CHAPITRE PREMIER La genèse du mouvement civilisateur africain
Les contemporains sont rarement bien placés, nous le savons, pour apprécier la portée des faits qui s'accomplissent sous leurs yeux. La perspective aérienne, comme disait M. de Staal à la Conférence de La Haye, leur fait défaut. Mais il est des évolutions si lumineuses et si puissamment dessinées que le panorama s'en déroule sans trop de difficulté au regard de Tobservateur. Ainsi en est-il du grand fait historique que
nous allons étudier.
I. — PHYSIONOMIE (iÉNÉRALE DU MOUVEMENT CIVILISATEUK AFRICAIN.
Le iiiouvement civilisateur africain a amené un nouveau continent avec ses races ignorées, avec ses richesses inexplorées, à graviter dans l'orbe de la civilisation universelle. Il a préludé à la distribution pacifique du globe, qui s'achève sous nos yeux. Il a inauguré en quelque sorte, — sauf pour l'Angleterre, depuis longtemps en éveil et en travail dans cet ordre, — la politique mondiale, qui ne connaît plus de terres perdues ni de races déshéritées, qui rattache les pays neufs, les vieilles nations et toutes les civilisations par les liens de droit public les plus variés, qui solidarise les conditions générales d'existence de l'humanité, qui fait réellement de l'Océan la voie publique de l'univers. Et peut-être ne serait-il pas difficile de reconnaître dans ce que l'on a api)elé « le siège de la Chine » une sorte de x)rolongement — dans des conditions fort différentes il est vrai, et souvent trop méconnues — de ce que l'on a nommé « l'assaut des pays
noirs ». Ce qui est vrai en tout cas, c'est que le concert des efforts publics et privés déployés dans la prise de possession de l'Afrique, a éclipsé les conquêtes antérieures de nouveaux mondes et a offert, à beaucoup d'égards, un spectacle unique dans riiistoire.
L'aspect des États contemporains avec leur cortège seigneurial de colonies, de protectorats, de sphères d'influence, est devenu aussi complexe qu'imposant.
Ce qui a caractérisé essentiellement le mouvement africain vers la fin du xix*" siècle, c'est la concurrence ardente et suivie des principaux facteurs de la civilisation européenne à conquérir économiquement, moralement, politiquement, par les voies pacifiques, le continent noir, non seulement sur son pourtour, mais jusque dans son noyau central.
A coup sûr, l'expédition d'Egypte, où s'illustra l'épée de Bonaparte en 1798, l'occupation définitive du Cap par l'Angleterre en i8i5, la conquête de l'Algérie à partir de i83o, et plus près de nous le percement de l'isthme de Suez, commencé en iSSg et achevé dix ans après, marquent des jioints
brillants dans Tliistoire de cette terre africaine dont les destinées ont été si étranges, et où il semble que le génie humain, après avoir épuisé le cycle de ses migrations sur le globe, s'en vienne reprendre, à plein cette fois et dans des conditions décisives, Tœuvre si longtemps endormie des plus antiques civilisations.
Mais les centres puissants de rayonnement dont nous venons de parler, et combien X)lus encore les établissements cotiers secondaires qui ont frangé d'essais plus ou moins civilisateurs l'énorme masse noire formant le quart du globe, demeuraient, somme toute, les foyers d'une pénétration limitée. On était loin, malgré ces remarquables conquêtes, de combiner au Foreign Office les moyens de relier par l'intérieur le Cap au Caire, ou de caresser au quai d'Orsay des plans de jonction continentale de la iléditerranée au Congo. Le cœur de l'Afrique n'était pas considéré comme l'assiette possible d'un gouvernement. Autant eut valu, semblait-il, tenter de s'installer politiquement aux pôles.
Déserts et forets insondables, crêtes inaccessibles, abîmes de cataractes, climat de feu et marais stygiens, ne fallait-il pas triompher
de tout cela avant d'arriver aux immenses espaces inconnus? Certes, il y avait là, on ne rignorait point, d'inépuisables réservoirs de forces humaines. Mais ces troupeaux de noirs que des mains cupides et sanguinaires traquaient vers les côtes, pouvaient-ils servir à autre chose qu'à ravitailler l'esclavage oriental ou à alimenter par delà l'Atlantique l'esclavage colonial ? Et si l'humanité se révoltait contre l'infâme commerce des esclaves, si les Etats concertaient les moyens de purger l'Océan des négriers, ne semblait-il pas que l'on dût renoncer à saisir à leur foyer d'origine la traite et la chasse à l'homme?
Sans doute encore d'intrépides explorer teurs avaient entrepris divers voyages de découverte au sein du continent noir. La fondation de la Société de géographie de Londres en 1788 avait marqué le début de multiples recherches que l'on pouvait, par un fil idéal, rattacher à des entreprises plus anciennes également mémorables. Mais le sillon tracé par ces pionniers de l'exploration isolée semblait s'effacer à mesure qu'il s'ouvrait, comme disparaît la trace des pas de l'homme sur une mer de sable. Encore
que la science ne laissât pas de recueillir certains fruits de ces vaillantes i)oussées dans l'inconnu, le cœur de l'Afrique demeurait mystérieux. Et si le voile se déchirait par instants, c'était surtout pour mettre à nu des horreurs pareilles à celles qui arrachaient ce cri à Livingstone : « Les souvenirs les plus pénibles s'effacent avec le temps; mais les scènes atroces que j'ai vues se représentent, et la nuit me fait bondir hoiTifié par la vivacité du tableau (i). » Cannibalisme, sacrifices humains, chasse à l'homme et traite des esclaves avec leur cortège de cruautés sans nom et de souffrances sans mesure : c'était tout cela dans l'anarchie féroce des tribus alternant avec l'irruption des hommes de proie en quôte de butin ou de captifs pour les lointains esclavages, et résolus à les conquérir par le fer et le feu, au prix de toutes les dévastations et de tous les carnages.
Les récits des exi)lorateurs éveillaient à la vérité, par intervalles, chez les nations civilisées, avec une vive curiosité, ces sentiments de i)itié liés aux fibres les plus
(i) Dernier Journul de Livingstone. Paris, t. II, p. a-'u.
LA 6RAKDE INITIATIVE 7
intimes de notre nature et que nous appelons par excellence, pour cette raison, sentiments d'humanité. Mais ils ne remuaient pas à fond l'opinion, pas plus qu'ils n'ayaient le don de soutenir en permanence l'attention des gouvernements. Cela se passait si loin de nous et sur un sol tant inhospitalier, depuis si longtemps déjà, avec la fatalité d'une loi historique ! Puis il y avait ici tant de choses à faire, ne fût-ce que de ménager aux gouvernements une existence difficile et de se rendre réciproquement désagréables entre concitoyens la vie publique et jusqu'à la vie privée.