CHAPITRE III
Un village sur le bord de la mer. — Chasse à l’affüt du léopard.
Sur le promontoire appelé cap Saint-Jean, à un degré environ - au nord de l'équateur, était situé un village de Mbingas, dont le chef se nommait Imonga. C'était, je pense, en l'année 1852. Le pays d’alentour avait un aspecl des plus sauvages. Le village était perché sur le sommet d’une haute montagne qui descendait rapidement jusqu'à la mer, et formait elle-même un petit cap. Les vagues battaient avec violence contre un roc de formation tertiaire. C'était un beau spectacle que ces lames à erèle écumeuse qui venaient se briser sur la côte, et dént les assauts toujours répétés usaient et minaient le rocher. Débarquer là n’était pas chose facile. Il n’y avait guère que deux ou trois endroits, entre les récifs, où un canot püt aborder. La population, non moins sauvage que la contrée qu'elle occupait, était de plus très-belliqueuse. Elle se composait de pêcheurs qui passaient presque toutes leurs journées dans leurs petits canots. Comme le gibier était très-rare, il y avait fort peu de chasseurs dans le pays.
Imonga, le chef, avait la figure balafrée par une large et horrible cicatrice qui faisait voir tout de suite que c'était un grand
guerrier. Bon nombre de ses sujets élalaient aussi des blessures
UN VILLAGE SUR LE BORD DE LA MER. 25 qu'ils avaient reçues en combattant. Souvent ces combats ou ces rixes avaient lieu sur l'eau, dans les canots, soit contre les habitants des autres villages, soit entre gens du pays même,
Imonga, je ne sais pourquoi, me témoignait beaucoup d'amitié, et je trouvais les mêmes sentiments chez son peuple. Il y avait cependant une chose qui me révoltait. Je remarquai que plusieurs des femmes d'Imonga avaient la phalange du petit doigt coupée. C'était lui qui leur avait infligé cette mutilalion, pour leur imposer une crainte salutaire; car il voulait se faire obéir par ses femmes d'une manière absolue.
Les bois qui entouraient le village recélaient beaucoup de léopards. Ces animaux étaient la terreur des habitants, qui voyaient de temps en temps disparaître un des leurs. [ls venaient la nuit, jusque daus les habitations, rôder en quête de leur proie, quand les hommes élaient endormis. Il n'y avait plus dans le village ni un chien ni une chèvre, et en moins de deux mois trois personnes avaient été dévorées. On reconnaissait tout de suite les cabanes où les léopards s'étaient introduits : ils déchiraient les feuilles de palmier disposées en forme de toit, saisissaient leurs victimes, et, prenant leur élan par le trou qu'ils avaient fait, ils emportaient l’homme à leur gueule, et s’enfuyaient dans la forêt.
Le dernier habitant qu'ils avaient naguère surpris ainsi avait poussé un cri d'angoisse qui avait réveillé tout le village. On s'était levé à la hâte pour lui porter secours, mais trop lard; on n'avait plus trouvé que des traces de sang; le léopard s'était enfoncé dans le bois, pour y dévorer à l'aise sa victime. Exaspérés par cette catastrophe, les habitants firent des baltues en tous sens
à travers la forêt, mais ils ne purent jamais retrouver le léopard.
Parfois ces bêtes féroces, désertant leurs profondes retraites, erraient çà et là le long de la plage; les empreintes de leurs pattes se retrouvaient la nuit, sur le sable, à la marée basse. Passé dix ou onze heures du soir, aucun indigène ne se fût hasardé sur le rivage, sans porter une torche allumée.
Pendant le jour, le léopard se retire dans le creux de quelque arbre gigantesque, comme on en voit beaucoup dans ces forêts, ou sommeille tranquillement sur une grosse branche, en attendant l'approche de la nuit. Il ne se met guère en campagne avant une heure du matin, à moins qu'il ne soit pressé par la faim, et il retourne à son repaire vers quatre heures.
Je m'habituai bientôt à braver le danger. Ma victoire sur le buffle m'avait inspiré une certaine confiance.
La mort d’un léopard devait être mon second exploit.
Je choisis mon poste tout près des sables de la mer, où j'avais remarqué que les léopards descendaient la nuit, à la marée basse. Je pris le temps où la lune se levait à minuit, de peur que l'obscurité ne m'empêchàt de bien viser et de juger des suites du coup.
