MODERNE
Un mouvement intense a i)oussé de nos jours les races les mieux douées et les plus lU'ogTessîves vers des contrées fermées jusqu'ici à la civilisation. Jamais la mer, « cette grande route des nations entreprenantes », comme rapi)elait le Roi des Belges en ouvrant, il y a quelques années, le Grand Concours des sciences et de Tindustrie de Bruxelles, n'a mieux montré que sa puissance d'union dépasse sa tendance à la séparation, qu'elle est la source des entreprises les plus rémunératrices et le chemin toujours ouvert aux manifestations de l'esprit de solidarité
humaine dans tous les ordres. Jamais, domptée comme elle lest par nos puissants engins de navigation, elle ne s'est mieux révélée, avec sa surface plane en dépit des balancements de son cristal, avec ses sillages qui semblent autant de rails directeurs se posant et se déplaçant à volonté selon le besoin, comme un fond véhiculaire comparable aux chemins de fer les plus perfectionnés, et comme outillage naturel appareillé aux destinées unitaires du genre humain.
L'avenir rendra de plus en i)lus justice aux souverains et aux hommes d'État contemi)orains qui, marchant à la tête du mouvement mondial d'expansion, ont eu la claire vue de la vocation de notre temi)s et le ferme dessein d'associer leur pays, en lui ménageant une part plus opulente mais aussi mieux méritée, à la transformation des conditions de la vie sur le globe.
Ce n'est i)as à un vain désir de conquête, à quelque passion de gloire ou à des vues de I)rosélytisme qu'ont cédé ces esprits hardiment i)récurscurs. Sollicités à coup sûr par les merveilleux progrès de notre époque, notamment en ce qui concerne les voies de communication et les procédés générateurs
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de la richesse, aiguillonnés sans doute par le besoin d'échapper, en s'épandant au dehors et en y affirmant leur vitalité, aux périls de ramoindrissement relatif, gagnés peut-être en quelque mesure par la contagion de l'exemple, leur attitude a été dominée au fond par des nécessités d'ordre économique nettement i^erçues, plus encore que par des exigences d'ordre démographique. Là est la cause profonde du mouvement dont ils ont été les protagonistes. Là est rexi)lication de sa généralisation et en même temi)s la raison foncière pour laquelle l'essor colonisateur n'est pas et ne peut pas être considéré comme l'apanage exclusif de quelques puissances ou d'un groupe d'États déterminé.
La nécessité de rechercher sur le globe, sans lésion des droits d'autrui, une clientèle humaine et de nouveaux éléments matériels de richesse, peut n'être pas moins impérieuse, elle peut même devenir plus indispensable pour certains petits pays que pour d'autres plus grands. L'effort déployé i)our satisfaire à ces exigences par tous les marchés du monde, sur le pied d'une loyale concurrence, n'a rien en soi que de légitime : c'est le droit commun de tous les États. Combien plus lé-
gitime encore ai)i)araît la tendance à donner carrière à ces exigences par la recherche de clientèles vacantes dans les pays neufs.
Pour les peui)les confinés en ÏLurope dans d'étroites frontières, regorgeant d'énergies, de capitaux et de produits, exposés à tous les refoulements que peut engendrer la i)oliti(iue écononiiciue dos autres États, rexi)ansion coloniale peut être non seulement justifiée, mais commandée par la double loi de conservation et de progrès qui est la loi même de rhumanité.
Et cela est vrai, remarquons-le bien, pour les États neutres à titre permanent, comme pour ceux qui conservent la faculté de se mêler aux guerres entre les autres États. Car cette circonstance que la sphère de pareilles mêlées sanglantes et des conquêtes violentes se trouve fermée pour eux, est l)récisément une raison spéciale pour que la sphère de révolution i)acifique dans toute son ampleur leur demeure ouverte. Or la colonisation, en tant qu'elle prend i)our base d'opération des territoires vacants au point de vue international, demeure par essence une forme de l'activité pacifique des nations.
11 ne suffirait pas à coup sur, pour contes-
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ter aux États neutres à titre permanent ce mode légitime d'exercer leur droit d'indépendance et de conservation, d'alléguer qu'il l)eut donner lieu à des différends internationaux. Il en est malheureusement ainsi d'un grand nombre de droits et même de faits fort innocents de la vie internationale. Si la persl)ective de différends possibles devait être toujours une raison décisive de renoncer à l'exercice de droits justifiés, on en arriverait à placer des États souverains dans les conditions de pouvoirs incapables de se mouvoir en vue de leur bien le plus légitime dans l'ordre des relations les plus i)acifiques.
