‹ L'Afrique sauvageChapitre 7 sur 196 · JE SUIS SAUVÉ PAR LES NÈGRES · texte numérisé non relu

JE SUIS SAUVÉ PAR LES NÈGRES

décision; on attendit quelques secondes de trop. Au lieu de nous lancer en avant, une grosse lame passa par dessus notre bateau. Je renversa, et nous jeta à une grande distance du bord. Des vagues courtes et fortes se succédaient avec une rapidité terrible, la mer tout äutour de nous se soulevait en masses écumeuses, et nos forces s’épuisaient à lutter contre les flots entrechoqués. Les nègres de notre canot, pour la plupart mes anciens compagnons d'aventures. nagèrent vers moi et firent tous leurs efforts pour me soutenir sur l’eau; ils m'aidèrent à me débarrasser de mes chaussures et de mon habit. dont les poches étaient alourdies par toutes sortes d'objets ; et comme je me sentais faiblir en avalant une grande quantité d’eau salée, ils nagerent sous moi en m’élevant à la surface, comme une bouée. J'aperçus alors à quelque distance le pauvre capitaine Vardon qui se débattait seul contre les vagues ; car mes hommes avaient porté toute leur attention sur moi. Je leur criai de se partager et d'aller aussi à son aide. Pendant ce temps, les gens du rivage avaient fait plusieurs fois de vains efforts pour nous secourir; les canots dépêchés par eux sombraient tous les uns après les autres. Il fallut attendre l’apaisement de ce choc tumultueux des vagues. Parfois. quand les brisants ont épuisé leur furie, il survient un moment de trêve: c’est ce répit passager, précaire et d’une durée incertaine, qu'il faut saisir comme l'unique chance de gagner le rivage. Lorsque la mer est trèsviolente, au fort de la saison sèche, par exemple, plusieurs jours peuvent se passer sans un seul intervalle de calme. Enfin, l'instant favorable se présenta, et nous fümes arrachés à notre périlleuse situation.

C'était pour la cinquième fois que je faisais l'épreuve des dangers de cette côte, et que, chavirant sur les mêmes brisants, j'étais sauvé par le dévouement de ces fidèles nègres.

A peine eus-je pris terre que l'extrême importance de la perte que je venais de faire me frappa fortement l'esprit : l’eau de mer avait mis hors de service tous mes instruments astronomiques ; avec eux, je me voyais enlever les moyens d'accomplir la principale mission que je m'étais donnée. Qu’avais-je à faire, sinon de me résigner à une longue et ennuyeuse attente, jusqu'à ce qu’on m'eût envoyé de Londres une seconde collection d'appareils?

En touchant le rivage, je me vis entouré de noirs. Les femmes surtout se faisaient remarquer par leurs témoignages de sympathie. Il s'éleva un cri général :

« Quel est donc le peuple jaloux de nous, qui désire la mort de notre homme blanc? ee

Car, dans ce pays, tous les malheurs sont imputés à l'influence de la sorcellerie. Ces pauvres gens attribuaient ainsi à là jalousie de quelque village voisin le danger auquel je venais d'échapper avec

tant de peine.

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