FEMME BATTUE PAR UN ROI
— Oui, remarqua Shinshooko, vous avez des rivières d’alongon (de rhum) qui coulent au milieu de votre pays. Quand je vais à Sangalanga, Je goûte à celui que vous avez apporté au roi Bango. Ah! que je serais heureux de demeurer sur les bords d’une pareille rivière !
Is ne voulaient pas croire que l’eau coulait chez nous comme chez eux, et que c'était nous-mêmes qui fabriquions nos fusils, notre poudre et nos liqueurs spiritueuses.
Je m'arrêtai quelques jours dans le village de Ngola, dont les habitants me témoignaient beaucoup d'intérêt. Un jour, j'entendis les cris aigus d’une femme en détresse; je m'informai et l’on me dit que c'était le roi qui châtiait une de ses femmes. On ajouta que, si je n’intervenais en faveur de cette malheureuse, il était capable de la tuer. Je courus en toute hâle au palais du roi; et là,
sur la façade de la véranda, je fus témoin d’un spectacle qui me fit frissonner d'horreur. Une femme était attachée par le milieu du corps à un gros poteau fixé en terre. Ses membres étendus étaient liés à d'autres pieux plus petits par de grosses cordes qui s'enroulaient autour de son cou, de sa poitrine, de ses chevilles et de ses poignets. Lorsque j'arrivai, sa peau se crevassait et sai gnait sous la pression des ligatures. La pauvre femme tourna vers moi des regards désespérés. Le roi, dans une fureur épouvantable, était lui-même l’exécuteur. Ses yeux étaient injectés de sang, et ses lèvres couvertes d'écume. Il fallait user de précautions visà-vis de Sa Majesté, qui, dans un accès de rage, aurait bien pu en finir d'un seul coup avec sa victime. Je m'approchai de lui, et, le prenant doucement par le bras, je le priai de vouloir bien, par égard pour moi, relâcher cette pauvre femme et lui accorder
la vie. Il parut hésiter; puis, sans me répondre, il rentra dans
son palais. Je menaçai de quitter son pays s’il ne faisait pas grâce à la femme. A la fin, il consentit à ce que je demandais, en me disant : «Relàchez-la vous-même; je vous la donne. »
J'étais au comble de la joie. Je courus vite dénouer les cordes meurtrières, et, au besoin, les couper avec mon couteau. La malheureuse créature était couverte de sang. Je la fis porter chez moi et lui donnai les soins nécessaires. Son crime était d'avoir dérobé quelques perles à son mari.
Bientôt après, je quittai le village shekiani de Ngola, et je me remis en route avec mes amis Aboko et Niamkala. Nous finimes par atteindre au beau milieu de la forêt, non loin d'un petit lae, un emplacement si attrayant et si délicieux, que je me décidai à y construire un olako. Les environs étaient peuplés de bêtes fauves, et je comptais abattre une bonne provision de gibier, grâce au voisinage du petit lac, qui devait attirer sur ses bords les animaux avides de se désaltérer. L'eau était à notre portée, et nous avions autour de nous une grande étendue de bois et de prairies. Nous travaillâmes toute la journée à élever notre campement, auquel nous cherchâmes à donner tout le confortable et toute Ja sécurité possible. Après avoir choisi, dans cette agréable partie du bois, le lieu où s’élevaient les plus beaux ombrages, on se mit d'abord à raser les broussailles et à couper les lianes et les plantes grimpantes qui pendaient en capricieux festons au-dessus de nos têtes; puis on cueillit une grande quantité de ces larges feuilles, appelées par quelques tribus: shahyshayray guaygayray, afin d’en recouvrir le toit de nos abris; ensuite, on s'’occupa de {ailler un certain nombre de petits pieux de sept à huit pieds de long pour construire les habitations. De grosses branches d'ar-
bres servirent à nous abriter du vent, et nous ramassämes beau-
PROBITÉ SUSPECTE DES SAUVAGES. 131 coup de bois pour faire du feu; car la crainte du froid était une de nos grandes préoccupations. Quand nous eûmes achevé toutes nos dispositions et que nous eûmes allumé nos feux, notre camp ressemblait tout à fait à uu petit village, C'était un coup d'œil pitloresque et charmant. J'avais arrangé ma demeure avec un cer-
tain goût. A vrai dire, le lit n’était pas des meilleurs : il se com-
Après le diner.
posait de bâtons et de feuilles, etmon oreiller était tout bonnement un morceau de bois.
