EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DES SOURCES DU NIL
Les Bari. — Leurs mœurs, leurs danses. — Faiseurs de pluie. — Mission catholique de Gondokoro. — Angelo Vinco. — Mort de Vaudey.
Lorsqu’on remonte le fleuve Blanc jusqu’au delà du 6e degré de latitude nord, le paysage change rapidement d’aspect, et la nature animée elle-
même se modifie complètement. Ici, plus de marécages , plus de roseaux à perte de vue ; des collines isolées commencent à accidenter la plaine, que sillonne le fleuve, tantôt large et puissant, tantôt embrassant de mille replis les îles nombreuses habitées par les Tchirs. Une végétation splendide envahit ces îles ravissantes, et dans ses mystérieuses profondeurs se détachent les pittoresques tokouls des sauvages, ou les gerbes dorées de quelques plantations de dourrah. Les hautes forêts tropicales se penchent sur le fleuve , entremêlées çà et là de prairies où disparaissent les troupeaux; plus loin surgissent les mamelons granitiques de Nyerkani , de Belenyan , de Kounoufi , de Kerek , de Lokoya : un manteau d’éternelle verdure enveloppe ces collines de la base au sommet, et la main d’un peintre ou l’imagination d’un poëte semble avoir arrondi les montagnes veloutées qui couronnent l’horizon vers le sud. Les villages des Bari se succèdent rapidement, tantôt dispersés sur la lisière des forêts, tantôt étageant leurs toitures coniques sur le flanc des collines. Abritées sous le feuillage énorme des kouroulengi , séparées les unes des autres par des haies d’euphorbes arborescentes aux fleurs jaunes éclatantes; entourées de vastes corbeilles juchées sur des pieux, où l’on conserve le blé, ces huttes sourient au voyageur comme un séjour de paix et de bonheur ; mais
la réalité dément malheureusement cet aspect poétique.
En effet, quoiqu’ils se rattachent par leur type - physique , leur intelligence et leur langue sonore à une race plus élevée que les nègres situés plus au nord, les Bari s’en distinguent surtout par la violence de leurs mœurs : avides et querelleurs, ils vivent au milieu de conflits perpétuels de peuplade à peuplade, et les commerçants du fleuve Blanc ne les abordent plus que les armes à la main. En outre, ce pays pittoresque , que la main de Dieu a décore de toutes les grâces de la nature des tropiques, et où se presse une population nombreuse et robuste , ce pays est périodiquement désolé par le fléau de la disette, au point qu’un missionnaire l’appelle le pays de la faim. Grâce à l’insuffisance des cultures , aux ravages des voleurs et des hippopotames , et surtout au gaspillage insensé qui suit l’époque de la moisson, la récolte de dourrah et de sésame est dévorée en trois mois , et la plus horrible famine règne alors dans le village. Elle atteint son apogée aux mois d’avril et de mai : ces malheureux errent alors, maigres comme des squelettes, autour des barques de commerce, poursuivant les marchands du cri de magor ( la faim), et exprimant par des gestes énergiques le vide de leurs estomacs. Un grand nombre meurent de misère ; les mères, désespérées, jettent
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dans le fleuve leurs enfants, qu’elles ne peuvent plus nourrir. Les vols et les meurtres se multiplient; c eux qui possèdent quelques vaches pratiquent des saignées sur ces animaux et se nourrissent de sang chaud; les autres se jettent, comme des hyènes, sur les cadavres des bestiaux morts de maladie, et déjà décomposés par la chaleur et par l’humidité.
Enfin, à travers ces angoisses et ces souffrances, la saison de la récolte arrive, et avec elle les fêtes, les libations immodérées d ejawa, les repas extravagants et les danses, ou léri, qui se renouvellent tous les soirs avec accompagnement d’un vacarme effroyable. Rien de plus caractéristique que ces danses , où éclate sans retenue l’humeur frivole , vaniteuse et bruyante de ces pauvres enfants de l’Afrique.
Aussitôt après midi , raconte un missionnaire , les tambours résonnent pour annoncer la fête de la nuit ; puis, dans la soirée, le grand tambour du village frappe sans interruption un mouvement de danse , afin de convoquer les hameaux voisins à la joyeuse cérémonie. Vers neuf heures , lorsque la lune est déjà haut dans le ciel, toute la population des environs afflue vers la place où l’on danse, après s’être préalablement bien lesté l’estomac.
L’esplanade consacrée par l’usage s’étend autour de quelque gigantesque kouroulengi; la lune l’illu-
mine en plein ; aux environs, les hautes plantations de dourrah laissent entrevoir les huttes des voisins, garnies de tètes noires aux yeux brillants et curieux. Sur la place se croisent, avec le vacarme des tambours, mille interpellations bruyantes : Tapo? Farana! Leri kala ! Taba bayin? (Vous voilà? Bonsoir! C’est jour de danse! Avez -vous du tabac? ) et tout cela entremêlé d’éclats de rire. Au pied du vieux tronc décoré de couronnes de feuillage en signe de fête, sont rangés les tambours, jeunes gars intrépides, autour desquels sautillent, gesticulent et criaillent les négrillons émerveillés.
