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EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DES SOURCES DU NIL -BLANC

Importance de la question des sources du Nil.— Le fleuve Blanc. — Khartoum. — Expéditions égyptiennes. — Brun-Rollet. — Trafiquants et missionnaires.

La question des sources du Nil , qui a eu depuis vingt siècles le privilège d’intéresser toutes les nations civilisées, n’a jamais été plus discutée que depuis une trentaine d’années. Déjà posé par Hérodote , éclairé d’une lueur vague par les renseignements de Ptolémée, l’expédition des centurions envoyée par César, et les géographes arabes et portugais, ce problème étrange n’a cessé de déjouer les efforts des hommes, et de grandir en importance à travers les siècles. Ces entreprises avortées, ces victimes généreuses tombées avant d’atteindre le but n’ont point découragé la curiosité humaine, et n’ont fait que mettre en lumière les intérêts grandioses qui se rattachent à cette question scientifique, et qu’irriter l’ardeur aventureuse de nouveaux voya-

geurs, à tel point que d’ici à peu d’années on peut espérer la solution définitive.

En effet, le Nil, ce fleuve gigantesque, est la vraie route de la civilisation vers toute une immense portion de l’Afrique centrale. C’est par la route du Nil que les missions catholiques ont été portées presque jusqu’à l’équateur; c’est par elle que nous avons pu connaître des peuples nouveaux , dont les mœurs , les types, l’industrie, nous offrent un égal intérêt, avec une nature splendide , prête à ouvrir ses trésors à l’activité européenne. Depuis trente ans que les tentatives se renouvellent pour atteindre la région des sources, on a vu le réseau des affluents du Nil s’épanouir en éventail dans toutes les directions à travers l’Afrique tropicale : les uns descendent de la haute Éthiopie, d’autres sillonnent les pays au sud du Darfour ; le fleuve lui-même pousse au loin vers le midi. Ce sont autant de canaux par lesquels le commerce des échanges commence à circuler :

1 ivoire, la gomme, les produits variés des tropiques affluent vers le Soudan et l’Égypte ; chaque pas dans la découverte du fleuve a été marqué par un progrès dans les relations commerciales, qui, bien dirigées, seraient précieuses pour l’avenir de ces peuples déshérités. Et si, comme le pense Speke, le Nil s’alimente à sa source des eaux des grands lacs autour desquels affluent toutes les richesses tropicales , le

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coton, l’indigo, la canne à sucre, le café, le tabac , les immenses troupeaux de bœufs , on prévoit sans peine l’avenir qui se prépare encore pour la navigation du fleuve célèbre.

Le Nil se forme , comme tout le monde le sait , de deux grands courants qui se réunissent par 15° 30’ de latitude nord. Le bras oriental, le Nil -Bleu, ou Baht-el-Arreek , est le mieux connu ; il descend des hauteurs de l’Abyssinie , et roule , par une suite de cataractes , vers les plaines du Soudan oriental , où il rencontre le courant sud , le Nil - Blanc , ou Bahr-el-Abiad , dont l’Europe ne connut guère que le nom jusque vers 1840.

On n’a plus aujourd’hui à déterminer les sources du fleuve Bleu ; le fameux Bruce les visita et les décrivit en 1770, et chercha même à s’approprier l’honneur de les avoir reconnues le premier, en traitant de «vils fanatiques» et «d’imposteurs» deux religieux portugais , PaSfc et Lobo , qui en avaient laissé des descriptions fort exactes ; il alla jusqu’à falsifier leurs textes, et altérer le tracé véritable du fleuve, pour enlever à ces religieux l’honneur de leur découverte. Mais aujourd’hui, grâce aux savantes recherches du docteur Beke, compatriote de Bruce, la science a prononcé son arrêt en faveur de Paëz, et les accusations de Bruce sont retombées sur lui.

Presque au confluent du fleuve Blanc et du fleuve

Bleu, dans l’angle qu’ils forment en se réunissant, s’élève aujourd’hui la ville de Khartoum , capitale du Soudan égyptien , depuis la conquête de ce territoire par Méhémet-Ali, en 1820. Au-dessous du confluent , le Nil s’étale en une nappe immense qui réfléchit le bleu pur du ciel africain et les beaux mimosas de ses rivages, entre lesquels les bœufs des paysans soudaniens, ou parfois de légers troupeaux d’antilopes, viennent se désaltérer dans le fleuve.

Khartoum n’est pas une ville fortifiée : vue du fleuve , elle découpe sur le ciel bleu une longue rangée de masures blanches et carrées, que surmontent les profils plus hardis du divan, de la chapelle catholique et de la prison. L’admirable situation de Khartoum en a fait l’entrepôt du commerce du Soudan oriental : assise sur les deux Nils, elle reçoit du fleuve Bleu les produits du Sennaar et de l’Abyssinie ; les caravanes de Kassala et de Souakim Vy croisent avec celles du Kordofan , tandis que le fleuve Blanc y porte les produits de l'Afrique équatoriale. Le rivage, sur une étendue de plus de quatre kilomètres, est animé par les chantiers des barques de commerce , et le port lui-même , aux époques favorables, prend de l’activité : les grandes dahabiés(i) à voile blanche triangulaire déversent sur la plage

(1) Bateaux pour de longues expéditions.

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les dents d’éléphant et d’hippopotame, les cornes de rhinocéros, la gomme, le coton, la poudre d’or, le séné, les bois précieux, les plumes d'autruche, les peaux de bœuf , le dourrah, et enfin les malheureux noirs arrachés aux rivages du haut Nil. La population la plus variée de couleurs et de types circule du port au bazar, à travers les places et les rues irrégulières de la cité : l’Européen bronzé par le soleil des tropiques y coudoie le Turc replet , arrogant et paresseux ; l’Arabe du Hedjaz ou du Kordofan, brun ou noir, aux traits mâles, à la physionomie accentuée, et le pèlerin du Bornou, couvert du manteau blanc, s’y rencontrent avec les nègres purs , le Dinka à là haute taille, les Ferlyt aux dents limées en pointe, avec les jeunes et gracieuses esclaves de l’Abyssinie , dont on remarque le type délicat et le teint olivâtre. La variété et la bizarrerie du costume complètent l’aspect singulier de la ville , qui se termine , dans la direction du fleuve Bleu , par de magnifiques jardins dont les ombrages sont doublement délicieux sous ce climat brûlant , et qui abondent en fruits exquis , raisins , figues, bananes, limons, fruits à crème, tandis que les îlots verts du fleuve se couvrent de melons et de pastèques.

Malheureusement, placée aux confins de la civilisation et de la barbarie, la ville de Khartoum s’est, comme toujours, peuplée de gens d’aventures, Eu-

ropéens ou Égyptiens, dont la conduite déplorable n’est pas faite pour concilier aux blancs Pestime et l’affection des sauvages. Les voyageurs qui les ont vus de près font un triste portrait de ces commerçants sans loyauté, de ces aventuriers sans mœurs, sans foi , sans respect pour eux-mêmes, ni pour les malheureux qu’ils rançonnent.

