CHAPITRE XV
L'hippopotame. — Une fausse alarme, — Arrivée à Ngola. — Une conversation du dimanche. — Le dieu de l’homme noir et le dieu de l’homme blanc. — Chätiment exercé par le roi Njambai sur une de ses femmes. — Établissement d’un Olako dans les bois.
Le lever du soleil nous trouva prêts à partir et chargés de nos fardeaux. Devant nous s’étendaient de vastes et belles prairies, sur les limites desquelles paissaient tranquillement plusieurs troupeaux de buffles, que notre approche effaroucha et fit rentrer dans le bois. Lorsqu'ils figuraient ainsi dans le paysage, ils lui donnaient une certaine apparence de campagne civilisée; on se serait cru dans les dépendances de quelque grande ferme, au mois de juin, au milieu des besliaux et des foins, aux approches de la moisson. C'était, dans ces solitudes de l'Afrique, un tableau charmant et paisible de la mère patrie, un cher souvenir qui me remplissait de joie et d'orgueil.
Nous marchions rapidement pour gagner du terrain avant que la chaleur du jour vint nous surprendre. Arrivés au bord d'un grand étang ou petit lac, je regardais l'eau sans songer à rien, quand je vis une forme étrange apparaître à la surface. — C'était un hippopolame. Je n’en avais pas encore vu. Je le pris d’abord pour une grosse pièce de bois; puis je me figurai voir la tête d’un cheval; c'est l'effet que produit à quelque distance la tête de
l'hippopotame. J'entendis alors un grognement sourd, et la tête
UNE FAUSSE ALARME. 127 se replongea sous l’eau ; puis tout à coup plusieurs animaux semblables émergèrent à la fois hors de l'eau. Is étaient au moins une douzaine. Ils se mirent à prendre leurs ébats, tantôt dressant leurs monstrueuses lêles et poussant des ronflements sonores, tantôt replongeant et disparaissant pendant plusieurs minutes.
Je les gueltai quelque temps, mon fusil à la main, prêt à envoyer une balle dans la tête du premier qui reparaîtrait à la surface et à le trainer ensuite sur la rive; mais Aboko me prévint que l'animal, blessé ou mort, tomberait au fond et serait perdu. Comme je ne voulais pas tuer ces pauvres bêtes inutilement, je m'abstins de tirer, suivant le conseil d’Aboko, et nous poursuivimes nolre chemin.
Depuis notre départ de Sangatanga, nous n'avions pas rencontré une seule figure humaine. Tout en marchant, j'aperçus de loin une masse mouvante que je pris d'abord pour un troupeau de buffles; mais, à mesure que je m'en rapprochais, je reconnus une caravane d'indigènes qui se dirigeait vers nous. Notre premier mouvement fut de saisir nos armes, car dans ces contrées où il n’y a pas de loi, chacun est toujours prêt à lever la main sur son semblable. De leur côté, ils s’apprêtaient à nous recevoir de même; quelques hommes de leur bande faisaient le guet cachés dans l'herbe. Quatre d’entre eux se détachèrent à notre rencontre pour faire une reconnaissance et savoir si nous voulions la paix ou la guerre. Mais, aussitôt qu'ils m'aperçurent, ils parurent convaincus, je ne sais pourquoi, qu'il n’y aurait pas de conflit, et ils crièrent à leurs camarades de venir voir l’'Otangani.
C'étaient des Shekianis, tribu fort belliqueuse, comme je l'ai
déjà dit, et très-répandue dans cette partie du pays. Nous pas-
sâmes outre, les laissant à leur surprise, et nous doublâmes le pas, pressés d'atteindre un de leurs villages appelé Ngola, dont le chef était un ami et un gendre du roi Bango.
A la fin, après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à Ngola. A notré approche, et du plus loin que les femmes purent m'apercevoir, elles S'enfuirent dans leurs maisons en poussant des cris aigus. Njambai. le chef, nous fit très-bon accueil et m'assigna une habitation.
Ngola était un joli village. La maison où je demeurais appartenait à Shinshooko, le propre frère du chef. Il faut convenir que ce Shinshooko avait là un singulier nom. C'était un brave homme, aussi honnête que possible; car il me donna la clef d'une de ses portes (je ne sais, par exemple, où il avait trouvé le vieux cadenas qui était censé la fermer), et il me recommanda bien d'emporter cette clef quand je sortirais; car, disait-1l, je pourrais être volé par mes voisins.
Le dimanche arrivé, je restai dans le village. Les habitants comprenaient la langue des Oroungous; je pouvais donc m'entretenir avec eux. Je leur expliquai qu'il n'y avait pas réellement de sorcellerie; qu'on avait tort d’accuser tel ou tel individu de ce crime, et de le tuer pour l'en punir; qu'il n'y avait qu'un seul Dieu qui avait créé les blancs aussi bien que les noirs, et qui les aimait tous également. Ces paroles n’excitèrent que des murmures de surprise et d'incrédulité. Is s'écrièrent tous qu'il y avait deux différents dieux — celui des Ntanganis, où hommes blancs, et celui des A/ombais, où hommes noirs. — Le dieu des noirs ne leur avait jamais rien donné, tandis que le dieu de nous autres blancs nous avait envoyé des fusils, de Ja poudre et quantité d’ex-
cellentes choses.