CHAPITRE XIV
Je m’avance dans l’intérieur du pays. — Je couche avec les rats du roi. — Le chimpanzé. — Je tue une gazelle. — Il fait trop froid pour dormir. — La perdrix grise.
Après cet incident, j'allai rendre une seconde visile au roi Bango, et le mafouga m'annonce à Sa Majesté. J'avais un motif important pour rechercher cette entrevue : je voulais obtenir la permission de pénétrer dans l'intérieur du pays avec un escorte d'éclaireurs.
Bango avait de l'affection pour moi, quoique j'eusse refusé d'épouser une de ses charmantes filles. Il accueillit donc fort gracieusement ma requête et me donna vingt-cinq hommes, dont la plupart étaient renommés comme de grands chasseurs. Ils avaient tué quantité d’éléphants, dont ils avaient apporté tout l’ivoire à leur chef. C'étaient les pourvoyeurs de la table royale, et ils passaient leur vie dans les bois.
Nous fimes de grands préparalifs de chasse, car le pays passait pour être très-giboyeux. Nous devions camper plusieurs jours dans la forêt ; perspective de plaisir, mais aussi de fatigue; car la vie des chasseurs n’est pas des plus commodes en Afrique. Le roi m'invila à coucher dans son palais pour être sur pied le lerdemain de meilleure heure, et je fus conduit en cérémonie à ma
chambre à coucher par le grand mafouga : elle était si sale et si
LES RATS DU ROI. 119 noire, que j'aurais mieux aimé dormir au pied d'un arbre dans la forêt, Je regardai autour de moi dans la crainte que le roi, voulant se débarrasser de ma personne, ne me fit coucher là pour m'assassiner ; mais, ne voyant rien de suspect, je me reprochai d'avoir prêté à mon hôte des projets probablement bien éloignés de sa pensée. J'éleignis donc ma lumière et je m'’étendis sur la couche royale. A peine y étais-je installé, que mon oreille fut frappée d’un bruit étrange. Je ne compris pas d’abord ce que ce pouvait être.
Le bruit augmenta dans la ehambre; je dressai la tête, essayant de percer l’obseurité; mais je ne distinguai rien. A l'instant même je crus sentir quelque chose qui se glissait sous ma couverture; je sautai à bas du lit tout effaré; qu'était-ce donc enfin? C'était un énorme rat. A peine levé, j'entendis trotter une troupe d'autres rats qui se sauvaient par où ils étaient venus; puis tout redevint silencieux : je me recouchai et j'essayai de dormir; mais je comptais sans mes visiteurs nocturnes, qui revinreut m'assaillie en nombre vraiment prodigieux ; ils semblaient me disputer la possession de ma chambre; ils se promenaient sur mon lit, ils gambadaient sur ma figure. J'en eus bientôt assez de cette résidence royale; j'aurais voulu n'y être jamais entré. L'endroit était bien choisi pour se lever de bonne heure! Aux premières clartés de l'aube, j'étais debout ; je rassemblai mes hommes, et. quoique l’on vit à peine à se conduire, nous nous mimes tout de suite en marche.
J'allais en avant avec Aboko, le chef de ma troupe, et Niamkala, son second, tous deux grands chasseurs, ayant passé presque toute leur vie dans la forêt. On eût dit réellement des hommes
des bois, tant leur extérieur était sauvage. Aboko était un
pelit homme robuste, très-noir, aux muscles bien articulés, au nez aplati et aux lèvres épaisses; ses yeux, grands ouverts et intelligents, semblaient sans cesse aux aguets; son corps portait les marques de nombreuses écorchures faites par les arbres épineux et les ronces, et ses jambes déployaient autant de vigueur que d'agilité. Niamkala, au contraire, était grand et maigre et moins foncé de peau; il avait le regard à la fois perçant et vague. Tous deux étaient des chasseurs d’éléphants de premier ordre.
Aboko, Niamkala et moi, nous devinmes bientôt de grands amis; une même passion nous rapprochait : l'amour de la chasse et des bois.