La danse commence. Femmes et jeunes filles, enfants et hommes faits , se forment en deux cercles :
l’un, intérieur, de femmes et de filles qui portent en guise de lances des tiges de dourrah; l’autre, plus large et entourant le premier, se compose des hommes adultes et des garçons. Ceux-ci sont armés de carquois , d’arcs et de lances ; les notables portent en outre des boucliers de peau d’éléphant : chacun exhibe ses plus précieux ornements. Les uns sont ornés d’un bouquet de plumes blanches, dont une partie se dresse en aigrette, tandis que le reste tombe en arrière comme une crinière de cheval; les autres étalent des peaux de bêtes rares, d’ichneumon , de civette , de panthère , et ces peaux , suivant leur dimension, ornent la tête ou la poitrine. Les
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verroteries bleues, rouges, blanches, ne manquent pas non plus ; mais l’ornement capital des danseurs est une guirlande de clochettes en fer ( waryakan ) qu’on attache depuis le pied jusqu’au-dessus du genou, et qui produit à chaque pas, à chaque mouvement, un vacarme étourdissant. Les femmes sont couvertes de pagnes neufs; les jeunes filles, dont le cou et les hanches sont garnis de perles de verre, secouent derrière elles de longues tresses de cuir qui rappellent une queue de vache. Enfin, pour être un lion achevé et faire fureur, il faut encore s’enduire complètement le corps d’huile de kouroulengi et d’ocre rouge. Tel est, par exemple, le chef du village, éblouissant sous son baudrier jaune, la tête ornée du bec rouge d’un marabout, et secouant d’une main son bouclier de cuir d’éléphant; une peau de panthère flotte sur ses épaules ; les nombreux anneaux de cuivre jaune qui serrent ses jambes et ses bras noirs ont été repolis pour la circonstance. Il étale une joie d’autant plus expansive qu il par manière de prélude, englouti quelques outres de jawa. .. Autour des danseurs se pressent des flots de noirs marmots en délire, qui veulent à chaque instant se précipiter au milieu des danseurs, et qu’on retient à grand’peine.
Leur danse consiste en trépignements cadencés accompagnés de poses menaçantes, de sauts en
avant et en arrière, de tourbillonnements pendant lesquels les clochettes font le plus grand vacarme. Pendant ce temps , les femmes agitent les bras , se tordent dans tous les sens, bondissent en dressant les mains vers le ciel, et mêlent leurs cris aigus aux chants des danseurs , dont le chœur accompagne constamment la danse. Puis, à un signal des tambours, tout s’arrête en désordre, la danse cesse, les chants se taisent; seuls les tam-tam battent avec une nouvelle furie, et soudain, spectacle étrange, les guerriers se précipitent les uns contre les autres avec des regards menaçants, en brandissant leurs lances comme pour un combat ; les femmes éclatent en hurlements. Mais les lances tombent a terre ; ce n’est qu’un combat simulé, et des éclats de rire homériques traversent les airs. Alors les tambours reprennent; le chef, la lance en arrêt, court poursuivi par les danseurs, en même temps que le cercle des femmes tourne en sens contraire. Enfin 1 on apporte des fascines de paille enflammée, on les jette au milieu du cercle; la danse de guerre recommence plus animée que jamais, aux reflets sanglants du foyer, au milieu du tapage infernal des chants, des hurlements , des clochettes , des tambours et des cornes d’antilope.
L’entrain que les Bari apportent dans leurs danses se montre aussi dans toutes leurs cérémonies, de-
puis le mariage, qui se célèbre avec grand renfort de repas et de libations, jusqu’à l’ensevelissement des morts, qu’ils accompagnent de grands cris et de gestes furieux pour écarter les démons, et de longs hurlements de douleur sur la fosse où est déposé le cadavre. De même que chez les Dinka, l’époux achète autant de femmes qu’il en peut nourrir; quoique ces malheureuses soient parquées dans des cases séparées, les jalousies furieuses qui sont la conséquence de la polygamie se développent chez elles et se traduisent parfois par des actes atroces. Le P. KaufFmann cite l’exemple d’une femme qui, pour se venger d’une rivale préférée, arracha les yeux et le cœur à la fille de celle-ci, et n échappa point elle-même à la justice féroce de son époux.
Abrutis par la misère, uniquement occupés du soin de se remplir, les nègres bari sont d une indifférence profonde pour tout ce qui touche aux idées religieuses. Ils croient à l’être créateur, Moun , sacrifient du lait et des aliments à la vipère noire, dont ils se disent les descendants; mais là s’arrête leur culte : ils ne croient pas à l’âme immortelle , et les suicides même ne sont pas rares chez eux.
Les sorciers, médecins-jongleurs, etc., ne peuvent manquer de fleurir parmi eux : un homme est-il malade , il court consulter le punok, qui lui indique
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quelque recette aussi infaillible qu’absurde, et tout est dit. Un de ces magiciens avait réussi à persuader aux nègres qu’il était invulnérable; les bœufs, les moutons, les présents de toute nature affluaient à sa porte ; mais il eut le malheur de prêcher contre les négociants égyptiens, et ceux-ci, qui. ne plaisantaient pas, le firent tuer par surprise. Ses dupes attendirent patiemment , rangés autour du cadavre , l’instant de sa résurrection; ils ne commencèrent à douter que lorsque le prophète fut en pleine putréfaction.
La plus curieuse variété de sorciers qu’on rencontre chez les Bari est le faiseur de pluie, personnage fort respecté , auquel les villages du voisinage apportent en masse les bœufs, les fruits et les verroteries, lorsque la sécheresse se prolonge trop longtemps, afin qu’il daigne évoquer les pluies bienfaisantes. Mais ce haut emploi n’est pas sans désagrément: si, après les prières et les jongleries consacrées, la pluie se fait encore attendre, le peuple s’assemble de nouveau , et ouvre , sans autre forme de procès, le ventre au malheureux kodjour, sous le prétexte spécieux que les orages y sont sans doute renfermés, puisqu’ils ne veulent pas sortir. Il se passe peu d’années sans qu’il périsse ainsi quelqu’un de ces faiseurs de pluie, à moins qu’il n’ait le bon esprit de prendre le large en temps oppor-
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tun. Le chef Niguello, ami de Brun-Rollet, était un de ces kodjours; il périt victime de sa dangereuse profession.
