‹ L'Afrique sauvageChapitre 6 sur 196 · ÉMOTION PARMI LES NATURELS · texte numérisé non relu

ÉMOTION PARMI LES NATURELS

canots étaient prêts à remonter le fleuve pour nous conduire au village de Rampano.

Je n'avais été ‘absent que quatre ans. — Que de choses pourtant dans cet intervalle! — Le temps avait amené mille changements sur

le théâtre de mes précédentes aventures. Et d'abord, l'aspect de l'embouchure du fleuve était tellement modifié que j'avais peine à le reconnaître. La longue pointe de terre sablonneuse et couverte de roseaux, qui autrefois se prolongeait plus de trois milles au sud de cette embouchure, avait disparu; et au côté du nord, la mer avait si bien balayé les sables que le village d’Élindé, dont le chef, Sangala, m'avait causé tant d’ennuis à une autre époque, était devenu inhabitable. La population s'était déplacée ; beaucoup de petites îles avaient été aussi submergées ou emportées, et je ne revis plus là les troupes d'oiseaux de mer, qui autrefois y étaient si nombreuses. Nous remontämes à force de rames jusqu'à mon ancien établissement, Washington. Il était désert et en ruines. Il ne restait guère, pour m'en indiquer la place, que quelques bambous disjoints, et quelques pieux à moitié pourris. La demeure de mon pauvre vieil ami Rinkimongani n'offrait plus qu’une image de destruction; car l'excellent homme était entré dans l'éternel repos, et sa famille était dispersée.

Après un premier coup d'œil jeté sur l’état du pays, je résolus de me fixer près de la résidence de Djombouaï, à deux milles au-dessus de mon ancienne habitation. D'une part cette situation était avantageuse; de l’autre, je voulais donner satisfaction aux idées superstitieuses des Commis, qui avaient peur de me voir relever mon premier établissement dans un lieu qui, suivant eux, était ensorcelé,

surtout depuis la mort de Rinkimongani.

Cependant la nouvelle de mon arrivée s'était répandue dans la contrée. Pendant plusieurs jours, les habitants affluèrent par terre et par eau pour rendre visite à leur ancien ami, et aussi, je pense, à sa pacotille. Rampano, absent de sa demeure, ‘était retenu sur les rives de l’'Ogobai ; mais on lui dépêcha des exprès pour linviter à hâter son retour. Je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais rentré dans la vie sauvage. Dès que la nuit fut venue, on alluma des feux de joie, autour desquels des bandes de noirs à demi nus, enfiévrés d’une

ivresse brutale, se mirent à danser, en étourdissant mes oreilles du bruit de leurs tambours et de leurs chansons.

Il fallait cependant retourner à bord du schooner pour aviser au moyen de débarquer aussi mon bagage et mes marchandises. Comme l'entrée du fleuve était devenue extrêmement dangereuse depuis la disparition de la pointe de terre sablonneuse, et comme personne né connaissait la direction ni la profondeur du chenal, car toute cette embouchure, dans sa largeur, ne présentait qu’une ligne non interrompue de brisants, nous résolûmes de faire gagner terre à notre chargement à travers le ressac. Mais, pendant plusieurs jours de suite, telle fut du matin au soir la violence de la tempête déchaînée, qu'il fut impossible de tenter l’aventure.

Le 15 octobre seulement, nous nous-mîmes à l’œuvre. Trois canots du pays furent amenés bord à bord du bâtiment, et nous commencämes à transborder mes effets les plus précieux. Sur Fun d'eux, je fis placer tous mes instruments scientifiques, sextants, chronomètres, compas prismaliques, baromètres, etc., sans compter cinq grandes boîtes musicales de Genève (cadeaux destinés aux chefs du pays), cinq barils de salaison, un paquet contenant 1,500 balles à [usil, une boîte de médicaments, et bien d’autres objets encore. Le capitaine Vardon et moi nous descendimes dans cette barque pour veiller nous-mêmes sur une cargaison si précieuse, et nous y primes place aux acclamations des rameurs nègres.

Les deux autres canots affrontèrent les premiers la fureur «du ressac, La lame s’enroulait à des hauteurs formidables ; il semblait que les bateaux, précipités de là dans des gouffres d’écume bouillonnante, ne dussent jamais s’en relever. Pourtant ils gagnèrent le rivage. A notre bord, le capitaine avait de mauvais pressentiments sur les suites de notre hardiesse. Je l’avertis de préparer sa ceinture de sauvetage; mais, dans la préoccupation du moment, il négligea celte précaution. Comme nous approchions de la ligne des brisants, notre seule chance de salut était de nous élancer sur la croupe d'une de ces hautes vagues qui se succédaient de temps à autre et se gonflaient en s’arrondissant pour aller crever sur le rivage. Mais nous neûmes pas le bonheur d’être transportés ainsi à bon port. Notre équipage, dominé par la crainte d’une catastrophe, manqua de

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