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face blanche.
LE PETIT TOMMY. 299 lorsque, en arrivant, nous le replaçâmes à côté d'elle. Il se précipita aussitôt sur ce corps inanimé ; il lui touchait tantôt la face, tantôt le sein ; il s’'apercevait bien qu'un grand changement était survenu. I la caressa pendant quelques minutes, comme pour la rappeler à la vie, puis il parut perdre tout espoir, ses petits yeux prirent une expression douloureuse, et il éclata en gémissements prolongés : « Ooéé !'ooéé! » à fendre le cœur des assistants. Il avait l'air vraiment désespéré, comme s’il eùt compris son abandon. Tout le monde au camp fut touché de son chagrin ; les femmes surtout s’en montraient fort émues.
Nous avions déjà assisté à des scènes semblables, quand nous avions pris de petits gorilles sur le cadavre de leur mère. Tant il est vrai que des êtres du naturel le plus opposé témoignent le même amour pour le sein qui les nourrit, et que même les plus féroces sont susceptibles de sentiments tendres !
Je ne revenais pas de mon étonnement en considérant la blan cheur des traits de cette petite créature. C'était pour moi une chose merveilleuse et tout à fait incompréhensible. Je n'avais jamais vu d'animal plus étrange.
Pendant que j'étais là à l’examiner, deux de mes chasseurs survinrent et me plaisantèrent.
— Eh bien, Chaillie, dirent-ils, regardez votre jeune ami. Toutes les fois que nous tuons un gorille, vous nous dites : Regardez votre ami noir, votre arrière-cousin. Maintenant nous vous disons à notre tour : Regardez votre petit cousin blanc.
Là-dessus ils poussèrent un formidable éclat de rire, tant la plaisanterie leur parut excellente.
— Voyez, voyez, il a les cheveux droits, absolument comme
vous. Voyez la figure blanche de votre cousin des forêts! Il est
bien plus de votre famille que le gorille n'est de la nôtre!
Nouveau tonnerre de rires.
— Le gorille n'a pas des cheveux de laine comme nous, reprirent-ils, et celui-ci a des cheveux droïts comme vous.
— Oui, répondis-je, mais quand il sera vieux, il deviendra noir comme vous; et si ses cheveux sont comme les miens, ne voyez-vous pas que son nez est plat comme les vôtres?
Et les éclats de rire de redoubler.
Je vais maintenant vous conter l'histoire du petit animal qui excitait tant de surprise el de gaieté. Il vécut cinq mois parfaitement docile et apprivoisé. Je l’appelai Tommy, nom auquel il commençait à répondre.
Trois jours après que je l’eus pris, il était déjà apprivoisé. Il venait prendre du biscuit dans ma main, il mangeait avec avidité du riz bouilli et des bananes rôties et il buvait du lait de chèvre. Deux semaines plus tard, son éducation était complète ; et je n’avais plus besoin de l’attacher. Il courait à droite et à gauche dans le camp; et lorsque nous retournämes à Obindji, il sut bientôt trouver son chemin dans le village et dans les cabanes, comme s'il eût été élevé Là.
Il montrait beaucoup d'affection pour moi et il avait pris l'habitude de me suivre partout. Quand j'étais assis, il n’était pas content qu’il n’eût grimpé sur mes genoux et caché sa petite tête dans ma poitrine. Il aimait beaucoup à être caressé et dorloté. Il aurait passé une heure entière à se faire gratter la tête et Le dos.
Il ne tarda pas malheureusement à devenir très-voleur. Quand les habitants quittaient leurs cabanes, il s'y introduisait pour
.dérober leurs bananes ou leur poisson (car il mangeait de tout). Il
guettait avec soin le moment où l’on sortait; aussi était-il ma-
GOURMANDISE DU PETIT TOMMY. 301 laisé de le prendre sur le fait. Je le fouettai plusieurs fois, et je suis certain d'être parvenu à lui faire comprendre que c'était mal de voler ; mais il ne pouvait résister à la tentation.
C'était moi surtout qu'il volait à chaque instant. Il s'était bien vite aperçu que ma cabane était la mieux approvisionnée de ba nanes mûres et de fruits de toute sorte. Il avait aussi remarqué que le moment le plus favorable pour ses larcins était celui de mon sommeil du malin. Il se glissait alors tout doucement, sur la pointe du pied, jusqu'à mon lit, et regardait si j'avais les yeux fermés ; puis, quand il ne me voyait faire aucun mouvement, il se redressait d’un air rassuré et allait me voler quelques bananes. Si, au contraire, je venais à bouger, il disparaissait comme un éclair, sauf à rentrer bientôt pour recommencer son manége.
