‹ L'Afrique occidentaleChapitre 5 sur 64 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Une semaine dans les bois. — Un tornado. — Des léopards rôdent autour de nous, — Je tue un cobra et un scorpion. — Combat contre un buffle. — Chasse aux cochons sauvages. — Un léopard sur le dos d’un taureau. — Maladie et fièvre.

Maintenant, mes jeunes amis, transportez-vous en idée au milieu d'une forêt épaisse et obscure, où les arbres ne perdent Jamais leur feuillage, où il n'y a pas d'autre nourriture à espérer que celle qu'on trouve au bout de son fusil, où les bètes féroces rôdent autour de vous, la nuit, pendant votre sommeil.

Voilà l'endroit où je vous mène avec moi.

Dès que nous eùmes pénétré dans ces sombres retraites, notre premier soin fut de construire un o/4ko (ou haugar), pour nous mettre à l'abri de la pluie.

Il faut vous dire que ce Benito est un singulier pays. Il est silué, comme vous avez pu le voir sur la carte, à proximité de l'équateur. Vous savez probablement ce que c'est que l’équateur? C'est le lieu où le soleil, à une certaine époque de l’année, darde ses rayons d'aplomb et verticalement, à l'heure de midi ; par conséquent, c'est la partie de la terre où la chaleur est la plus forte. Les jours et les nuits y sont d’égale longueur. Le so leil se lève à six heures du matin, et se couche à six heures du

soir, sauf une légère variation de quelques minutes, répartie sur

UNE SEMAINE DANS LES BOIS. 13 tout le cours de l'année. Il n°y a pas de crépuscule. Une demiheure avant le lever du soleil, une demi-heure après son coucher, c'est la nuit. On n’y voit jamais de neige, excepté sur Ja cime des montagnes les plus élevées. I n°y a pas d'hiver; deux saisons seulement : la saison pluvieuse et la saison sèche. Nos mois d'hiver sont les mois de la saison pluvieuse dans l'Afrique équatoriale, et c'est aussi l’époque la plus chaude de l’année. I] pleut là plus fort et plus abondamment que dans tout autre pays. Les pluies d'Europe ou des États-Unis d'Amérique ne sauraient donner une idée de celles-là. Et le tonnerre! et les éclairs! Vous n'avez rien vu ni entendu de pareil. Il y a de quoi vous faire dresser les cheveux sur la tête. C’est là que se déchaînent les tornados, effroyables ouragans qui, en un instant, balayent de leur souffle les grands arbres sur leur passage. Quelle fureur dans les éléments ! Quel désordre dans le ciel! Les nuages fuient, emportés dans l'espace avec une effrayante rapidité.

Ne soyez donc pas étonnés de l’empressement que nous mimes à nous élever un abri, car nous étions, si je m'en souviens bien, au mois de février. Nous primes soin de choisir un lieu qui ne fût pas entouré de gros arbres, de peur que, renversés sur nous par un tornado, ils ne nous écrasassent de leur poids. Nous résolûmes donc de bâtir notre olako sur le bord d'un joli petit ruisseau, qui pouvait nous fournir toute l’eau dont nous avions besoin. Nous nous mîmes sur-le-champ à abattre des arbres au moyen des haches que nous avions apportées ; car la hache est un instrument indispensable dans les forêts. Le feuillage de ces arbres abattus nous mettait à couvert de la pluie.

Pendant que les hommes étaient occupés à construire l’olako,

les femmes allaient recueillir du bois mort pour faire du feu et

nous apprèler à souper; car nous nous étions munis de vivres avant de sortir du village.

Il était temps. Un formidable tornado fondit sur nous. La pluie tombait à torrents, les éclats du tonnerre nous assourdissaient, et les éclairs se succédaient si vivement que nous en étions presque aveuglés.

Nos chiens se tenaient cois ; tous les animaux, tous les oiseaux de la forêt étaient saisis de terreur. Que j'étais heureux de me sentir abrité contre une si terrible tempête! Nous avions amassé une bonne provision de combustible, et nos feux jetaient un vif éclat.