L'histoire de la colonisation est loin de prouver, d'ailleurs, que les États à territoire restreint, ayant accès à l'Océan, soient plus dénués que les autres de capacité colonisatrice. Elle semble démontrer, au contraire, que les vastes États, ayant beaucoup de terre ferme devant eux, sont portés i)endant plus longtemps à se vouer à la colonisation intérieure et continentale, tandis que les États à territoire restreint avoisinant la mer savent, en pratiquant celle-ci, se créer les exutoires que le continent ne leur offre qu'avec i)arcimonie et se jîrocurer par ce
moyen le surcroît de ressources nécessaire à raccroîssement de la prospérité publique. Venise autrefois, les Pays-Bas autrefois et aujourd'hui — pour ne citer que deux exemples — en sont des preuves aussi palpables que mémorables.
Il ne faudrait aucunement croire que ce rôle colonisateur des États à teiTitoire restreint, sagement compris et appliqué à une tâche bien déterminée, ne puisse servir utilement la cause générale de Thumanité et du progTès et s'harmoniser avec l'intérêt bien entendu des autres nations.
Dans le champ immense de la colonisation appliquée au globe entier, il y a place pour de modestes travailleurs. Les approvisionnements coloniaux faits par nombre de grandes puissances apparaissent tels qu'il serait presque absurde de voir dans les établissements fondés par des facteurs secondaires de la colonisation un larcin fait à l'expansibilité de ces puissances. Ajoutons que ces facteurs secondaires, par cela même que leur cercle d'action est moins vaste et moins exposé, aux conséquences des encombrements ou des délaissements résultant de préoccupations étrangères, peuvent, par la
concentration des efforts sur un même point, produire des effets surprenants et qui sont parfois remarqués. Observons encore qu'il peut n'être pas indifférent à l'équilibre économique général qu'il y ait dans l'ordre colonial comme ailleurs, des pièces de pondération qui empêchent les heurts antagonistes, qui préviennent un déplacement trop sensible du centre de gravité des intérêts et qui mettent ainsi le bien de chacun sous régide d'une certaine sécurité procurée à tous.
Il ne faut pas oublier, au demeurant, qu'indépendamment des questions de droit qui gardent, ce semble, leur importance même dans l'ordre international, la coordination stable des intérêts sur la base des situations acquises est un moyen i)lus sûr d'arrangement des affaires internationales que le déchaînement de toutes convoitises où des publicistes sans responsabilités s'imaginent avoir trouvé comme un principe de solution de toutes les difficultés.
L'AngleteiTC tient sans conteste le premier rang des nations au i)oint de vue écono-
mîqiie général (commerce, industrie, navigation). Comme puissance colonisatrice, elle occui)e une situation hors de pair.
L*emi)ire britannique comprend :
Kil. carr . Population
Royaume-Uni .... 3i4,33() ii,{}{j'2,^io (1902)
Empire (les Indes . . . 4»8Go,ooo 290,215,000 (1901) Colonies et protectorats 28,870,000 00,785,000
Le i)ériple de remi)ire britannique est mondial dans toute la force du terme. Les éléments dont se compose cet emiûre se complètent remarquablement les uns les autres. L'Angleterre s*est montrée également supérieure dans l'expansion coloniale par voie de formation de sociétés nouvelles faites à son image et pétries de son sang, et dans le rayonnement colonisateur i)ar voie de maniement gouvernemental de sociétés de civilisation différente dans les pays les plus divers assujettis à sa domination. Celui qui n'a pas étudié l'empire britannique n'a pas une idée complète du gouvernement humain dans la richesse de ses formes et dans la souplesse de sa puissance. Si la politique anglaise, comme toute politique humaine, peut avoir ses imperfections et ses défaillances, elle n'en
demeure pas iiioins la eombiiiaisoii la i^lus merveilleuse du génie humain appliqué au jfouvernement des hommes, et le déveloi)i)ement historique de Tinfluence anglaise dans des mondes nouveaux n*en apparaît pas moins, au regard impartial, comme un grand bienfait pour Thumanité.
La colonisation est pour TAngleterre l'expression la i>lus puissante de la tendance nationale ; elle est identifiée avec la vie économique du pays. On peut s'inspirer de la colonisation anglaise, il ne faut pas songer à la copier, tant le modèle est inimitable. Nous comi)renons Tenthousiasme des Anglais pour leur « plus grande Bretagne ». L'œuvre réalisée assure à la nation qui a su raccomi)lir une i)érennité aussi glorieuse que féconde.
La France, après une période d'ancienne expansion au dehors, durant laquelle on a pu se demander quelle serait dans l'avenir la l)remière imissance coloniale, a vu lui échapper les plus belles de ses cohmies et presque disparaitre chez elle les traditions et les méthodes de la colonisation. Mais un renouveau d'action colonisatrice s'est dessiné de nos jours dans ce pays, et la France, indépeu-
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dammoiit des joyaux moditcrranéeiiH (lu'ollo l)C)HHÔde, est prÙHonteinent iiiaîtrosHe, en Afrique et en Asie notannnent, d'un magnifhiue domaine d*outre-nier au([uel elle aj)- ])li(iue des methodeH de fructification de plUH en pluH fenncH et de plus on plus fécondcH. On sait que la population de la France n'atteint pas tout à fait lUj niillionH d'aniOH. La po))ulation de hch colonieH est de 40,6<K),(KK) habitantH.