Le village de Gondokoro , situé sur la rive droite du fleuve, chez les Bari, est un des centres importants du commerce de l’ivoire : c’est là que résida, de 1850 à 1860, la mission catholique dont nous avons parlé plus haut. Le premier pionnier et le premier martyr de cette noble entreprise fut un prêtre italien, dom Angelo Vinco, à qui Brun-Rollet prêta quelques barques et des serviteurs, afin qu’il pût accomplir son désir de se consacrer à l’évangélisation des nègres. Angelo Vinco vint s’établir chez Niguello, dont l’intelligence perspicace prévoyait le secours qu’il pouvait tirer de l’amitié des blancs pour accroître son influence.
Européen isolé au milieu de ces sauvages aux passions violentes, dont les mieux disposés ne laissaient pas de lui jouer parfois de mauvais tours, le courageux missionnaire se mit avec ardeur à l’œuvre sainte qu’il était venue entreprendre sous ce climat dangereux ; après avoir jeté les semences de l’Évangile chez les Bari, il entreprit un voyage vers l’ouest, et rencontra, sur les bords d’un affluent du Saubat, une peuplade nègre très- étendue et trèsintelligente, les Berry, sur lesquels il donna en Europe des renseignements tout à fait nouveaux.
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Ces courses solitaires n’étaient pas sans danger. Ainsi, un jour qu’il devait se rendre chez les Bari, le roi de Lyria, jaloux de l’influence de Niguello, disposa cinq cents hommes en embuscade sur le bord d’un étang où Vinco devait faire de l’eau et passer la nuit, selon toute probabilité. Heureusement, après avoir fait sa provision d’eau, notre voyageur passa outre pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Les assassins s’avancèrent, la lance à la main, vers le lieu où ils supposaient que dom Angelo était endormi ; mais quelques précautions qu’ils prissent pour cacher leur marche, ils éveillèrent des pintades qui s’étaient perchées sous les arbres le long desquels ils se glissaient. Le bruit que firent ces oiseaux en s’envolant épouvanta tellement les meurtriers, que, se croyant aux prises avec dom Angelo ou avec son esprit, ils perdirent la tète de frayeur, et, jetant leurs lances au hasard, ils tuèrent six d’entre eux. A leur retour, ils attribuèrent à toute autre cause qu’à une panique la mort de leurs compagnons, et firent un tel récit de leur prétendue bataille, que le roi de Lyria renonça à poursuivre un esprit, un dieu, contre qui ses armes ne pouvaient rien.
Les efforts de Vinco furent d’abord couronnés de succès : par sa patience, sa charité évangélique, par les services de toute nature qu’il rendait aux nègres,
le bon religieux avait fini par captiver leur confiance; au milieu de leurs plus violents emportements, il suffisait de quelques mots de Vinco pour les apaiser. On remarqua une diminution sensible dans le nombre des meurtres et des vengeances pendant son séjour chez les Bari; les Berry lui rendaient une sorte de culte, et chaque matin une main invisible déposait sur le seuil de sa hutte les provisions du iour.
et
La cupidité de quelques hommes interrompit le cours de ces nobles travaux. Jaloux des succès de Brun-Rollet, qu’il devait en partie à l’influence pacifique de Vinco, des négociants de Khartoum se répandirent en calomnies contre le généreux missionnaire. Au moment où il se préparait à une expédition qui devait le conduire jusqu’à l’équateur, il reçut de dom Knoblecher l’invitation pressante de revenir à Khartoum pour faire tomber ces accusations ; il s’empressa d’obéir. Une véritable persécution se déchaîna alors contre lui, activée surtout par un consul sarde qui désirait s’emparer de son journal de voyage; aussi, après s’être justifié sans difficulté vis-à-vis de son supérieur, Angelo Vinco, atteint jusqu’au fond de l'âme , fit de pénibles adieux à Knoblecher, et profita du départ de la première expédition pour retourner au milieu des sauvages, moins cruels pour lui que ses compatriotes. Mais ces dou-
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leurs et les fatigues de l’apostolat l’avaient brisé; peu de mois après il mourut à Mardjou, chez les Bari.
« Sa mort, dit Brun-Rollet , fut pour ce peuple un deuil universel; pendant plus de huit jours, trois à quatre mille personnes vinrent pleurer et sacrifier des bœufs sur sa tombe. Toute discussion s’efface devant la mort ; le respect que témoignaient les sauvages pour la mémoire de dom Angelo fit honte à ses détracteurs ; le Sarde avoua ses torts à dom Knoblecher, et demanda, sur la tombe qu’il avait aidé à creuser, un pardon qu’il était sûr d’obtenir d’un saint. »
Après la mort de Vinco , le provicaire Knoblecher revint, accompagné de quelques religieux du Tyrol, à Gondokoro, et, grâce à la généreuse protection de la famille impériale d’Autriche, grâce à l’appui d’une association fondée en Allemagne pour la propagation de la foi chez les nègres, il put y acquérir un terrain où les religieux construisirent un bâtiment, créèrent un jardin, et se livrèrent ensuite tout entiers à l’ingrate et pénible mission de civiliser les Bari. Le caractère de ces nègres rendait une telle tâche aussi ardue que rebutante : cherchant nuit et jour à voler les religieux, les Bari répondirent à leurs bienfaits par mille déprédations, et la docilité hypocrite qu’ils montraient parfois aux enseignements des missionnaires ne dura jamais plus
longtemps que les tiraillements de leurs estomacs.
