UN ROI DU PAYS ET SON PALAIS
Le roi me considéra longtemps sans dire un mot. A la fin, il
ouvrit la bouche, frappa ses deux mains l'une contre l’autre
(signe de gaieté), et me dit que j'avais l'air d'un drôle de corps.
Il ajouta qu'il était content de me voir, qu'il aurait bien soin
de ma personne. Il promena ensuite sa main sur mes cheveux et
me pria de lui en donner. Il voulait, dit-il, me garder toujours
Réception à la cour d'un roi nègre.
auprès de lui. Là-dessus le peuple s'écria : «Il faut que le ntangan reste avec nous ! »
Que pensez-vous qu il fit ensuite?
Il me proposa tout tranquillement de me marier avec une négresse du pays, à choisir dans le nombre. Cette offre sédui- : sante fut appuyée par les clameurs enthousiastes de tout le peuple jaloux de prouver qu'il partageait les dispositions bienveillantes de Sa Majesté. Ils s'écrièrent tout d'une voix : « Qu'il épouse celle qui lui plaira ! »
Je répondis que J'étais trop jeune pour me marier. J'aurais
pu ajouter que je ne voulais, à aucun prix, épouser une de ces moricaudes.
Il commençait à faire trop chaud dans la cabane royale ; aussi l'odeur indigène devenait-elle de plus en plus suffocante ; car la foule était pressée là comme des harengs dans un baril, et Je vous ai dit, je crois, qu'il n'y avait pas de fenêtres.
Quand je fis mine de me retirer, le roi me donna une poule, deux œufs et un régime de bananes; puis il remarqua que Je devrais bien lui faire cadeau de mon ombrelle. Mais je feignis de ne l'avoir pas entendu, ear il me semblait exorbitant qu'un ro! demandât à un étranger le sacrifice d'une partie de son confortable. C'est alors que je commencçai à comprendre ce que c’élaient que les rois d'Afrique.
Les habitants du village me suivaient partout. J'aurais bien voulu comprendre leur langue. Il n’y avait parmi eux qu'un seul homme qui se vantât de savoir la mienne; et Dieu sait comment 1] la parlait ! il fut obligé d'employer la pantomime pour me demander si j'avais faim. Je fis un signe affirmatif, et, au bout d’un instant, il me fit apporter des bananes cuites et un peu de poisson. Je ne me souciais guère des bananes; ce fut la première fois que j'y goûtai.
Après ce repas, J'allai me promener dans la rue du village, et j'arrivai près d’une maison au fond de laquelle se dressait une énorme idole. Jamais de ma vie je n'avais vu un objet si hideux. C'était la grossière image d’une créature humaine, de grandeur naturelle , et taillée en bois. Elle avait de gros yeux de cuivre, et une langue de fer qui lui sortait de Ja bouche en manière de dard. Ses lèvres élaient peintes en rouge. Elle portait
de grosses boucles d'oreilles de cuivre. Sur sa tête flottait un pa-
DANSES ET IDOLATRIE. 9 nache dont les plumes, rouges pour la plupart , provenaient de la queue d’un perroquet gris.
Le visage et le corps étaient bariolés de blanc, de rouge et de jaune, L'idole était habillée avec des peaux d'animaux sauvages. Autour d'elle, le sol était parsemé de peaux de tigres et de serpents, de carcasses et de crânes de bêtes féroces. On avait aussi placé à ses côtés quelques aliments, afin qu'elle pt manger, si le cœur lui en disait.
Le soleil se couchait et la nuit commençait à descendre sur le village. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais seul dans ces ténèbres, entouré de sauvages et n'ayant près de moi aucun ami, aucun compagnon de race blanche. Pas la moindre lumière dans la rue, si ce n'est la réverbération de quelques feux éloignés. Quelle horrible situation !
Je jetai un coup d'œil sur mes pistolets et mon fusil , et je fus bien aise de les trouver en bon état.
Bientôt les habitants se mirent à sortir de leurs cabanes. Ils allumèrent des torches et se dirigèrent vers le mbuiti (c'est ainsi qu'ils appellent l’idole) pour les déposer à ses pieds.
On apporta aussi là de grands tambours, ou tam-tams ; puis les hommes et les femmes s’altroupèrent tout autour. Les tam tams battirent bruyamment et la foule se mit à chanter. Je m'approchai pour savoir ce que cela voulait dire.
Quel spectacle s'offrit à moi !
Les hommes avaient le corps bariolé de différentes couleurs. Quelques-uns montraient une joue rouge et l’autre blanche ou Jaune. Sur la poitrine et le long des bras s'étendait une large bande jaune ou blanche. D'autres avaient le corps tout tacheté.
Dieu! qu'ils élaient laids! Les femmes portaient plusieurs an-
neaux de fer ou de cuivre à leurs poignets et à leurs chevilles.
Après les chants, les danses, et quelles danses! rien de plus disgracieux au monde. Les tambours, les tam-tams battaient de toute leur force. À mesure que les danseurs s’échauffaient à cet exercice, leurs corps reluisaient comme des veaux marins, tant leur peau était huileuse.
J'ouvrais de grands yeux, tout étourdi par le bruit. Pendant que les femmes dansaient , leurs anneaux de fer et de cuivre s'entre-choquaient et battaient la mesure avec la musique et les tambours.
Mais pourquoi ces danses et ces hurlements autour de l’idole ?
Je vais vous ledire.
Ces nègres allaient partir pour une grande chasse, et ils venaient prier l'idole de porter bonheur à leur expédition.
Quand on m'eut expliqué l'affaire, il me prit envie d’accompagner ces sauvages à la chasse, quoique je ne fusse guère alors qu'un garçon de douze ans.
Je revins à ma cabane, plein d'ardeur et d'impatience, et décidé à me signaler par de grands exploits.
Si vous aviez été à ma place, enfants, n’auriez-vous pas eu les mêmes tentations? Seriez-vous restés tranquilles? Auriez-vous laissé là les gorilles? Je suis sûr que vous vous écriez tous : Non, non! Auriez-vous laissé les éléphants se promener tranquillement dans la forêt ? Non, certes. J'entends d'ici votre réponse.
Et les chimpanzés? et les gros léopards qui emportent les hommes pour les dévorer au fond des bois? et les énormes buffles? et les cochons sauvages? et les antilopes? et les gazelles ? les laisseriez-vous tranquilles? |
Laisseriez-vous les serpents?