C’est à Khartoum qüe se sont organisées les expéditions sur le Nil-Blanc, dont la première fut envoyée par le vieux roi Méhémet-Ali , et partit pour le Sud le 16 novembre 1839. Elle se composait de quatre cents hommes de l’armée égyptienne cantonnée dans le Sennaar, sous le commandement de Selim-Bimbachi , et montait cinq grandes dahabiés venues d’Égypte, trois autres tirées du Nil-Bleu, et quinze canots chargés de munitions. Un seul Européen , M. Thibaut, s’y était adjoint ; aussi la science géographique ne tira que peu de profit de cette coûteuse entreprise. Partie en pleine sécheresse , et entravée par un matériel énorme, l’expédition dut rebrousser chemin avant d’avoir atteint le 6e degré de latitude; mais elle suffit pour donner une idée générale de la direction du fleuve et des régions qu’il arrose. Selim nous apprit qu’il avait traversé un pays faiblement accidenté, tantôt ombragé de forêts magnifiques , tantôt s’affaissant en des plaines immenses, marécageuses, couvertes de roseaux et

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de hautes herbes; que, sur tout le parcours du fleuve, ses rivages étaient animés par les hameaux de diverses peuplades nègres , les unes avides , fourbes et belliqueuses, comme les Schillouks et les Nouers; les autres paisibles et bienveillantes, toujours prêtes à offrir aux étrangers le lait et le beurre de leurs immenses treupeaux.

Cette expédition turque fut d’ailleurs souillée par d’indignes cruautés, capables de dégoûter les nègres de toute relation nouvelle avec les blancs : habitués à mépriser les noirs comme des êtres inférieurs, les Égyptiens saisirent tous les prétextes pour les vexer, les voler et les mitrailler.

« Le 6 janvier, raconte M. Thibaut , fut un jour de deuil pour ces contrées. Des présents en viande nous avaient été apportés dès le matin , et les gens nous suivaient de loin. Quelques-uns dansaient, d’autres avaient des flèches et des lances. Notre drogman assura que ces gens avaient de mauvaises intentions : ce fut le signal d’un massacre. Un sousoflicier, accompagné de trente hommes, ordonna le feu contre ces malheureux, dont un tomba. Les autres prirent la fuite. Des villages se montraient à quelque distance, l’éloignement n’était pas assez grand pour ne pas s’y porter. Beaucoup d’indigènes tombèrent encore. Un lac, où ces malheureux se jetaient, fut rempli de cadavres; les nôtres revinrent glorieux...

« Le 5 février, le drogman , sorti avec son fusil , vit un homme d’un village voisin qui , accompagné de ses deux fils , de dix à douze ans , voulait éviter l’approche de nos barques. Le soldat l’appela. Celuici continuait sa route ; le soldat pressa le pas , le rejoignit, fusilla le père , s’empara des enfants avec un autre soldat, et les conduisit à la barque. C’étaient desNouers d’une figure intéressante; quelques larmes coulaient de leurs yeux.

« Le 22, on vit au loin un homme et deux femmes qui faisaient route , portant des provisions sur la tête. Les soldats n’attendaient que l’ordre d’aller à la chasse : il fut donné. Quelques-uns rejoignirent les malheureux fugitifs ; l’homme fut tué , les deux femmes furent conduites à la barque. . . ; elles faisaient pitié... »

Après cette première expédition, une nouvelle fut décidée pour résoudre décidément la question des sources du Nil. Selim commandait encore; mais plusieurs Européens , entre autres MM. d’Arnaud , Sabatier, Werne, faisaient partie du personnel, et c’est à eux qu’on doit les renseignements précieux publiés à la suite de ce nouveau voyage, qui eut une si grande influence sur le commerce du fleuve Blanc.

Partie de Khartoum le 23 novembre 4840 avec onze grands bateaux , l’expédition remonta le Nil- Blanc sur une étendue de deux cent trente myria-

mètres, laissant derrière elle les sinuosités marécageuses déjà reconnues par Selim, et atteignit le pays de Bar, des Chirs et des Bari, jusqu’au 5-e degré de latitude nord. Ici les rives commencent à s’élever, et le paysage change : d’admirables forêts se pressent au bord du fleuve ; çà et là le sol s’accidente , et présente un panorama délicieux de bois , de prairies vertes et de collines basses, où se groupent de jolis villages, à l’ombre des énormes baobabs. Les voyageurs y rencontrèrent des nègres plus belliqueux , qui pourtant , malgré leur nombre et leurs armes redoutables, accueillirent les étrangers avec bienveillance et leur offrirent de l’ivoire , de la viande , du dourrali et du java (bière enivrante). D’une taille et d’une vigueur colossales , les Bari ne couvrent d’aucun vêtement leurs corps athlétiques, frottés d’ocre rouge et garnis d’anneaux d’ivoire ou de fer. Seul leur chef Laccono portait une vieille chemise de coton bleu, indice remarquable de relations lointaines, à travers les montagnes de l’Est, avec les marchands arabes de la côte de Zanguebar. Annoncé par les cris de ses sujets et les sons rauques du tamtam et de la corne d’antilope, le prince apparut aux étrangers dans ce costume, agitant en mesure sa tête ornée d’un pompon de plumes d’autruche , et dansant avec énergie , ainsi que la foule sauvage et hurlante qui l'entourait. 11 descendit sans crainte

dans la barque des officiers turcs, leur prit la main, leur mordit le bout de l’index en signe d’honneur, puis il leur exprima sa satisfaction , et l’espoir qu’il avait d’obtenir d’eux de riches présents. On offrit à cette majesté sans vergogne des étoffes rouges, des perles de verre de diverses couleurs , et une cloche dont les vibrations la charmèrent extraordinairement; puis, après avoir mangé quelques dattes, elle se retira... en emportant le tapis sur lequel on l’avait fait asseoir.

Les voyageurs eussent vivement désiré suivre le fleuve mystérieux à travers les montagnes qui fermaient l’horizon vers le sud; mais, arrivés à une île nommée Tchanker, ils trouvèrent des blocs granitiques qui obstruaient son cours, et qui les obligèrent à retourner vers Khartoum sans avoir encore atteint leur but.

L’expédition courageuse de MM. Antoine et Arnaud d’Abbadie au sud de l’Abyssinie , en 1846, apporta de nouvelles lumières dans cette question si obscure ; et depuis lors nous avons acquis par d’autres voies une connaissance plus complète du bassin du Nil- Blanc, sans pouvoir cependant fixer la position de ses sources. Les grandes expéditions égyptiennes, en montrant avec quelle facilité l’on pouvait se transporter au cœur de ces peuplades naïves et ignorantes , de ces régions inconnues si riches en pro-

duits et en animaux des tropiques, enflammèrent le zèle des apôtres chrétiens, l’avidité des marchands , le courage des chasseurs et des aventuriers, et devinrent le point de départ d’une série ininterrompue d’entreprises religieuses ou commerciales.