Le contact des sauvages avec les commerçants d’ivoire de Khartoum fut encore un obstacle plus grave à l’œuvre des missionnaires : des Européens sans aucune moralité, escortés de troupes de bandits nubiens, descendirent chaque année à Gondokoro, s’installèrent dans le jardin de la mission, répandirent parmi les nègres la plus affreuse corruption, en même temps que, par jalousie ou par antipathie religieuse , ils cherchèrent à mettre les prêtres en suspicion parmi les Bari. Mais ce ne fut pas tout : les violences et les assassinats qui accompagnent la traite des nègres, à laquelle se livraient la plupart de ces trafiquants , sous prétexte de commercer de l’ivoire, soulevèrent les populations noires et leur rendirent les Européens odieux; bientôt la résistance et les réactions commencèrent. En 1855, un négociant sarde, M. Vaudey, venait d’arriver à Vlibo, à une heure au-dessous de la mission de Gondokoro, et se préparait à ouvrir le marché d’ivoire.
La population commençait à affluer autour des caisses de verroteries, déjà mises à terre, lorsque Vaudey entendit quelques coups de fusil du côté du sud , et vit presque aussitôt les noirs sortir en tumulte de leurs cases au bruit sinistre du nougara (tambour de guerre). Voici ce qui était arrivé. Un négociant arabe , Mohammed- Effendi , qui venait du
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Mont-Redjif et descendait le fleuve, s’était arrêté en face de Gondokoro, et, quoique musulman, il avait salué de quelques coups de feu le drapeau autrichien flottant à la corne de la Stella-Matutina, jolie dahabié bleu de ciel montée par dom Knoblecher. Par une maladresse fréquente chez les Arabes , un des matelots avait oublié dans son fusil une balle qui tua roide, sur la berge, un enfant bari. Le père de l’enfant, voyant à côté de lui un domestique de la mission , le regarda comme solidaire du meurtre et le tua d’un coup de lance. Tout ce tumulte fit croire à Vaudey que les Bari attaquaient la mission autrichienne, et, entraîné par un élan chevaleresque, il descendit à terre avec quinze hommes bien armés, et marcha vers la mission en chassant devant lui les nègres à coups de fusil. Surpris et intimidés par la fusillade, ceux-ci reculaient, mais lentement. Parmi eux se trouvait précisément Niguello, qui , ayant fait le voyage de Khartoum, parlait l’arabe, et servait d’intermédiaire avec les blancs. Niguello avait appris aux nègres que le- fusil ne lance pas la mort à jet continu, mais qu’il faut un temps d’arrêt pour recharger l’arme, et pendant le combat ayant entendu un officier de AI. Vaudey s’écrier:
« Houaga, mafïch baroud ! (Maître, il n’y a plus de poudre ! ) »
Il dit à ses amis :
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« Ils n’ont plus de feu pour charger leurs pipes; quand ils auront fait toun une fois encore , tombez dessus à coups de lances. »
Les blancs firent une décharge meurtrière et voulurent battre en retraite ; mais ils furent alors chargés avec furie , et tous égorgés en détail. Un chef de taille colossale , nommé Medi , traversa, Vaudey de sa lance au moment où il se jetait à l’eau. Un homme qui s’était sauvé dans un îlot de roseaux y fut découvert et mis en pièces. L’effendi , cause involontaire de la bagarre , prenait son élan pour plonger dans le fleuve, lorsqu’une flèche vint se planter dans sa nuque , « comme une de ces queues que portaient autrefois chez vous les gens comme il faut, » disait un matelot à M. Lejeàn, voyageur français à qui nous empruntons ces détails. La barque du consul fut sauvée par son neveu, Ambroise Poncet; mais la cargaison fut pillée par les vainqueurs, sous le feu de l’équipage survivant.
Cette catastrophe irrita les vainqueurs et les vaincus j les trafiquants commencèrent dès lors cette série d’attentats odieux qui se prolonge encore au moment où nous écrivons , et les noirs , prenant en horreur tout ce qui porte un visage européen, s’arrachèrent par haine à l’influence civilisatrice et bienfaisante des missionnaires. En présence de cet état de choses , la station de Gondokoro n’était plus
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tenable, et, au mois de janvier 1860, la Stella - Maluüna vint remmener le seul religieux que la mort eût épargné, le courageux Franz Morlang, qui depuis est retourné au milieu des nègres pour reprendre l’œuvre interrompue.
En 1856, le P. Mosgan s’était détaché de la mission de Gondokoro pour fonder une station chez les Kytch , sur la rive gauche du fleuve , près d’un village de pécheurs nommé Ayen, au bord d’un canal qui débouche dans le Nil à quelques minutes de là. Cette station fut appelée la Sainte -Croix. Placée dans une situation saine , à proximité des bois et des sources d’eau vive, elle offrait en outre l’avantage d’être entourée de terres fertiles et abandonnées qui pouvaient au besoin nourrir un nombre considérable de colons. Sachant que la paresse et l’ignorance des nègres seront toujours de graves obstacles à leur éducation religieuse , Mosgan voulut que la mission catholique fût en même temps une école d’agriculture, et pour cela il créa un magnifique jardin , où tous les fruits de l’Europe et de l’Afrique se multiplièrent admirablement. L’arrivée de plusieurs compagnons, le P. Lanz, le P. Kauffmann, facilitèrent son travail; arrachés à leur misère passée par les soins et les conseils des religieux , les noirs leur témoignèrent une grande confiance, et les fruits de la mission commençaient à se faire
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sentir, lorsque la suppression de l’établissement de Gondokoro entraîna celle de la station de Sainte- Croix (1).
Expéditions sur le Saubat et le Bahr-el-Ghazal. — Les Nyam- Nyam. — M. Guillaume Lejean. — Les négriers. — Épisodes de la traite des noirs. — M. Yayssière. — Conclusion.
