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CHAPITRE XIII

Les barracons d'esclaves. — Un gros serpent sous mon lit. — Un négrier qui s'éloigne de la côte.

Un jour, je passais devant un enclos immense, défendu par un rempart de palissades de douze pieds de haut environ et terminées en pointe. Je franchis la porte qui était ouverte, et je me lrouvai au milieu d'un vaste assemblage de hangars ombragés d'arbres, sous lesquels étaient étendus, dans des postures différentes, une grande quantité de nègres. En faisant le tour intérieur de l’enclos, je vis que ces hommes élaient attachés, six par six, au moyen d'une petite chaîne très-forte passée dans un carcan ajusté autour de leur cou. Cà et là des seaux d’eau étaient disposés pour leur permettre de boire, et, comme ils étaient enchaînés ensemble, lorsqu'un des six avait soif, il fallait que les autres se levassent pour aller avee lui.

J'arrivai ensuite à une cour remplie de femmes et d'enfants, qui étaient libres de se promener à leur gré dans leurs limites, où aucun homme n'était admis. La plupart de ces gens-là, hommes ou femmes, ne se comprenaient pas entre eux. Vous me demanderez peut-être ce que c'étaient que ces nègres? C’étaient des Africains de diverses tribus, vendus les uns par leurs

pères où par leur famille, les autres par les habitants de leurs

LES BARRACONS D’ESCLAVES. 113 villages; ceux-ci avaient été mis en vente pour crime de sorcellerie ; ceux-là sous des prétextes plus ou moins spécieux. Ainsi, on faisait passer pour idiots un jeune garcon ou une jeune fille ; il n'en fallait pas davantage. Beaucoup de ces esclaves appartenaient à des pays très-éloignés.

Quelques-uns paraissaient gais; d'autres, au contraire, étaient fort tristes, persuadés qu’on ne les avait achetés que pour les manger. Ils s'imaginaient en effet que les hommes blancs d'au delà de la mer étaient de grands cannibales, et que l'on com mençait par les engraisser, pour mieux se régaler d'eux ensuite. Un jour, dans une contrée de l’intérieur, un chef voulut faire tuer un esclave pour mon diner, et j'eus beaucoup de peine à l’en empêcher. Je ne parvins que très-difficilement à faire comprendre à ce boucher nègre, que personne, dans mon pays, ne se nourrissait de chair humaine.

Il y avait dans la cour, sous les arbres, de grands chaudrons où l'on faisait cuire des fèves et du riz pour la plus grande partie des esclaves; à d'autres on distribuait du poisson séché ; le soir, on les faisait tous rentrer sous de vastes appentis pour y passer la nuit : un de ces appentis servait d’infirmerie.

Au milieu s'élevait ce qu’on appelle la maison de l'homme blanc. Cette maison, en effet, est habitée par des biancs, dont l'état est d'acheter ces pauvres créatures au chef de la tribu des Oroungous.

Après avoir tout visité en délail, je sortis du barracon, et je me promenai aux alentours, en rêvant au spectacle que je venais d'avoir sous les yeux. Il faisait déjà nuit quand je regagnai la petite cabane de bambou que le roi m'avait assignée. J’entrai, je

battis le briquet et j'allumai une torche pour ne pas me mettre

au lit sans lumière. Quand je parle de lit, ce n’est pas que ma

couche eût la moindre ressemblance avec ce que nous appelons

des lits en Europe : c'est-à-dire des matelas, des oreillers, des

draps et des couvertures. Un pareil luxe est interdit aux voyaseurs dans l'Afrique équatoriale.

Quand j'eus allumé ma torche, je jetai les yeux autour de moi pour m'assurer que rien n'avait été dérangé dans ma chambre; car un voleur peut aisément s'introduire dans des maisons si mal défendues. Je ne remarquai rien, si ce n'est quelque chose de reluisant sous mon akoko, ou bois de lit. Comme cet objet ne bougeait pas, j'y fis fort peu d'attention; et de fait, je n’y voyais guère à la demi-clarté de ma torche; mais, quand je m'approchai de mon lit pour l’arranger, je vis que ce reflet luisant provenait des écailles brillantes d'un énorme serpent, tranquillement roulé sur lui-même, à deux pas de moi. Que faire, bon Dieu? j'avais fermé solidement ma porte avec des cordes; si le serpent se déroulait et changeait de place, il pouvait s’élancer sur moi, m'enlacer dans ses replis, m'étouffer et m'avaler ensuite, ni plus mi moins qu'une gazelle.