Parmi les trafiquants que le commerce de l’ivoire poussa d’abord dans ces parages , le Savoisien Brun- Rollet est un de ceux qui nous ont le plus vite et le mieux fait connaître le pays. Né à Saint-Jean-de- Maurienne , Brun-Rollet, que les hasards de sa destinée avaient conduit au Soudan, fut frappé des résultats que l’on pouvait tirer de ces expéditions. Il équipa quelques barques, renversa à force de ténacité les obstacles que lui opposèrent les gouverneurs turcs , désireux de conserver le monopole du commerce du Nil, et commença cette vie d’aventures qu’il a racontées, avec des couleurs parfois heureuses, dans son livre sur le Nil -Blanc; tantôt remontant le fleuve dans sa dahabié bien armée, à travers les attaques des voleurs schillouks ou des maraudeurs bakkara; tantôt abordant sur les rives ombragées du fleuve , pour offrir aux noirs des colliers, du tabac, des étoffes, et recevoir en échange l’ivoire, la gomme et les courbachs ( lanières en peau d’hippopotame) au milieu des festins et des danses; tantôt poussant des pointes hardies à travers les roseaux et les nénuphars du lac Nô, pour décou-

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vrir l’embouchure d’une rivière inexplorée; protégeant, grâce à ses armes à feu , les familles nègres inoffensives contre les pillards arabes; fondant çà et là, sur la lisière des bois, des établissements prospères, et pénétrant dans la vie intime et les mœurs du sauvage pour recueillir d’utiles renseignemenls sur le haut fleuve.

Vers la même époque (1849), la mission catholique fondée à Kartoum par le P. Rillo, et placée, depuis sa mort, sous la direction de D. Ign. Knoblecher, résolut de créer une succursale sous le 5e degré, afin d’évangéliser directement les peuplades nègres. Aidé parRollet et soutenu par l’Autriche, Knoblecher, accompagné de deux autres missionnaires, A. Vineo et Em. Pedemonte, atteignit Gondokoro, dernière station commerciale du Nil -Rlanc vers le sud, et tenta même de remonter plus haut.

Le 16 janvier 1850, ce hardi voyageur avait atteint le pic de Lowek , qui s’élève dans une île du fleuve, comme une pyramide boisée, et du sommet de ce pic il vit au loin le Nil, tantôt se brisant en cataractes sur des rochers granitiques, tantôt serpentant comme un ruban bleu à travers les forêts tropicales et les huttes coniques de nègres, disparaître enfin à l’horizon dans les replis d’un amphithéâtre de montagnes.

Les courses évangéliques des religieux à travers les

peuplades sauvages des environs, la fondation d’une nouvelle mission à la Sainte-Croix, sous le 7e degré , chez les Kytch , ne contribuèrent pas moins que les expéditions des chasseurs d’ivoire à accroître nos connaissances sur ces pays reculés ; malheureusement la mort n’à pas épargné ces apôtres de l’Afrique.

Nous allons essayer maintenant , en puisant dans les récits des missionnaires et des voyageurs, de saisir les principaux traits de la géographie physique du Nil, la physionomie de ses rives, et les mœurs des peuples qui les habitent.

Les Schillouks. — Le lac Nô et les Nouers. — Le pays des Kytch. — Végétation et règne animal. — Les hippopotames. — Chasse à l’éléphant. — Mœurs et coutumes des Dinka. — Les serpents.

Au-dessus de Kàrtoum , et sur un parcours de plus de huit cents kilomètres, le Nil-Blanc coule du nord au sud. Roulant ses eaux troubles et paisibles sur une largeur de plusieurs kilomètres, il embrasse une multitude d’îles, la plupart submergées pendant l’inondation périodique. Iles et rivages sont couverts d’une splendide végétation, de magnifiques forêts tropicales, où courent de branche en branche mille lianes chargées de fleurs éclatantes, où se

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jouent des armées de singes, d’oiseaux et de bêtes sauvages. Ces lies, ainsi que la rive gauche du fleuve, sont le repaire favori des Arabes fugitifs du Soudan, et surtout des Schillouks , nègres pillards, astucieux et cruels, qui se livrent, sur des pirogues rapides comme des flèches, à de fréquentes agressions, soit contre les voyageurs, soit contre les tribus voisines, et en particulier contre les Arabes paisibles de la rive gauche, auxquels ils enlèvent souvent des troupeaux tout entiers. Pour cela ils épient les Arabes, et tâchent de découvrir l’endroit où ces derniers font boire leurs troupeaux. Une fois qu’ils Font trouvé, ils se réunissent en flottilles de trente à quarante pirogues , qu’ils font glisser pendant la nuit le long de la rive opposée afin de n’ètre pas aperçus. Parvenus à l’endroit désigné, ils cachent leurs embarcations dans des anses ou dans les longues herbes qui bordent les îles , et s’y tiennent immobiles et silencieux jusqu’au moment où les bestiaux, pressés par la soif, se précipitent dans le fleuve. Alors, si l’escorte qui conduit les troupeaux est peu nombreuse, les Schillouks lancent leurs pirogues, qui se trouvent en un instant au milieu des animaux : ils sautent à terre la lance à la main , tuent ou chassent les gardiens, embarquent promptement les bœufs et les moutons, et retournent à leur île avant que les Arabes, dont les camps sont souvent

distants du Nil d’une heure de marche, aient pu être prévenus de ce désastre. Quelquefois il arrive pourtant que les Arabes , avertis de l’approche de leurs ennemis , s’embusquent derrière les taillis du rivage, tombent sur les nègres, et les enlèvent comme esclaves.

Les habitations des Schillouks forment sur la rive occidentale du fleuve une suite presque ininterrompue, ce qui leur a fait supposer un chiffre très-considérable de population. C’est la seule race des bords du fleuve Blanc qui soit soumise à un chef unique, nommé Meck, dont la résidence est Denab, où il tient sa cour, dans une centaine de huttes en pain de sucre. Le pouvoir est héréditaire dans la famille royale; mais c’est un proche parent, et non le fils aîné, qui succède, et la première occupation du nouveau roi est d’ensevelir son prédécesseur; car la loi exige que le cadavre du défunt roi reste enfermé dans son lokoul (1) jusqu’à l’avénement de son successeur.

Il est clair que ce roi ne peut être qu’un despote : sa justice est sommaire; les femmes et les enfants des coupables lui appartiennent ; le commerce d’ivoire est tout entier dans ses mains, et nul ne peut l’approcher qu’en rampant et les mains pleines de présents. Les Schillouks sont laids, petits, et d’un aspect

(t) Cabane ronde en terre qu’on retrouve dans toute l’Afrique.

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barbare : ils sont entièrement nus , à l’exception des femmes, qui portent le rachat (1) ou quelques peaux de bêtes; mais les jeunes guerriers mettent toute leur coquetterie dans la coiffure : ils laissent croître leurs cheveux fort longs, puis les tressent adroitement et les enroulent autour de leur tète, de façon à figurer le rebord d’un chapeau; d’autres se plantent, de la nuque au front, une sorte de peigne autour duquel ils entrelacent leurs cheveux, ce qui fait une espèce de casque de dragon ; d’autres disposent des plumes blanches en cercle autour de leur tète, en forme d’auréole de saint, et portent un grand nombre de bracelets d’ivoire, qu’ils fabriquent eüx-mèmes.

Cette race est frère et indépendante : livrés à l’agriculture et aux soins de leurs troupeaux , les Schillouks refusent de se soumettre à toute domination étrangère; mais ils échangent volontiers leurs bestiaux et leurs volailles contre les anneaux de cuivre que leur apportent les commerçants du fleuve Blanc.