Deux affluents du Nil- Blanc , le Saubat et le Bahrel-Gazal , ont été depuis quelques années parcourus par les négriers et les chasseurs d’éléphants. A peine visité, près de son embouchure, par l'expédition d’Arnaud, le Saubat fut exploré, en 1854, par un Maltais nommé Andrea Debono, et par Philippe Terranova. Ce cours d’eau important serpente , par mille sinuosités, sous les noms de Telfi, Bahrel-Makada, etc., à travers d’immenses savanes couvertes de hautes herbes , où vagabondent les éléphants , les antilopes et les girafes. Quelques peuplades, se rattachant aux Dinka et aux Schillouks , vivent sur ses bords. Debono et son compagnon, cherchant à atteindre le pays des Berry pour s’y procurer de l’ivoire , s’engagèrent dans un bras du fleuve , et le remontèrent aussi haut que possible ;
(1) Depuis 1861, l’ordre des Franciscains a repris cette mission dangereuse, et plus de trente religieux sont déjà sur les lieux.
mais la sécheresse et une baisse subite des eaux les arrêtèrent , et obligèrent les deux aventuriers à passer de longues semaines au milieu des nègres hostiles , ne pouvant ni avancer ni reculer. Souvent ils furent obligés, de faire usage de leurs armes à feu contre les sauvages , pendant le long hivernage qu’ils subirent sur le Saubat ; cependant ils en profitèrent pour essayer de nouer des relations commerciales avec quelques petits chefs du pays , dont l’avarice et la perfidie sont remarquables. Les détails suivants, tirés du journal de Terranova, montrent que ces négociations n’étaient pas toujours trèsagréables.
« Je partis le 5 mars avec quinze esclaves , raconte Terranova, pour aller trouver le sultan des Schillouks , qui demeurait à environ deux jours de distance dans l’intérieur des terres. Nous n’arrivâmes que le troisième jour. Le sultan me fit aussitôt prévenir qu’il viendrait le lendemain me rendre visite , et m’envoya en même temps cinquante livres de lait doux, autant de lait aigre (boisson extrêmement rafraîchissante), ainsi qu’un grand vase d’un liquide fait de blé fermenté, qui grise comme de l’eau-devie; il m’envoya aussi un autre vase plein de vivres pour mes esclaves.
« Le lendemain matin , j’aperçus beaucoup de nègres en grande agitation, qui travaillaient à l’ar-
rangement d’une route. Je leur fis demander dans quel but ils exécutaient ce travail; on me répondit que c’était là le chemin par où devait passer le sultan. Les noirs étendaient sur le sol de la cendre de fiente de bœufs, puis la recouvraient avec des peaux de bêtes. Beaucoup de personnes sans armes se tenaient assises à droite et à gauche de la route , car devant un grand aucun de ses sujets ne peut se tenir debout. Bientôt je vis venir le sultan avec une suite peu nombreuse; un esclave lui portait un escabeau sur lequel il s’assit devant ma tente , à peu près à huit pas de distance de l’endroit où finissaient les peaux étendues... Mes esclaves prirent alors mon tapis, sur lequel je m’assis près de lui, de telle manière que nous nous regardions en face.
« Le sultan est jeune et bien fait de sa personne : nu comme tous ses sujets, il porte des verroteries qui lui descendent du cou jusqu’à la poitrine et jusqu aux jambes; il a sur la tète un petit bonnet orné de cordons garnis de coquillages et de verroteries; pour que ce bonnet ne tourne pas, il est fixé sous le menton par une garniture de petites coquilles ; une touffe de plumes noires d’autruche en orne le sommet. Je m’étais étendu sur mon tapis en regardant le sultan ; un de mes esclaves m’apporta une pipe, un autre me donna une bouteille de rhum.
l’afrique INCONNUE.
« Le sultan était assis dans une singulière position : quatre personnes l’entouraient, chacune tenant un pied de l’escabeau. Il y en avait deux autres devant lui, et le sultan posait un pied sur la jambe de l’une, et l’autre pied sur celle de 1 autre. Enfin deux autres personnes se tenaient, 1 une à droite et l’autre à gauche, pour recevoir les crachats du prince, avec lesquels elles se frottaient la tète en guise de pommade; et si par hasard elles manquaient de les saisir au vol, le prince leur crachait au visage.
« Le second jour de mon arrivée, le sultan vint me faire une visite et m’apporter une dent d’éléphant, du poids de cent cinq rottoli (1); en revanche , je lui donnai des verroteries , un petit bonnet dans le genre des bonnets de polichinelle, tout garni de perles de verre , et deux clochettes pareilles à celles qu’on met aux agneaux , mais recouvertes de manière à ce qu’on ne pût les voir. Le sultan ne comprenait pas où étaient les clochettes ; il tournait et retournait l’objet sans pouvoir les découvrir, jusqu’à ce que je lui fis dire par le drogman qu’elles étaient cachées à l’intérieur.
« Je joignis à ces cadeaux un petit miroir, et
(I) Environ 45 kilogrammes.
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quand je lui fis regarder dans la glace sa face noire , il crut qu’une autre personne était cachée derrière, et se pencha pour la chercher; mais il ne vit personne. Alors il me regarda fixement , et me fit dire qu'il désirait avoir l’explication de ce phénomène nouveau pour lui. Je la lui donnai ; il se regarda de nouveau , et se convainquit de la vérité en faisant se mirer les personnes de sa suite. Je lui donnai encore une chemise de toile d’Égypte, telle que les femmes égyptiennes l’emploient pour se faire des mantilles : cette chemise avait des manches larges ; elle tombait jusqu’aux genoux, et je l’avais garnie, sur la poitrine, de verroteries et de petites sonnettes.
