HABITATION DU RÉVÉREND ELUS
la riche végétation des vallées environnantes. Le feuillage de quelques figuiers épars dans les enclos et Tangle aigu qui termine la toiture du palais rompent seuls la monotonie de la masse de rochers de granit et de maisons de bois qui de loin signalent Antananarive.
Parvenu aux premières maisons éparses au bas du plateau, le voyageur escalada une espèce de rue large, mais inégale et raboteuse, taillée souvent dans le roc vif, et atteignit une porte de pierre qui donne sur une des places de la ville, et en dehors de laquelle étaient postés une douzaine de soldats qni présentèrent les armes aux ofGciers royaux. On lui fit Thonneur de le conduire jusqu'au Tampombohitra, cette acropole où se dressent, autour du palais, les habitations des grands personnages, et, après avoir traversé un dédale de rues et de ruelles dont les habitants se pressaient sur son passage avec une curiosité bienveillante, M. Ellis s'arrêta devant un enclos assez spacieux, enfermant trois jolies maisons de deux étages; alors un des officiers le prit par la main, l'introduisit dans rintérieur et lui fît savoir que c'était la résidence qui lui était assignée par le bon vouloir de la reine. L'étage inférieur, qui devait particulièrement servir à l'habitation du missionnaire anglais, se composait de deux pièces d'inégale grandeur, recouvertes l'une et l'autre de nattes épaisses. Le lit, dressé sur quatre pieds et chargé de nattes, était, comme les fenêtres, protégé par des rideaux de mousseline blanche; quatre chaises, un fauteuil, une table recouverte d'un tapis et munie de
328 LE PRINCE RâKOUT-RADAMâ.
verres et d'un pot à eau, un miroir suspendu à la muraille, complétaient rameublement. Grâce à la sollicitude de l'hospitalité malgache, M. Ellis eut certainement pu se croire dans la chambre d'un petit hôtel garni européen. L'étage supérieur était réservé a ses gens, et des deux autres maisons enfermées dans l'enclos. Tune était destinée à ses bagages, l'autre était occupée par une famille hova indigène qui lui fit offrir l'entière disposition du local, ce qu'il ne fut pas nécessaire d'accepter.
Le lendemain, quatre officiers, couverts de riches lambaSt vinrent, de la part de la reine, visiter le voyageur, lui apporter un présent de bœuf et de volailles, s'informer de la santé delà reine Victoria, du prince-époux, de Fétat de l'Europe et de la prospérité de l'Angleterre; puis, vers le soir, ce fut le prince royal lui-même, Rakout-Radama, qui se fit annoncer. Ce personnage, au* quel les circonstances paraissent réserver un rôle décisif dans les destinées de Madagascar, est né en 1850. C'est un homme de petite stature, aux manières ouvertes et franches, le front légèrement en arrière, les cheveux d'un noir de jais, frisant à leur extrémité, le nez aquilin, la lèvre supérieure surmontée d'une moustache, la lèvre inférieure un peu épaisse. Si la photographie rapportée par M. Ellis est bien exacte, nous ne saurions trouver à la physionomie du prince autant d'intelligence que le veut le missionnaire; il est vrai que son air de gêne et de gaucherie résulte peut-être du col droit et du costume ridicule de général européen dont il est affublé.
EXCURSION AUX ENVffiONS DE LA VILLE. 529
La conversation s'engagea en anglais et roula sur Texcellence des lois anglaises, Falliance de la France et de l'Angleterre, la paix qui venait de terminer la guerre de Russie, le christianisme protestant et le catholicisme. Le prince se fit expliquer le sens du mot protection appliqué par de grandes nations de l'Europe à certains États ; il s'enquit avec inquiétude des projets que Ton prêtait alors à la France contre Madagascar, témoigna au missionnaire beaucoup de bienveillance personnelle, et déploya dans l'entretion plus de vivacité qu'on ne pouvait s*y attendre d'après le calme de ses manières. Le lendemain, ce fut le prince Ramonja, cousin du prince royal et troisième personnage de Madagascar, qui se présenta chez TEuropéen ; Tentretien roula sur les mêmes sujets, et fut égale ment amical. Les visites de bienvenue se succédèrent ainsi durant plusieurs jours, et amenèrent les uns après le? autres des dignitaires de tous grades. A Madagascar, les fonctionnaires civils sont classés, de même qu*en Russie, à l'imitation des officiers militaires, et répondent à des catégories définies; c'est ce que Ton appelle premier, second, dixième, treizième honneur.
Les présents abondaient aussi de la part de Rakout, de sa femme, la princesse Rabodo, nièce de la reine et de Ramonja ; puis le prince royal fit dire à son hôte qu'il voulait lui faire lui-même les honneurs de la contrée environnante, et qu'il mettait à sa disposition un cheval et un palanquin. Un matin donc M. Ellis se rendit au lieu assigné, dans un des faubourgs où se
350 LE TSITIALINGA. - L'AMBOHIPOTSI.
tenait un marché assez semblable à celui que nous avons vu à Tamatave. La population, très-considérable, se pressait pour voir le prince et l'étranger. Des soldats, avec leurs canons montés sur des affûts de bois, formaient la haie, et des officiers portaient une épée d'argent à large poignée que chacun saluait en passant: c'est le Tsitialinga^ ce qui veut dire Haine des mensonges^ un des emblèmes du pouvoir auquel on attribue la propriété de révéler les crimes et de faire connaître les coupables.. Quand la terrible épée a accusé un homme et qu'on l'a plantée dans sa porte, le malheureux est mis hors la loi, et nul n'oserait lui donner asile.
Le cortège visita plusieurs résidences royales situées dans les environs de la ville, et notamment le palais d'Isoaierana, qui a été bâti pour Radama par un Français, M. Legros. C'est une belle construction, dans le style du pays, mais en bois d'ébène et d'érable, avec de magnifiques lambris, des attiques, un plancher en mosaïque, une double verandah et de riches ornements à la toiture. Autour de la capitale, il y a des routes assez bien entretenues, et on traverse les rivières sur des ponts de construction grossière, mais solide, faits de roches massives, et dont les arches sont inégales. On rentra dans Antananarive par l'Ambohipotsi, qui en est la roche Tarpéienne : c'est un plateau nu de granit, élevé de trois à quatre cents pieds au-dessus du sentier qui contourne la ville, et d'où les criminels sont précipités.
Quelques jours après, le prince proposa de renouveler