Nous traversâèmes de belles prairies entourées de fourrés épais, et qui semblaient être aulant de jardins naturels au milieu de ces forêts sauvages. L'aspect du pays était des plus pittoresques : ici, le sol de la prairie presque toujours uni el recouvert d'un sable fin; là, de hautes montagnes, brusquement coupées à pic. On arrivait, sans s’en douter, au bord d'un précipice ; et, si quelqu'un fût tombé en bas, on n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Les bois servaient de retraite aux éléphants ; on y trouvait aussi de grands troupeaux de buffles ; les antilopes en sortaient la nuit pour aller s’ébattre et paitre dans les hautes herbes; enfin, les léopards s’y rencontraient en grand nombre.
J'étais heureux de cheminer dans des espaces découverts, au lieu de me frayer une route à lravers des forêts sombres. J'aimais à respirer le grand air, à sentir le vent souffler sur mon visage. Nous aperçûmes bientôt des traces d'éléphants et de buffles sau-
vages. Mon ami Aboko nous avertit de nous tenir aux aguets,
L'HOMME DES BOIS. 121 parce que le gibier ne tarderait pas à se montrer. En effet, à peine avait-il parlé, que nous vimes un buffle arrêté sur la lisière du bois et nous guettant de l'œil, inquiet, je suppose, de savoir à quel genre d'animal il avait affaire. 11 demeura immobile quelques minutes, hors de notre portée, puis il rentra dans le fourré, peu soucieux de faire plus ample connaissance avec nous. Nous fimes un détour pour lui couper la retraite, et j'allai l’attendre à un défilé du bois, pendant qu'Aboko gagnait au large pour le rabattre de mon côté.
Tandis que j'étais à mon poste, j'aperçus tout à coup une forme noirâtre qui sortait du massif et qui venait à ma rencontre ; pensant que c'était Aboko, j'attendais avec impatience les nouvelles qu'il avait à me donner, mais je ne lui dis pas un seul mot dans la crainte d’effaroucher le gibier dont nous étions proches. Cependant, le personnage s’avançait toujours et je croyais bien, à travers le feuillage, reconnaître la figure d'Aboko. Je restai donc immobile, appuyé sur mon fusil, lorsque j'entendis soudain un cri aigu, et l'individu que je prenais pour Aboko se retourna vivement et s'enfuit dans le bois en me laissant voir un gros corps massif et velu. C'était un homme des bois, un être sauvage, — enfin un chimpanzé, — et de la grande espèce, je vous assure.
Que je fus heureux de voir enfin ce fameux singe, si semblable à l'homme! Pendant quelques minutes, l'étonnement me eloua sur place. Sa face noire ressemblait si bien à celle d'un nègre, que j'avais pris, comme je l'ai déjà dit, ce chimpanzé pour mon ami Aboko.
Bientôt le véritable Aboko reparut : cette fois, ce n'était
pas une illusion, et ma méprise nous fit bien rire. J'étais cepen-
122 L’'AFRIQUE OCCIDENTALE, dant bien contrarié de n'avoir pas tiré sur le chimpanzé. J'aurais élé si curieux d'examiner de près cet intéressant animal! mais, je l'avoue, j'aurais presque cru tirer sur un homme.
Nous quitlâmes les bois et nous nous remîmes en route pour l'intérieur. Il n°y avait pas longtemps que nous marchions, lorsque j'aperçus une gazelle au beau milieu de la prairie. Comment en approcher sans être vu ? L’herbe était courte et ne nous cachait pas; nous convoitions fort ce gibier, car, n'ayant rien tué encore, nous étions fort en peine de notre diner et de notre souper. Personne n’aime à se coucher sans souper, n'est-il pas vrai? surtout quand on s’est bien fatigué dans la journée. Aboko, Niamkala et moi, nous {inmes conseil, en nous couchant à plat sur le sol, de peur d'être vus de l’animal. Bref, nous convinmes que je m'avancerais vers la gazelle avec mon fusil à longue portée, et que je tâcherais de l’abattre. Je me mis donc en mesure d'exécuter ce dessein. Je commençai à me glisser en rampant dans la direction de l'animal, levant de temps en temps la tête au niveau de l'herbe, pour m'’assurer s’il était toujours à la même place. Quand je crus en être assez près, je me recouchai sans bruit sur le sol, et j'épaulai mon fusil sur une fourmilière assez pareille à un grand champignon. Je visai assez longtemps, Je fis feu, et j'eus la joie de voir tomber la gazelle. Aboko et Niamkala, qui se tenaient sur le qui-vive, s'élancèrent vers moi en poussant des acclamations. La perspective d'un bon diner faisait rayonner leurs figures.