Lorsque je rouvrais les yeux pendant qu'il était en train de commettre un de ses méfaits, le petit drôle prenait tout de suite un air honnête et venait droit à moi, comme pour me caresser. Mais je voyais bien en même temps les regards furtifs qu'il jetait du côté de mes bananes.
‘ Ma cabane n'avait pas de porte; elle n'était fermée que par une natte. Rien de plus comique que de voir Tommy soulever tout doucement un coin de cette natte pour regarder si j'étais endormi. Quelquefois je faisais semblant de dormir, puis je remuais juste au moment où il s'emparait des objets de sa convoitise. Alors il laissait tout tomber, et se sauvait dans le plus grand trouble.
Il observait les heures des repas et tâchait d'assister à autant de repas que possible. Ainsi il allait de ma table à une demidouzaine d’autres, demandant quelque chose à chacune. Mais il ne manquait jamais à mon déjeuner ni à mon diner, sachant par
expérience que c'était là qu'il trouverait la meilleure chère.
On me servait sur une sorte de table grossière, sous ma vérandah ; mais cette table était trop haute pour que Tommy püt voir les plats qu’on y plaçait. Que faisait-1l ? Il arrivait quand le repas élait servi et grimpait à l’un des poteaux qui supportaient le toit. De ce poste, il inspectait tous les mets qui étaient sur ma table, et quand il avait fait son choix, il redescendait s'asseoir à côté de moi.
Si je ne faisais pas tout de suite attention à lui, il commençait par un léger cri : « Heu! heu! heu!» qui devenait de plus en plus fort jusqu'à ce que, de guerre lasse, je lui eusse donné ce qu'il demandait. Comme je ne pouvais pas savoir quel plat il avait choisi pour son dîner, je lui en offrais d’abord un, puis un autre, et le tour du sien arrivait. Si je lui donnais un mets dont il ne voulait pas, ille jetait par terre avec un petit cri d'impatience, en frappant violemment du pied; puis il se mettait à grogner tant qu'il n'était pas servi à sa fantaisie. En un mot, il se conduisait comme un véritable enfant gâté.
Si je lui donnais lout de suite ce qu'il voulait, il me remerciait par une espèce de gentil murmure et me tendait sa petite main pour secouer la mienne. Il aimait beaucoup les mets bouillis, le” poisson surtout. On le voyait sans cesse occupé à ronger les os qu'il ramassait dans le village. Il voulait toujours goûter à mon café, et quand Macondai me l’apportait, il m'importunait pour en avoir.
Je lui avais arrangé un petit coussin en guise de lil; ce qui parut l’enchanter. Une fois qu'il y fut habitué, il ne voulut plus s’en séparer ; il Le traînait {toujours avec lui. Si par hasard il l'avait perdu, tout le camp retentissait de ses hurlements lamentables.
Quelquefois, pendant nos excursions dans les bois, ce malheureux
IVROGNERIE DU PETIT TOMMY. 303 coussin restait en arrière, où bien on le cachait pour faire pièce à maître Tommy, et il me fallait alors faire chercher partout l'objet égaré pour apaiser le vacarme du propriétaire aux abois.
Il dormait sur son coussin et s’y pelotonnait en petit tapon. Il ne le quiltait que pour m'accompagner dans les bois.
A mesure quil se familiarisait avec nous, il devenait impatient de toute contradiction et avide de caresses. Dès qu'on s’avisait de le contrarier, monsieur se mettait à hurler de la façon la plus désagréable. De temps en temps je lui donnais le fouet pour le corriger.
La température s'étant refroidie à l'approche de lasaison sèche, Tommy se mit en tête d'avoir de la compagnie pendant son sommeil, afin de se tenir plus chaudement. Les nègres ne voulaient pas de lui, parce qu'il leur ressemblait trop. Je ne me souciais pas non plus de lui donner place près de moi ; de sorte que le pauvre petit diable, repoussé de tous les côtés, se trouvait fort malheureux. De quoi s’avisa le rusé? Il guettait le moment où les nègres étaient endormis pour se glisser furtivement dans le lit de quelqu'un d’entre eux, et dormait là sans bouger jusqu’au point du jour. Alors il s’esquivait d'ordinaire sans être découvert. Mais d’autres fois il se sentait (rop bien à son aise pour déguerpir si vile ; on le prenait sur le fait et on le battait ; mais il yrevenait toujours.
