LES INTÉRÊTS CONVERGENTS DES PUISSANCES
« La reconnaissance d'un État par d'autres États souverains, » dit Blunschli, « a bien la forme d'un acte de libre volonté de la part de ces derniers ; elle n'est cependant pas un acte absolument arbitraire, car le droit international réunit même contre leur volonté les divers États existants et en fait une espèce d'association politique ». « De même, » dit-il encore, « qu'un État existant ne peut arbitrairement s'affranchir des liens internationaux qui le rattachent à d'autres États, de même les autres puissances ne peuvent point exclure arbitrairement du concert des nations un État existant (i). » Constatons immédiatement qu'il ne fut pas question d'exclusion arbitraire pour le jeune État. C'est entouré de la symj^athie générale des gouvernements et des peuples qu'il fit son entrée dans le monde, et l'on a
(i) Le droit international codifié, liv. II, |^J^ 35, note, et 3G.
pu dire en toute vérité qu'une bonne fée a présidé à sa naissance (i).
Aussi bien, Tintérêt des puissances s'unissait aux raisons de justice et aux considérations humanitaires pour qu'il en fût ainsi.
A couj) sûr, la France, au moment où elle commençait à décrire ses lignes d'investissement colonial, n'eût pas demandé mieux que d'évoluer indéfiniment en terre vierge. Mais dès qu'elle devait tomber en rencontre, il ne pouvait lui être indifférent de se trouver plutôt en présence d'un État naissant, que face à face avec des nations imissantes capables de lui porter ombrage. Le manque initial de confiance dans la stabilité de l'œuvre entrei)rise à ses côtés amena, à la vérité, le gouvernement français à rechercher certains avantages sous la forme d'un droit de i)référence, en vue d'une aliénation, envisagée par lui comme possible, des j^ossessions grouj^ées sous le sceptre africain du roi Léoi)old. Mais cette recherche même, loin de trahir quelque hostilité envers un voisin peu désiré, manifestait précisément.
(i) WlUlOTTE, La Belgique et l'État indépendant du Congo. Revue de Paius, i^»" mai 1902.
ainsi que Ta fait observer M. Etienne, « l'intention de se prémunir, à l'origine, contre Tintervention de telle grande puissance venant brusquement se substituer à l'Association africaine, (i) » Quant au fondateur du nouvel Etat, il avait d'autant moins de raisons de décliner toute concession dans cet ordre que la réalisation de l'hypothèse mise en avant par son partenaire était i)lus étrangère à ses fermes desseins, et qu'à ses yeux, il ne s'agissait que de calmer des suscei)tibilités sans fondement, à un moment où les bonnes grâces d'un puissant voisin ne laissaient pas d'être particulièrement précieuses.
Voilà l'origine positive et l'économie vraie de ce droit de préférence transformé parfois encore en une sorte d'éi)ouvantail, et dont resi)rit comme la teneur excluaient toute extension interprétative et toute application analogique à la Belgique.
En ce qui concerne les dispositions de l'Angleterre, elles ne pouvaient qu'être favorables à la formation du nouvel État. Dans le monde des affaires comme dans les sphères
(1) Dépêche coloniale, i3-i4 juillet lyoï.
de la politique, Tesprit si éminemment pratique de nos voisins d'outre-Manche avait parfaitement saisi ce qu'il y avait d'iieureux à de multiples points de vue dans Téclosion et le développement, au centre de TAfrique, d'un jeune État neutre, qui ne pouvait compromettre l'équilibre i^olitique et commercial au profit d'aucune grande puissance. Un instant sans doute, à la sollicitation du Portugal qui s'était aper(^*u un peu tard du i)rofit qu'il eût pu tirer depuis des siècles d'une situation tombée en déshérence, le gouvernement anglais — défenseur jusque-là de la thèse de l'indépendance absolue du Congo — parut se prêter, non sans résistance, à étendre la souveraineté portugaise sur l'estuaire congolais, moj^ennant certaines conditions toutefois et sauf établissement d'une commission mixte sur le fleuve. Mais l'opinion anglaise, mieux orientée dans la suite et avertie en même temps de la vive opposition que rencontrait à l'étranger pareille combinaison, ne tarda pas à pencher d'une manière décisive vers une solution qui harmonisait, dans une synthèse plus large, l'intérêt anglais bien entendu avec les autres intérêts en présence.
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Ces intérêts étaient nombreux en effet, et la symi)atliie effective accordée de bonne heure à r Association internationale du Congo par la plus grande puissance du nouveau monde, les États-Unis d'Amérique, si riches de sève jeune et vaillante, si ouverts à toute idée de progrès, attestait que Tœuvre du roi Léopold avait pour elle le sentiment public et les suffrages officiels bien au delà des frontières européennes. Dès le lo avril 1884, le Sénat américain, à la suite du remarquable rapport de M. Morgan (i), avait voté une résolution invitant le président de la République à reconnaître TAssociation « comme pouvoir gouvernant le Congo » . Quelques jours après, le 22 avril 1884, cette reconnaissance était un fait accomi)li. En rapjjelant d'une manière autorisée, au début de la Conférence de Berlin, le caractère et la raison d'être de ce grand acte, le premier i)lénipotentiaire des Etats-Unis, M. Kasson, con-
(i) Voy. Compilation of reports of Commîttce on foreign relations. United Stutes. Senate^ Récognition of Congo free States, March 2Gth 1884. Washington, Government Printing Offiee, 1902. Vol. VI, j). 221. Les annexes renferment entre autres doeiiments les notes de Sir Travers Twiss et de M. Arntz.