Nous formions des groupes pittoresques ; assis en cercle autour du feu, tous, hommes et femmes, fumaient leurs pipes en racontant des histoires. Il y avait plusieurs bivacs séparés. Leur clarté, projetée sur les ténèbres de la forêt, la peuplait d'ombres mouvantes et fantastiques. Malgré la fatigue, tout le monde semblait de bonne humeur. Nous étions pleins d'espoir pour le len— demain. Chacun parlait de l'animal qu'il voulait tuer et de son gibier de prédilection. Les uns jetaient leurs visées sur l’antilope, les autres sur l'éléphant, sur le cochon sauvage ou sur le buffle. J'avoue que, pour ma part, j'inclinais vers le cochon sauvage, et je crois que presque tous les chasseurs étaient, au fond, de mon avis; car cet animal, quand il est gras, est excellent à manger. Aussi commençait-on à s'en régaler en idée; on s'imaginait avoir devant soi quelque bon morceau de la bête, et l’eau nous en venait à la bouche. Rien d'étonnant que nos avenluriers fussent friands d’un pareil mets; ils goûtaient si rarement de la viande! Qui de nous dans l’occasion ne savoure pas un bon diner? Je voudrais bien le savoir.

Peu à peu chacun redevint silencieux, et nous nous endor-

LÉOPARDS RODANT AUTOUR DE NOUS. 15 mimes les uns après les autres, à l'exception de deux ou trois veilleurs chargés d'entretenir les feux, pour écarter les léopards qui rôdaient dans les bois environnants, et dont personne de nous ne se souciait de devenir la proie. En effet, avant de nous endormir, nous avions entendu plusieurs de ces animaux hurler dans le lointain. Il en vint un, pendant la nuit, tout près de notre campement. Il tournait et retournait autour de nous, et

nul doute que, si quelque imprudent se fût hasardé hors du cer-

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Daus la forêt.

cle lumineux, la bête n’eût sauté sur lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que personne ne s’avisa de lui en fournir l'occasion, el vous pouvez croire que l’on eut grand soin d'entretenir le feu. Bref, nous tiràmes quelques coups de fusil et le léopard s'enfuit.

Ce sont de terribles animaux; ils dévorent chaque année un grand nombre d'indigènes. Farouches par nature, ils s'enhardissent dès qu'ils ont une fois goûté de la chair humaine, dont

ils deviennent très-friands; si bien que les malheureux nègres

disparaissent les uns après les autres, emportés par les léopards, et que les villages, dépeuplés ainsi en partie, sont abandonnés par les survivants.

Le lendemain, nous nous mimes en chasse. Je m'étais à peine aventuré dans l'épaisseur du bois, quand je vis à terre, glissant sous les feuilles sèches, un énorme serpent noir ; je crois encore l’avoir devant les veux. Il était tout près de moi. Un pas de plus, et je marchais sur lui; s’il m'eût mordu, je serais mort au bout de quelques minutes, et ma foi, mes petits amis, c'eût été fait de mes causeries sur l'Afrique. Ce serpent était un cobra de la variété noire (Dendrapspis anqusticeps), reptile très-commun dans cette région, et dont la morsure, comme je l'ai déjà dit, est trèsvenimeuse.

Dès que le serpent m'aperçut, il se redressa, comme prêt à s’élancer sur moi, et fit entendre un sifflement en dardant sa langue acérée. Je me portai instinetivement en arrière; j'ajustai l'animal, je fis feu et je le tuai. Le reptile pouvait avoir huit pieds de long. Je lui coupai la tête, et j'examinai ses dents ou crochets mortels. C'était hideux ! @n eût dit de grosses arêtes de poisson, effilées par le bout. En les observant avec attention, je vis que l'animal pouvait redresser ou rabattre à volonté ces crochets implantés solidement dans sa mâchoire, sur une espèce de poche ou de petit sac où le venin est contenu. A l'extrémité de la dent, je remarquai un petit orifice qui communiquait avec la poche venimeuse. Quand le serpent ouvre sa gueule pour mordre, il redresse ses dents, il les imprime dans la chair de l'animal mordu, et presse ainsi sur la poche, d'oùle venin jaillit par le petit orifice dont j'ai parlé.

J'ouvris le cobra et je trouvai dans son estomac un oiseau assez

RENCONTRE D’UN COBRA ET D'UN SCORPION. 17 gros. Andèké empaqueta le reptile et l'oiseau dans des feuilles d'arbre. Ce fut une grande joie pour nos hommes, quand nous revinmes au camp chargés de ces dépouilles; ils firent le soir une bonne soupe avec le serpent, et se régalèrent du bouilli.