La rive droite du fleuve se prolonge aussi en une plaine immense, que soulèvent çà et là quelques pics isolés, comme le Djebel-Tefasan ; elle est habitée par divers rameaux d’une souche fort étendue ,

(1) Sorte de ceinture de cuir.

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que l’on rencontre encore plus haut sur le fleuve, les Dinka. Au-dessus du 10e degré, le fleuve fait un coude vers l’ouest, après avoir reçu les eaux d’un affluent considérable, le Saubat, dont l’origine n’est pas mieux connue que celle du Nil lui-même, bien que la poursuite de l’ivoire, de la poudre d’or et des esclaves ait engagé dans ses sinuosités , depuis six ans, les barques des trafiquants de Khartoum.

A une vingtaine de lieues au-dessus du Saubat, le Nil sort d’un lac aux contours mal définis, le lac Nô, qui dans la saison sèche n’est plus guère qu’un étang bordé de marais, tandis qu’à l’époque des inondations il s’épanche sur d’immenses étendues de pays : c’est dans ce lac que vient se déverser un autre affluent mal connu, tour à tour appelé par les géographes Bahr - Ghazal, Misselad , Keilak, Bahr-el-Ada, promené successivement vers l’ouest, le nord, le sud-ouest, et qui paraît définitivement venir du sud, comme le fleuve Blanc lui -même. Du Saubat au Bahr-Ghazal, le Nil arrose le territoire des Nouers, et son aspect change considérablement. Aux vues riches et pittoresques des environs d’Eleïs a succédé le paysage le plus morne et le plus monotone qui se puisse imaginer : l’eau du fleuve, noire, presque stagnante, couverte de nénuphars, dégage des miasmes fétides; les forêts s’éloignent de plus en plus du courant , et

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l’on n’aperçoit à perte de vue que des plaines couvertes de hautes herbes , ou les bords marécageux du fleuve : semblables à une forêt de roseaux, à peine çà et là quelques bouquets d’acacias, de mimosas, de mabak et d’alok, sur les points les moins inondés. Réceptacle immense du limon charrié par les rivières qui s’y réunissent, le lac Nô n’a point de rivages proprement dits : les parties navigables se fondent avec 1 es plaines environnantes par une transition de marais formidables, où l’homme ne peut prendre pied, où les variations des saisons dessinent alternativement des terres fermes et des basfonds , où se développent d’immenses forêts de roseaux qui dissimulent l’embouchure des rivières. Les moustiques sont là pâr myriades, vraie plaie des voyageurs pendant la saison humide ; car dès le coucher du soleil ils envahissent les barques, et contraignent les équipages à se renfermer dans leurs moustiquaires : on voit alors l’obscurité s’inonder de vers luisants, plus gros que ceux d’Europe, se poursuivant, montant dans les airs et disparaissant comme des gerbes d’étincelles.

Pendant la saison sèche, les intolérables moustiques disparaissent; mais la nuit présente au navigateur un autre spectacle étrange : celui d’un océan de feu qui, fouetté par le vent du nord, gagne de proche en proche, en dévorant les hautes

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herbes desséchées, et les innombrables reptiles qu’elles renferment. Ce sont les nègres qui embrasent ainsi les prairies, afin que l’herbe durcie par le soleil fasse place au plus tôt à l’herbe fraîche, que désirent les troupeaux, et aussi afin d’éloigner les bêtes fauves, qui quittent toujours un lieu où elles ne sont plus à couvert.

Les Nouers habitent les bords du lac , ceux d’un canal appelé Bahr-ez-Zerafa, et s’étendent jusqu’au Saubat, d ou ils ont expulsé les Dinka. C’est un peuple robuste, courageux, redoutable aux autres peuplades noires, et ne redoutant personne : les Turcs et les négriers, qui se sont mesurés avec eux, en ont perdu l’envie, et se gardent bien aujourd’hui d’aller tenter chez eux leurs lâches coups de main. Ils vivent sous le gouvernement patriarcal, cultivant le sol, et riches en provisions de dourrah.

Ce qui frappe d’abord chez les Nouers,. c’est leur aspect bienveillant et la coupe presque européenne de leur visage ; mais surtout c’est l’étrangeté de leur accoutrement. Une coiffure conique , couverte de coquillages et de perles de verre, un collier de verroteries autour du cou, quelque peau de panthère jetée sur les épaules, une ceinture ornée de pendeloques, et des bracelets d’ivoire tranchant sur l’ébène de leur peau : voilà leur toilette habituelle. Mais l’ornement favori, la coiffure caracté-

ristique des Nouers, ce sont les longs ch eyeüx rouges et roides , serrés par un cordon de perles de verre ; et j pour arriver à donner à leur chevelure noire et frisée la teinte rouge et la roideur voulues , ces braves Nouers se servent d’une pommade qui chez nous n’aurait pas de succès. Avec des cendres, de la bouse de vache et de l’urine ils fabriquent une pâte, qu’ils s’appliquent soigneusement sur la tête, et dans laquelle leurs cheveux restent agglutinés pendant toute une année, après quoi la transformation est opérée. Les femmes ont au moins une apparence de costume : une peau autour des reins, une autre quelquefois autour du cou , des perles de verre, et des anneaux d’ivoire ou de cuivre aux bras et aux jambes , témoignent à la fois de leur pudeur et de leur coquetterie. Quant aux jeunes filles, elles portent un tablier de feuillage et se percent la lèvre supérieure pour y planter en saillie une sorte de . défense de cinq centimètres de long, garnie de perles bleues, et terminée à la pointe par une grosse perle blanche ; cette coutume de se percer les lèvres devient de plus en plus générale à mesure qu’on avance vers l’ouest.

A partir de son embouchure dans le lac Nô jusqu’à deux à trois dçgrés en amont, le Nil traverse encore un pays marécageux et bas, à travers lequel il se fraie un chemin par mille sinuosités ; mais déjà

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son lit plus resserré laisse moins de place à Pinondation qui suit les pluies étésiennes. Les sauvages lui donnent le nom d eKyr. La partie basse et détrempée de ses rives est toujours couverte de roseaux, de hautes herbes, où les buffles eux-mêmes disparaissent complètement, et de petites forêts d’ambatch à fleurs jaunes; le papyrus y étale ses fleurs en éventails; çà et là les eaux se rassemblent dans des anses ou de petits lacs dont les rives sont embellies par les larges feuilles vertes et les roses blanches du lotus. Puis, à une petite distance du courant, les terres s’exhaussent et s’affermissent : les mimosas et les roseaux disparaissent, pour faire place à de hautes forêts vierges, où abondent les arbres gigantesques, entourés de plantes grimpantes et tellement serrés et entremêlés, qu’il faut beaucoup d’attention pour y suivre, dans une ombre épaisse, les sentiers percés par les bêtes fauves. Le palmier douleb au tronc renflé, le monstrueux baobab, l’euphorbe géante aux rameaux dentelés , vingt variétés d’ébéniers , s’y mélangent avec l’arbre à beurre, qui donne une graisse si délicieuse, avec le tamarinde aux fruits bienfaisants, l’arbre à caoutchouc, etc., et les intervalles sont remplis d’arbustes utiles, comme le cotonnier, la vigne, qui produit sans culture des fruits délicieux, et une infinité d’autres.