Entrée plus tard dann la voie de Texpan- Hion au dehors, TAUeniagne moderne, sous rimpulsi(m puissante de son Empereur, a consacré, avec un génie particulier des affaires, avec une organisation technique presque sans pareille, les facultés maîtresses et l'énergique activité» de son i)euple unifié à cette double tâche extérieure : la diffusion commerciale , rexi)ansion coloniale. Elle a marché à pas de géant dans la l)remiére de ces voies, la plus difficile à certains égards, où il s'agit de lutter sur des marchés ouverts à tous avec d'autres concurrents. Et si les merveilleux i)r()grè8 accomplis par elle dans cet ordre semblent éclii)ser sa marche en avant dans l'autre, elle n'en a pas moins acquis une série
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trétabl isHements coloniaux considérables dont la population s'élôvo à plus de la millions d'habitants ot dont elle tire parti d*une manière remarciuablement progressive, pendant (lu'elle ne cesse d'appliquer la meilleure l)art de son activité à la concurrence commerciale pr()i)roment dite, et cela avec un succès admirable.
La Hollande a conservé dans Tlnsulinde de splendides possessions, avec Java, un des modèles de la colonisation tropicale. Elle garde le trésor de son expérience coloniale à régal des éléments les plus précieux du l)atrimoine de la nation, et elle appliciue à la mise en valeur de son beau domaine d'outremer, Tesprit positif, endurant et savamment mercantile des Néerlandais. Elle est le modèle le plus parfait et Tinitiatrice par excellence des petits pays colonisateurs. Indépendamment de Java (lui à elle seule a plus de 28 millions de jmpulation, les colonies néerlandaises comptent environ 10 millions d'habitants.
Parmi les peuples européens de race latine, plusieurs n'ont pas été aussi heureux de nos jours (lue la France. L'Espagne a été la plus éprouvée. L'activité colonisatrice du Portugal
s'est au contraire à certains égards réveillée ; elle s'exerce dans un domaine de 2 millions 146,000 kilomètres carrés, sur une population de 5,85o,ooo habitants. Et si l'Italie, qui a donné autrefois tant de preuves de son aptitude à marquer d'autres peuples de son empreinte civilisatrice, a éprouvé des revers au début de son entrée, à la fois tardive et jn-écipitée, dans la i)olitique coloniale, elle a su se garder du moins des résolutions extrêmes qu'engendre quelquefois l'irritation ou le décoiu'agement,et elle a adopté en matière coloniale une ligne de conduite qui réserve l'avenir. L'émigration italienne peuple la Tripolitaine, l'Amérique du Sud, et trouvera des i^laces au Congo. L'Italien est travailleur, sobre, endurant et fera un merveilleux colonisateur.
Moins enserrés géographiquement que les autres puissances dans leur domaine i)roi:)re, l'empire de Russie, avec ses 22 1/2 millions de kilomètres carrés de superficie et ses 129 millions de population, et la république des Etats-Unis d'Amérique, avec ses 9 1/2 millions de kilomètres carrés d'étendue et ses 77 1/2 millions d'habitants, ont api)liqué une bonne part de leur activité à la colonisa-
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tion intérieure et continentale clans leurs immenses territoires. Leur i)uissanee d'expansion au dehors ne s'en révèle pas moins grande de nos jours, lentement continue pour la llussie qui procède en même temps au développement de son outillage économique, plus hardie et i)lus entreprenante* de la part des États-Unis, capables de mobiliser de merveilleuses forces industrielles et commerciales.
Devant la situation que nous venons d'esquisser à grands traits, un pays comme la Belgique ayant accès à l'Océan, ayant des ports dont l'un comi)te parmi les plus magnifiques du monde, possédant d'immenses ressources économiques et de puissantes réserves d'énergie, s'abandonnerait lui-même et fausserait comjiagnie à sa destinée la plus manifeste, en ne prenant jms de plus en plus le chemin de la mer et en n'adoptant pas une politique de diffusion et d'exjjansion économique en rapport avec ses besoins et ses facultés. Si dans la carrière justement ouverte à toutes les nations manufacturières et commerçantes, un tel pays doit fatalement rencontrer des émules plus puissants, sur quel fondement rencontrerait-il des adver-
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saires, lorsque, poursuivant un but légitime et nécessaire, il prend une part modeste mais vaillante, sur de plus larges espaces, aux luttes communes de la civilisation, à ces luttes qui sont la vocation même de notre époque ?