J'avais abattu aussi un charmant petit écureuil rayé, et je le {is cuire pour mon diner, non sans quelque regret d’avoir donné la mort à une si jolie créature.

Le soir même, comme j'étais assis près du feu, regardant bràler une grosse bûche, je vis un affreux scorpion noir s'échapper des fentes du bois. Je jetaisur son dos un petit bâton que j'avais à la main. Vous l’auriez pu voir alors, redressant sa longue queue, attaquer et percer ce morceau de bois. Je frémis en pensant que cet animal aurait pu tout aussi bien déchirer mes mains ou mes pieds, comme il faisait du bâton. Je le Tuai bien vite. Les nègres me dirent que ces scorpions étaient très-communs dans le pays, et qu'il fallait toujours être sur ses gardes quand on maniait des morceaux de bois sec ; car ces êtres venimeux se logent volontiers sous l'écorce ou dans les crevasses.

Joli pays, pensais-je, où l'on tue le même jour un serpent etun scorpion.

Aussi, quand je posai la tête sur mon oreiller, lequel n'était autre chose qu’une bâche, regardai-je bien attentivement s'il ny avait pas quelques scorpions dessous ou dedans. Je n’en vis pas; mais, pendant toute la nuit, je ne fis que me réveiller en sursaut. Je croyais sentir des centaines de ces hideuses bêtes grimper après moi, et m'assassiner de leurs piqûres. #’avais le corps tout baigné de sueur; je regardais avec effroi autour de moi; mais je ne voyais que des dormeurs et pas le moindre scorpion; Dieu merci,

ce n'était qu'un rêve.

Près de notre campement était une jolie petite prairie. J'y avais vu, pendant mes promenades, quelques traces de buffles sauvages, et je dis à Andèké que nous devrions leur donner la chasse.

Andèké, le fils du roi, était un garçon fort entendu et de plus un excellent tireur ; c'était justement l’homme qu'il me fallait.

Nous nous rendimes donc à la petite prairie, el nous nous mimes à l'affüt chacun de notre côté, sur la lisière du bois qui la bordait. Bientôt j’aperçus un gros buffle, qui ne se doutait guère de ma présence, car le vent venait de son côté; s’il eût soufflé da mien, l'animal aurait flairé l’homme et se serait enfui. Dans l’état des choses, le buffle sans défiance s’avança vers les arbres qui me cachaient. Je l’ajustai et je tirai. Mais ma balle rencontra une plante grimpante et dévia de sa direction, en sorte que je ne fis que blesser l'animal. Furieux, il se retourna, me vit et fondit sur moi tête baissée. Je perdis la tête, chasseur novice, et je làchaï pied, quoique j eusse un second coup à tirer; mais la fureur de la bête et son œil menaçant m'éblouissaient. En fuyant, mon pied s'embarrassa dans une liane sauvage, et s’y prit comme à un piége. J'étais perdu. Le buffle s’élançait en avant, brisant les broussailles et les ronces. Dans celte extrémité, je me retournai résolüment contre l'ennemi, et je sentis l'énergie me revenir. Je m arrêtai ferme comme un roc. Si cette fois je manquais le buffle, c'était fait de moi: il allait m'éventrer. Je pris mon temps pour viser, et je le Lirai à la tête. Il poussa un beuglement sourd et roula presque à mes pieds. Andèké accourait alors à mon aide.

Je dois dire qu'après cette aventure je me sentis tout aguerri ; au fait, à l’âge que j'avais, je pouvais être fier de mon exploit.

C'était la première fois que j'affrontais l'attaque d'une bête sau-

‘ojppnq nu ossuu)

COMBAT CONTRE UN BUFFLE. 21 vage. Je m'assurai depuis que les buffles sont en général trèsdangereux quand ils sont blessés.

Quelques mots maintenant sur cet animal. Le buffle sauvage se rencontre fréquemment dans cetle partie de l'Afrique. Il se cache dans la forêt pendant Ja plus grande partie du jour. Quand on l’a beaucoup chassé, il devient très-défiant. 11 marche ordiuairement en troupes de dix à vingt-cinq, quoique j'aie vu quelquefois des bandes moins nombreuses.