On imagine sans peine quel prodigieux dévelop-

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pement le règne animal atteint dans un pays si riche et si peu peuplé : le fleuve, les marais, les bois, tout regorge des espèces les plus variées. Le Nil nourrit une immense quantité de poissons , parmi lesquels on remarque la torpille électrique, un poisson cuirassé très- curieux, et un autre dont la tête plate se garnit de tentacules analogues à ceux des actinies ; les tortues abondent , et des villages entiers ne vivent que de la pèche.

Le fleuve est aussi le réceptacle de nombreux hippopotames , dont la masse énorme soulève çà et là les eaux, et de crocodiles, dont les nègres redoutent à tel point la gueule acérée, qu’ils leur sacrifient toujours une vieille chèvre avant de traverser le courant. Les roseaux du rivage sont habités par de nombreux serpents , d’énormes lézards , qui vivent sur terre comme dans l’eau , faisant la chasse aux tourterelles et aux pintades , et par une infinité de petits animaux rampants. Sur les arbres voisins, l’aigle pêcheur guette sa proie, et s’interrompt souvent pour jeter un cri sauvage en agitant la tête ; le héron promène ses longues pattes dans les joncs , cherchant les reptiles; la cigogne, le marabout, l’abou-miaà la houppe jaune et au long bec de corail, grouillent aussi dans les marais, de compagnie avec la grue couronnée , qui présente cette singularité , que le mâle et la femelle chantent en

accord, celle-ci ayant la voix d’une tierce plus élevée que le mâle ; et avec le pélican , pêcheur systématique qui enveloppe le poisson par de savantes manœuvres, et conserve ses prisonniers dans le magasin que la nature lui a taillé sous le bec.

La forêt et la plaine n’offrent pas une proie moins abondante à la carabine du chasseur européen : ici l’autruche , recherchée pour ses plumes et pour sa graisse; les outardes, dont une espèce est fort grosse; le beau coq halfa , dont la chair est exquise; les pintades , tellement abondantes , qu’il arrive au chasseur d’en abattre sept d’un seul coup ; de longues volées d’oies sauvages, dont on connaît trois espèces, et de canards , dont l’espèce matam est toute ronde de graisse, et l’espèce alelui est tellement abondante , que le bord du fleuve en est parfois comme rouge. Plus loin s’ébattent de nombreux troupeaux de gazelles et d’antilopes; les abok, qui vont par troupes de plusieurs milliers ; les tyang , dont les bandes paissent sous la surveillance d’un vieux mâle chargé de signaler l’approche d’un ennemi; les apuor, etc.

Sous la voûte épaisse des forêts, on rencontre d’abord le roi des animaux, le redoutable kor, ou lion , qui ne craint pas d’attaquer l’homme à son foyer et derrière ses remparts de hautes épines ; son rugissement sonore a bien des fois troublé le som-

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meil des voyageurs et des missionnaires, qui avaient quelquefois jusqu’à six de ces aimables voisins. Une autre espèce, plus petite et de couleur plus claire, le couer, se contente de chasser l’antilope et la vache.

Le tigre, la hyène, le léopard, le chat sauvage , font aussi la guerre aux troupeaux des nègres, mais ils fuient devant l’homme. L’éléphant abonde : il vit par troupes d’une centaine, et remplit les forêts de mimosas de son cri sonore comme le son de la trompette. On concevrait à peine quels dégâts font ces géants dans les bois où ils prennent leurs ébats, déracinant les arbres et écrasant les jeunes pousses ; mais , depuis quelques années , la chasse acharnée que leur font les trafiquants d’ivoire de Khartoum en a singulièrement diminué le nombre, ceux-ci les tuant avec des fusils de gros calibre à balles coniques; moins bien armés, les nègres, qui ne se servaient guère autrefois des défenses d’éléphant que pour leurs palissades , se sont avisés de creuser, dans les sentiers favoris de ces intelligents animaux, des fosses profondes qu'ils recouvrent de branchages; l’animal, qui pose le pied sur ce feuillage trompeur, roule dans la fosse, où il est bientôt lardé de coups de lance , et succombe.

La chasse à l’éléphant se fait d’une manière plus hardie chez les Arabes qui habitent le voisinage des

Schillouks. Deux cavaliers armés de lances suffisent

pour abattre le monstrueux animal ; mais d’ordinaire

ils se mettent quatre ou six , et si l’eléphant est en un lieu découvert, sa perte est certaine. Ces cavaliers se mettent à sa poursuite , galopent autour de lui à grande distance , en resserrant toujours leurs évolutions; puis, lorsqu’ils sont très-près, un cavalier met pied à terre en évitant d’être aperçu par l’éléphant, qui surveille en ce moment les autres chasseurs; il se glisse jusqu’à l’animal, et lui porte un coup terrible dans le ventre, où la lance lourde et acérée pénètre profondément. L’éléphant bondit, se retourne; mais les cavaliers placés en face de lui l’assaillent et le harcèlent , et , tandis que l’animal charge ces cavaliers, le premier remonte à cheval et fuit comme le vent ; car leurs agiles petits chevaux sont si bien dressés, qu’ils n’abandonnent pas leurs maîtres alors même que tout fuit autour d’eux. En un clin d’œil le chasseur a rejoint ses compagnons , et l’attaque recommence jusqu’à ce que l’éléphant succombe , épuisé par la perte de son sang. Quatre de ces hardis coquins ont abattu jusqu’à six éléphants en un seul jour; mais cette chasse exige une saison sèche et les savanes : elle réussit mal dans les marais et les pays coupés de forêts.

Les nègres chassent aussi la girafe, dont les troupes inoffensives sillonnent les hautes herbes du

pays des Nouers, et même le rhinocéros et le buffle, tous deux difficiles à abattre , tous deux méchants et intrépides lorsqu’ils sont attaqués .

L’extrême abondance des hippopotames est un des traits caractéristiques du fleuve , depuis le lac Nô jusqu’au pays des Bari : on en rencontre des troupeaux de cinquante à soixante. Ils ne sont pas positivement méchants, dit le P. Kauflmann, mais iis sont très-circonspects ; car à tout instant ils soulèvent la tète hors de l’eau , regardent avec attention autour d’eux , et replongent ensuite vivement. Le jour on les voit folâtrer joyeusement sur l’eau , ou s’abandonner sur un banc de sable au dolce far niente, indifférents à toute chose, jusqu’à ce qu’un canot apparaisse dans les sinuosités du fleuve ; aussitôt ils se glissent sous les flots, et les grondements de leur formidable basse-taille manifestent leur mauvaise humeur d’avoir été dérangés ; puis tout se tait de nouveau. Mais le soir venu, les échos du fleuve répètent leurs mugissements lointains ; ils semblent s’appeler mutuellement, après quoi ils sortent de l’eau et se mettent en quête d’un festin , et malheur au champ de dourrah qu’ils ont choisi : ce qui échappe à leur dent affamée est broyé sous leurs larges pieds.