« Mais, lorsque je fis demander par l’interprète à ce sultan malpropre , si content de mes présents , qu’il me fit donner du bois pour construire des cabanes, jamais il ne consentit à m’accorder ma demande. »
L’expédition de Debono et de Terranova sur le Saubat ne fut qu’un épisode de ces campagnes aventurières que les négociants de Khartoum poussent chaque année dans le bassin du fleuve Blanc et du Bhar-el-Ghazal. Ce dernier, qui vient du sud-ouest, a été particulièrement le théâtre des courses d’un grand nombre de commerçants , qui ont fondé sur ses bords des établissements per-
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manents. Ce fut en exploitant les rives du Bahrel-Ghazal qu’on apprit à connaître un peu les Nyam-Nyam, race nègre singulière, sur laquelle les marchands d’esclaves du Darfour débitaient depuis longtemps les contes les plus ridicules. D’après eux, non - seulement les Nyam-Nyam sont anthropophages , mais ils sont doués par la nature d’une queue véritable. Seulement on différait d’opinion sur la nature de cette queue. Suivant les uns , elle s’épanouissait en éventail ; d’après les autres , elle formait un prolongement rigide de la colonne vertébrale, variable en longueur d’uu palme à deux pieds , de façon que ces pauvres gens étaient obligés , pour s’asseoir , de creuser un trou dans le sable , ou de porter constamment un petit banc percé d’une ouverture , pour y loger cet organe incommode.
Enfin , un coup d’œil d’un voyageur sérieux est venu dissiper ce prestige : M. Lejean, voyageur français mis en relation, en Khartoum, avec les trafiquants d’ivoire, apprit par eux que les Nyam- Bari et les Nyam-Nyam portent, en guise de ceinture, un ouvrage en cuir délicatement travaillé qui , passant entre les jambes , se relève derrière elles et s’ouvre en éventail à la hauteur des reins; il réussit même à se procurer un exemplaire de ce singulier appareil , et mit fin par là à toutes les
légendes qui couraient sur la queue des Nyam- Nyam.
Le voyageur que nous venons de nommer , M. Guillaume Lejean, est un des derniers qui aient exploré le haut Nil. Chargé par l’empereur Napoléon III d’une mission dans le Soudan, il aborda à Souakim, sur la côte de la mer Rouge, en 1860; de là, passant par Kassala et Guedaref, il arriva à Khartoum , où il se trouva en face de graves difficultés. En effet, les trafiquants d’ivoire et les négriers du fleuve Blanc avaient tant volé , tant pillé , tant massacré depuis quelques années , que la fureur des noirs s’était enfin traduite par des représailles sanglantes, et que les expéditions commerciales ne marchaient plus qu’avec de véritables armées. Suspect à tous les négociants à cause de sa résolution bien arrêtée de ne pas prêter l’appui de son silence à ces abominables brigandages , le voyageur ne put se joindre à aucune des expéditions commerciales qui partaient pour le sud au mois de novembre, et, rassemblant à ses frais une escorte de vingt hommes, il se jeta, dévoré par la fièvre, dans une barque équipée par lui , et partit intrépidement pour l’inconnu.
Mais l’espèce de fatalité qui semble s’attacher à toutes les entreprises ayant pour objet les sources du Nil , se vérifia malheureusement trop tôt pour
lui. Arrivé à Gondokoro , il trouva le pays tellement soulevé par les barbaries des négriers, que sa petite escorte refusa d’avancer. Alors , redescendant le Nil -Blanc, il s’engagea courageusement dans le Bahr-el-Ghazal, qu’il réussit à explorer presque jusqu’à sa source , dans une pirogue de sauvage. On lui doit la connaissance complète de ce fleuve; mais M. Lejean n’a pas rendu un service moindre à l’humanité qu’à la science géographique, en dénonçant hautement les attentats qui se commettaient et se commettent encore impunément contre les malheureux nègres.
Déjà Brun-Bollet, en terminant son livre sur le Nil-Blanc, protestait contre les traitements odieux que certains trafiquants de Khartoum , Européens , Arabes ou Égyptiens , faisaient subir aux peuplades noires avec lesquelles ils nouaient des relations commerciales. Pour bon nombre d’entre eux , le trafic de l’ivoire et de la gomme ne fut plus bientôt qu’un voile destiné à cacher le trafic des esclaves.
Un moment ralenti par un édit du vice-roi d’Égypte, ce trafic reprit bientôt une nouvelle extension lorsque , les éléphants étant devenus rares , il fallut recourir à d’autres moyens pour couvrir les dépenses que nécessite le commerce de l’ivoire.
On recommença donc, en 1856, à voler aux nègres leurs troupeaux, leur seule richesse; à h s
l’afrique inconnue.
massacrer, sans raison et souvent sans prétexte; à enlever comme esclaves les hommes faits , les femmes et les enfants, pour les vendre à Khartoum ou dans les entrepôts distribués le long du fleuve. Rien de plus révoltant que les détails donnés par M. Lejean et par M. Hartmann, de Berlin, sur la conduite des trafiquants de Khartoum.
Placés, en effet, sur l’extrême limite de la civilisation et de la barbarie, ces hommes, pour la plupart aventuriers sans croyance et sans honneur, se trouvent lancés, n’ayant d’autre frein que leur conscience pervertie, dans un champ libre où le gain devient leur seul mobile, la perfidie et la force leurs seules armes; toutes les passions cupides, immondes ou féroces, que la loi des sociétés policées a longtemps comprimées , éclatent alors sans entraves, excitées encore par les ardeurs du climat et l’assurance de l’impunité. Quel respect des contrats , de la parole donnée , de la dignité des hommes, attendre de cette lie aventurière? Lorsque les bénéfices d’un commerce loyal ne répondent pas à leur avidité, ils se jettent sur ces troupeaux de nègres sans défiance, tuent les uns, enlèvent les autres, les vendent dans d’affreux entrepôts de marchandise humaine , d’où ils s’en vont , traînés par milliers dans les déserts sans fin , et semant de leurs cadavres les routes impitoyables de l’Afrique ,
l’afrique inconnue.
apporter aux mahométans ce contingent d’esclaves que les pauvres nègres leur paient depuis si longtemps.