Cet animal (Bos brachycheros) s'appelle niaré dans la langue des naturels. Il est de la taille de nos bestiaux. Son pelage mince et rouge est beaucoup plus foncé chez le mâle que chez la femelle. Les sabots sont longs et effilés, les oreilles bordées de beaux crins soyeux; les cornes se recourbent avec grâce en avant. La forme générale du buffle tient, à la fois de l’antilope et de la vache commune; et, à une certaine distance, ces fiers animaux sauvages apparaissent comme des troupeaux de notre bétail domestique.

Quelle fut la joie du peuple lorsque Andèké et moi nous leur apprîmes que J'avais tué un buffle! Il y eut de grandes réjouissances à celle occasion. Mais j'étais fatigué, el je reslai au camp, pendant qu'ils allaient tous avec des couteaux et des épées dépecer le buffle sur place pour en rapporter la chair.

L'admirable endroit pour chasser! Les animaux paraissatent descendre des montagnes et séjourner volontiers dans le pays plat, sous le couvert des bois, le long du rivage.

Il y avait là bon nombre de cochons sauvages. Vous savez que nous soupirions après celte excellente chasse. Nous convinmes, Andèké et moi, d'aller une nuit nous mettre en embuscade

dans la prairie. Pour mieux ressembler à Andèké, je me

barbouillai le visage et les mains avec du charbon, afin qu'on ne pôt, dans l'obscurité, distinguer ma figure de la sienne.

Nous parlimes du camp avant la nuit et nous gagnâmes la prairie. Je me blottis derrière un monticule formé par une ruche de fourmis, à peu de distance de l’espace découvert. Je restai là pendant une heure, deux heures, trois heures, ne voyant passer ni cochons sauvages ni buffles. Je cherchais Andèké; il s'était endormi au pied d'une autre fourmilière, tout près de moi. Tout à coup je vis au loin défiler tout un troupeau de gazelles ; mais elles étaient hors de portée. De temps en temps un grognement sourd ou le bruissement des feuilles m'indiquait la présence d'un cochon sauvage aux environs, puis tout redevenait silencieux, et je finis aussi par m'endormir.

Tout à coup je fus réveillé par un cri de l’autre monde, par le ràle effroyable d'un animal en détresse.

Je frotlai mes veux, tout ahuri. Qu'est-ce que cela pouvait être ?

Je regardai autour de moi, et je ne vis rien. Le bois cependant retentissait encore du cri d'angoisse qui m'avait fait tressaillir. Alors j'entendis un grand craquement de branches, causé par la fuite précipitée de quelque animal, et je vis sortir de la forêt un buffle sauvage, à la nuque duquel se tenait cramponné un énorme léopard. La pauvre bête se redressait, se secouait, mugissait et benglait, mais en vain. Les puissantes griffes du léopard s’imprimaient avec force dans le corps de sa victime, tandis que de ses dents il entaillait profondément et déchirait le cou du buffle à l'agonie. Bientôt la bête féroce poussa un rugissement de triomphe à faire trembler la terre. Le groupe ter-

rible disparut dans la forêt; puis les rugissements et les

MALADIE ET FIÈVRE. 23 craquements de branches cessèrent de se faire entendre. Tout était redevenu calme.

J'avais tiré un coup de fusil sur le léopard, mais de trop loin pour avoir pu l’atteindre.

Nous demeurâmes une semaine dans le même endroit; je me plaisais beaucoup au milieu des bois. Je fis des collections d'oiseaux et de papillons, je tuai quelques jolis petits quadrupèdes, et nous regagnàmes ensuite le village du littoral. Mais, à peine de retour, la fièvre me prit et me cloua sur mon lit de douleur. Combien je souffrais, moi qui n'avais jamais eu la fièvre! Pendant plusieurs jours je me sentis la tête ardente comme une fournaise. Lorsque enfin je commençai à aller mieux et que je me regardai dans un miroir, je fus effrayé de moimême, {ant j'eus de peine à me reconnaitre. Il ne m'était pas resté une trace de sang sous la peau, et j'élais Jaune comme un coing. Cette fièvre n’était que l'avant-coureur de (ous les maux

qui m'attendaient dans ces régions équatoriales.

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