Les nègres et les commerçants du Bahr-el-Abyad chassent l’hippopotame tant pour ses défenses que

pour sa peau, dont ils taillent des lanières, et même pour sa chair, qui pourtant n’est pas agréable. Ces chasses sont dangereuses ; car la balle rebondit facilement sur la peau de l’hippopotame , dont la fureur alors a quelque chose d’effrayant. Nous empruntons encore au P. Kauffmann la description des incidents d’une chasse dont il a été témoin.

«Nous étions à Gondokoro, le 18 février 1858, lorsqueles trafiquants d’ivoire revinrent, et parmieux un certain Ali-Toba, dont les gens n’avaient mangé que du grain depuis longtemps, et qui résolut, pour leur donner de la viande, de se mettre en quête d’un hippopotame. Vers les dix heures du matin , il revint en courant nous annoncer qu’il en avait tiré un dont la cervelle avait été traversée par une balle, et qu’un second , blessé , était surveillé par ses domestiques pendant que lui-même venait chercher des munitions. Nous le suivîmes ; une foule de nègres étaient déjà là, attirés par les détonations et la perspective d’une distribution de viande. Ali parut, sauta dans la pirogue d’un Bari, dirigée habilement par son propriétaire , fila sans bruit vers l’hippopotame , et tira de nouveau. L’animal s’élance aussitôt vers la rive , comme pour prendre la fuite à travers champs ; mais il y trouve les noirs qui lui décochent leurs flèches à la tète , tandis que l’un d’eux lui plantait dans l’œil son harpon de pêcheur. Il re-

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tourne vers la rivière , en s’efforçant d’arracher cet engin douloureux et de se dérober sous les eaux, mais il ne peut y rester longtemps, il faut qu'il en sorte de temps en temps pour reprendre haleine, et l’intrépide Soudanien est toujours sur ses traces; dès que sa tète apparaît , elle reçoit une halle , au milieu des hurlements des sauvages. D’un bond furieux, l’animal essaie de broyer la pirogue ou de la renverser; mais l’agile Bari l’évite avec adresse, ce qui devenait d’autant plus facile , que l’animal était très-épuisé ; il saignait beaucoup de la tête , et courait çà et là , toujours pressé par son ennemi. Un moment il s’approcha de nous , et là une balle le frappa derrière l’oreille , si bien que nous crûmes que c’était le coup de grâce : il bondit sur le coup avec une force telle , que son corps tout entier parut suspendu dans les airs , retomba , se mit à fouiller l’eau et à tournoyer sur lui -même d’une manière affreuse pendant quelques instants , puis peu à peu redevint plus calme : il s’affaiblissait de plus en plus , car il ne remuait plus guère. Cependant Ali s’approcha de nouveau , lui lança encore quelques balles qui le firent sauter hors de l’eau, mais sa fureur ne dura pas longtemps ; on vit bientôt ses pieds apparaître à la surface du fleuve , et un effroyable cri de joie des nègres nous annonça que tout était fini. »

Les sauvages chassent l’hippopotame à terre avec des harpons qu’ils fabriquent eux -mêmes, et dont ils attachent la corde solidement à un arbre au moment oîi l’animal blessé se précipite en hurlant dans la rivière. Ils" l’attaquent aussi de cette manière sur le fleuve même; mais là il arrive souvent que le monstre, d’uu coup de reins, renverse les pirogues, et que les chasseurs sont obligés de fuir à la nage pour échapper à sa fureur.

Toute cette partie du Nil, jusqu’au 6e degré , est habitée par les Tuitch, sur la rive droite, et les Kytch , sur la rive gauche. Ces peuplades se rencontrent à l’époque des sécheresses, où elles descendent dans les bas-fonds pour paitre leurs troupeaux , et se livrent alors de fréquents combats, du reste peu sanglants. Les uns et les autres appartiennent, ainsi que les Bor et les Eliab, plus au sud, à cette grande race des Dinka, qui se prolonge jusqu’au Djebel- Nyemati, sous le 12e degré.

Suivant les missionnaires qui les ont vus longtemps et de près, les Dinka sont la plus belle race d’hommes des bords du fleuve Blanc; bien bâtis, lestes, et d’une stature très-élevée, ils ont de plus une physionomie moins féroce que les autres nègres; leur caractère est naturellement doux, mais les attaques impitoyables dont ils sont l’objet de la part des négriers les ont rendus méfiants et hostiles. J^eur

tatouage distinctif est une incision profonde entre les yeux, et d’où partent, comme d’un centre, des cercles pointillés sur le front ; leur langue est presque monosyllabique , et se distingue pap l’absence de sifflantes , ce qui tient évidemment à leur habitude de s’arracher quatre dents incisives.

Ils ont les cheveux rasés, sauf une tpuffe ornée de perles qu’ils laissent au sommet de la tète; et, à l’exception de quelques anneaux d’ivoire, de cuivre ou de fer, qu’ils portent aux bras et aux jambes , ils dédaignent toute espèce de vêtements ; les femmes portent deux peaux de bêtes nouées autour des reins, l’une devant, l’autre derrière. À celle-ci, qui est la plus longue , elles suspendent comme ornements de petites clochettes, des anneaux de fer ou de cuivre, en sorte que la marche d’une personne du sexe féminin s’annonce d’assez loin; quelquefois aussi elles se voilent les épaules et la poitrine contre les ardeurs du soleil.

Hommes et femmes, tout le monde se passe dans les oreilles un lourd anneau de cuivre et une série d'anneaux plus petits; mais, afin que leur poids n’allonge pas l’oreille démesurément, comme cela arriverait à la longue , ils les rattachent au-dessus du front par une petite lanière.

Les Dinka sont, avant tout, un peuple pasteur : fainéants à proportion de leur richesse, ils daignent

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tout au plus s’occuper des ouvrages les plus pénibles dans la construction de leurs cabanes, et laissent aux femmes tous les autres labeurs. Celles-ci cultivent les champs , déchirent péniblement la terre avec un mauvais fer en forme de croissant, arrachent les racines , sèment , font la moisson pendant que leurs époux vagabondent avec les troupeaux, visitent les voisins, et ne rentrent au logis que pour manger. On conçoit que la famine doit être l’hôte de ces malheureux. A peine la moisson finie, le blé est consommé ; mais comme c’est alors la saison où la forêt donne des fruits en abondance, personne ne songe à ensemencer une seconde fois; tous se jettent sur ces fruits. Puis la saison sèche arrive : il faut quitter les bois pour descendre avec les troupeaux au bord du fleuve, dans les prairies, et là se nourrir de lait et de poisson : ou bien , comme le lait est rare et finit par amener la dyssenterie , on vend jusqu’aux armes pour acheter aux tribus voisines , plus prévoyantes , leurs provisions de blé. Pendant ce temps les pauvres femmes , restées dans les habitatations forestières, rassemblent le fruit qui doit servir à traverser la dernière crise de la famine, l’alok, de la grosseur et de l’aspect d’une datte : cette misérable nourriture est leur ressource suprême.

Et pourtant il serait facile d’échapper à cette

pauvreté : d’immenses terrains restent incultes , qui pourraient recevoir le dourrah , le sésame et le tabac; en outre , la terre, fertile et bien arrosée, pourrait donner deux moissons pour le moins. Les missionnaires de Sainte -Croix ont obtenu jusqu à trois récoltes par an d’une sorte de blé turc venu de Khartoum , qui mûrit en deux mois ; le maïs de Yicence et le dourrah n’en demandent que trois ! Mais la misère passée ne laisse point ses leçons dans ces intelligences d’enfants : tel est le nègre.

