‹ L'Afrique sauvageChapitre 1 sur 196 · PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2? BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE Ù 1868

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La situation du voyageur qui explore des contrées inconnues est singulière et fort difficile. S'il revient dans son pays sans conquête nouvelle, sans découverte remarquable, le voilà condamné, et son livre n’a aucune chance de trouver des lecteurs. Si, au contraire, il a des merveilles à raconter, de curieuses révélations à faire sur la géographie, les indigènes ou l'histoire naturelle, il risque d’encourir le sort de Bruce, l’Abyssinien; ses récits sont livrés au mépris et au ridicule, comme un tissu de fictions.

Tel fut l'accueil que rencontra, chez beaucoup de mes lecteurs, en Angleterre et en Allemagne, la publication du premier volume de mes voyages dans l'Afrique équatoriale. En réalité, j'avais visité un pays jusqu'alors inexploré par les Européens, une région voisine de l’Équateur, à l'intérieur de l'Afrique occidentale, et ma bonne étoile m'avait mis à même d'observer les mœurs de certaines espèces d'animaux fort curieux qui ne se trouvent dans aucun autre pays. Eh bien, ce fut un folle général contre les descriptions que j'avais faites de ces animaux inconnus. La nouveauté du sujet effaroucha certains critiques, et ce ne fut pas seulement tel ou tel détail d’histoire naturelle ou d’ethnologie que l’on taxa de fausseté, ce fut mon voyage même dans l’intérieur que l’on fit passer pour une fable.

Quoique piqué au vif par ce système de dénigrement, je ne con-

servai pas de ressentiment contre mes détracteurs; car je savais qu'il { \

viendrait un temps où la vérité de mes assertions, si vivement contestée, devrait enfin se faire jour. Je trouvais, d’ailleurs, une consolation dans l'appui de quelques hommes éminents qui refusaient de croire que mes récits et mes observations fussent autant de mensonges prémédités. Comme je n'ai pas la prétention d'être infaillible, non plus que les autres voyageurs, j'étais prêt à reconnaître les erreurs qui auraient pu m'échapper quand je composais mon livre d’après des notes grossières prises en courant. La seule vengeance que je me ménageais, c'était de tenter un second voyage dans le même ‘pays, bien pourvu cette fois des instruments et des appareils que je ne possédais pas lors de ma première exploration, afin de justifier mes précédentes observations par des faits à l'abri de toute controverse.

Il est bon, toutefois, d'apprendre d'avance à mes lecteurs que la plupart des assertions de mon premier volume, si fort raillées par mes critiques, ont été pleinement confirmées par les autres voyageurs qui ont visité cette partie de l'Afrique, ou par des preuves qui sont déjà parvenues en Europe.

Parlons d’abord de la question géographique. Aucune partie de mon livre n’a été plus attaquée que mes excursions dans l’intérieur, et l'on se souvient sans doute que le savant géographe, le docteur Barth, un homme que ses profondes connaissances et ses études sur l’Afrique ont placé très-haut dans l'estime générale, a publié une profession d’incrédulité absolue, à l'endroit de mes explorations dans le centre du pays. Il à fait rédiger une carte de l’étendue probable de ces excursions, qui limite les plus éloignées à quelques milles seulement de la côte. Ma visite au pays des Ashiras et la découverte de la rivière Ngouyai sont donc regardées comme de pures inventions. À son tour, le docteur Petermann, ce géographe allemand si connu, établissant, en 1862, une carte de mes voyages dans le Geographische mittheilungen, a tenu compte des doutes du docteur Barth et de quelques autres savants; et, sans pousser le scepticisme aussi loin qu'eux, il a cru nécessaire de rapprocher de la côte tous les

points que j'avais indiqués comme théâtres de mes explorations, de manière à rétrécir singulièrement le cercle de mon voyage.

