ne se trouve pas dans le vôtre ;
je m’empresserai de satisfaire vos désirs et de vous renvoyer Rochet à mon tour.
« Que la bénédiction de Dieu notre Père, que celle de Jésus -Christ notre Sauveur, soient avec vous.
« Sahlé-Salassi, roi de Choa. »