‹ L'Afrique sauvageChapitre 104 sur 196 · HALTE · texte numérisé non relu

HALTE

LE MONT MOGIAMA. 269

trente à quarante pieds de large, et sa profondeur était trop grande pour qu'il fût possible de la traverser à gué.

Nous passâmes la rivière sur un singulier bac. Le bateau, ou radeau , était formé de deux pièces de bois léger et d’un plancher de lattes qui y était ajusté, de manière à figurer un grossier navire de quatre à cinq pieds de large. Le bateau fut dirigé par les passeurs en travers du courant, et pour empêcher qu'il ne fût entraîné, on v attacha une forte liane dont le bout était passé et jouait facilement dans une corde tendue d’une rive à l’autre. Des pieux dressés sur les bords du bateau servaient d'appui aux passagers, qui se tenaient debout. Par cet ingénieux moyen, notre troupe fut transportée à l’autre bord en cinq voyages. Pendant la saison des pluies, quand les courants sont très-violents, on doit avoir souvent recours à ce mode de traversée dont je n'avais pas encore vu d'exemple en Afrique.

A une heure de l'après-midi, nous franchimes une haute montagne appelée Mogiama, dont la cime s'élève à 2264 pieds au-dessus de la mer. Peu de temps après, nous passions devant une plantation, le long de laquelle on voyait quelques cabanes, et des champs de tabac sauvage et de chanvre. Les maïîlres des cabanes s'étaient enfuis à notre approche, et nous fimes cuire notre diner aux feux abandonnés de leur établissement. Mes porteurs ashangos voulurent absolument tuer leur chèvre dans cet endroit. Je leur demandai pourquoi ils ne l'avaient pas tuée et mangée à Niembouai. — « C’est qu'ils avaient craint, me répondirent-ils, que les gens de leur pays n’en réclamassent leur part. — Mais pourquoi, dis-je alors, n’attendez-vous point. pour faire ce repas, que nous ayons atteint le village où nous nous rendons ?» À cette question, même réponse : ils avaient peur que les sens de ce pays-là ne voulussent aussi avoir leur part du régal. Ils s'arrangèrent donc pour dévorer toute la chèvre en un seul repas; après quoi, ils vinrent me dire : — « Vous voyez que nous l'avons mangée tout entière; les Ashangos ont de bons estomacs; nous n'avons pas besoin que personne vienne nous aider à manger les chèvres que vous nous donnez. N'’est-il pas insupportable qu'on ne puisse diner tranquillement, sans que des intrus veuillent s’en mêler? » Je ne pouvais m'empêcher de rire; car ces dignes compagnons nous assiégeaient eux-mêmes de leurs importunités, à Niembouai, chaque

fois qu'ils nous voyaient tuer une chèvre. Is faisaient alors tant d’éloges de la chèvre et tant de bruit pour en avoir, que souvent, impatienté de leur tapage, je me levais pour chasser cette troupe de harpies.

Le pays continuait d’être montagneux, et nous eùmes à faire des détours pour éviter des pentes trop roides. À la fin, un peu avant le coucher du soleil, nous arrivämes au village de Mongon. Plusieurs de mes porteurs, qui avaient là des parents, nous ménagèrent un accueil amical. Nous passämes la nuit dans ce village, et je fus assez heureux pour prendre quelques distances lunaires qui me donnèrent une longitude de 12° 3° 37/ est, et une latitude de 1° 56’ A5’ sud. Je ne pus mesurer qu’une seule altitude, mais cette observation fut très-heureuse , et je pus m'y reposer avec assurance. Cet endroit est le plus élevé que j'aie encore trouvé : 2448 pieds au-dessus du niveau de la mer. >

6 Juillet. — J'eus beaucoup de peine à emmener mes hommes ce matin. IIS voulaient passer leur journée à paresser et à boire avec leurs amis. Ceux-ci m'avaient fait cadeau d'une belle chèvre pour m'engager à surseoir au départ; mais je tins bon contre ces manœuvres, et je forcai mes porteurs, le revolver au poing, à charger leurs fardeaux, pendant que je prenais le vieux Magouga par le bras pour le faire avancer. Il était huit heures du matin quand nous partimes , et après deux heures de marche, nous arrivämes à un petit village appelé Niongo, où nous fimes halte pour déjeuner.