Je commençai par me construire une sorte de blockhaus ou de forteresse, et je puis vous assurer que je mis du cœur à la besogne. Tous les jours j'allais dans la forêt couper des branches d'arbres dont je faisais de fortes palissades. Chaque pieu, d'à peu près six pieds de haut, était planté en terre à un pied de profondeur. Ces pieux étaient attachés ensemble par des lianes solides. Ma petite forteresse avait à peu près cinq pieds carrés. Il n'y fallait pas de découvert, carle léopard aurait pu sauter dedans et me saisir; aussi eus-je bien soin de construire un toit formé
de grosses branches fortement liées ensemble. Puis je ménageai
CHASSE A L'AFFUT DU LÉOPARD. 27 de toutes parts des meurtrières pour mes fusils, de manière à pouvoir faire feu sur la bête, de quelque côté qu'elle se présentàt.
Je fus fort aise quand ce fut fini, car je me sentais bien fatigué. Ma hache était mal aiguisée, et ce rude travail avait demandé plus.eurs jours.
Un soir enfin, je me dirigeai vers mon embuscade. Il était
L'affüt au léopard.
veuf heures, et l'obscurité était complète. J'avais emmené une chèvre que j'attachai à quelques pas de là, puis je me repliai sur le blockhaus, et je m'y renfermai.
J'attendis des heures et des heures. La chèvre ne cessait de bêler. La nuit était si sombre que, même si le léopard fût venu, je n'aurais pas pu le distinguer.
Vers une heure, la lune se leva. Elle était dans son dernier
quartier, et répandait une lueur fantastique sur les objets envi-
ronnants. L'ombre des grands arbres se projetait sur le sable blanc du rivage, et les ténèbres de la forêt voisine n’en paraissaient que plus épaisses. La mer roulait paisiblement sur la plage ses vagues phosphorescentes, qui se brisaient en milliers d'étincelles. Un silence de mortrégnait partout, interrompu seulement par les bèlements de la chèvre, par le hurlement lointain de quelque bête sauvage, ou par une bouffée de vent soufflant lugubrement à travers les bois.
Sans que je pusse m'en rendre comple, un frisson étrange me parcourait de temps en temps. J'étais tout seul, ou à peu près, car le nègre que j'avais amené avec moi dormait profondément.
Une heure. Point de léopard. En vain je regardais de tous côtés ; je ne voyais rien.
Deux heures. Rien encore.
Soudain, J'aperçus une forme noirâtre à une assez grande distance du rivage, et si loin de moi que je ne pus d'abord la définir. Elle se dirigea lentement de mon côté. A mesure qu'elle s'avançail, je reconnus plus distinctement un gros léopard moucheté. La chèvre, qui l'avait vu, se mit à bêler plus fort. La bête féroce se rapprochait de plus en plus; elle se ramassa et se tapit
- contre terre, la face allongée en avant. Comme ses yeux élinceaient ! on eût dit deux charbons enflammés.
Mon cœur battait. La première idée qui me vint fut de me demander si ma maison serait assez solide pour résister aux assauts du léopard, dans le cas où je le blesserais, et s’il ne laisserait pas la chèvre pour m'attaquer. |
L'animal rampait toujours à plat ventre en se rapprochant. Je pris mon fusil, et, juste au moment où j'allais faire feu, il fit
un énorme bond et s’élança sur la chèvre. Je tirai cependant ;
CHASSE A L’AFFUT DU LÉOPARD. 29 mais en un clin d'œil la chèvre fut saisie par le léopard, qui disparut avec elle dans l'épaisseur de la forêt. Je tirai de nouveau, mais sans plus de succès que la première fois. Le lendemain je ne retrouvai que les traces du sang de la pauvre chèvre.
Je ne songeais pas à retourner au village avant le malin ni à m'aventurer la nuit en dehors de mes palissades. Aussi, n'ayant plus ma chèvre pour servir d'appeau à d’autres léopards, je pensai que ce que J'avais de mieux à faire, c'était d'allumer du feu pour me réchauffer, et pour chasser les moustiques. J'avais apporté une boîte d'allumettes, et je fis aussitôt un bon feu avec le bois que j'avais ramassé.
Je devais être assez curieux, enfermé ainsi dans ma cage, pendant que mon foyer éclairait tous les alentours.
Enfin, voyant que tout était tranquille, je me couchai pour dormir, en ayant soin de me placer au beau milieu de mon carré, de façon que, si un léopard survenait, il ne pût m'atteindre avec sa patte. Quand je me réveillai, il était déjà grand jour, et je repar-
tis pour le village d’Imonga.