D. — LES MESURES CONTRE LES ATROCES COUTUMES BARBARES
La suppression des pratiques barbares les plus atroces, telles que les sacrifices humains, le cannibalisme, l'épreuve de la casque, a été énergiquement poursuivie par l'Etat. La notion du respect de la vie humaine pénètre peu à peu dans l'esprit des noirs, par l'ensemble des dispositions qui répriment, non seulement le fait brutal du meurtre, mais tant d'actes monstrueux considérés autrefois comme licites et aujourd'hui sévèrement proscrits.
Les instructions données sur ce point aux agents de l'Etat sont ainsi conçues :
« Afin d'arriver à la répression des coutumes barbares des peuplîfllcs indigènes, telles que lo
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cannibalisme, l'épreuve du poison, et en général tous les sacrifices humains, les commissaires de district et chefs de poste ont pour devoir de i)ratiquer sur les indigènes soumis à leur autorité une active surveillance.
» Il leur appartient de faire une application sévère des dispositions concernant la matière et ils doivent déférer à la justice les auteurs des délits de ce genre qui parviendraient à leur connaissance ; les officiers du ministère public ont à exercer des poursuites contre les délinquants sans que, par application de Tarticle 84 du décret du 27 avril 1889, ils puissent les abandonner à la juridiction du chef local et à l'application des coutumes indigènes. ))
Il ne faut pas se dissimuler toutefois que la suppression complète des coutumes barbares lie peut être, au jugement de tous les africanistes, que l'œuvre du temps. Il s'agit, eu effet, d'une refonte des idées et des mœurs dans un milieu où les plus abominables pratiques n'éveillent aucunement l'horreur qu'elles nous inspirent. La consolidaticm des occupations territoriales, la présence de l'autorité s'affirmant dans le voisinage des stations, le rayonnement des influences morales qui se dévelopi)ent sous l'égide de la i)uissance publique et d'oppor-
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tunes mesures de rigueur doivent ici concourir au résultat.
Quant à endosser à l'État la responsabilité de tout acte manifestant çà et là la i>ersistance des coutumes barbares ou à exiger que le gouvernement fasse l'impossible dans cet ordre, cela n'est conforme ni à la justice ni à ce qui est demandé partout où les États colonisateurs se trouvent aux prises avec des difficultés analogues.
« Est-il raisonuable d'attendre que les Belges puissent extirper eu quelques années les mœurs invétérées des générations? Ou peut-on affirmer avec quelque prétention au bon sens que la suppression de pratiques aussi dégradantes puisse être obtenue par une répression occasionnelle et rigoureuse? Les natifs du Bénin avaient été en lapports immédiats avec les Européens pendant cinquante ans au moins et avaient été en contact avec eux depuis une couple de siècles, et cependant les sacrifices humains étaient jusqu'à l'autre jour en plein épanouissement dans la ville de Bénin, à la connaissance évidente des autorités britanniques installées à moins de ^o milles de là. La tàclie que les Belges ont prise en main est gigantesque, et on ne leur accorde pas des chances égales (i). »
(i) Pull Mail Gazette du ly juiHct 1897.
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Le langage du bon sens et de Texpérience a été tenu sur ce point par M. le baron van Eetveldo, lorsqu'il a dit :
« Se figure-t-on de bonne foi que n'importe quel gouvernement pourrait, du jour au lendemain, amener la disparition de coutumes barbares ancrées depuis un temps immémorial? Ou faudrait-il par hasard que nous fassions la guerre aux chefs de tous les villages où serait dénoncé un fait de cannibalisme, un sacrifice humain ou une mutilation de cadavre ?
» Est-ce la x)oli tique qu'on préconise, quitte à nous accuser ensuite de mettre tout le Congo à feu et à sang? Je pense que TÉtat ne peut viser qu'à l'extirpation graduelle de ces odieuses pratiques en agissant sur les indigènes par la voie de persuasion d'abord, et, à mesure que l'autorité de l'Etat se consolide, par des mesures de rigueur. Il faudra de longues années pour faire disi)araître le mal, mais les résultats acquis dès maintenant sont api)réciables (i). »
Ces résultats sont si appréciables que le consul britannique au Congo n'a pas hésité à les constater en ces termes :
« L'on doit beaucoup au gouvernement du Congo pour la diminution du cannibalisme, quoique les améliorations notables à cet égard soient peutêtre autant le résultat de la présence de résidents
(i) Etoile belge du ai mai 1897.
européens que celui de la répression directe. Il faudra longtemps pour purger la contrée de cette horrible coutume. Les rives du fleuve et celles de beaucoup de ses affluents peuvent être considérées comme indemnes, mais le cannibalisme fera encore parler de lui au Congo, jusqu'à ce que les indigènes, qui en sont honteux, puissent être amenés à voir l'avantage de sa disparition (i) »
Nous avons précédemment cité ce fait remarquable que le cannibalisme a complètement disparu de régions entières, comme le pays des Bangala qui étaient autrefois les plus féroces d'entre les anthropophages. Les mêmes constatations peuvent être faites concernant les sacrifices humains, l'épreuve du poison et les autres pratiques semblables.
Il en adviendra d'elles comme de la traite : restreintes de plus en plus et pratiquées pour un temps clandestinement, elles finiront par disparaître.
Nous avons signalé, en traitant de la force l)ublique, les sages mesures prises par l'État en vue de rendre moins cruel remi)loi parfois nécessaire de la force armée. Des infractions à ces mesures peuvent être commises.
(i) Rapport au Foreign Office^ janvier 1898, p. 8.
Il ne faut pas les apprécier indei^endamment des conditions dans lesquelles elles se commettent et il ne faut pas surtout faire peser sur les autorités des responsabilités imméritées. Un tel procédé, dont la généralisation serait facile, ne peut aboutir qu'à de réciproques et interminables récriminations internationales. Nous trouvons à ce propos dans le Bulletin du Comité de I* Afrique française quelques observations générales qu'il n'est peut-être pas sans intérêt de reproduire
« Il se produit dans les territoires immenses et en grande partie barbares, qui ont été attribués à rÉtat du Congo, des actes réprélicusibles. Cela ne peut surprendre personne. Les soldats nègres de rÉtat, arrachés tout d'un coup à la barbarie, ne se conduisent pas toujours, lorsqu'ils ne sont plus sous l'œil des officiers belges, comme des civilisés... Quelques Européens mômes, irrités par le climat, par l'isolement, peuvent parfois faire un mauvais usage de leur autorité. Mais, en agissant ainsi, ils vont contre leurs instructions et s'exposent à des châtiments. Leurs actes ne peuvent en rien compromettre l'esprit général de l'administration congolaise, inspirée par la haute philanthropie du Roi des Belges. Les mêmes fautes se produisent sans doute de temps en temps dans tout le reste de l'Afrique, et si l'on s'en prend
particulièrement au Congo, c'est peut-être parce qu'il paraît moins à même que les autres puissances africaines de faire tète à l'orage (i). «
Relevons également une observation tof)!que (le M. le baron Waliis, gouverneur général :
(( Les atrocités dont nos officiers et nos soldats sont victimes, quand ils sont battus, expliquent les représailles que les autorités sont souvent impuissantes à empêcher. Lorsqu'il y a lutte à main armée, ce n'est pas au Congo seul qu'elle prend parfois un caractère que notre civilisation condamne (2). »