Ainsi s’est développé sur le haut Nil ce commerce flétrissant, s’étendant chaque jour comme un réseau lugubre, tarissant les sources de la prospérité commerciale du Soudan, et finissant par fermer, peut-être pour toujours, le Nil aux entreprises pacifiques de la religion et de la science. D’ailleurs les barbaries qui partout accompagnent la traite , n ont été surpassées peut-être nulle part par celles qui ensanglantent chaque année le fleuve Blanc.
« J’avais remarqué chez un de mes bons amis de Khartoum , raconte M. Lejean , une petite fille de la tribu des Dinka, de sept a huit ans , qui attirait les yeux par une certaine gentillesse timide et triste qui n’est pas rare dans sa race. Elle avait aussi sa petite histoire à raconter, et j’écris presque sous sa dictée : « Je suis du village de Fatouar, auprès de la grande eau , dans la tribu de Faouër. Mon père n’était pas au Tokoul lorsque les blancs vinrent et prirent ma mère, moi et mon petit frère, qui tétait encore, et ils nous poussèrent dans leur barque , qui partit aussitôt. Mon petit frère était malade et criait , ce qui gênait les blancs : ils menacèrent ma mère, et lui ordonnèrent de le faire taire. Mamma fit ce qu’elle put; mais comme
le petit criait toujours, un homme se leva avec son fusil, tua ma mère, et les jeta tous deux à l’eau. »
Les populations soudaniennes n'ont pas non plus oublié certains héros de la chasse aux noirs , un Français, par exemple, de famille honorable, qui s’était acquis là -bas une triste célébrité. Une fois arrivé à Khartoum, X... avait pris le Bahr-el- Ghazal pour base de ses opérations , et son premier soin fut d’organiser une armée afin de maîtriser les tribus , fort divisées entre elles , qui occupent ce pays. Pour cela, il s’entoura de soldats rabbarms, dont il se fit des complices aveugles au moyen de salaires exorbitants. Ces hommes, qu’on appelait à Khartoum « les brigands à ceintures de soie » , étaient partout cités pour leur insolence et leur férocité. L’intérêt les attachait à leur chef, qui avait trouvé le secret de prélever sur les tribus l’or qui alimentait ses orgies , et les hautes paies de ses hommes. Son procédé était simple : il tombait sur une tribu, enlevait tous les troupeaux, et lorsque les noirs venaient, terrifiés, redemander leur bétail , il ne le rendait qu’en échange de tout l’ivoire amassé dans la tribu.
Un Italien qui avait fait le commerce de l’ivoire chez les Rêks racontait a Guillaume Lejean un souvenir personnel des campagnes de ce sinistre per-
sonnage: « J'avais formé le projet, disait-il, de marcher dans une direction ou Ton m’avait signalé de l’ivoire; mais le pays était agité, je n avais que trente hommes : impossible , avec si peu de monde* de m’éloigner des établissements. J’appris tout à point que X... se mettait en marche dans le même sens, et je me dis : Partout où il aura passé il ne sera pas resté un nègre vivant ; je serai donc bien sûr, en le suivant à un jour ou deux de distance , de ne pas être inquiété par les indigènes. Et je me mis en route, précédé par les deux cents hommes de X...
« Le premier jour, vers midi, je vis au-dessus des arbres une multitude de vautours et d’autres oiseaux volant et tourbillonnant autour d’un point que je ne distinguais pas encore. Il y a là de l’ouvrage de X..., me dis-je en hâtant le pas; et quelques minutes après j’entrais dans un village dinka. Je ne m’étais pas trompé : il n’y avait pas dans le village un seul être vivant, mais des cadavres partout, et au seuil des huttes, dans des flaques de sang, des enfants égorgés sur le sein de leurs mères massacrées. Un autre jour il prépare une expédition secrète contre une tribu voisine : on lui amène deux nègres saisis dans un village des environs ; ils ne veulent ou ne peuvent expliquer leur présence. « Ce sont des espions, dit le maître, qu’on les
« pende ! » Et il les abandonne à ses Nubiens. Les deux malheureux ont les oreilles et les poignets coupés ; ils sont pendus à un arbre , et leurs cadavres, encore chauds, sont souillés par la plus dégoûtante des orgies. »
Le témoin qui racontait ces faits à M. Lejean lui faisait observer que les environs de l’établissement de X... offraient, sur une surface de quelques milles, plus de nègres mutilés, privés d’une oreille, d’un œil, d'une main, que tout le reste des villages du fleuve Blanc. « Ils portent la marque de X..., » ajoutait- il.
La mort de cet homme fut digne de sa vie. Chaque année il venait à Khartoum dépenser dans des orgies l’or amassé par ces moyens honorables ; l’opinion publique lui était fort indulgente. Dans une de ces orgies il tira trois balles d’un revolver sur un de ses soldats, sans le tuer sur le coup. Livré aux juges de Khartoum , il réussit à échapper au châtiment de son crime; mais,. pour étouffer les sombres remords qui l’agitaient, il se plongea plus que jamais dans une ivrognerie dégradante, prit la fièvre, et mourut subitement, en 1860. La mission catholique, lui ayant refusé la sépulture religieuse, vit toute la colonie se soulever contre elle; et un enterrement magnifique fut décerné à ce monstre par ses complices.