Tandis que nous élions encore à la besogne, dix esclaves de Njambai arrivèrent chargés de provisions, que l'excellent homme nous envoyait. Après les fatigues de la journée, nous avions bien mérité de passer une bonne soirée : nous nous mimes donc à faire la cuisine, et une excellente cuisine, j'ose le dire. Ma troupe avait de la viande de monkey et de buffle, et moi un bon poulet gras que mon ami Njambai avait misà part, à mon intention.
Avant le diner, j'avertis mes hommes de se montrer honnèles
et de ne pas trop aventurer leurs mains hors de chez eux. C'étaient de bonnes gens, mais (ous les sauvages sont voleurs; je n’en ai que trop fait l'expérience. Je menaçai donc de tuer sans miséricorde le premier d’entre eux qui loucherait à ce qui m appartenait. « Je ne vous manquerai pas, leur dis-je d’un air déterminé; sauf, après que je vous aurai fait sauter la cervelle, à réler mes comptes avec votre roi. » A quoi Aboko répondit tranquillement que ces comptes après coup ne se balanceraient sans doute pas en leur faveur.
Ils protestèrent unanimement de leur honnêteté. Mais je connaissais mieux mes drôles qu'ils ne se connaissaient eux-mêmes. Je savais trop quel était sur eux l'empire de la tentation. Pauvres diables ! je comptais plus sur mes menaces de tuer le voleur que sur leurs bonnes résolutions.
Pendant ces échanges de propos, mes nègres avaient allumé un brasier ardent. La viande de buffle, suspendue au-dessus du feu dans un grand chaudron, était cuite à point; les monkeys avaient été grillés sur le charbon; mon poulet était prêt, et devant nous s'élevait une pyramide de bananes cuites. Nous fimes honneur à ce succulent festin. Je me servais d’assiette et de fourchette, mais les autres étalaient devant eux des feuilles en guise de plats, el faisaient usage de la fourchette de l'homme noir, c’est-à-dire de leurs cinq doigts. A la fin du diner, ils burent toute une grande calebasse de vin de palmier qu'ils avaient apportée de Ngola; après quoi, pour couronner la fête et les combler de félicité, j'allai chercher une de mes boiïles dont je levai le couvercle pendant que leurs faces noires rayonnaient de convoitise, et j'y pris un gros paquet de tabac de Kentucky. Il s'é-
leva de toutes part un hourra de joie frénétique; ils s'écrièrent
BIVOUAC. 133 que j'étais leur ami, qu'ils n'aimaient que moi, qu'ils n'en serviraient jamais un autre, que j'étais leur bon Esprit, que je leur appartenais, ete. Je leur fis ma distribution de tabac; et, quelques minutes après, ils étaient tous couchés ou assis autour du feu, occupés à fumer leurs pipes.
Quand j'eus attisé le feu, je me sentis fatigué et je me couchaï sur mon lit, comme vous pouvez me voir dans la gravure qui précède. Ma couverture étant le seul article de literie qüe j'eusse à ma disposition, je m'en enveloppai avec soin et j'appuyai ma tête sur l’oreillér de bois. Je jouissais du bonheur de mes compagnons. Leurs étranges histoires de chasses surnaturelles, de sorcellerie et de méchants esprits étaient en harmonie avec le sauvage tableau qui nous entourait. Ils bavardèrent si longtemps ainsi, que je fus obligé de leur rappeler qu’il était une heure du matin et qu'il était temps de dormir, surtout pour ceux qui devaient se lever à la pointe du jour pour aller à la chasse. Bientôt le silence s'établit et tout le monde ferma les yeux, à l'exception des hommes qui étaient chargés d'entretenir les feux pour nous préserver des léopards et des autres ennemis prêts à nous sur-
preudre pendant notre sommeil.