La pensée n'était pas rassurante : si Je criais, je risquais de réveiller le reptile, qui paraissait endormi; personne, d’ailleurs, n'aurait pu entrer, puisque j'avais barricadé ma porte. J'allai tout doucement détacher les cordes qui la retenaient. Quand j'eus tout disposé pour ma fuite, je réfléchis qu'il serait mieux de tuer le monstre; je cherchai mes fusils et je vis avec épouvante qu'ils étaient accrochés au mur, dans la ruelle du lit, et que j'en élais séparé par le serpent. Tout en surveillant l'animal, je réfléchis au parti que j'avais à prendre, et je résolus de m'emparer, coûte

que coûte, de mon fusil. Aussitôt, sans perdre de vue la porte

UN SERPENT SOUS UN LIT. 115 ouverte qui m'assurait une promple retraite au moindre mouvement du reptile, je m'avançai sur la pointe du pied, et en un clin d'œil je décrochai le fusil, que je me mis à charger vivement. Comme je sentis alors le courage me revenir! Je n'étais plus le même homme; mon arme à la main, je revins de nouveau vers le serpent, j'appliquai sur son corps le canon du fusil, je fis feu et je m'élançai à toutes jambes hors de la maison.

Au coup de fusil, les nègres accoururent de tous côtés pour sa-

Embarquement d'esclaves.

voir ce qui s'était passé. Ils croyaient qu'on venait de luer un homme et qu'on s'était sauvé chez moi pour se cacher. Ils s’élançaient donc pêle-mêle dans ma chambre, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils en ressortirent encore plus vite, lorsqu'ils virent un gros serpent qui se tordait convulsivement sur le plancher. Les premiers entrés avaient marché sur lui et perdirent la tête de frayeur. Vous n'avez pas idée de leurs clameurs et de

leurs affreux hurlements. Personne ne voulait rentrer dans la

maison, et ce fut moi qui vins avec précaution m'enquérir de l'état des choses, car je n’entendais pas abandonner la possession de ma cabane à monsieur le serpent. J'entrai donc en regardant soigneusement autour de moi; à la lueur de ma torche, je distinguai le reptile étendu à terre : le corps avait été séparé en deux, et les tronçons s’agitaient sur le sol. Je crus d'abord avoir devant moi deux serpents et je ne savais que faire; mais, dès que j'eus reconnu ma méprise, j'assenai un violent coup de crosse sur la tête de la hideuse bête, et je la tuai net. Je vis alors sa gueule revomir avec du sang et de la bave un canard tout entier, et quel long canard! on eût dit un saucisson allongé et couvert de plumes.

Le reptile, après l'avoir pétri et englouti, avait choisi ma chambre à coucher pour digérer et dormir à son aise, car les serpents, après un copieux repas, tombent toujours dans un état de torpeur. C'était un pithon de la grande espèce, qui mesurait (le croiriez-vous!) dix-huit pieds. Vous figurez-vous ma situation, si l’horrible animal se fût jeté sur moi? il m'aurait bien vite enveloppé tout entier; et, si j'avais été avalé par ce monstre, je me demande combien de temps il lui aurait fallu pour me digérer ?

Par une belle journée, je me promenais sur la plage de cette côte inhospitalière, lorsque je découvris au loin un navire qui s'approchait de plus en plus, et qui enfin vint mettre en panne à quelques milles du rivage. En même temps, je remarquai une file d'esclaves que l’on faisait sortir à la hâte de l’un des barracons. Je m'arrêtai pour les observer. Les nègres élaient toujours par bandes de six, mais on les avait lavés avec soin et revêtus d'un

habillement propre. De grandes barques étaient préparées pour

TRAITE DES NÈGRES. 4117 les recevoir; chacune avait trente-six rames et contenait soixante esclaves. Ces malheureux semblaient frappés de terreu r ; ils n'a vaient jamais navigué sur mer et ne se rendaient pas compte du roulis des vagues. Enlevés ainsi, conduits sans savoir où , ballottés par les flots, tantôt à droite, tantôt à gauche, couverts d'écume, ils devaient se croire à leur dernier jour, prêts à être engloutis dans une tombe humide.

J'étais bien aise au moins que ces inforlunés ne pussent me voir, caché comme je l’étais par les arbres et les broussailles. J'avais honte de moi-même ; je rougissais d'être un homme blanc. Heureusement, de pareilles scènes deviennent plus rares de jour en jour, et la traite des nègres n’appartiendra bientôt plus qu'au passé.

Deux heures après, le négrier, avec une cargaison de six cents

esclaves, faisait voile pour l’île de Cuba.

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