Toute l’activité , toute la pensée , toute la tendresse du Dinka se concentre sur ses vaches ; c’est là sa seule richesse, et tout le reste n’est qu’ accessoire. La race bovine y est pourtant petite , malingre, bien différente de ces beaux bœufs qui peuplent le plateau de Nyanza , au sud de l’équateur : les vaches donnent peu de lait, et quant à leur utilité comme aliment , elle est nulle ; car le respect qu’on leur porte est tel, que jamais on ne les tue pour les manger ; elles ne meurent que de vieillesse ou de maladie. Le missionnaire Morgan reçut un jour l’épithète de « hyène » pour avoir eu l’audace d’occire une génisse. La mort d’une vache est pleurée comme celle d’un parent; le propriétaire porte au cou la corde qui servait à conduire la bète de son vivant, et va contant son désastre à tout le monde.

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Les bœufs eux-mêmes ne sont sacrifiés que pour les festins de noces ou d’enterrement , et les voyageurs ne peuvent s’en procurer que moyennant un prix élevé en cuivre ou en perles de verre; enfin la vénération de ces nègres pour leurs bestiaux est portée si loin, que presque tous les hommes reçoivent le nom d’un bœuf, et les femmes celui d’une vache; c’est le sujet de toutes les conversations , de toutes les chansons, de toutes les batailles. Il n’est pas de lieu plus agréable pour le Dinka que le parc aux vaches, vaste espace enclos d’une haie d’épines. C’est là qu’il repait ses yeux du spectacle de ses c(iers bestiaux, qu’il rassemble de ses mains leurs excréments, les dessèche au soleil, et s’en sert, soit en les brûlant et en empestant son domaine pour écarter les moustiques, soit en les mélangeant avec des cendres pour s’en faire un lit moelleux. Car cet amour de la vache entraîne les plus singuliers usages : une couche de bouse de vache mêlée de cendres, et appliquée sur la tête et par tout le corps, tel est le préservatif qu’ils emploient contre les rayons solaires ; les marmites , les écuelles sont lavées avec de burine de vache : en sorte que le lait est perpétuellement imprégné de cet agréable parfum. Les missionnaires eurent toutes les peines du monde à se procurer du lait dans des écuelles à peu près inodores. Le même liquide sert aux ablutions

des Dinka ; ils le préfèrent de beaucoup à une eau limpide, « et ils sont tellement avides de cet horrible cosmétique, dit Brun-Rollet, que le sauvage qui a l’avantage de se trouver près d’une vache au bon moment ne manque jamais de se précipiter sous l’animal pour recevoir cette affreuse douche sur la tète et sur le reste du corps. On le voit ensuite se frotter joyeusement le visage humide, et ses traits expriment la plus grande béatitude. » On imagine sans peine que l’atmosphère qui règne autour de ces bons sauvages ne rappelle en rien 1 essence de rose ni la violette de Parme.

Les habitations du Dinka sont de deux sortes i ils élèvent à la hâte , au bord du Nil , des cabanes de roseaux et de fiente de vache pour se garantir contre l’air glacial de la nuit pendant la sécheresse , mais ces abris ne sont que provisoires. Leurs véritables demeures sont dans les forets, et consistent dans des huttes rondes d’environ quatre mètres de diamètre , formées de pieux fiches dans le sol et reliés par des branches de saule; les intervalles sont remplis de roseaux; le tout est recouvert d’un toit conique en paille sèche, tandis qu’à l’intérieur les parois sont plâtrées de limon et de fiente de vache , et le sol piétiné jusqu’à ce qu’il soit complètement dur. La porte consiste en une ouverture ovale, par laquelle le propriétaire se glisse comme une bête fauve en

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rampànt, et qu’on obstrue la nuit au moyen d’une claie de paille assujettie au dedans. Sur les murs se dessinent en ronde-bosse les rares échantillons de l’art sauvage : la tète de bœuf, symbole de l’affection du nègre, et la représentation barbare d’un serpent, objet de son horreur. Près de la porte est le foyer, où la matrone cuit les aliments , et entretient pendant les nuits froides un feu éblouissant ; plus loin, c’est une peau de bœuf ou une natte de paille qui sert de couche au maître de céans ; puis quelques courges ciselées et quelques vases en terre, les pipes, dont on fait grand usage, et enfin des corbeilles tressées appendues au toit pour conserver la provision de blé : c’est là tout le mobilier. Gomme la pierre meulière manque, on brise le grain dans une sorte de mortier en bois dur qui se trouve en avant de la porte d’entrée.

La salle de réception et de conversation touche a la cabane : c est un échafaudage de pieux qui a jusqu’à trois étages, dont chacun est abondamment recouvert de cendres; c’est là que grimpent les visiteurs, pendant qu’on entretient au rez-de-chaussee un feu de fiente de vache, dont la fumée abondante et infecte écarte au loin les moustiques. La nuit venue, les conversations ne cessent pas; mais on allume encore un grand feu sur le sommet de l’édifice afin d’éloigner le bêtes féroces, tandis que

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chacun s’enterre dans les tas de cendres pour échapper à la fraîcheur de la nuit ; et l’on se figure difficilement l’aspect étrange de ces sortes de tréteaux , bizarrement éclairés par les oscillations du foyer, animés par le caquetage des noirs riverains du Nil, dont apparai&ent seulement la tête frisée, les yeux brillants et le visage couvert de cendres.

On sait combien les nègres en général sont passionnés pour la danse : celle des Dinka , qui s’exécute le plus souvent la nuit, à la douce clarté de la lune, ne consiste guère qu’en des rondes exécutées au son du tambour, en piétinant, sautillant et poussant des cris aigus : cela ressemble à s’y méprendre à la danse de VArden regia (grue couronnée). Des chansons simples et monotones accompagnent d’ordinaire ces danses; les vaches et le beau sexe en sont toujours l’objet.

C’est dans ces réunions que le jeune Dinka fait choix de celle qui doit partager son foyer, et, lorsqu’il l’a rencontrée , toute la question qui reste à débattre est, absolument comme chez nous , celle de la dot; seulement c’est ici l’époux qui achète sa femme, il n’y a pas d’autre mot, et qui la paie même fort cher, surtout s il appartient à une race aristocratique. Le fils d’un chef, chez les Kytch, n’obtient pas la main de la fille d’un autre chef à moins de dix vaches et de dix bœufs donnés au beau-père , de

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dix vaches pour la belle-mère, et d’un certain nombre de colliers de verre ou de cuivre offerts aux proches parents. S'il est moins riche, il prend ses alliances plus bas et paie moins cher. Un pauvre diable se marie comme il peut.

Contrairement à une foule d’histoires qui circulent sur la maturité précoce des négresses, les missionnaires assurent qu’elles ne se marient guère avant quinze à seize ans, et le jeune homme avant vingt ans. Le jour des noces arrivé, les amis du fiancé se présentent avec des écuelles pleines de kit au père de la jeune fille; si c’est un chef, on égorge un bœuf, et l’on fait un festin de noces. L’époux solde une partie du prix convenu pour le mariage , et la jeune fille lui appartient ; il l’emmène chez lui sans plus de cérémonie. Seulement il est d’usage de ne compléter le paiement de la dot qu’après la naissance d’un enfant; car si la jeune femme reste stérile, l’époux retient le reste du prix convenu, renvoie la femme et se remarie ailleurs.