Les obsessions des habitants et de leur chef nous retinrent là près de trois heures. Je commencais à m'impatienter de tous ces retards. En voyageant de ce train-là, quand donc arriverais-je au Nil? Il y avait déjà près d'un an que j'avais quitté la côte. A la fin, je dis au chef que s’il était si amoureux de ma présence, j'allais le garrotter avec des cordes et l'emmener avec nous. Dès lors, notre départ ne souffrit plus d'obstacles. Je refusai l'offre d’une chèvre ; car dans les idées de tous ces Africains, un présent accepté est un engagement de rester plus ou moins longtemps parmi eux, De là leur empressement à m'offrir force provisions quand nous passions dans leurs villages. Cette fois mon refus leur disait assez que je ne voulais pas prolonger mon séjour.

Après une heure de marche, il fallut encore m'’arrêter. Les por-

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teurs avaient déposé à terre leurs fardeaux et demandaient un supplément de paye. C'était la scène des Ishogos qui se renouvelait. Elle se termina de la même manière. Ordre à mes amis de coucher en joue les mutins, soumission et repentir de ces: derniers, et propos Joyeux brochant sur le tout. — « Bah! disaient les drôles, on ne voulait que s'arrêter un moment pour fumer. Croyez-vous que nous vous laisserions dans les bois? On peut laisser un homme dans un village, mais non en pleine forêt. »

Vers quatre heures de l’après-midi, nous atteignîimes un village qu'on appelle Niembouai-Olomba, ou Niembouai Supérieur, pour le distinguer de l’autre village du même nom, que j'appellerai Niembouai-Ouest, afin d'éviter toute confusion. Nous n'avions fait au bout de quatre heures de marche que huit milles en ligne directe; c’est que la route passe par une succession alternative de hauteurs et de vallées étroites, partout embarrassées de buissons et de taillis épais. Rien de plus fatigant qu’un tel voyage pour des gens chargés comme nous l’étions.

Nous fûmes reçus avec empressement par le chef, qu’on appelle aussi le père ou le roi de ce clan d’Ashangos. On nous assigna des logements, on déposa à mes pieds des chèvres et des bananes. Je fus bien aise de voir que le vieux chef ne s'était pas enfui. Il avait une des physionomies les plus douces que j'aie encore vues ; il était grand, âgé de soixante ans à peu près. Sur les deux chèvres qu'il n'offrit, jen donnai une à mes porteurs ashangos. Comme ils s’en allaient avec ce cadeau, je les entendis qui se disaient: — « Nous ne nous attendions pas à cela. » Cette habitude que j'avais prise de bien nourrir mes hommes faisait très-bon effet sur les populations des villages, et m'aidait en même temps à me procurer de nouveaux porteurs.

Les habitants de Niembouai-Olomba sont naturellement timides et défiants , mais quelques-uns d’entre eux m'’avaient déjà vu à Niembouai-Ouest. Comme tous les villages de ces montagnes, celui-ci est entouré de bois de bananiers. Les chèvres y sont très-abondantes et des étables à chèvres sont disséminées çà et là parmi les habitations. On voit des hirondelles voler dans la rue et l’on entend le ramage d’une multitude d'oiseaux, perchés sur les grands arbres, derrière les plantations de bananiers. On rencontre cà et là, dans la rue, quelque

vieux tronc d'arbre que le temps n’a pas encore détruit; car, dans ces contrées, partout où une peuplade vient s'installer ou planter, on abat les vieux arbres, dont le tronc et les racines sont ensuite abandonnés à l’action du temps.

Niembouai-0lomba est un grand village qui contient 18/4 maisons. Autrefois il ne composait avec Niembouai-Ouest qu’une seule ville,

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c’est-à-dire que les deux populations étaient réunies; ce qui devait constituer, dans cette partie de l'Afrique, un établissement d’une grande importance. À presque toutes les maisons sont suspendues des ruches d'abeilles, dont le miel est très-blanc et très-savoureux. La cire abonde dans l’Ashango, mais elle n'y est pas de très-belle qualité. Comme les indigènes n’en font point usage, ce sera probablement dans l'avenir un article d'exportation fort précieux. Je fus frappé de la construction simple des ruches. Elles sont faites avec des écorces d'arbre arrondies en cylindre, de manière à imiter les arbres creux dans lesquels se logent les abeilles à l'état sauvage. Chaque extrémité du cylindre est bouchée par des morceaux d’écorce, où l’on a pratiqué des trous pour l'entrée et la sortie des abeilles; et des cercles de

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bois en assujetissent les deux bouts pour l'empêcher de se déformer.