On voudra bien se rappeler que je n'ai jamais eu la prétention d'établir une carte rigoureusement exacte. Ne possédant aucun instru ment de précision, je n'ai pu tracer ma route que d’après une estimation, nécessairement un peu vague, de la distance parcourue. Le fait même d'être le premier à explorer cette région était pour moi un désavantage, en ce que je n'avais, pour me guider, aucune espèce de carte, même imparfaite ; si bien que voyageant avec des nègres, au jour le jour, sous l’ombre épaisse des forêts, souvent par des sentiers de traverse et des détours, j'étais sujet à me tromper sur la longueur de mes marches vers l'Est. Aussi, tout disposé d'avance à accueillir les rectifications du docteur Petermann, si expert en ces matières, j'avais adopté sa carte pour l'édition francaise de l’Afrique équatoriale. Peu de temps après, cependant, survint la preuve positive que le docteur Petermann avait été trop loin dans ses corrections. En 1862, une expédition française, commandée par MA. Serval et Griffon du Bellay, explora le cours de l'Ogobai et reconnut nonseulement l'exactitude de mes rapports au sujet de ce grand fleuve, mais aussi la justesse à peu près complète des indications que j'avais données sur la position du pays des Ashiras. Le docteur Petermann, au reçu de la carte française, publiée dans la Revue maritime et coloniale, eut la loyauté de remanier sa propre carte et d’en rétablir les principaux points à peu près à la même place et sous le même degré de longitude où je les avais d'abord indiqués. Le texte qui accompagne cette carte (Geographische mittheilungen, 1863. page 16 et suivantes) contient des explications conçues dans des termes que je dois passer sous silence, comme trop élogieux pour moi.

Le célèbre capitaine Burton et quelques autres voyageurs ont appuyé de même, dans leurs publications, tout ce que j'avais avancé sur les Fans cannibales. Mon assertion au sujet d’une harpe du pays, dont les cordes sont faites de fibres végétales, accueillie d'abord par une violente explosion d’incrédulité, a été confirmée de la manière la plus

satisfaisante par l’arrivée en Angleterre de plusieurs harpes pareilles et par l'examen de leurs cordes. J'ai insisté, dans le présent volume, sur d'autres faits également contestés, tels que la conformation et les analogies du Potamogale velox, ce singulier animal sur lequel Féminent zoologiste, le professeur Allmann, à publié un mémoire où il prouve l'injustice des attaques dont j'ai été l’objet. Quant à ce que j'ai dit de l'existence de quelques variétés, sinon d'espèces, de chimpañzés, comme les naturalistes n’ont pas encore de définition bien arrêtée sur ce qui constitue, à proprement parler, l'espèce, il faut que je me contente de répéter que les nègres ont toujours distingué diverses sortes de chimpanzés, et que les zoologistes ont publié des des-

criptions scientifiques qui en reconnaissent plusieurs espèces dis-

tinctes, observées également dans les autres parties de Afrique

tropicale de l'ouest.

En ce qui concerne le gorille, cette grande curiosité de l'Afrique

équatoriale de l'ouest, je prie le lecteur de se reporter au nouveau volume que je publie. C’est là qu'il trouvera tous les renseignements supplémentaires que j'ai pu me procurer sur ce formidable singe. II n'entrait pas dans mon plan, cette fois, de tuer ces animaux sans nécessité, car les principaux musées des nations civilisées sont déjà

suffisamment pourvus dé peaux et de squelettes de gorilles ; mais je

me suis appliqué, dans les localités qu'ils habitent, à étudier plus

profondément leurs habitudes, et surtout à me procurer quelques

sujets vivants pour les envoyer en Europe. J’espérais que l’observa-

tion, s’exercant sur l'être animé, mettrait le public à même de juger de l'exactitude de mes rapports sur ses mœurs et son naturel, au moins jusqu'à un certain point; car on sait que les allures d’un animal captif diffèrent sensiblement de celles qu’ laisse voir à l’état de

liberté. J'ai encore eu, cette fois, le bonheur de rencontrer le gorille

dans ses forêts sauvages, et les indigènes sont parvenus à me pro-

curer plusieurs individus vivants. Quelques-unes de mes assertions, en ce qui touche les habitudes de ces animaux, celle, par exemple, de

ne marcher que par petites troupes, sont sujettes à rectification.

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