La condition de l’épouse subit d’ailleurs des variations sensibles : dans les premiers temps, elle n’a rien à faire qu’à se réjouir ; tout autour d’elle s’empresse à la servir : c’est la lune de miel. Mais aussitôt qu’il lui naît un enfant, sa royauté cesse brusquement, et elle tombe au rang d’une esclave. C’est elle alors qui va, au péril de sa vie, chercher l’eau et

le bois , sous la dent des lions , au fond des forêts ; c’est elle qui s’occupe de la cuisine, du labourage, de la moisson , tout cela en portant son nourrisson , qu’elle allaite quelquefois pendant deux ans, lorsqu’il ne survient pas un second enfant. Dans ce but, la pauvre femme fabrique avec quelque peau de bête une sorte de hamac dans lequel elle place l’enfant, s’attache ce hamac autour des épaules, et va ainsi à son travail ; lorsqu’elle moissonne ou qu’elle laboure, elle suspend le marmot à une branche voisine, et, son ouvrage terminé , elle regagne le logis , chargée de l’enfant et de sa provision de bois. On conçoit sans peine qu'une vie de privations et de fatigues comme celle-là a bientôt flétri sa beauté; alors l’époux en achète une plus jeune, car la polygamie est là avec toutes ses odieuses conséquences ; mais, vu le prix élevé de la marchandise 3 les riches seuls peuvent se passer le luxe de plusieurs femmes ; aussi la fortune d’un chef se mesure-t-elle souvent au nombre de bêtes de somme qu’il a entassées dans ses huttes sous le nom d’épouses.

Pour ce qui est des idées religieuses des Dinka, il va de soi qu’elles ne peuvent être que fort grossières ; ils connaissent pourtant Dieu , et l’appellent Den-did; ils savent que c’est lui qui a fait le soleil, la lune et les hommes; mais ils ne croient pas à 1 immortalité de l’âme, et pensent que l’homme tout

entier s’anéantit par la mort. Cependant , dans cette ignorance profonde des vérités religieuses, surnage un reste des traditions primitives. Au dire des Kytch et des Bari , Dieu avait fait les hommes bons , et les avait mis près de lui dans le ciel; mais, plusieurs s’étant mal conduits , il les descendit sur la terre au moyen d’une corde. Cependant les bons pouvaient remonter au ciel au moyen de cette corde; mais, à la longue, ce lien finit, lui-même par se rompre, et c’est depuis ce moment que le ciel est fermé pour les hommes.

Un autre reflet de l’idée du bonheur primitif de l’homme et d& sa chute se retrouve dans l’horreur que le serpent leur inspire; ils le regardent comme le symbole du principe du mal, et c’est à lui qu’ils adressent leurs sacrifices , puisque Dieu, disent -ils, est bon, et qu’il n’est pas nécessaire de l’apaiser. Chose remarquable! le serpent python n’est pas rare chez eux ; ils le connaissent sous ce nom et lui sacrifient un bœuf ; il n’est pas impossible que ce nom ait passé de chez eux chez les Égyptiens , et de là chez les Grecs.

Les serpents sont les animaux que les nègres redoutent le plus, et il faut dire qu’ils sont extrêmement abondants et affreusement venimeux ; la seule vipère verte, qu’on trouve souvent suspendue aux roseaux du rivage, n’est pas dangereuse. Le py-

thon atteint jusqu’à six mètres et demi de longueur. Toutes ces espèces foisonnent dans les bois, dans les jardins, dans les habitations, où elles se glissent pour guetter les œufs , dont elles sont trèsfriandes : on ne peut mettre le pied dehors sans être sur ses gardes. Le P. Kauffmaim rapporte quun jour, prenant son repas dans un cabinet du jardin, il fut épouvanté de voir tomber un serpent près de son assiette , et à peine l’eut- il haché à coups de pioche, qu’il en trouva un second dans la paille du toit. Et c’était toujours pour les nègres un sujet de grande joie lorsque les missionnaires en avaient exterminé quelques-uns, car la morsure du serpent produit sur eux des effets effrayants. C’est aussi l’effroi des voyageurs.

« En 1851 , dit Brun-Rollet, nous dînions un soir sur les rives du Nil, et près de nos bateaux, avec quelques chefs de l’expédition turque : notre table improvisée était éclairée par les fanaux que nos domestiques avaient apportés, et nous nous livrions gaiement au plaisir du repas pris en plein air sous un ciel étoilé. La brise légère que nous envoyait le Nil nous faisait oublier les fatigues et la chaleur de la journée; nous jouissions de ce far niente particulier qu’on ne doit trouver qu’en Égypte, lorsqu’un des convives , placé en face de moi , s’écria : « Un « serpent ! un serpent ! »

« A ce cri, chacun regarde avec anxiété autour de soi, cherchant à apercevoir le redoutable reptile, et moi-même, en faisant cette recherche, j’aperçus les yeux de la personne qui avait jeté l’alarme fixés sur moi avec inquiétude. Je me doutai, au trouble de son regard, que je courais un grand danger, et presque en même temps je découvris le serpent. Il était entre mes jambes; sa queue s’étendait sur la terre, et sa tête s’avançait jusque sur mon avantbras gauche. Ses yeux noirs, ronds, petits et brillants, témoignaient de sa vigueur; c’était un serpent de l’espèce la plus dangereuse , et dont la blessure devait être mortelle.

« Je compris que le sang-froid le plus grand pouvait seul me sauver, et mes yeux indiquèrent à mes compagnons qu’ils devaient rester immobiles, afin de ne pas irriter notre nouvel hôte. J:espérais que ce reptile, qui avait du me prendre pour un tronc d’arbre ou pour quelque autre objet inanimé, allait continuer son chemin , soit en montant plus haut pour redescendre ensuite , soit en faisant le tour de ma taille. Je l’observais attentivement, cherchant à deviner ses mouvements, lorsque je le vis replier sa tête et la diriger vers l’ouverture de ma manche. Celle-ci était largement ouverte, selon la forme des costumes de 1 Orient, et si le serpent s'y logeait, s’il glissait entre mon linge et ma peau, plus de doute, j’étais perdu.

« Mon parti fut bientôt pris : je me levai brusquement d’un seul bond, et reculai de quelques pas en secouant l’horrible animal. Mes compagnons, qui avaient compris mon immobilité, se jetèrent aussi en arrière; tables et fanaux furent renversés; mais néanmoins nous nous armâmes de bâtons , et nous parvînmes à tuer cehideux ennemi. Quelques instants après, un nouveau serpent s’approcha encore, attiré parla lumière ; il fallut fuir, et regagner les barques. » En regard de l’affaissement religieux où sont tombées ces races malheureuses , on doit signaler l’importance qu’a prise la croyance aux sorciers, croyance répandue dans toute l’Afrique centrale : nous aurons l’occasion d’en dire quelques mots à propos des Bari .

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