Bien que les Ashangos soient, sans aucun doute, une tribu tout à fait distincte des [shogos, car ils ne parlent pas la même langue, je n'ai pas cependant remarqué de différences bien tranchées entre l’extérieur et les mœurs de ces deux peuples. L'idiome des Ashangos , comme je l’ai déjà dit, est identique à celui des Ashiras. Une particularité qui les distingue avantageusement des tribus plus rapprochées du littoral, c’est l'ampleur de leurs vêtements. Ils sont tous bien habillés, d’une belle toile du pays. Je n'ai jamais vu là d'enfants tout nus. Les chefs ont des denguis ou robes, singulièrement étolfés, et savent les porter avec une certaine grâce. Il m'a semblé que la mode du tatouage était plus répandue chez eux que chez les Ishogos. Les femmes ne se percent pas les oreilles pour y suspendre des ornements. Leur coiffure est pareille à celle des femmes ishogos, mais elles ne paraissent pas en prendre autant de soin. Si les rues des villages ishogos sont plus larges, les maisons des Ashangos sont plus grandes que celles de leurs voisins. Les deux tribus ont adopté l'usage de s’arracher les deux dents incisives du milieu, à la mâchoire supérieure , et de tailler les autres incisives en pointe; mais les Ashangos ne se liment point les dents du bas. Quelques femmes se font arracher les quatre incisives supérieures. Si elles se condamnent à cette opération, c'est pour être regardées comme les plus belles du village, celles qui donnent le ton aux autres. Tous ces nègres d’ailleurs, hommes et femmes, se rasent les sourcils et s’arrachent les cils, et les deux tribus se barbouillent de ntchingo où poudre rouge.

Battre les femmes est, m'a-t-on assuré, un cas très-rare dans ce pays. Pour ma part, je n’en ai pas vu un seul. Ce qu'il v a de vrai, c'est que les femmes ont leurs droits à part et leur libre arbitre en beaucoup de choses.

Presque tous les Ashangos portent une épée, forgée par les tribus Shimbas et Ashanguis. Quand on achète un sabre, l’affaire se traite toujours en famille. Les autres armes sont la lance et la flèche empoisonnée. On ne fabrique point ici d'outils ni d'instruments de fer ; mais on tire tout cela des pays plus reculés à l’est. Les Ashangos ont la réputation d'être plus querelleurs que les Ishogos, et d’être aussi de plus grands menteurs. Le mensonge, au surplus est regardé

comme la moindre des choses dans cette partie du monde. Is ne sont point ivrognes, comme les Aponos, quoiqu'ils aient des palmiers en abondance, Ts boivent du vin de palmier, mais avec modération. Ils savent aussi extraire de Fhuile de la noix du palmier à huile, qui n'est pas rare dans ce pays.

7 Juillet. — Niembouai-Olomba est situé au pied d'une belle montagne boisée, sur un plateau, entre deux vallées étroites et profondes, l'une se dirigeant de l'est à l’ouest, et l’autre du nord-est au sud-ouest. Un vent assez frais soufflait du sud la nuit dernière et ce matin. À six heures le thermomètre marquait 68 degrés Fahrenheït (20° centigrades), par un ciel pur et un soleil éclatant. La vallée du côté de Fest m'offrit le spectacle d’un magnifique lever de soleil. C'était la plus belle matinée que nous eussions eue depuis longtemps. Je me sentais ranimé par la fraicheur de la brise, après la chaleur intense dont j'avais souflert les semaines précédentes dans le parcours des bois aussi bien que dans l'intérieur des villages. Vers deux heures de l'après-midi, le ciel recommenca à se couvrir de nuages.