Le reste de la troupe nous rejoignit : on dépeça la gazelle sur place, puis nous continuâmes notre voyage.
Arrivés au bord d’un petit cours d’eau qui paraissait trop pro-
fond pour qu’on pût le passer à gué, nous abatlimes un gros ar-
UN ROZI DE GAZELLE. 123 bre et nous le jetâämes en travers du torrent pour nous servir de pont. Le passage ne s'effectua pas sans peine ni sans péril. Je faillis, pour ma part, lomber à l'eau deux ou trois fois.
Au coucher du soleil, nous nous arrêlâämes épuisés de fatigue; nous dressâmes notre camp au milieu de la prairie, afin de nous coucher sur de la belle et bonne herbe. Comme nous étions dans la saison sèche, nous n'avions pas l'humidité à craindre. Mes
hommes allèrent ramasser du bois dans la forêt et en rapportèrent
Une gazelle.
une énorme quantité, car la terre était couverte de branches mortes.
On alluma de grands feux, dont la flamme nous fit bien plaisir, car le vent soufflait très-rudement. Notre foyer, dont l'éclat illuminait tout le pays, aurait pu être signalé de fort loin, s'il y eût eu des yeux humains dans cette solitude. On s’occupa à la fois du dîner et du souper. Je fis rôlir moi-même la part de gazelle
qui m'était échue ; je passai une baguette à travers le morceau
de viande, et je posai cette broche sur deux bâtons croisés, que j'avais fichés en terre de chaque côté de mon feu. J'aurais bien voulu avoir un peu de lard pour arroser mon rôti; mais, tel qu'il était, Je remerciai le ciel de m'avoir envoyé un si bon festin. J'avais précisément un peu de sel pour l’assaisonner, avec quelques grains de poivre de Cayenne.
Mes hommes se régalèrent aussi de cette excellente viande ; ils en avaient à cœur joie ; or, ces nègres sont en général fort gloutons. Vous auriez ri de les voir paresseusement accroupis sur l'herbe autour de nos feux, ceux-ci fumant, ceux-là essayant de dormir, tandis que d’autres contaient des histoires ; mais tous, nous làchions de nous réchauffer, et nous ajoutions sans cesse des aliments nouveaux à nos brasiers déjà si enflammés.
La nuit était claire et presque glaciale; les étoiles étincelaient au-dessus de nos têtes, et la lune brillait d'un vif éclat. Il y avait tant de vent et un vent si âpre, que nous regrettions de n'avoir pas plutôt campé dans la forêt, où du moins nous aurions été abrités. J'avais trop froid pour pouvoir dormir, même avec ma couverture, et mes pauvres compagnons, qui n’en avaient pas, frissonnaient à côté du feu.
Aussi, à deux heures du matin, commandai-je à ma troupe de se lever. Une bonne marche d’une couple d'heures nous permit d'atteindre un bois épais où nous trouvâämes un abri contre le vent. Nous rallumâmes à la hâte un grand feu pour nous tous, et nous nous étendimes tout autour. Nous étions si fatigués que chacun de nous s’assoupit tout de suile, sans s'inquiéter des léopards, ni de quelque danger que ce fût. Nous fûmes réveillés par le cri de la perdrix grise (francolinus squamatus), que les naturels
appellent quan.