En revanche, on est heureux de voir quelques hommes dignes du nom de Français soutenir, au milieu de ces exemples honteux, l’honneur de la patrie. Tel était Alexandre Yayssière, ancien officier de hussards, devenu naturaliste et chasseur d’ivoire à Khartoum. « Sa petite taille, qui le faisait nommer familièrement le rat , dit M. Lejean, contrastait avec une âme énergique, chevaleresque et passionnée. Accoutumé par ses antécédents à suivre et à imposer une discipline militaire, il avait plié les quatre-vingts hommes qu’il commandait, et qui étaient cités dans tous les établissements pour leur bonne tenue. Il faisait loyalement le commerce de l’ivoire, et ne perdait aucune occasion d’exprimer énergiquement le mépris que lui inspiraient . les négriers. Yayssière ne se bornait pas à une opposition verbale ou écrite ; les négriers savaient par expérience qu’il n’était pas prudent de venir exercer dans son rayon.
A la suite d’une journée passée dans la savane, il était rentré un soir à son poste d’Akorber, chez les Toutch, quand il trouva le village en deuil, et apprit qu’un négrier égyptien avait passé par là, razzié la bourgade en l’absence des hommes qui étaient partis pour la pèche, et enlevé vingt et un enfants ; après quoi il s’était remis en route en descendant le fleuve. Yayssière eut vite pris son parti.
Il savait qu’au- dessous d’Akorber le Nil dessine à peu près les mêmes circuits que la Seine entre Paris et Meulan, que les barques arabes ne vont jamais très- vite, et qu’il avait toute chance de rattraper son négrier à une heure de là. Avec un peloton de ses hommes, et suivi des nègres ses protégés, il se mit en route et joignit l’Ëgyptien au premier mechera (1) venu. Il faisait nuit noire : Yayssière le héla et lui réclama les captifs. Dénégation du brigand, qui affirma n’en avoir aucun à bord.
« C’est ce que je vais vérifier, » dit Vayssière ; et, le revolver au poing, il monta seul à bord de la barque, sans s’effrayer des mines suspectes qui l’entouraient.
Le pont et les cabines, bien explorés, étaient parfaitement en règle. Le visiteur ne se tint pas pour battu, et, s’adressant aux mères des captifs qui bordaient la rive, il leur commanda d’appeler leurs enfants à haute voix. Une mère appela sa fdle : celle-ci répondit du faux pont du négrier.
« Tu vas mettre à terre tous les enfants que tu as cachés là-dessous, dit le Français au flibustier, et s’il en manque un seul , mes tireurs , qui sont là sur la berge, ne te manqueront pas. » L’homme, effrayé, obéit, et qüand Vayssière se fut assuré
(1) Anse de débarquement.
l’afrique inconnue.
que pas un enfant ne manquait à l’appel , il entra à Akorber, escorté des plus bruyantes bénédictions.
La mort devait interrompre cette carrière remplie par tant d’actes courageux. En mai 1861 , après une laborieuse campagne chez les Djours, Vayssière revenait à Khartoum , lorsqu’il fut saisi , à la hauteur des îles des Schillouks, d’une maladie qui le tua en quelques heures.
D’un autre côté, les missionnaires catholiques du haut Nil, voyant leurs ouailles décimées jusque dans leurs églises, ont fait parvenir en Europe d’énergiques réclamations. Le P. Beltrame eut un jour le bonheur d’arracher neuf prisonnières à la rapacité d’un négrier; mais de pareils actes, dont le récit console au milieu de tant d’atrocités, ne firent qu’irriter davantage les prétendus civilisateurs de l’Afrique , et valurent aux missionnaires toutes sortes d’injures et de calomnies, tant en Égypte qu’en Angleterre, en France et en Allemagne. Quant aux agents du gouvernement égyptien, leur complicité est trop bien établie dans les faits douloureux dont nous n’avons indiqué qu’une petite partie , l’esclavage est trop essentiellement lié aux conditions que le mahométisme a faites à ses adhérents en Afrique, pour que l’on puisse espérer que de là parte le remède énergique et nécessaire qui tarira dans sa source un commerce infâme, et
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mettra un terme à des horreurs qui dégradent l’humanité. Pour élever hâtivement des fortunes sans consistance, pour établir un crédit si fictif que l’intérêt de l’argent était en octobre 1860, sur la place de Khartoum, de 36 pour 100, on a fermé le fleuve Blanc au commerce pacifique, on a détruit ou déplacé les tribus, dépeuplé des cantons fertiles, dépravé des populations civilisables, jeté depuis dix ans soixante mille nègres sur tous les marchés musulmans, tué par la balle ou par la faim de cent à cent cinquante mille malheureux. Quel résultat pour tant de crimes !
Ces choses se passent tous les jours en face du ciel, à portée de nos flottes et de nos canons, sur une terre ou flottent les drapeaux de trois nations chrétiennes. Tandis que l’Europe s’abandonne trop souvent à de misérables intrigues, que des flots de sang sont versés pour quelques lambeaux de territoire ou pour des entreprises révolutionnaires, il y a là , à quelques pas de nous , des peuplades entières qui succombent sous les attaques féroces de bandits, et qui sont, non pas opprimées, mais anéanties. Il n’est pas possible que de pareils attentats, si longtemps et si impunément prolongés, ne pèsent pas quelque jour sur les destinées de l’Europe, indifférente ou complice. Elle répondra devant Dieu des actes de ces Européens qui la désho-
l’afrique inconnue.
norent, et de ces musulmans qui la bravent. Au jour de la justice suprême, elle verra se lever le spectre accusateur de ces nations malheureuses, que Dieu nous avait confiées pour les aimer, les élever dans la douce lumière de l’Évangile à la vraie civilisation, et que nous avons misérablement laissé opprimer, vendre, mitrailler et avilir !