$ Juillet. — La nuit dernière, pendant que j'étais couché tranquillement, je fus réveillé par une sorte de bruissement et de craquement, et je me sentis couvert d’une multitude de blattes qui descendaient le long de mon cou; ce qui, par parenthèse, est une des sensations les plus désagréables que je connaisse. Je compris bien vite que ces insectes fuyaient devant une invasion de fourmis Bashikouais. Je me levai à la hâte et j’appelai tout mon monde. I n'y avait pas de temps à perdre. Déjà ces ardentes petites bêtes avaient envahi mon lit, et je fus heureux de pouvoir m'échapper sans être à moitié dévoré par elles. Ce qui les avait attirées, c'était, sans aucun doute, un quartier de chèvre suspendu dans ma chambre; car malheureusement la pièce où je couchais me servait aussi de gardemanger. Mes hommes s’empressèrent d'aller chercher des cendres brülantes qu'ils répandirent sur le sol tout noir de. ces masses de fourmis, acharnées à leur œuvre de destruction. Si leur progrès n’eût pas été arrêté à temps, elles seraient venues à bout en quelques minutes de mon quartier de chèvre. Déjà elles grimpaient le long du mur; mais on les balayait et on les rejetait dans les cendres, seul moyen de s’en défaire, à moins de promener une torche allumée sur

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les murs si combustibles d’une cabane ashango. Quand on en eut tué quelques milliers par ce procédé, les débris de l'armée se dispersèrent au dehors, et je passai tranquillement le reste de Ja nuit.

J'ai déjà donné des détails sur ces fourmis dans l'Afrique Équatoriale, et j'ai peu de chose à y ajouter ici. Mais on ne peut se lasser d'admirer le merveilleux instinct et les mœurs curieuses de ces étranges insectes, dont l'étude est encore si incomplète. Les fourmis qui composent ces puissantes armées de Bashikouais sont toutes du genre neutre, dit des ouvrières. On sait que les mâles et les femelles, qui pPropagent l'espèce, sont ailés et ne prennent aucune part aux divers W'avaux qui attestent l’industrie variée de ces petits animaux. Les armées des Bashikouais paraissent être toujours en marche, balayant le sol devant elles, le nettoyant de toute substance animale, vivante ou morte, à mesure qu’elles en rencontrent ; leurs assauts sont si impétueux, leurs attaques si acharnées contre tout ce qui se trouve sur leur passage ou sur leurs flancs . qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'observer la marche de leurs colonnes, et d'en chercher les traces jusqu’à leurs nids, si toutefois elles ont des nids. Les fourmis Bashikouais se divisent en plusieurs espèces bien distinctes . dont les ouvrières, ou neutres, sont plus ou moins grosses, d’un rouge luisant ou d’un noir opaque, avec des têtes carrées ou oblo:gues. Lorsqu'elles sont en marche, elles font quelquefois halte avau.t l'attaque, et se partagent en bandes pour aller fourrager à droite et à gauche.

Dans l'après-midi, je voulus gravir une des montagnes qui forment le trait le plus prononcé du paysage autour de Niembouai. Un brouillard presque continuel enveloppe le sommet de cette montagne, qu'on appelle le Birogou-Bouanga. En comparant les observations de Mon thermomètre à eau bouillante et celles de mes deux anéroïdes et en prenant la moyenne, je trouvai une altitude de 2574 pieds. Les feuilles des arbres et des buissons élaient tout humides au sommet de la montagne, tandis qu'en bas, près du village, l'herbe était sèche ; eflet naturel des brouillards et des nuages dont cette cime est courpnnée.

Quand je parlai pour la première fois d'aller gravir la montagne, les gens du pays témoignèrent le désir de venir avec moi; quelques-

uns même promirent de me suivre jusqu'en haut; mais dès que je fus prêt à me mettre en route, ils me faussèrent compagnie, dissuadés par leurs amis de partir avec l'Oguizi. Je commençai à douter du succès de mon entreprise. Enfin deux des porteurs de Niembouai-Ouest offrirent de m'accompagner, puis deux des habitants du pays consentirent à me mon{rer le chemin. Parvenus avec moi au sommet, les

deux guides me regardèrent avec de grands yeux, pendant que Je lirais de ma poche ma lanterne de policeman et que je vissais ma bouilloire sur le chaudron. Mais leur étonnement fut porté au comble lorsque je fis jaillir instantanément du feu avec une allumette phosphorique, autant vaut dire infernale. Ils tremblaient de tous leurs membres et demeuraient sans voix. Mes deux porteurs les toisèrent avec mépris, en leur disant : — « Voyez, voyez quel Esprit nous vous avons amené! » Peu à peu mes deux trembleurs se rassurèrent, ou du moins ils eurent le courage de s'approcher de moi et de surveiller mes opérations avec un intérêt visible.

Du haut du Birogou-Bouanga, je découvrais le pays à plusieurs milles à la ronde. Les montagnes semblaient être, pour la plupart, d'une égale hauteur. Cà et là, sur la pente, autour de Niembouai-

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