Il aimait passionnément les boissons fortes. Partout où un nègre avait mis du vin de palmier, Tommy éventait la cachette. Il avait un goût prononcé pour l’ale écossaise dont j'avais quelques bouteilles. 11 me demandait même de l'eau-de-vie. Ce fut précisément une bouteille d'eau-de-vie qui donna lieu à son der-
. nier exploit. Un jour, au moment de sortir, j'avais laissé par né-
gligence cette bouteille dans ma caisse. Le petit drôle vint pour | voler et s’en empara. Comme il ne pouvait la déboucher, il cassa le goulot; si bien que lorsque je rentrai, quelques heures après, je trouvai ma précieuse bouteille en morceaux. C'était ma dernière, et, pour le voyageur qui visite cette partie de l'Afrique, l’eau-de-vie est aussi indispensable que le quinine. Maître Tommy était accroupi à terre au milieu des débris du verre, dans un état d'ivresse complète. Quand il me vit, il se leva en trébuchant et il essaya de venir à moi; mais ses jambes vacillaient et il retomba plusieurs fois. Ses yeux brillants, ses bras étendus pour me saisir et n'embrassant que le vide, et sa langue épaissie, tont me représentait l'image à la fois comique et dégoûtante d’un homme ivre. J'aurais voulu que certains ivrognes fussent là pour se voir dans ce miroir de dégradation offert par une créature inférieure au niveau de laquelle ils descendent! Peut-être ce spectacle les aurait-il guéris de leur horrible vice. Je lui administrai une rude correction qui parut le dégriser un peu; mais rien ne put le guérir de son amour pour cetle liqueur.
Il était aussi très-amaleur de thé et de café; mais il les voulait bien sucrés. Il buvait à même la tasse. Quelquefois, pour le taquiner, je n’y mettais pas de sucre; alors il jetait sa tasse par terre avec dépit, et tout le camp retentissait de ses hurlements.
Il avait une grande dose d'intelligence. Je suis sûr que si j'en avais eu le loisir, j'aurais pu l’amener à se bien conduire, quoique son penchant pour le vol fût de nature à me désespérer. Plus il grandissait, plus il devenait voleur.
Il avait déjà vécu si longtemps avec nous et s’habituait si bien à la vie civilisée, que j'espérais bien l’amener vivanten Amérique.
Quelquefois 1] venait se mettre en cercle autour du feu comme
MORT DU PETIT TOMMY. 305 les nègres et il se chauffait avec eux. Qu'il était drôle alors avec son air grave ! D’autres fois, lorsqu'ils étaient assis en rond pour diner, maître Tommy allait se joindre aux camarades, mettant la main au plat en même temps qu'eux et retirant comme eux un morceau de poisson bouilli. Et de fait, il passait tout son temps avec les nègres. |
Hélas ! pauvre Tommy ! un matin il refusa de manger ; il semblait tout abattu. Il voulait se faire câliner, se faire tenir dans les bras. J'envoyai chercher pour lui toute sorte de fruits de la forêt ; mais il ne voulut toucher à rien. Il n'avait pas l’air de souffrir ; seulement il ne mangeait pas, et le lendemain, tout doucement et sans agonie, il mourut. Pauvre petit! il avait l’air chagrin de se séparer de nous. Je fus très-affligé de cette perte. Les nègres même, qu'il avait si souvent importunés, le regrettèrent beaucoup. À peine était-il mort que la nouvelle s’en répandit dans le village, et tous les habitants vinrent le voir. On eût dit qu’il n’était qu'endormi.
11 nous semblait que nous avions perdu un ami. Ses espiègleries et son lapage accoutumé nous manquaient. Pendant plusieurs jours nous le cherchâmes autour de nous, et son absence nous rendait tristes.
Tommy brunissait en avançant en âge. A l’époque de sa mort, il était déjà plutôt jaune que blanc. S'il avait vécu longtemps, il serait devenu certainement fout noir comme sa mère.
C’est ici, mes jeunes amis, que je termine ce récit. Je vous ai entretenus de l'Afrique, de ses habitants, de ses produits; je vous ai parlé de ses curieux animaux, de ses terribles gorilles, de ses sauvages cannibales; et tout ce que je vous ai dit est vrai, car
Je l'ai vu de mes propres yeux.
Pourtant je ne vous ai pas dit encore tout ce que J'ai vu et appris dans ces régions lointaines. J'ai bien d’autres scènes à vous décrire, bien d’autres aventures à faire passer sous vos yeux.
Je ne vous dis donc pas adieu, mais au revoir. Nous nous re-
trouverons.
À MES JEUNES LECTEURS.........04.......ses.esssssss sms en eo utsenceven