statait qu*à la suite de l'exi)loratîon stanleyenne, les régions découvertes ne pouvaient manquer d'être « exi)osées à la dangereuse rivalité des nations diverses ayant leurs intérêts en Conflit ». « Le plus sérieux désir du gouvernement des États - Unis, » disait-il, « a été que ces découvertes pussent être utilisées i>our civiliser les races indigènes, pour obtenir Tabolition de la traite des esclaves, et que des mesures fussent bientôt prises pour empeclier des conflits entre les nations, comme pour éviter les rivalités que ferait naître entre elles Tacquisition de privilèges si^éciaux dans cette vaste région, si soudainement ouverte aux entreprises commerciales ». Signalant alors l'œuvre menée à bien i)ar l'Association internationale du Congo « sous le haut patronage d'un Européen philanthrope », il faisait observer que ces vaillants pionniers de la civilisation avaient « obtenu des concessions et le droit d'exercer leur juridiction dans le bassin du Congo, de la part des souverains indigènes, les seules autorités existant dans ces régions et disposant de la souveraineté sur les territoires et les peuples ». « Ils ont immédiatement entre-
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pris,» ajoutait-il, a d*établir un gouvernement de fait ». Constatant ensuite que la légalité des actes de ce gouvernement devait être reconnue, sous peine de ne reconnaître « dans toute cette région ni lois ni justice », il concluait en ces termes : « Le président des États-Unis, dûment informé de Torganisation de cette société et connaissant ses droits pacifiquement acquis, les moyens dont elle dispose pour protéger les personnes et la proi)riété, et ses desseins équitables à l'égard des nations étrangères, a reconnu le gouvernement établi par elle et le pavillon qu'elle a adopté. Ses droits reposaient sur le consentement môme des indigènes, dans un pays actuellement occui)é par elle et dont les routes commerciales et les voies de communication étaient i)lacées sous son contrôle et sous l'autorité de son administration. Il a l)ensé qu'en reconnaissant le seul i)avillon représentant une domination dans ces parages, il a agi dans l'intérêt commun des nations civilisées. »
« Aussi loin, » disait en terminant le plénil^otentiaire américain, « aussi loin qu'on pourra étendre les limites de cette puissance neutre et pacifique, il prévoit la conso-
lîdation des garanties du maintien de la paix, les progrès de la civilisation africaine et un développement du commerce profitable à la famille entière des nations (i) ».
Nous venons de constater la remarquable attitude prise par les États-Unis d'Amérique en ce qui concerne la reconnaissance du gouvernement nouveau instauré dans l'Afrique équatoriale. En Europe, c'est l'Allemagne qui a tenu à trancher la première la question de reconnaissance, et à accorder à l'œuvre naissante, avec le témoignage de sa haute sympathie, l'appui de son autorité. En reconnaissant, dans la convention du 8 novembre 1884, conclue dès avant l'ouverture de la Conférence de Berlin, le pavillon de l'Association internationale du Congo « comme celui d'un État ami », le gouvernement allemand affirmait nettement qu'il ne dépendait pas de lui que le jeune État ne fût directement associé dès le début aux travaux de l'assemblée des puissances.
En i)résentant d'une manière solennelle à
(i) Protocoles et Acte général de la Conférence de Berlin ^i884-i885), p. 23 ss.
cette assemblée, avant la clôture des débats, « le nouvel État du Congo », le prince de Bismarck a voulu rendre un hommage exceptionnellement éclatant à la fondation d'une œu\rre dont le concours apparaissait à tous comme lié à la réalisation des plus nobles desseins de T Aréopage de Berlin.
Certes, les épreuves inhérentes à une entreprise si vaste et si complexe ne firent pas défaut à l'établissement civilisateur fièrement campé au cœur môme de la barbarie africaine. Toutes les grandes œuvres sont d'un enfantement difficile. Nous ne possédons pas les documents nécessaires pour retracer le cours des négociations territoriales poursuivies avec le Portugal, et cette page d'histoire diplortiatique contemporaine est, d'ailleurs, aujourd'hui d'un intérêt purement historique. Les résultats de ces négociations et des arrangements intervenus avec la France i)euvent se résumer comme suit. L'Ktat indépendant perdit une province où étaient groupés ses établissements les plus florissants. Il vit lui échapper une autre portion de territoire qui forme enclave dans son domaine. Moj^ennant ces sacrifices et grâce à de puissantes médiations, l'État obtint un
convenable arrangement territorial et s'assit définitivement sur les deux rives du Congo, disposant de la rive nord du fleuve jusqu'à Manyanga, gardant les deux ports de r estuaire, Banana et Borna, maître d'en créer un troisième sur la rive sud, à Matadi, et de construire de là dans la direction du Stanlej^-Pool une voie ferrée située tout entière sur son territoire.
Les difficultés aplanies, l'horizon politique se colora de teintes particulièrement sereines. Et rarement sans doute plus bel arc-en-ciel se leva aux régions diplomatiques que celui qui, aux acclamations de l'Europe, dora de ses reflets la séance historique du 23 février i885, où l'œuvre du roi Léopold api)arut dans sa souveraine beauté, — le diadème civilisateur au front, les i)lis flottants du manteau princier dominant l'immense réseau hj^drographique du centre africain, de l'Atlantique au Tanganika, — auréolée de l'éclat des plus magnifiques esj^érances, relevée encore i)ar ce je ne sais quoi d'achevé que donne l'épreuve aux grandes œuvres humaines, digne en tous points de l'admiration des i)euples et de la reconnaissance de l'humanité.
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